‹ Histoire de ParisChapitre 149 sur 261 · J8 HISTOIRE · texte numérisé non relu

J8 HISTOIRE

ressortir le ridicule de cette jurisprudence digne des siècles lasscs; mais, n'étant abolie par aucune loi. elle se maintint encore (1 ).

Dans ce même temps, 1e gouvernement s'occupa de la puintion des crimes commis par des hommes piis'^an's, et de la répression des attentats de la féodalité.

Le carilina! Mazarin. entièrement occupé de sa fortune et du m.aintien de son pouvoir, ne s'était, comme le ca:dinal Richelieu, occupé qu'à réprimer la féodalité dans son action contre la monarchie, et ra\ait laissée libre d'agir contre les habitants des campagnes. Les moyens de répres ion employés pour cet objet par ces de IX cardii aux étaient différents. Richelieu emprisonnait et tuait les seigneurs tcodaux ; Mazarin se les atta' hait par la corruption, par des pensions et des titres honorifiques. Ces ministres ne s'occupèrent ni l'un ni l'autre des parties du gouvernement étrangère- à leur intérêt personnel; ils y laissèrent subsister tous les déso:dres, tous les abus.

Les pau\res habitants des campagnes, sans défense, livrés à Texecrable tyrannie de leurs seigneurs, étaient impunément outragés^ pillés, battus, mutilés, égorgés et réduits à la plus abjecte soumission. Ces excès et eur impunité ne pouvaient s'accorder avec les plans d'amélioration conçus par Colbcrt. On eut donc recours a un remède que les précédents rois avaient employés, lorsque les désordres étaient au comble. Ou envoya dans les piovincesdes commissions de juges, composées de membres du paiement, chargées de juger promptemeut et sans appel tous les coupables. Ce tribunal extraordinaire éi.ait nommé les grands jours. Il commença par exercer ses terribles et salutaires fonctions dans la province d'Auvergue (2).

(1) Je possède un extrait, fait d'après les pièces originales, d'une procédure intentée, dans les premières années du dix-huitième siècle, contre les chenilles qui désolaient le territoire de la petite ville de Pont-du-Cliâteau, en Auvergne. Un grand vicaire excommunia ces chenilles, et renvoya la procédure au juge du lieu, qui rendit une sentence contre ces reptiles, et leur enjoignit solennelle ment de se retirer dans un territoire inculte qui leur est désigné.

(2) Le célèiive Fléchier a composé l'histoire encore manuscrite des grands jours

« On réforma, dit Bus^i-Rabutin, un « grand nombre d'abus qu'on n'avoit en- « c^ re pu corriger. L'un des p'us ronsidé- « râbles étoit la tyannie des grands sei- X. gneiirs envers leurs vassaux. La plupart « tranchoient du souverain. Les sujets « étoient accablés; et personne n'osoit se « plaindre : la justice étoit encore plus « mal administrée; on se la faisoit à soi- « même, et on la refusoit aux autres. Les « cabales, les animosités, l'avarice dcci- « doient dans les tribunaux; et le sanc- « tuaire de la justice étoit devenu le théà- « tre de l'injustice même... On punit les « coupables; il en coûta la vie à plusieurs; « quelques autres eurent l'urs châteaux « rases; et c -ux d'entre les juges qui, sans « être criminels, avoient laissé par foi- « blesse les crimes impunis, furent dé- « gradés et desliiues de leurs p'aces (1). »

Ces grands jours épouvantèrent, continrent les nobles des provinces, mais ne les convertirent pas. Le temps affaiblit bientôt l'impression qu'ils en avaient reçue. Us revinrent h leurs hab.tudes féodales. J'en citerai bientôt des exemples. Ils s'y livrèrent encore sous la fi du vh'zne de Louis XI'V, sous celui de Louis XV;

d'Auvergne, où il décrit les turpitudes et les atrocités de la plupart, des seigneurs de cette province : j'y renvoie les curit ux : usai, je ne puis résister au désir de citer un fragment inédit, tiré des Registres du parlemeytt, qui prouve que les redevances exiîïées par des seigneurs de ce pays étaint en partie fondées sur la fraude et la viole!;ce.

« Le 16 septembre 1662, le procureur

« général a dit : que p usieurs gentils-

« hommes, nommément dans le bailliage de «< Saint-Flour , avoient usurpé violemment M les communes des vilhiges uont ils étoient «< seigneurs , et avoient tellement intimidé « les habitants qu'ils n'osoient s'en plaindre; « que grand nombre de gentilshommes avoient " fait renouveler leurs terriers, et avo ent, »t par menace? et autres mauvaises voies, « violenté lés habitants des communes, oîiils M avoient des cens et renies, à passer des « déclarations de bien plus grands droits et « redevances que celles qu'ils étoient obligés « de payer, qui sont des violencï-s tout à fait « préjndiciables à l'ordre public. .. (Registres manuscrits du parlement de PariSy au 7 septembre 1662.)

(1) Mémoires de Bussi-Rabutin , t. II» édi* tionde 1769, p. 122.

TABLEAU MORAL

et même, jusqu'à l'époque de la i évolution , ils donnèrent des t-xemples de bassesse à la cour, de tyrimnie daos les campagnes. Ces exemples furent à la vérité plus rares dans ces derniers temps. Les progrès des lumières, e.xerçant alors leur influence salutaire, amenèrent un changement que la rigueur des grands jours n'avait pu opérer.

Pendant que, dans les provinces, ces tribunaux expéditis chat aient les actes tyranniques de la noblesse, à la cour et à Paris, d'autres actes qui , pour être plus cacht s, n'eu étaient pas moins exe-crabies, appelaient la vejigeance des lois. Un autre tribunal extraordinaire fut institue a P^ris pour punir des espèces de crimes reunis, l'un imaginaire et laulre <reel , la magie et le poison • le premier atteste l'empirt^ de l'erreur, et l'autre celui de la perversité.

L'affaire des poisons est un épisode qui caractérise fortement les mœurs du rè.^ne de Louis XIV. Je vais en donner un

aperçu.

Sur celte scène

de

crimes, on \oit

figurer d'abord Marie-Marguerite d'Aubrai, femme d'Antoine Gobelin, marquis de Biinvilliers. Un officier gascon, son amant, l'avait rendue h.ibile dans lart des Locustes. EU-' empoisonna sa sœur, ses frères, son père, etc. Elle et;iit dévote et fréquent. 'it les hôpitbux; on dit qu'elle y essayait ses poisons sur les malades. Le 46 juillet 1676. elle fut condauinte à mort, décapitée et brûlée.

L'exemple d'une marquise condamnée au dernier supplice profita peu. Les empoisonnements et le.s praiiques m.agiques, auxquelles on le? associait, se renouvflèrcnt peu d'années apies, et répand rent l'épouvante dans un grand nombre de familles : chaque jour on voyait tomber de nouvelles vic.imes de la haine, de l'ambition et de la cupidité. Le roi, par ordonnance du Il janvier 1680, établit à l'Arsenal une commission chargée de faire le procès aux empoisonneurs et aux magiciens.

Plusieurs personnes de la cour, et des plus distinuutes par leurs titres tt leu.nassance, furent compromises dans ceiij afifaire. Au rang des pr.ncipaux ac:eu.s de ees crimes figurait Catherine De>haies, veuve du sivur de Monlvoism, nommée vulgairement la Voisin : elle était assistée

prêîre apn^^lé Le Sage, et de quelques autres ?C' lerats. 1^ Voisin, qui vivjiit en femme de qualité, composa. t et vendait aux dames et seigneuis de la cour des poisons, des charme-, des secrets magiques pour se faire aimer, se mêlait de divination, et, au besoin, faisait voir le diable.

Des détails curieux et fort étranges sur cette affuire sont contenus dans une lettre que le comte de Bussi-Rab ilin adri'ssâ, ie 27 janvier 1 680, au sieur de La Rivière. Voici celle lettre : ■ Grandes nouvel'es, « monsieur : la chambre d s poisons a « donné décret de pr.se de corps con're

• M. de Luxembourg, contre la comtesse « de Soissons, contre le marquis d'Alluy « et contre madame de Po.iguac. Aussitôt « que M. de Luxembourg l'eut api)ris, il « partit de Paris, et s'en al'.a à Saint- « Germain, où il ne vil pas le roi; mais il « lui fit demander une lettre de cachet « pour entrer à la Bastille, laquelle sa « majesté lui accorda. Il vint donc mer-

• crediau soir. 24 de ce mois, s'y rendre; « son secrétaire a été mené deux jours au- « pa:a\ant au bois de Vincennes (1).

« Le roi envoya mardi M. de Bouillon « dire à la comtesse de Soissons que, si « elle se sentoit innocente, e le entrât à la « Bastille, et qu'il la serviroit comme son « ami; n^ais que, si elle éloit coupable, « elle se retirât où elle voudroit. Elle « manda au roi qu'elle ttoit fort inno- « cente, mais qu'elle ne pouvo t soufifrir la « prison. Ensu.te, elle partit avec la mar- « quise d'Ailuye, à qu .tre heures du ma- « tin du mercredi , avec deux carro-.'îes à « six chevaux; elle va, dit-on, en Flao- . dre (2).

(Ij M. de Luxembourg fut placé à la Bastiîk dans uue i.S3-z belle cliaiiibre ; mai-, dit madame de Se igné, il arriva uu ordre de le mettre d ins une de ces horribles chiimbres qui sont dans les tours .. Son inteuaant fat CHidamué aux galères. Après deux ans d'exil, le duc de Luxembourg reutra en grâce.

(2) Laojmiess^ de Soissons éiiiit fameuse à la cour de Louis XIV par ses mœurs dépravées, tlle fui obiii^éa de se détaire de sa charge de suriuveudante de la maison de la r'iue; elle se sauva à Bruxelles, et de là en Espagne où elle fui »ioiemraent accusé.- d'avoir empoisonné la reine. Poursuivie par le roi d Espagne, elle échappa, et se retira en

d uue femme appelée Vi^ouroux^ d'uQ 1 Alleœaguç, où elle lermiua sa vie. Ou aviût

• On a envoyé en Auvergne ordre d'ar- « rêter mcidamede Polignac (1).

« On a donné ajournement personnel à « madame de Bouillon, à la princesse de « Tingri, à la maréchale de La Ferlé et à « madame du Roure.

« Il y a encore décret de prise de corps « contre Le Sage.

« On dit que le crime de M. de Luxem- « bourg est d'avoir fait empoisonner à « l'armée un intendant des contributions « de Flandre , duquel il avoit tiré l'ar- « gent du roi.

« La comtesse de Soissons étoit accusée « d'avoir empoisonné son mari ; la mar- « quise d'Alîuye d'avoir empoisonné son « beau-fère; la princesse de Tingri d'a- « voir empoisonné des enfants dont elle

• étoit accouchée.

« Madame de Polignac étoit accusée

« d'avoir empoisonné un valet de cham- « bre qui servoit ses commerces amou- « reux.

« Le roi a rendu un billet à la duchesse « de Foix, qu'elle avoit écrit à la Voisin, « par lequel elle lui mandoit ces mots en- « tre autres *. plus je frotte et moins ils « poussent. Sa Majesté lui en demandant « l'explication, elle lui répondit qu'elle « avoit demandé à la Voisin une recette

• pour se faire venir de la gorge; et que « ce qu'elle lui avoit donné ne lui faisant « rien, elle lui avoit écrit ce billet.

« Le roi en rendit un autre au duc de...

aussi accusé cette comtesse de Soissons d'avoir empoisonné son mari , mort brusquement en 1673.

(1) Madame de Polignac, voulant marier son fils à quelque fille de la cour, et notamment à mademoiselle de Rambures, vint à Paris en 1685, persuadée que Louis XIV ne ferait pas semblant de se souvenir de son aventure passée. Le roi, instruit de son séjour en cette ville et de ses intrigues, donna ordre de l'en faire sortir, disant « qu'il s'é- « tonnoit qu'une femme condamnée dans « l'affaire des poisons osât se montrer. » Il empêcha le mariage, et dit à mademoiselle de Rambures " qu'il ne vouloit pas que la u mère Polignac eût aucune relation avec la M cour. " Le roi a raison^ dit M. de Coligny dans une lettre du .3 juillet 1685, de craindre le commerce d'une femme qui a voulu lui donner un filtre pour le rendre amoureux d'elle, [Svpplémenl aux Mémoires et Lettres du comte de Bussi-Rabutin , part. 2, pag. 139.)

« quelques jours après, qui n'étoit que « pour le jeu et pour les curiosités (1).

« Jeudi dernier on arrêta deux prêtres, « dont l'un, appelé Le Sage, a dit qu'une « demoii-elle... qui est déjà au bois (châ- « teau) de Vincennes, assez jeune, venue • amoureuse de Rubantel, lui étant venue « demander des secrets pour s'en faire ai- « mer, il lui avoit dit qu'un moyen infail- « lible étoit qu'il lui dît la messe sur le « ventre, elle toute nue; qu'elle y avoit « consenti; que quinze jours après elle « étoit venue se plaindre à lui que Ruban- « tel n'étoit pas plus échauffé pour elle ; « qu'il lui avoit dit qu'il falloit ajouter « quelque chose au sacrifice ; que , lui « couchant avec (lie. au dernier Evangile, « Rubantel auroit pour elle une passion « démesurée, et que la dame avoit fait « toutes ces cérémonies (2).

(1) On donnait alors le nom de curiosité» à des questions que l'on faisait à un prétendu magicien, pour connaître l'avenir ou le succès de quelques entreprises.

(2) J'ai déjà rapporté des exemples de pareilles profanations associées à la plus effrénée débauche ; profanations commises dans le cabinet du roi Henri III.

D'autres exemples de profanations plus graves encore, mêlées pareillement aux ordures du libertinage , eurent lieu au commencement du règne de Louis XIV dans l» couvent des religieuses de Saint-Louis-de- Louviers.

En 1647 , le sieur Demarets , prêtre de l'Oratoire et sous-pénitencier de Rouen , sous la dictée de Madeleine Bavent, religieuse, sa pénitente, rédigea un Mémoire où sont dévoilés les étranges débordements des religieuses de ce couvent et des prêtres, leur» directeurs; elle ne craignit pas de dédier en 1652 ce tableau d'impiété et de dissolution à la duchesse d'Orléans.

Pierre David , directeur de Saint-Louisde-Louviers, fut, à ce qu'il paraît, le premier qui plongea les religieuses de ce couvent dans un abîme de corruption. Madeleine Bavent dit : «< Les religieuses qui " passaient pour les plus saintes , parfaites « et vertueuses, se dépouillaient toutes nues, u dansaient en cet état, y paraissaient au « chœur et allaient au jardin. Ce n'est pa» « tout : on nous accoutumait à nous toucher « les unes les autres impudiquement, et, ce .. que je n'ose dire, à commettre les plus .( horribles péchés contre la nature. » Le

TABLEAU MORAL

• Dernièrement le duc de La Ferté, . Colbert el Tilladel, étant au b....l, en- « voyèrent quérir un oublieux qui , se

• trouvant assez joli garçon à leur gré, ils

• le voulurent traiter de p,...n ; et sur ce € qu'il s"en défendit, ilslui donnèrent deux t coups d'éiée. Le roi , ayant su cela, a « commandé à M. de Louvois de dire au « duc de La Ferté. de sa part, toutes les « infamies que mérite son action, et manda « à Colbert qu» la première folie que feroit « son fils, il le chasseroit du royaume pour « toute sa vie : il a fait dire la même « chose a Tilladet , qui s'est sauvé. Col- € bert enferma son fils et le battit outra- « eeusement. On a chassé de plus honnê- € tes gens que ceux-là pour de moindres « raisons (\). »

directeur David leur disait qu il fallait faire mourir le péché par le péché, et, pour imiter l'innocence de nos premiers pères, rester nus comme eux; qu'il valait mieux obéir à l'impnlsion de ses sens que de leur imposer un frein insufàsant, e:c., etc. En conséquence, les religieuses te présentaient à la communion nues jusqu'à la ceinture. Pierre David étant mort, Matburin Picard, curé de M::snil-Jourdan. lui succéda dans ce couvent. Sous ce nouveau directeur, les profanations et le libertinage reçurent un caractère plus révoltant encore. Ce que la religion catholique a de. plus auguste était outragé et mêié .aux actes de la luxure la plus débordée: actes qui se commettaient dans des orgies nocturnes par les rehgieuses, en présence les unes des autres, et dont le curé Picard et son vicaire BouUé étaient les instigateurs et les complices. L'autel servait de siège à la débauche; l'hostie consacrée, coliée sur une feuille de parchemin, découpée au centre... Il m'est impossible de dire l'emploi de cette hostie, et de peindre l'alliance monstrueuse des plus épouvantables profanations aux excès du libertinage. L'imagination ne peut concevoir rien de plus sacrilége.

Le parlement de Rouen, par arrêt du 21 août 1647, condamna le curé Picard su supplice du feu : il mourut quelques jours avant d'être condamné; le vicaire BouLé fut brûlé N-if. (Voyez Histoire de Madeleine Bavent. religieuse du monastère de Saint-Louis-de- Louviers, avec sa confession générale et testamentaire, etc.; Paris, chez Le Gentil, 1652, in-4o.)

(1) Dans un Recueil manuscrit d'anecdotes

Dans la réponse que La Rivière fait a cette partie de la lettre que je viens de citer, on lit ces mots : « Que les sieurs La • Ferte, Tilladet et Colbert ont commis « une action infâme, et qu'ils sont les ■ membres d'une nombreuse coufré- « rie (1), »

. Après quelques laits peu importants, le comte Bussi-Rabutin revient à l'affaire das poisons.

« Madame de Bouillon, confinue-t-il, qui avait été assignée, ayant à répondre devant les commissaires de la chambre des poisons, y alla lundi dernier 29, accompagnée de neuf carrosses de ducs:

M. de Vendôme la menoit. M. de Besons lui demanda d'abord si elle n'ctoit p3s venue pour répondre sur les interrogats qu'on lui feroit: elle dit qu'oui, mais qu'avant que d'entrer en matière elle lui declaroit que tout ce qu'elle diroit ne pourroit prejudicier au rang qu'elle tenoit, ni à tous ses privilèges, et ne voulut rien dire ni rien écouter davantage que le greffier n'eût écrit cela. Apres, M. de Besons lui demanda ce qu'elle avoit demandé à la Voisin; elle lui répondit qu'elle l'avoit priée de lui faire voir les sibylles qu'elle avoit souhaité de tout temps d'entretenir: et, api es huit ou dix autres questions d aussi peu dimportance, sur lesquelles die répondit toujours en se moquant,

et de chansons satiriques, où les débordements de la cour de Louis XIV sont exposés sans voile, on trouve ce forfait ainsi raconté : M Le chevalier de Colbert étoit accusé d'a- - yoir, dans une débauche, abusé d'un jeune " marchand d'oubiies et de l'avoir ensuite •< mutilé. "

(1) Supplément aux Mémoires et Lettres de Bussi-Rab'Jtin, deuxième partie, pag. 163.

On composa à ce sujet un couplet dont je ne dois rapporter que les quatre premiers vers :

A Coibert le luxarieoK

La Milry s'^bAiidonnr, Sans que le vjri de l'oublieax

L'iutiiiiide ei l'eioutie.

Sur le marqu's de Créqui, accusé d'avoir assisté à cette débauche et pris part à ce crime, on ûi aussi ua couplet dont voici le« premiers vers :

Beiu Créqui, ton aT gracieux Ne Uiuclie puitr. iiO> ddiues; n le rdil<iii uu outil eux Pour conieuler les tUmmes.

« M. deBesonslui dit qu'elle s'en pouvoit « aller; et, M. de Vendôme !ui donnant la « main sur le seuil de la porte de cette « chambre, elle dit tout haut qu'elle n'a- « voit jamais tant ouï dire de sottises « d'un ton si grave; elle dit qu'elle va « faire imprimer son inlerrogaloire et « l'envoyt'r dans les pays étrangers. Cela « a. fort fâché le roi contre elle; en etîet « cela donne un fort grand ridicule à la « chambre de justice (1). »

Dans une lettre du même comte, datée du i7 février 1680, on lit ces phrases : « On continue le procès de M. de Lnxem- « bourg... On a arrêté ces jours-ci une «madame de Rouville, maîtresse de « M. Le Sec, beau-frère de Penautre, et « deux cuisinitres... (2). On a exilé ma- « dame de Boudion à Nevers, et madame m d'Ailuye à Amboise. »

La commission pour l'affaire des poisons et mdlelices, siégeant à l'Arsenal,condamna au supplice du bûcher la Voisin, qui fut, le 22 juillet 4 680, brùlce vive. Plusieurs autres personnes de tout rangfunnl, pendant celle année et même pendant la sui\ante, arrêtées par ordre de cette commission, et condamnées à différentes peines. On voit notamment un berger de Viucennos, nommé Etienne de Bray, complice de Jacques Dechaux et de Jeanne Chanirain, condamné, en 4 681, à être étranglé, puis biùlé en place de Grève ; un sieur de Bcrlye, envoyé dans la même année à la Bastille pour l'affaire des poisons; uie famille italienne, appelée Trovato, emprisonnée pour la n.ême cause, et dans le môme temps, etc. (3).

Cette chambre poursuivait avec la même ardeur les empoi^onneu^s, les sorciers, les noueurs d'aiguil ettes, les vendeuses de secrets | ro, res à réparer les ravages de l'incontii ence, etc. Des crimes réels étaient confondus, par les jurisconsultes

(1) Supplément aux Mémoires et Letlres du comte Bussi-Rabuiin, deuxième partie, p. 155.

(2) .1 Celte madame de Rouville étoit une " servante de Paris qui devint coureuse de « remparts et ensuite femme de qualité ; elle t* avoit ruiné des gens d'affaires, et avoit si u bien fait les siennes qu'elle faisoit la dé- " pense d une grande dame. .. {Supplément aux Mémoires tl Lettres du comte Bussi-Rabulin, p. 16H.)

(3) La Bastille dévoilée, première livraison, pag. 68.

de ce temps, avec des crimes chimériques. On croyait généralement à la vertu des opérations magiques, parce que de graves magistrats sem.blaient y croire en les condamnant. Les épizooties étaient considérées comme des sortilèges opérés par certains bergers contre des troupeaux; et on faisait brûler comme sorciers les prétendus auteurs de la mortalité. Une jeune fille était-elle attaquée d'affections hystériques, on la regardait comme possédée du diable; et, au lieu de lui donner un mari, on lui faisait subir un exorcisme, etc., etc.

Une ordonnance du mois de juillet 1682 porta un coup fatal à ces antiques erreurs, , et limita considérablement la puissance ■■ infernale. Les imposteurs en gémirent, les dupes en furent déconcertées, les dévots crièrent à l'incrédulité. Dans cette ordonnance le métier de la divination fut maltraité. On y qualifie cet art de vaine profession ; e; ceux qui l'exerçaient en qualité de devins, de magiciens et de sorciers, sont traités de corrupteurs de Icsprit des peuples, d'impies, de sacrilèges, qui, sous prétexte d'opération de prétendue magie, profai>ent ce qu'il y a de plus saint, de plus sacré, etc. (1).

On vit encore des devins, des sorciers; mais, en vertu de cette ordonnance, ils ne furent plus condamnés qu« comme des trompeurs, des profanateurs et des empoisonneurs. C'est sous ce rapport que le parlement de Paris condamna, en 1688 et 1691, plusieurs bergers de la Brie, accusés par les justices inférieures d'employer des sortilèges pour faire péiir des J troupeaux (2). • 1

(1) Mémoires de Vabbé d'Artigny, tom. V, pag. 154.

(2) Les prétendus sorciers de la Brie é;aient Pierre-Nicolas Hocque,fils de Pierre; Pierre Feurre, dit Petit-Pierre; Etienne Jardin, Louis Coasnon , dit .Bras-de-Fer; i'ierre Biaule. Voici de quele substance s« composait leur sortilège : « Du sang et de .' la tiente des animaux, de l'eau bénite et du " p;iin de cinq paroisses, notamment de " celle où est le troupeau ; d'un morceau de " la sainte hostie qu'ils retiennent à la com- « munion, de cmpauds , couleuvres et che- « nilles, qu'ils mettent le tout dans un pot .< de terre neuf acheté sans m: rcijander, « dans lequel ils mettent encore plusieurs « billets sur lesquels ils écrivent, avec du " sang de plusieurs animaux mêlé d'eau bé-

TABLEAU MORAL

t)ès que les tribunaux refusèrent de croire à la puissance surnaturelle des sorcie^-s, le nombre de ces derniers diminua rapidement.

L'ordonnance de juillet 1682 est une des plus remarquables et des moins remarqur-es du règne de Louis "XIV : elle contribua puissamment à déraciner plusieurs erreurs, à diminuer le nombre des imposteurs et des dupes, et à faire avancer la civilisation. Je dois faire observer que toutes les rérormes et les institutions tendantes à cet avancement datent toutes du min stère de Colbert.

Plusieurs autres coutumes de la barbarie furent abolies; mais il en resta encore un très grand nombre auxquelles on n'osa point toucher. La vénalité de tous les offices, charges, dignités, magistratures, et les énormes abus qui en résultaient; le d'sordre des finances, le brigandage mystérieux des traitants; la noblesse avec ses bassesses, son orgueil, son immoralité; les jésuites avec leur pouvoir, leur ambition, leur subtile perversité, etc., se maintinrent encore longtemps.

Le clergé, si l'on en excepte quelques hommes de g-^nie qui jetèrent de grands éclats de lumière sur leur siècle, et quelques autres qui se rendirent recommandables par leurs talents et ta régularité de leurs mœurs, le clergé, dis-je, était encore [longé dans 1 ignorance et la dissolution. Lorsqu'on entreprit la conversion des pro: estants, on ne trouva dans les campagnes presque aucun prêtre capable de les instruire par ses discours, et de les édifier par sa conduite. Le roi donnait l'exemple du dérèglement par ses galanteries. Les cardinaux, les évèques de s-i cour l'imitaient; ainsi que ses autres courtisans.

« Toute la galanterie des habillements « n'est plus que pour les cardinaux , • écrivait madame de Scudéri à Bussi- « Rabutin, dans une le:tre du 4 avril

■ 1672 ; ilssont a la cour avec des habits « de belle étoffe moire, tout couverts de « broderies et de dentelles, *ivec des ha-

■ bits court*;, des bas de soie couleur de

•• nite, les paroles dont les prêtres se servent " pour la consécration, et autres paroles les " plus saintes de l'Evangile de saint Jean. " {Recueil de Pièces pour servir de sui)plément à l Histoire des Pratiques supersiilieuses du P. Pierre Lehrurij lom. IV, pag. 499.)

« feu, de^ garnitures de m'me, des jarre- « tières de tissu d'or .. Le cardinal de « Bouillon et celui de Bonzi sont les plus « jolis de la cour. »

E le parle dans la même îf^ltre d'une abbesse très coquette, qui reçoit à son parloir un ramas de toutes sortes de gens :

« Trois ou quatre amants évèques, « dont M. de Noyon est le plus ap[ aient, « tout fou qu'il est ; trois ou quatre « étrangers, quelques chmteurs, voilà « par qui ma lame e.4 encens*'e (1). »

Dans une lettre de madame de Montmorency, il est encore question des amours du cardinal de Bouillon: « Le « cardinal de Bouillon est encore fort « amoureux de madame de Lude ; il la « suit partout; tout leclerg' s'en réjouit ; « car il leur avoit mis le carême si haut, «que personne n'y pouvoit atteindre, et « le voilà comme les autres. » Bussi répond: « Si j'étois à la place de mudime « de Lude, j'aimerois mieux le cardinal « de Bouillon : il me paroît plus galant « que son rival. »

Les mœurs du cardinal de Retz, archevêque de Paris, cell -s d'autres cardinaux, notamment du cardinal Mazann ; celles d'Etienne Le Camus, aumônier du roi, depuis evêque de Grenoble, qui fut trouvé parmi L^s plis libertins, au milieu d'une orgie dégoûtante ; celles de ViUeroi, archevêque de Lyon, de l'abbé de Vatteville, etc., etc., ne déposent certainement pas en faveur de la moralité du clergé.

Pour compléter le tableau, se présente un archevèiue de Paris, François de Harlay de Chanvalon, fameux par ses galanteries ou plutôt par ses débauches: il eut plusieurs maîtresses en litre, parmi lesquelles fiifurait au premier rang la dame de Bretonvilliers qui poussait la complaisance jusqu'à lui fournir des doublures dans le rôle qu'elle jouait près de sa grandeur. Voici ce qu'on lit dans une ietire de juillet 167o: « Cela est assez « étrange que l'on n'ait pu souffrir le « scandale du... et de madame de..., et « que l'on souffre celui de M. (I arche- « Nèque) de Pans et de madame de Bre- « tonvilliers ; car,- quoique le mari de « celle-ci soit plus docile que l'autre, il « est toujours contre la bienséance à un

(1) Sujiplément aux Méritoires et Lettres de Bussi-Rabutm^ première partie, pag. 1 10.

niSTOIRE DE PARIS

« évêqued'èfre sans cesse avec une jolie « femme (I). »

Voici ce qu'on trouve dans une autre Ifittré du 27 février 1780:

« Madame de Bretonvilliers s'avisa, il « y a quelque temps, pour mieux régaler « M. l'archevêque de Paris, de lui faire « venir la petite Varenne. L'archevCque « la trouva plus jolie que la Cathédrale; « de sorte qu'il l'a mise* de toutes les par- « ties de Conflans (2). Pierre-Pont, lieu- « tenant des gardes du corps, amant de « la petite Varenne, et jaloux du prélat, « s'appliqua à découvrir jusqu'où il en « étoitavec sa maîtresse, et, comme le cu- « lieux impeitinent, il la trouva une nuit, « à une heure indue, sortant dans le car- « rosse de son rival ; il se mit dedans « avec elle, lui chanta pouille, et le dit « partout. Cela d'abord a fait grand bruit « contre l'aichevêqvie; mais entin celui-ci « a fait entendre au roi que Pierre-Pont « étoit janséniste; car vous savez bien < que les rivaux. des Pères de l'Eglise « ne sont pas de la vraie religion, et sur « cela il a été envové en son gouverne- « ment (3).

Ce prélat eut aussi plusieurs autres maîtresses, notamment la marquise de Gourville, sœur du maréchal de Tourville: les chansonniers s'égayèrent sur ses galantcri's (4).

Cet archevêque de Piiris allait reK:evoir le chapeau de cardinal , récomj ens'^ alors assez ordinaire des vices; mais, au mois d'août 1695, une attaque d'apoplexie le fit mourir subitement et le priva de celte dignité.

« 11 s'agit maintenant, écrivait alors « madame de Sévigné , de trouver quel- « qu'un qui se charge de l'oraison fu- « nèbre. On prétend qu'il n'y a que « deux petites bagatelles qui' rendent

(1) SupjAémenl aux Mémoires et Lettres de Bussi-Babutin, deuxième partie, pag. 190.

(^) Le public nommait cette dame la Cathédrale.

(3) Supplémer^t aux Mémoires et Lettres du comte Buisi-Rabulin , deuxième partie, pag. 172.

^4) On peut c'ter le couplet suivant :

Sire, dedans votre viMe,

Ou iiai.ed'uii grand malheur:

La sucrut-ge Uui.r^i.l«

A gùie iieu-c |i.isi(jur.

La Uuuzeile iie^i pas saine.

Lu pielai ui a Jan.» l'aiue, etc.

« mort (1). »

Je dirai quelques mots de la corruption des femmes de la cour: elle était extrême et portée jusqu'au cynisme. Lerecueil manuscrit des chansons ou vaudevilles de ce règne en offre un tableau dégoûtant, par l'indécence et la grossièreté des expressions, par le grand nombre, les titres vaniteux et le dévergondage de ces dames.

Il s'accorde très bien avec celui qu'en a tracé en style plus poli Boileau, dans sa satire sur les femmes, où le poète réduit ainsi lenombre decellesqui sont exempter de reproches :

Sans doute; et dans Paris, si je sais bieii compter, n en est jusqu'à trois que je pourrais citer.

En rabattant ce que l'exagération et la malice poétique peuvent avoir ajouté dans ces chansons, dans cette satire, il restera toujours des vérités qui, par malheur pour l'honneur des dames de la cour, ?■ trouvent confirmées par des autorités bien plus graves. J'ai déjà beaucoup dit à leur égard ; je pourrais en dire davanlage.

On lésa vues, en vraies courtisanes, se mettre aux gages du surintendant Fouquet ; on les a vues, crédules jusqu'à l.s stupidité, dupes de quelques misérablucharlatans, se livrer à des pratiques magiques, se mettre au niveau des femmes de la dernière classe du peuple par leur crédulité, et des femmes les plus scélérates par leurs crimes, notamment par leur habitude à recourir, pour leurs vengeances eu leurs intérêts, à l'atroce usage du poison. La plupart de ces dames joignaient l'orgueil à la bassesse, le libertinage à la dé\otion, et les formes de la politesse à des actes de cruauté. Lorsque la saison des am,ours étaient passée pour elles, on les voyait devenir joueuses passioimées, querelleuses, processives, devenir fausses dévotes. Us tyrans de leur maison, le fléau de leurîamille.Les annales des tribunaux, les monuments historiques m'offrent des faits incontestables et suffisants pour prouver la vérité du tableau. On a déjà vu un échantillon de leurs mœurs dan> l'affaire des poisons; il serait inutile et peu galant d'ajouter à ce tableau un grand nombre d'autres traits. Je me borne aux suivants :

(1) Galerie de l'ancienne cour, tom. II, pag. 324.

TABLEAU MORAL

La duchesse du Lude, de la maison de Bouille, irritée contre un jeune abbé qui s'était permis quelques privautés au; rès d'une de ses suivantes, l'en punit par l'atrreuse opération qu'avait autrefois subie le malheureux Abélard. Elle fut spectatrice de ce supplice sanglant, et insulta à sa victime en ajoutant la dérison à la cruauté (1).

Les dames de Saulx, de La TrémouiUe

et la marquise de La Ferté, étant allées à la conédie après avoir fait la débauche, furent toutes trois pressées par un besoin qu'elles satisfirent dans la loge où elles se trouvaient; puis, importunées parla mauvaise odeur, elles prirent leurs excréments et les jetèrent dans le par.eire.

Ceux qui s'y trouvaient accablèrent d'iûjures ces impudentes duchesses et marquises, qui furent obligées de se retirer (1).

Porte Sftini-De

La Bruyère parle ainsi des dames de Paris qui, pendaut l'été, dirigeaient leur promenade sur les bords de laSeine pour y voir les baigneurs.

(1) Voici comment ce fait est raconté par rannotateur des Mémoires de Daageau ; « Cette femme, toujours dans ses terres, ne « se plaisoit qu'aux chevaux qu'elle piquoit « mieux qu'un homme ; et, chasseuse à ou- « trance, elle faisoit sa toilette dans son « écurie. Elle faisoit trembler tout le jays.... « Elle fit châtrer un clerc en sa présence

* Tout le monde connoît celte longue « allée qui borde et qui resserre la Seine, « du côté où elle entre à Paris avec la < Marne qu'elle vient de recevoir (2). Les

« pour avoir abusé dans son château d'une « de ses demoiselles, le fi: guérir, lui donna « dans une boîte ce qu'on lui avoit ôié, et « le renvoya. » {Mémoires de Dangeau, publiés par Lémontey, p:ig. 17 et 1«.)

(i) Supplément aux Mémoires et Lettres du comte Bussi-Rjbutin^ tom.Il.p.ig. 199 et 200.

(2) La Bruyère est le seul écrivain qui

fO*) HISTOIRE

« hommes s'y bnisnent ati pied, pendant « les chaleurs de la canicule; on les voit « de fort près se jeter dans Teau, on en « voit sortir; c'est un amusennent. Quand « cette saison n'est pas veLue, les femmes « de la ville ne s'y promènent pas encore, « et, q' and elle est passée, elles ne s'y « promènent plus(1) »

Voici ce qu'on lit à ce sujet, dans le Menaçiaim: « Les éventails à jour que « les femmes portent quand elles vont à « la porte Saint-Bernard pour prendre le « frais sur le bord de la rivière, el, par c occasion, pour voiries baigneurs, s'ap- ■ pellent des lorgnettes. Ce temps debain, « dans certain "almanach , se nomme la « culaison (2). »

Les réformes, les efforts de Colbert pourpureerle gouvernement des instiiutions barbares ne s'ctendirent pas sur les goûts de son n aître. 11 voulait lui plaire : ainsi, il ne contraria jamais ses g^danteries multipliées, son gros jeu, ses prodigalités pour ses maîtresses et ses courtisans, ni sa passion pour la guerre : il favorisa son penchant pour la magnificence des fêtes et pour les constructions. Ces goûts, ces penchants ruinèrent l'Etat. Dès iors la pnrtie des finances destinée à l'encouragement de Tindustrie, du commerce, des lettres, des sciences et des arts, source de prospérité, qui, en faisant avancer la civilisation, tend à l'éruralion des mœurs, vint à manquer. Flus de pensions aux littérateurs. Les traitements accordés aux académies, aux manu''actures, furent considérablement réduits (3) ; on se trouva même obligé de renvoyer les nombreux ouvriers réunis dans le bâtiment des Gobtlins. Presque tous les plans d'amélioration, conçus et en partie exécutés par ce ministre, furent abandonnés; il n'en resta que les noms et des souvenirs (4).

Colbert, à qui Louis XIV était redevable de ce que son règne avait de plus glorieux, mourut en 1683. Après celte époque commerce la troisième et la plus triste partie de la vie de ce roi.

parle de cette allée qui n'existe plus. Elle devait être sur la rive gauche de la Seine, près de la Gnre.

(1) Cnrncl'eres de La Bruyère, Xorcï I.chap. 7.

(•>! Menayiana, tom. 11, pag. 311.

(3^ Foye:: ci-dessus, article Académifs.

(4i' J'ai cité ci-de?sus les sommes annuelles de ces pensions.

Pour s'acquérir une faus'^e gloire, il avait fait la guerre ; il fut réduit à la con- ■* tinuer pour se défendre: le temps des 1 revers, de la disette, succéda bientôt à •. celui des triomphes. L'ennui, la satiété, a les chagrins vinrent assiéger l'esprit du jl monarque. Partagé entre ses maîtresses et son confesseur, entre les charmes des dames de Montespan, de Fontange, etc., et 1 éloquence du père La Ch use, après de longues hésitations, il se laissa entraîner aux suggestions ce ce jésuite. Celuici ne lui disait pas : « Vous avez fnit des « guerres injustes et trop sacrifié à de « fausses idées de gloire. Vous avez ruiné « votre peuple, vous en avez été le meur- « triep-, vous deviez en être le père. C'est « en enlevant le bien de vos sujets que « vous avez satisfait à vos folles dépenses ; « vous vous êtes abreuve de leurs larmes « et de leur sang. Vous bravez encore, au « milieu de la magnificence des fêtes et « d'une pompe désastreuse, It^urs gémis- « sements et leur désespoir. » Le père La Chaise, pour expier tant de fautes inexpiables, le mit au régime des pratiques puériles et superstitieuses; comme si quelques abstinences, quelques prières, quelques reliques, pouvaient réparer des maux innombrables, rendre la vie à des centaines de milliers d'hommes que Louis XIV avait sacrifiés. Ces crimes ne sont point des péchés pour des jésuites.

Le père La Chaise, craignant que les maîtresses de Louis XIV ne prissent sur son esprit un ascendant qu'il voulait seul posséder, se borna à censurer ses galanteries, à faire éloigner ses favorites pendant les fêles de Pâques, à intriguer contre elles, à troubler sa conscience par des terreurs sur la vie future, etc. Dans cette position, le roi prit la veuve d'un poète burlesque appelé Scarron, la fit marquise de Maintenon, et l'épousa secrètement.

Dès l'an 1682, Louis XIV, inspiré par son confesseur, manifesta son penchant pour la d-'votion, et sa résolution de convertir forcément les protestants de son royaume. Se croyant assez puissant pour co;nmander aux opinions, aux habitudes, et s'en faire obéir, il voulut que tous ses sujets fussent dévots ou convertis (I). Le seul moyen plausible qu'il avait à employer dans ce projet insensé était la per-

(1) Voyez ci-dessus, Etat civil des Protestants.

suasion ; il ne l'employn point. Les courtisans des deux sexes, pour se mainlenir en faveur, se contraignirent et ajoutèient à leurs vices accoutumés un vice nou\e3u, l'hypocrisie.

Les libertins H les dames galantes de la cour en prirent le ma.-que : ils assistaient à la messe, au sermon et au salut, toutes 'es fois que le roi s"y trouvait, et, à ce sujet, je ciîerai un fait qui, quoique connu, trouve ici sa place.

Brissac, major des gardes, fit tomber un jour ce masque de dévotion dont se couvraient les courtisans; il vint dans la chapelle où le roi devait se rendre ; les tribunes étaient remplies de dames; il dit assez haut pour être entendu : Gardes, retirez-vous dans vos salles, le roi ne viendra point ; les gardes s'éloignèrent. Les dames, persuad^^s que le roi ne viendrait pas au salut, éteignirent leurs bougies et se retirèrent. Peu de temps après ar:i\e le roi qui s'étonne de voir les tribunes dégarnies des dames qui s'y rendaient ordinairement. Brissac lui conta le tour qu'il venait de leur jouer: ie prince en rit, mais n'en f.it pas plus éclairé (1).

Louis Xl^', de son propre aveu et de l'aveu de madame de Maintenon, était fort peu instruit en matière religieuse. Ses confesseurs profitèrent de son ignorance pour dominer son esprit et le dirigera leur gre. Le pèie La Chaise et le père Letellier le portèrent, to^ir à tour, a persécuter, l'un les protestants, l'autre les jansénistes'. Il faisait des pèlerinages, se cuirassait le corps de reliques, et s'affilia à l'ordre des jésuites. Avec de telles pratiques, il se croyait chrétien, croyait suivre la religion de l'Evangile qu'il ne lisait point : il ne suivait que la religion des jéiuiies.

Cependant, malgré cette résolution, il continua enco.e pe? dant quelques années ses habitudes galantes, et même il ne fut pas toujouis observateur scrupuleux des abstinences prescrites par l'Eglise. Dans un état manu-cnt de sa dépense de bouche, état de l'an 1688, je vois que les vendredis, les s^inledis et les jours de carênie, toutes les tables de sa cour étaient servies en maig;e, ainsi que la sienne; mais, par une exception singulière, sans doute au-

■1) Mémoires de Saint-Simon, tom. TV, pag. 104. — Louis XIV et ta cour, etc., tom. II, pag. 133.

toris^epar quelques dispeDses, ce roi. ce^ jours-là, faisait toujours gras à dgeu-

ner (I).

Les princes de cette cour, élevés à la m»* me école, eurent les mêmes prmci|)es, et, entièrement livrés aux pratiques accessoires du calholici me, ils en négligeaient constamment le principal.

Le fils de Louis XIV, connu sous le nom de Grand Dauphin, mettait au rang des plus grands crimes l'action de manger gras un jour d'abstinence. Il fit venir secrètement à Choisy une de ses maîtresses, la comédienne Raisin; et, rarce qu'on était en carême, il la fit cruellement jeiifier; il la régala avec du pain frit dans de l'huile et avec delà salade. « Cette femme « en plaisanta, dit la princesse, belle-sœur « du roi, dans une cie ses lettres... Je de- « mandai au prince à quoi il pensoit en « traitant ainsi sa maîtresse? Je vou'ois « bien, répondit-il, commettre un crime, • mais non pas en commettre deux (2). > Dans 1 idée de ce prince, un crime évité pouvait expier un crime commis.

Monsieur, frère du roi, en mangeant un biscuit, disait à l'abbé Feuillet, chanoine de Saint-Coud et un des plus zélés missionnaires : Cela n'est pas rompre le

jeûne'? L'abbé lui répondit : Mangez un veau et soyez chrétien (3i.

Il est plus facile de s'assujettira quelques pra iques, à quelques absiinences, . que de renoncer à ses habitudes vicieuses (4i.

Le même prince poussait la dévotion

(1) Voici l'extrait d« cet état :

'< Menu pour la table du roi, les jours « de poissons (jours maigreaj. Bouillon du " déjeun (déjeuner).

.. Un chapon viens, quatre livres de '< bœuf, qu»:re livres de mouion, quarre ii- " vres de veau. «

Le Qî„er et, le souper étaient servis en poissons.

(2) Fragments de Lettres originales de madame Chailolte-Elisabeth de Bavière, tom. U, pfcg. 83.

(3) Galerie de l'ancienne cour, tom. II, pag. 311.

(4) La Bruyère parle ainsi d'un dévot de cetie époque : " Adraste éioit si corrompu .< ei si libertin, qu'il lui a été inoins difntile .. de suivre la mode et se fa re dévot : il lui .< eût coûté davantage d'être homme de " bien. •-

pour les pratiques jusqu'au dernier ridicule. Voici ce que son épouse raconte de lui : « Il avoit coutume de porter le soir, « dans son lit, un chapelet garni de mé- « dailles, qui lui servoit y.oar y faire ses « prières avant de s'endormir. Une nuit, « ces prières étant finies, je dormois déjà, <• et je fus réveillée par un cliquetis assez « fort ; je me doutai que c'étoient les mé- « dailles; j'éveillai mon époux, et lui dis : « Monsieur, Dieu me pardonne; mais je * soupçonne que vous faites promener vos « médailles, images et reliques, dans un « pays qui leur est inconnu. Monsieur me « répondit : Dormez, dormez, vous ne « savez ce que vous dites. Je le laissai se « rendormir. Le bruit ayant recomencé, « je me levai tout doucement, pris une « bougie et m'approchai de son lit et, le « saisissant par le bras, je lui dis : Pour « le coup vous ne le nierez plus.

« Vous avez été huguenote, me répon- « dit Monsieur, vous ne savez pas quelle « efficace ont les images et les reliques ; « elles garantissent les parties de notre « corps qu'elles touchent de maléfices et « de malheurs. — Je vous demande bien « pardon, monsieur, lui répliquai-je; mais, « sans que je veuille vous rien disputer, « vous ne me persuaderez jamais que ce « soit honorer les saints et l'es saintes que « de laisser ainsi promener leurs images « sur les endroits les moins décents "de « voire corps, c'est contre le sens com- « mun {i). »

L'épouse du duc d'Orléans, de celui qui devint régent, lorsqu'elle avait perduquelque chose, faisait dire des prières pour une religieuse de Fonlevrauld, appelée Boiter, morte depuis peu de temps. Elle pensait que son ème, tiiée du purgatoire par ses prières, viendrait lui faire retrouver ce qu'elle avait perdu. C'était, comme les païens, évoquer les python isses (2).

Le prince de Conti avait une fluxion sur les yeux : la princesse, sa mère, pour l'en guérir, prit un lavement qui devait, par svmpathie, soulager le mal de son fils (3/.

Tellesétaient les absurdités que les jé-

(1) Fragments de Ltltres de Charlotte-Eli. sabetfi de Bavière, tom. II, pag. 107.

(2) Fragments de Lettres de Charlotte-Elisabeth de Bavière, tom. 11, pag. 168.

(3) Fragments de Lettres de Charlotte-Eli^ ssabeth de Bavière, tom. II, pag. 223.

suites laissaient croire aux princes, et ce^ actes ridicules étaient considérés comme la religion chrétienne.

Le jésuite Le Tellier, dernier confesseur de Louis XIV, inspiré par son ambition fougueuse, fut l'auteur deja bulle Umgenitus; il employa plusieurs moyens de séduction et de fourberie pour obliger le pape à la signer, tourmenta le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, alluma le feu de la discorde parmi le clergé de France, excita contre plusieurs personnes et plusieurs corporations respectables une persécution que Louis XIV eut la maladresse de seconder de toutes ses forces, et qui ne cessa qu'à l'époque de l'expulsion des jésuites. Ce P. Le Tellier, qui maîtrisait les consciences du roi et de toute sa cour, mit un jour à découvert une partie de ses opinions religieuses.

Quelqu'un opposait à sa doctrine cdies de saint Paul, de saint Augustin et de saint Thomas ; il répondit : Saint Paul et saint Augustin sont des tètes chaudes qu'on mettrait aujourd'hui à la Bastille. A l'égard de saint Thomas, vous pouvez penser quel cas je fais d'un jacobin, quand je m'embarrasse peu d'un apùtre.

Les mariages de conscience étaient fort à la mode dans ce temps de dévotion; ils se contractaient par un engagement sous seing privé, sans notaire et sans curé. M. le marquis de La Farre, dans ses Mémoires, parle d'un militaire nommé Saint-Ruth, et dit : « La maréchale de la Meilleraie, « vieille folle, s'était entêtée de lui du « vivant de son époux dont 'il était page, « et, après la mort du maréchal, elle en « fit son mari de conscience. Ce mariage, « devenu à la mode, contribua beaucoup « à la fortune de Saint»-Ruth. Le roi le fit « lieutenant des gardes, etc. (1). »

Ces espèces,de mariages rentrent dans la catégorie des mariages secrets; mais ceux-ci étaient contractés devant un prêtre; tels sont les mariages de la veuve de Louis XIII, Anne d'AiJ<riche, qui épousa le cardinal Mazarin; la reine-mère d'Angleterre, qui prit secrètement pour époux mylord Saint-Germain, comte de Saint- Albin, son chevalier d'honneur; la princesse de Deux-Ponts, qui contracta un mariage secret avec son écuyer Gerstorf ; le mariage secret de Louis XIV avec ma-

(1) Mémoires du marquis de La Farre, pag. 289.

demoiselle d'Aubigne, veuve Scarron, etc. Je pourrais accroître de beaucoup ces exemples, et placer ceux de deux prélats illustres.

Voici encore quelques traits qui caractérisent cette dernière période du règne de Louis XIV et des rrœurs de sa cour. « Que ne puis -je vous donner (ouïe mon expérience! écrivait madame de Maintenon à une de ses amies; que ne puisje vous faire voir l'ennui qui dévore les grands, et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on auroit peine à imaginer (1) ? »

« Le roi me garde à vue. Je ne vois qui que ce soit, écrivait-elle encore. Il ne sort point de ma chambre. Il faut que je me lève à cinq heures pour vous écrire. » Et dans une autre lettre, elle isait : « Je ne le sens que trop, il n'est point de dédommagement pour la liberté (2). »

En parlant des intrigues des courtisans, elle écrit « que ces gens-là sont tantôt trompeurs et tantôt trompés, et souvent l'un et l'autre (3). »

« Je ne suis point portée à la méfiance, dit-elle ailleurs, et j'aurois vécu longtemps sans croire les hommes aussi mauvais qu'on le dit; mais la cour change les meilleurs... Presque tous noient leurs parents, leurs amis, pour dire un mot de plus au roi et pour lui montrer qu'ils lui sacrifient tout... Ce pays est effroyable, il n'y a point de tète qui n'y tourne... Je vois, j'entends des choses qui me déplaisent ou qui m'indignent. Nous avons des assassinats de sang-froid, des envies sans sujets, des rages, des trahisons sans ressentiments, des avarices insatiables, des désespoirs au milieu du bonheujr, des bassesses qu'on couvre du nom de grandeur d'àme. Je me tais; je n'y puis penser sans emportement (4). »

Les bassesses dont parle madame de

(Ij Lettres de madame deilaintenon. t. III, i-ag. 152.

(2) Lettres de madame de Maintenon, t. II, ?. 160; tom. IV, pag. 16b.

(3) Lettres de madame de Maintenon. t. II, pag. 136.

(4) Lettres de madame de Maintenon, t. IV, pag. 4, 38; tom. V, pag. «6: tom. U, pag. 203, 206.

Maintenon étaient en effet le caractère dominant des habitués de la cour de Louis XIV. L\ bassesse des grands, dit le marquis de La Farre, a été excessive sous re règne (I). Pour s'en convaincre, il suffit de lire les nombreux mémoires de ce règne: ceux qui les écrivaient se faisaient gloire de leur turpitude. Quel mépris, quelle humiliation ne bravaient pas les grands seigneurs de celte cour pour obtenir des pensions, des dignités, des décorations!

Le comte Bussi-Rabutin, dans une lettre adressée à madame de Montmorency, le 8 octobre 1677, lai dit à propos d'intrigues de cour : Je suis, autant que je puis, du parti du plus fort (2).

H faut, disait bassement le maréchal de Viileroi. gouverneur de Louis XV, répétnnt en français un proverbe italien, il faut tenir le pot de chambre aux ministres tant qu"i!s sont en place, et le leur verser sur la tê e quand ils n'y sont plus. 11 ajoutait : Quelque ministre qui vienne en place, je déclare d'avance que je suis son serviteur, son ami, et même un peu son parent (3).

Il serait difficile de trouver aujourd'hui, dans la classe la plus abjecte de la société, des êtres qui fissent parade de sentiments aussi vils, "aussi méprisables que ceux dont se vante ici un courtisan et même un gouverneur de Louis XV.

Ces actions ne deviennent excusables que lorsque le besoin les coaimande, mais, lorsque c'est la vanité, elles sont ignominieuses.

L'étrange honneur des nobles se maintenait invulnérable. Les traits qui couvrent d'infamie les hommes des autresclasses delà société ne les atteignaient point. Un noble pouvait se livrer aux actions les plus viles, les plus criminelles, sans cependant cesser d'être illustre. On n'accordait de la considération qu'à la naissance souvent de mauvais aloi, qu'aux emplois quelquefois vils, qu'à la richesse qui n'était pas toujours justement acquise. Avec de tels principes , une nation ne

(1) Mémoires du marquis de La Farre, pag. 259.

(2, Supplément aux Mémoires et Lettres du comte Bussi-Rabutin, seconde partie, pag. 50.

(3) Mémoires secrets sur le règne- d* Louis XIV, par Duclos, édition de 1B08, pag. 194.

peut avoir ni morale ni élévation d'àme.

Vovez ces courtisans aspirer avec ardeur aux avantages de la domrsticilé, s'honorer d être avilis (1), solliciter des brevets d'atfaire.=5, des aubaines, des confiscations, s'enrichir aux dépens de malheureuses familles, et en partager les dépouilles avec les limiers d affaires qui leur eu donnaient" les avis. Le duc de Guiche obtint par cette voie la confiscation des biens que des Hollandais avaient en Poitou i2).

L'abbé de Polignac, le plus avide des courtisai s, obtint la confiscation des vaisseaux de Danizick, et celle des biens de M. de Ruvigny, protestant (3).

Madame la duchesse d'Harcourt demande et obi ient la succession d'un nommé Foucault qui s'était suicidé, etc. (4).

Le sieur de IVL'Sgontier demande à Louis^XIV la succession du sieur Martin de Esnos, qui, revenant d'Amé'ique et passant à Paris, y était mort en 1703. Le roi disposait de cette succession en vertu du droit d'aubaine (o).

On jouait beaucoup à la cour de Louis XIV : ce roi aimait les gros joueurs.

11 alimentait par son exemple cette source féconde en immoralité. On jouait

(1) T^ carlinal de Polignac, ayant reçu du roi Tt^xpeciative d'une pension de six mille livres, lui en fit ses remercîmems, et lui dit que, quoiqu'il fût comblé de ses grâces, il ne pourrait se croire parfaitement heureux que quand il aurait l'honneur d'êire »on domestique. {Nouveaux Mémoires de DangeaUf p. 240.)

Un homme de qualité maltraitait un valet de pied de Louis XIV , ce prince, entendant des cris derrière son carrosse, demanda ce que c'était : Ce n'est rien, sire, répondit cet homme de qu dite, ce sont deux de vos gens qui se battent. « Ce vil courtisan, dit « Saint-Foix, méritait que Louis XIV le dé « gradât de sa noblesse. » Mais n'aurait-.l pas débhonoré les dernières classes de la société?

(2) Nouveaux Mémoire» de Dangeau, par Lémontey, pag. 145.

(.3) Nouteaux Mémoires de Dangeau, par Lémonte , p. 147, 213.

(4) Nouveaux Mémoires de Dangeau, par Lémontty, p. .51.

(5) Dissertation sur le droit d'aubaine, par Emmanuel Gama, avocat au par.euieut,

par goût, on jouait par désœuvrement, pour se dt'sennuyer, et surto'.t pour complaire à ce roi, qui rayait celte complais sance aux dépens de ses fin.mres, et dédommageait les pertes énormes de ses courtisans en tolérant leur mauvaise foi ; car on trichait au jeu. Ces bassesses, comme celles d'un seign ur dont j'ai parlé qui vola les chevaux du roi, et. lient tjurn:es en plaisanteries. « Personne, dit « Saint-Simon, n'éloit plusau goût du roi « que le duc de C..., et n avoit usurpé « plus d'autorité dans le monde. Il étoit « très splendide en tout, grand joueur, «et ne se piquoit pas d'une fidélité bien « exacte. Plusieurs grands seigneurs en « usoient de même. »

Les femmes de la cour n'étaient pas plus scrupuleuses; mais lorsque la dévotion fut devenue une mode à la cour, « les joueuses, en se quittant, proaon- « çoient une formule par laquelle on se « faisoit un don réciproque de ce qui au- « roit pu, dans la pariie, ne pas être legi- « tim^ment gagné. Cet art de frauder « Dieu, pratiqué par tant de pieuses har- « pies jusque dans les cabinets de madame « de Maintenoo, m'a paru le trait le plus « éminemment caiacLerislique.

« La tolérance alla plus loin encore : « des bandits que nous ferons chas.ser de « nos antichambres, jouissoient d'hono- « ru blés familiarités. Les Pomenars, les « Charmacé, les Falari, poursuivis pour « des crimes ignomiiïieux, tels que le vol « et la lau-se monnaie, éloient, à la fa- « veur d un nom connu et d'un cynisme « amusant, admis et fêtés dans les com- « pagnies les plus hautes et les plus pré- « cieuses (1 1. »

L'auteur des Mémoires du duc de Grammont parle en plaisantant des escroqueries gue ce duc faisait au jeu (2;.

(1) Essni sur l'établissement monarchique de Louis XIV, par Lémontey, pag, 437,438.

(2) Voici le portrait qu'en fait le duc de Saint-Simon : « Grand escroc et grand fai- •• seur de dupes au jeu ; de l'esprit, des « gascotmades, de 1 iiupuJence, de l'efFron- « terie, de la bassesse, et de toutes les mi- M sèr<'S à 1 avenant dont ses propres Mé- « moires, faits et avoués p.tr lui, font une " foi singulière. Avec tout cela, fort dan» « le grand monde et de la cour, etc. ><

11 av«it saixante-trdze ans lorsque, pour la première fois, sa femme lui tit réciter

Les grand? seigneurs ne craignaient pasd'asoir desdome>tiq :es qu'il- savaient être voleurs et assassins. Le comte df Bussi-Rabulin, ayant été voK\ soupçonn;i un gentilhomme de ses domestiques : • Je « soupçonnai fort ce gentilhomme de qui « la vie avoit été jusque-là (celle) d'un . filou («) .

Ailleurs, le même comte parle d'un autre de s^s domesiiq tes qui lui avait si-rvi d'écuyer pendant , lusieurs années, soldat de fortune dont il vante la bravoure et l'amitié ; il ajoute qu'i é^ail « adonné « à tous les vicfs, et que le vol et l'as-as- « sinat lui éto.ent aussi familiers que le « bo:re et le manger (2). »

Quelle idée doit-on se faire du caractère moral d'un comle qui estimait et gardait aupiès de lui un homme qui, à sa connaissance, était vo eur et assassin?

Ces fa il* et ce que j'ai rappo te dan- le paragraphe précédent sur la conduite déréglée des paees et des laquais, expliquent pourquoi Moli re, Reiinard, Dancouit, etc., n'ont fdit, dans leurs com dies, fi.iurer que des valets fn; ons, et même ont vouIj donner à leurs friponneries des couleurs agréables.

Les seii:neurs vo'aient comme leurs valets. Pindaiit les fêtes magnifiques célébrées à Versailles lors du mariage du duc de Bourgogne, où les princes et les courtisans, courbés sous le poids de leurs habits brilh.nls d'ouvrages de broderie et de bijouterie, ressemblaient à des boutiques ambulantes, des filous, alléchés par l'abondance de l'or et des pierreries mis en étalig-', firent un butin immense, eurent même l'audace de couper un morceau de la robe de la d ichesse de Bourgogne pour lui enlever une agrafe de diau ants. Le chevalier de Sully surprit sur le fait un des voleurs ; c'était un homme de la première qualité. 0 jugea qu'il avait voulu se procurer de quoi payer son habit, et le roi lui fit grâce (3).

Ces habitudes f- odales ne furent pas tes seules qui se conserifèreot en France

fton Pater. Cette prière est b^Ue , d sait-il ; qui l'a faite? ) Nouveatu Mémoires de Dan<feau, par Léuiouicy, p^^g. 75, 7b.)

(1) iiémuire^ de BuMi-Habtiiin^ tom. 1, pag 2B1.

12) Mémoires de Bussi-Rabutin, tom. I, pag. 3.11.

(3) Galerù dt Vaneienne cour^ t. I, p. 202.

TABLEAU MORAL ' 4M

SOUS le règne de Louis XIV. Ce roi, par des récompenses et des titres po;i>peux

distribués à prono>, était parvenu à dés irm.er l;i féodalité dans son action contre la monaichie; mais, malgré les moyens repre sifs des grands jours, elle agissait encore fortement contre le peuple; et.

sous le règne de Louis XiV, on pourrait citer, de la paît de la noblesse, des attentats dignes des temps de Louis VI et de Louis VIL

Le chevalier de Lorra ne, qui jouissait de quatre riches abbayes, exerçait une tyrannie extrên^ sur tous les habitants de ses terres, eîf surtout dans le li -u de Fr mont, oîiil a%ait une m «isoude chasse. A sa mort il ne fut guère regrette. On l'avait violemment accusé d'avoir empoisonné Madame, épouse du frère de Louis XIV. Néanmoins ce roi ne laissait p«s, en allant à Fontainebleau, ou a son retour, d'aller dîner à Fremout chez ce scélérat (I).

Plusieurs courtisans faisaient le métier d'espion et n'avaient pas honte de recevoir, pour prix des avis qu'ils donnaient au roi, des sommes consid râbles. On trouve dans les Mémoires de Daug au plusieurs exemples de cette turp tude.

M. de Termes était soupçonné d'ètr« espion de la cour; le duc et la princ<*sse de Conii firent a;)0ster des Suiss-^ qui le chargèrent si violemment de coups de bâton, qu'il en fut plusieurs jours au lit (2).

Le prince Philippe mourut a Paris, le 27 septembre 1693, et sa mort donna lieu à un trait de vanité féodale d goe d être cité. L'annotateur des Memoires^de Daugeau en parle ainsi : c Ce prince, « grand escroc et grand débouché, mou-

■ rut fort promptement. On mo alsoit « là-dess s en présence de la maréchale « de Miil.eraie, avec grand doute de son « salut. Je vous assure, dit la maréchale

■ fort sérieusement, qu'à des gens de celte

■ qualité-ia. Dieu y regarde tnen à deux • fuis pour les damner (3). •

M. Duquesnoi, maître des requêtes, dans une debauch.^ qu'il lit un luad. gras, résulut de mettre le feu à la Piace-Rojale

(Ij A'oureauj Mémoire* dt Danjeatt, par Lémuntey, pag. 145.

l2| .Vvup«<uix Mémoire* de Oaf»^««t»t, par Léu oiiiey, p.ig. 11.

(i) iVour«aux Mémoires it Dangeau, par Lémoutoy, pajj. 82.

HISTOIllE DE PARIS

dont sa maison faisait partie ; il n'y eut, grâce aux secours qu'on y porta avec prompsitude, que cette, maison, nommée le Pavillon de Castres, qui fut brûlée.

Les nobles maltraitaient encore les sergents qui venaient, en vertu d'arrêts et au nom du roi, saisir leur mobilier. M. de Maureval, le 11 février 1G89, tira des coups de pis'olet sur des sergents qui saisissaient les chevaux de son écurie, et en tua deux; le roi lui fit grâce (1).

L'archevêque de Lyon, M. de Villeroi, joignait à cette fonction ecclésiastique la fonction tempcelle et militaire du lieutenant de roi dans le Lyonnais; et, par un ancien abus dont j'ai cité tant d'exemples, il associait l'épée à la crosse. Il commandait à Lyon avec une autorité absolue, « vivoit magnifiquement, avoit un

« tiens, trahit les mahométans, futabsou^ « par la cour de Rome, et rendu suscep- « tible de posséder tous bénéfices. Il re- « vint en Franche-Comté, se l'a d'intri- « gue avec la reine-mère, et favorisa de « tout son pouvoir la conquête de cette « province. Il eut de Louis XIV la nomi- « nation à l'archevêché de Besançon, « mais le pape refusa les bulles. Il vécut « en grand seigneur : grande meute, belle « écurie, grosse table, force compagnie, et « surtout, et sans se cacher, fort peu cha- « tié dans ses mœurs, grand tyran chez « lui, et tenant les intendants en respect. « Ceux-ci avoient les yeux fermés par « ordre de la cour. »

Cette espèce d'abbé, de moine, de seigneur, de gouverneur de province, de tyran, venait faire des apparitions à la coar, équipage de chasse : tout Irembloit sous où il était reçu avec considération par le lui, la ville, les troupes, jusqu'à l'in- roi. Il se plaisait à s'aller montrer quelquetendant... C'étoit un petit prestolet, à fois chez les chartreux de Paris et à le-mine de curé de village, aussi haut que . morguer (1).

son frère étoit souple ; il le menoit à la | C'est à la classe ecclésiastique que 1;. baguette et son neveu au bâton... Il , féodalité s'était le plus fortement cramfut'^peu archevêque et moins comman- . ponnée. Louis XIV obligea les chanoinesdant que roi de ces provinces. On peut ' comtes du chapitre de Saint-Jean de Lyon le considérer, dit l'annotateur des Mé- ; à s'agenouiller lorsque, pendant la célébration delà messe, on élevait l'eucharistie. Ces chanoines-comtes, trop nobles pour adorer Dieu comme les autres chrétiens, quoique maintenus dans ce droit impie et féodal par un arrêt du conseil, du 23 août 1655, y renoncèrent par l'effet

moires de uangeau, comme le dernier seigneur qui ait été en France, » c'est-

à-dire le dernier qui ait exercé la puis- : sance féodale dans toute sa plénitude. Il mourut en juin 1693(2). j

Si l'archevêque de Lyon exerçait dans le Lyonnais la puissance féodale, M. de Canaple, qui lui succéda dans ce commandemjcnt, y jouait le rôle de l'archevêque. Il donnait des dimissoires, prétendait user de la juridiction ecclésiastique ; et,

des reproches de ce roi et par la crainte de lui déplaire (2).

Ce roi abolit, en 1687, un pareil usage

religieusement conservé par les chanoines

de Verdun ; ils ne se mettaient point à

en parcourant les rues de Lyon dans son ! genoux pendant l'élévation, et assistaient

carrosse, il ne manquait pas de donner sa bénédiction aux passants.

Il existait un autre exemple de la toutepuissance féodale dans l'abbé de Vatteville, qui exerçait dans la Franche-Comté une espèce de souveraineté que le roi n'osait pas contrarier. « Cet abbé, qui mou- « rut le 4 février 1709, étoit prêtre, char- « treux-profès, avoit fui son couvent « après avoir tué son prieur. Il se fit

• circoncire, devint pacha, commanda en

• M orée l'armée turque contre les Véni-

(1) Nouveaux ilémoires de Dangeau, par Lénjontey, pag. 46 et 47.

(2) Nouveaux Mémoires de Dangeau, par Lémontey, pag. 7 9 et 80.

la tète couverte aux processions (3).

L'abbé Lorenchet, en 1685, amoureux de la femme d'un charron, charge ï~on valet de marchander avec trois hommes le prix qu'ils demandent pour assommer le mari de cette femme (4).

(1) Nouveaux Mémoires de Dangeau, par Lémontey, pag. 139.

(2) Description de la France et du Lyonnais, par Piganiol. — Description des principaux lieux de France, tom. VI, pag. 262, 263. — Lettres choisies de Af Simon, p. 200, etc.

(.3) Nouveaux Mémoires de Dangeau, par Lénooiitey, pag. 30.

(4) Supplément aux Mémoires et Lettres du [ comte ZJusit-fîab«(m,deuxièmepartie,p. 128.

Pakis. ~ Typ. Lacovr, rue SoufQol, <8»

TABLEAU

L'abbé de Pompadour, qui mourut le 6 novembre 1710, faisait dire dans les antichambres son bréviaire par son domestique, auquel, outre ses 5aiïes, il donnuit une rétribution rartiruliere (1).

Les princes et "princesses ne commu- Diaient point avec des hosties données au commun des chrétiens: il leur fallait des hosties choisies. . Madame h dauphine « fit ses Pâques à la paroisse, lit on dans

« les Mémoires de Dangeau ; il arriva une « chose extraordinaire : c'est qu'il y eut « deux consécrations, parce qu'on avoit « oublié d'abjrd de prés-n'.er l'hostie « choisie pour la communion de madame « la dauphine (I). .

On voit que si Louis XIV abattait de temps en temps quelques branches honteuses de l'arbre féodal, il en laissait subsister b'^aucoup d'autres.

Porte Saint-Martin.

Au tableau des mœurs de la cour, faisons succéder celui des mœurs de Paris.

Ce dernier est ordinairement la copie du premier.

La Bruyère a fourni plusieurs traits qui caractérisent les mœurs des Parisiens de cette époque. Il parle des sociétés ou coteries qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon et leurs mots pour rire, et où les membres se trouvent entièrement étran-

l) Nouveaux Mémoires de Dangeau^ par Lémontey, pag. ?07. 203.

IV ÛULAUAK

gers aux autres «oteries de la capitale; de la grande et de la petite robe, dont la première se venge sur l'autre des dédains de la cour et jes humiliations qu'elle y essuie; de ces jeunes gens c qui se coti- « sent et rassemblent, "dans leurs familles, « jusqu'à six chevaux pour allonger un « équipage qui, avec un essaim de gens « de livrées, où ils ont fourni chacun « leur part, les fait triompher au Cours

(1) Nouveaux Mémoires de Dangeau^ par Lémontey, pag. 14.

m HISTOIRE

« OU à Vincennes. » a.s s'appauvrissaient pour paroître riches un in>t;int.

Il peint l'orgueil robiliair - de certains Parisiens, leur fatuité, leur < r.^pressement à raconter leurs bonnes oveultires auprès des dames, à imiter les manières, les travers, les folles dépenses des courtisans; à se rechercher avec impatience et à ne se rencontrer que pour se dire des riens.

Il peint leur ignorance sur certaines matières, notamment sur l'agric.lture.

« A Paris, dit-il, on distingue à peine la « plante qui porte le chanvre d'avec celle « qui produit le lin, et le blé froment « d'avec les seigles (1). »

Une gravure publiée en 1646 présente une vue du cours occidental de la Seine ; elle a pour premier plan le milieu du Pont- Neuf. Celte gravure, dont l'auteur est Délia Bella, donne une idée des mœurs du commencement du règnede LouisXlV; en voici les principales scènes :

Sur le trottoir de ce pont, du côté d'aval et de la rue Dauphme, on voit des duellistes qui se battent en plein jour ; des combattants sont blessés, étendus à terre ; d'autres travaillent avec fureur à s'arracher la vie : les passants voient avec indifférence ces meurtres.

On y voit beaucoup de pauvres, parmi lesquels figurent un cul-de-jatte qui se traîne sur le pavé et des femmes portant des enfants sous leurs bras; elles demandent l'aumône; les hommes, le chapeau à la main, courent, pour en obtenir, au devant des portières de magnifiques carrosses qui se dirigent rapidement du côté du Louvre, et dont les chevaux sont couverts de riches caparaçons. Mais ce qui est plus digne de remarque, c'est la voiture si utile, appelée baquet, alors récemment inventée par le célèbre Pascal; cette voiture est toute semblable à celles qui aujourd'hui portent ce nom.

Plus loin, des voleurs sont arrêtés et paraissent avoir enlevé des manteaux.

Sur le terre-plein de la statue de Henri IV est un charlatan entouré d'un groupe de curieux ; un grand nombre de femmes élégantes arrêtent les passants sur le trottoir. Vers la partie septentrionale du pont, on voit des gens qui se querellent, se frappent ; d'autres qui tiennent un étalage de marchandises, etc.

Sur le trottoir, du côté opposé, à l'entrée

(1) Caractères de La Bruyère, t. I, chap. 7.

du quai des Orfèvres, un arracheur de dents, monté sur une estrade, fait uno opéiation de son art, la foule l'entoure. Oii aperçoit une femme et un enfant qui, soulevant le manteau d'un des curieux, introduisent leurs mains dans ses poches!

Sur le trottoir du côté où était la Samaritaine, sont des étalages de marchands de vin et de comestibles, recouverts de toiles. Près de là on voit une scène de voleurs de manteaux nommés tireurs de laine. Le volé met l'épée à la main contre les voleurs. On se bat, et le guet arrive lorsque le mal est fait.

Près de cette scène tumultueuse se pron>ènent isolément quelques femmes soigneusement parées qui arrêtent les hommes. Il en est plusieurs sur le terre-plein du Pont-Neuf, où l'on remarque un charlatan qui vend des drogues, et des polissons qui se battent.

A l'entrée de la place Dauphine sont des marchands de filets et de chiens de chasse.

Au milieu de la route on voit passer des soldats armés de casques, de cuirasses, et de longues piques qu'ils portent sur leurs épaules.

Parlons des vêtements :

La chevelure des hommes tombe jusqu'à leurs épaules stins arrangement; leur tête est couverte par de petits chapeaux ronds à basse forme et à bords très amples, toujours ornés d'une longue plume qui retombe sur le côté ou sur le derrière de la tête. Ils ont une veste ou justaucorps qui ne descend pas plus bas que la ceinture, et auquel, avec des rubans, se rattache le haut-de-chausses, ou culotte. Chez les uns, ces hauts-de-chausses, très bouffants, ne descendent que jusqu'à mi-cuisse; chez les autres ils sont tout d'une venue, vont jusqu'au-dessous des genoux et sont ouverts en bas et sans jarretières. Leurs chaussures se composent de demi-bottes, dont l'ouverture est très évasée. Un large baudrier en sautoir soutient à leur cùtè une longue épée qui touche la terre. Un manteau appelé baîandran couvre souvent le justaucorps et le baudrier.

Les femmes élégantes sont, dans cette gravure, représentées les cheveux tressés et fixés derrière la tête; deux parties de la chevelure descendent des tempes jusqu'au cou, et accompagnent avantageusement le visage. Quelques-unes ont à ia tète un escoffion dont les peintes viennent

Pour honorer lei morts, font mourir les Tivanls.

« Ajoutez les hurlements et les cris de « tous ceux qui vont dans les rues pour « vendre des herbes, du laitage, des fruits

• des haillons, du sable, des baleis, du

- poisson, de l'eau, etc.. -Je n'ai jamais « vu un si grand nombre d'aveueles ; ils « vont par toute la vilie sans guide, et « marchent plusieurs ensemble, parmi une « infinité de charrettes, de carrosses, de

• chevaux, avec la même sûreté que s'ils « avoient des yeux aux pieds. . Ils ne « manquent pas de tourmenter, dans toutes « les églises, les fidèles à qui ils deman- « dent l'aumône avec une tasse de cuivre « dans une main et un bâton dans i'au- « tre...

« Les maisons semblent ici bâties par « des philosophes plutôt que par des ar- « chitectes, tant elles sont gross ères en < dehors; mais elles sont bien ornées en

• dedans. Cependant elles n'ont rien de

- rare que la magn.fîceoce des tapisseries « dont les murailles sont couvertes, n'e-

TABLEAU

se nouer sous le menton, ou sont dénouées et flottent sur les épaules. Une robe à longues manches, retroussée des deux rotes, et ne passant pas le genou, laisse voir un jupon orné de broderies.

Cette gravure est une esquisse morale de l'époque.

L'ne lettre longue et détaillée, écrite, sous le règne de Louis XIV, par un étranger qui avait séjourné longtemps dans CPtte capvtale, me fournira la matière principale du tableau des mœurs des Parisiens.

Les habitants sont, dit-il, logés jusque sur les pcnts de la rivière et sur les toits des maisons. Les femmes, qui n'enfantent que des braves, commandent plus que les hommes.

L'auteur parle des voitures de place, du bruit qu'elles font et de leur grand nombre. . Elles sont délabrées et couvertes de « boue ; les chevaux qui les tirent man- « gent en marchant ; ils sont maisres et < décharnés. Les cochers sont si brutaux, « ils ont la voix si enrouée et si efFroya- « ble, et le claquement continuel de leur « fouet augmente le bruit d'une manière « si horrible, quil semble que toutes les « furies soient en mouvement pour faire « de Paris un enfer. »

n parle du tintamarre des cloches nombreuses, qui, comme l'a dit Boileau,

•MORAL ^n^

' tant pas, en France, d'usase de lesem- « bellir par des sculptures.

• Les chevaux ont le pas devant les « laquais, étant la mode ici de les mettre « sur le derrière du carrosse en croupe.

« Ce n'est point exaaérer de dire que « tout Paris est une grande hôtellerie -on « vpit partout des cabarets et des hôtes « des tavernes et des taverniers: les cuï- « smes fument à toute heure, parre qu'on - mange à toute heure... Les tables sont « abondantes; les Parisiens ne mandent « jamais seuls; ils aiment à boire de%e- « t^its coups, mais souvent; et ils ne boi- « .ent jamais qu'ils n'invitent leurs con- « vives à faire de même. Le menu pniple « ne s'enivre que les jours de fête qu'il « ne fait rien ; mais il travaille les jours « ouvriers avec assiduité. Il n'v a pas un « peuple au monde plus industrieux et « qui gagne moins, parce qu'il donne tout « a son ventre, à ses habits; et cependant « il est toujours content.

« Le luxe est ici dans un tel excès, que « qui voudroit enrichir trois cents villes « désertes, il lui suffiroit de détruire Paris. « On y voit briller une infinité de bouti- « ques ou Ion ne vend que des choses « dont on n'a aucun besoin; jut^ez du < nombre des autres où l'on achète celles « qui sont nécessaires.

« Quoiqu'il ne pleuve pas, on ne laisse « pas de marcher souvent dans la boue • « comme l'on jette toutes les immondices « dans les rues, la vigilance des magis- 'c trats ne suffit pas pour les faire nettoyer. ' Cependant les dames ne vont plus « qu en mules. Autrefois les hommes ne « pouvoient marcher à Paris qu'en botti- « nés. Un Espagnol les vovant en c^t « équipage le jour de son arrivée, demanda « si toute la ville partoit en poste.

« Les femmes aiment ici les petits chiens « avec une passion extrême, et elles les « caressent avec autant de tendresse que « s'ils étoient de la race du chien qui sui- « vit Tobie... Les chiens de Boulogne « passent présentement pour laids et in- « supportables. On ne caresse plus que « ceux qui ont le museau de loup et les « oreilles coupées ; plus ils sont difformes, « plus ils sont honorés de baisers et d'em- « brassements... Les femmes ont au>si le « privilése de commander à leurs maris ' et de n'obéir à personne... Il y en a qui « écrivent et qui font des livres; les plus « sages font des enfants; les plus pieuses

« consolent les affligés; les plus sobres « mandent par jour autant de fois que les « musulmans font oraison, étant la cou- « lume du pays de saluer le soleil levant « le pain à la main.

« Elles s'habillent toutes avec beaucoup « de bienséance ; on les voit à toute heure; « elles aiment la conversation des .per- « sonnes gaies; elles vont à la ville comme « il leur plaît. La porte de leur maison « est toujours ouverte à ceux qui y sont « entrés une seule fois...

< 11 y en a quelques-unes qui, en sor- « tant de la maison, oublient de fermer « la porte, au mépris des voleurs, parce « qu'elles portent sur elles tout leur pa- « trimoine...

« Les plus nobles traînent par derrière « une longue queue d'or ou de soie, avec « laquelle elles balaient les églises et les « jardins. Elles ont toutes le privilège « d'aller masquées en tout temps, de se « cacher et de se faire voir quand il leur « plaît; et, avec un masque de velours ■ noir, elles entrent quelquefois dans les « églises comme au bal et à la comédie, « cachées à Dieu et à leurs maris (1).

« Les plus belles commandent en reines, « à leurs maris comme à des sujets, à leurs « amants comme à des esclaves : elles ne « savent ce que c'est que de donner le « lait à leurs enfants.

« Elles donnent et reçoivent facilement « de l'amour; mais on n'aime ni long- « temps ni assez... On ne voit presque < jamais ici de jaloux ; rarement un « homme qui se croit malheureux pour

(1) Ces masques, dont l'usage remonte au temps de François pr ou de Henri II, étaient employés par les dames de la cour et de la ville pour conserver la blancheur de leur teint. J'ai déjà eu occasion de parler de cette mode qui commençait à passer sous la fin du règne de Louis XIV, mais qui se soutint encore un peu pendant la régence.

J'ai vu deux de ces masques. Ils étaient, comme le dit l'auteur cité, de velours noir ; ils se ployaient en deux comme un p:rtefeuille ; aucune ligature ne les fixait sur le visage, mais à l'endroit de la buuche s'avança.t une petite verge de fil d'arehal terminée par un bouton de verre. Cette verge, qui entrait dans la bouche de la personne masquée, suffisait pour conienir le masque, et changait, disait-on, le son de sa voix; ils étaient doublés de taffetas blanc.

l'infidélilé de sa femme, et très rarement une tille qui sacrifie à Diane, déesse de la chasteté.

« Le baiser, qui, en Turquie, en Italie et en Esragne, est le commencement de l'adultère, n'est ici qu'une simple civilité... On ne fait point de visites où l'on ne mêle des baisers.

« L'adultère y passe pour une galanterie, même dans l'esprit des maris, qui voient tranquillement faire l'amour à leurs femmes.

« Les tailleurs ont plus de peine à inventer qu'à coudre; et quand un habit dure plus que la vie d'une fleur, il paroît décrépit. De là est né un peuple de fripiers qui font profession d'acheter et de vendre de vieux haillons et des habits usés. Ils vivent splendidement en dépouillant les uns et les autres; commodité assez singulière dans une ville très peuplée, où ceux qui s'ennuient de porter longtemps le même habit trouvent à le changer avec une perte médiocre, et où les autres qui en manquent ont le moyen de s'habiller avec une petite dépense.

« La civilité est plus étudiée en France que dans le royaume de la Chine; on la pratique avec beaucoup d'agrément parmi les personnes de qualité; les bourgeois y mêlent de 1 affectation , et le peuple s'en acquitte grossièrement ; chacun en fait un art à sa mode. On trouve des maîtres qui montrent les cérémonies... Une femme assez bien faite s'offrit de me vendre des compliments, et de mé les donner à bon marché. Cette femme va dans les maisons, déploie sa marchandise et gagne de quoi vivre.

« Le luxe et la bonne chère seroient ici deux biens plutôt que deux maux, s'il n'y avoit que les riches qui vécussent splendidement ; mais la jalousie les a fait passer aux autres à qui ils deviennent ruineux. Ainsi, il semble que Paris approche continuellement de sa fin, s'il est vrai, ce qu'a dit un ancien : Que la dépense excessive est le signe évident d'une cité mourante. Mais présentement que les laquais et les cochers commencent à porter l'écarlate et les plumes, et que l'or et l'argent sont devenus commims jusque sur leurs habits, il y a apparence que l'on verra finir le luxe excessif, n'y ayant rien qui fasse tant mépriser les habits dorés aux

TABLEAU

personnes nobles, que de les voir sur le corps des derniers hommos du monde.

« Tout le monde s'habille avec beaucoup de propreté : les rubans, les miroirs et les dentelles sont trois choses sans lesquelles les François ne peuvent vivre... Le luxe démesuré a confondu le maître avec le valet, et les gens de la lie du peuple avec les personnes les plus élevées. Tout le monde porte l'épée. .

« Les hommes ne portent point de barbe (I) ni leurs propres cheveux, et ils couvrent avec beaucoup de soin les défauts des années, ce qui leur donne une jeunesse perpétuelle. Di'puis que la perruque a été reçue, les chevelures des morts et celles des femmes se vendent cher. »

Il dit ailleurs « que les hommes, aussi vains que les femmes, avec leurs plumes et leurs perruques blondes, cherchent à plaire... La mode est le séritable démon qui tourmente cette nation... On portoit les perruques à la françoise, maintenant on les porte à l'espagnole... Les François ne portent plus d'épée, mais des cimeterres [2)... Les petites montres ont été recherchées; elles sont aujourd'hui ridicules, et les grosses sont le plus à la mode. »

(1) Sous Henri IV, on portait la barbe tout entière; sous Louis XIÎI, elle se réduisit à la moustache eftilée et à un bouquet de poi's sous la lèvre inférieure; sous Louis XIV, les moustaches se maintinrent encore, mais le bouquet de poils disparut. Les princes, les courtisans, Ics militaires, les évê^iues, gardèrent leurs moustaches : Bossuet, Fenelou, etc , la portaient. Elle ne consista bientôt que dans un trait léger laissé de chaque cô;é delà lèvre supérieure ; le roi, vers l'an 1680, la tit entièrement disparaître : il fut imité.

(2) " Quel homme est-ce que je vois qui u se promène triste et rêveur, ses bras bran- •< iants? lit-on dans un livre publié sur la " fin du règne de Louis XIV : c'est une .' plaisante tigure ; il n'a ni épée, ni canne, « ni gants; on diroit qu'il ne sait pas com- - ment on se met à Paris.

« Quand le saveiier a gagmé par son tra- " vail du matin de quoi se donner un ognon " pour le reste du jour, il prend sa kngae " épée, sa petite coiille (espèce de collet à ■• l'espagnole) et son graud manteau noir,

UOBAL

11 nous apprend aussi que les homme^ se peignaient publiquement dans les rues» que les femmes portaient à la main un petit miroir.

« Il n'y a pas de peuple plus impérieux et plus'hardi ; ils 'les Parisiens) se sont donné eux-mêmes le bruit (la réputation) de ne rien faire le soir de ce qu'ils ont promis le matin; ils disent que, les seuls au monde, ils ont le privilège de manquer de parole, sans craindre de ne rien faire contre l'honnêteté.

« Les mauvaises choses sont plus chères que les bonnes; les figues sont de ce nombre; elles se vendent plus que les melons en Espagne... Les oranges et les citrons tiennent le premier rang entre les choses qui se vendent cher... On ne trouve bon que ce qui coûte beaucoup.

« Le vin est à un prix médiocre quand il est aux portes de la ville: mais d'abord qu'il est entré, il se change en or potable. Une petite mesure vaut plus à Paris qu'un baril à la campagne.

« Si vous venez jamais à Paris, gardezvous de mettre le pied dans les boutiques où l'on vend des choses inutiles.

D'abord que le marchand vous a fait la description de ses marchandises, avec plusieurs paroles précipitées, il vous tlalte et vous invite insensiblement et avec beaucoup de révérences à acheter quelque chose, et à la fin il parle tant qu'il vous ennuie et étourdit. Quand on entre dans sa boutique, il commence par montrer tout ce qu'on ne veut pas, fai- « sant voir ensuite ce qu'on demande ; « alors il dit et fait si bien , que vous dé- « pensez tout votre argent, en prenant la « marchandise qu'il vous donne pour plus « qu'elle ne vaut. C'est par ce moyen qu'il « se paie de sa civilité et des peines con- « tinuelles qu'il prend à montrer inutile- « ment, et cent fois par jour, ses mar- « chandises à des curieux qui veulent tout « voir sans acheter...

« Pendant le carême, le peuple court le « matin au sermon avec une grande dè- « volion, etl'après-dîner à la comédie avec « le même empressement. Il y a ici trois « théâtres... Sur l'un, l'on représente des « spectacles en musique, et les autres deux

" et s'en va sur la place décider des intérêts u de l'Etat. » {^Entretien du Diable boiteux et du Diable borgne, pag. 10 et 26, imprimé eu 1707.)

« sont remplis, l'un par les comédiens fran- « cois, l'autre par les comédiens italiens... « La foule se trouve au théâtre oii l'on rit « davantage ; c'est pour cela que les co- « médiens italiens profitent plus que les « comédiens françois de la simplicité po- « pulaire.

« Les solliciteurs, les charlatans/ les « joueurs et les laquais font un des plus « beaux ornements de Paris. »

L'auteur de cette lettre parle ensuite du Palais de Justice, qui n'est , dit-il , fréquenté que par ceux qui défendent leur bien, ou qui veulent avoir celui des autres. Il fait ensuite un tableau hideux des procureurs, des avocats et de la jurisprudence variable du barreau de Paris.

Il passe aux médecins de cette ville, se récrie contre leur ignorance, et dit : « Ce « que je trouve d'injuste, c'est que l'on « paie également le médecin qui tue et « celui qui guérit. »

« Le plus adroit exercice, dit-il, est « celui de certains voleurs qu'on appelle « filous... Ils volent avec tant d'adresse, « que s'il n'étoit honteux de se laisser vo- « 1er, ce seroit un plaisir de l'être par des « gens si fins, si rusés... Les filous sont « toujours punis par les juges ; mais c'est « quund on les attrape, et qu'ils ne font « pas leur métier adroitement. »

Les mauvais traitements qu'éprouvaient alors les chevaux a Paris n'échappent point à la censure de l'auteur de la lettre. « Ces « animaux y perdent, dit-il, leur fieité « naturelle, et y deviennent plus doux « que les ânes d' Arcadie. Les François en « font ce qu'ils veulent; ils les battent, « ils les châtrent, et quand ils ne savent « plus comment les tourmenter, ils les a réduisent à la vilaine figure de singe, « en leur coupant la queue et les oreilles. « C'est de là qu'est venu le proverbe, que « Paris est le paradis des femmes, le pur- « gatoire des hommes, et l'enfer des che- « vaux. »

Il parle ensuite avec éloge de la dévotion du peuple et de la décence du clergé. X Le peuple, dit-il, fréquente les églises « avec piété ; les marchands vont deman- « der à Dieu que leur négoce prospère. Il « n'y a que les nobles et les grands qui y « viennent pour se divertir, pour parler et « faire i'an.our; et l'on voit quelquefois « des hommes qui y entrent avec des bot- « tes...

On ne croit ici ni aux enchante-

« ments ni aux sorciers, et rarement aux « possédés (1).

« On vend toutes sortes de choses, ex- « cepté l'art de garder un secret. Les « François disent que c'est la profession « d'un confesseur. »

L'observateur dit que les Parisiens aiment beaucoup la musique. « Chacun » chante plus dans les places publiques, « dans les jardins, que dans les maisons « particulières. »

Il parle des enterrements, et dit qu'un homme qui se meurt est moi;]s embarrassé de mourir que de payer le médecin qui le tue, et le curé qui l'enterre.

On compte cinq à six mille alchimistes à Paris.

Les cuisiniers sont aussi très nombreux, suivant notre auteur. « Toujours sauces « nouvelles , ragoûts inconnus ; et les « François, fatigués de se nourrir des « viandes ordinaires, ont trouvé le moyen « d'amollir les os décharnés des animaux, « et d'en faire des mets délicieux.

« Le chocolat, le thé, le café sont très « à la mode ; mais le café est préféré aux « deux autres, comme un remède que l'on « dit souverain contre la tristesse. Une « dame apprit que son mari avoit été tué « dans une bataille. « Ah ! malheureuse « que je suis! s'écria-t-elle ; vite, qu'on « m'apporte mon café; » et elle fut con- « solée.

« On vit chèrement ici ; le pain est bon, « blanc et bien fait.

« Quoiqu'on soit dans une ville si abon- « dante, qui n'a rien, n'a rien; c*est-à- « dire que l'eau et le feu sont interdits à « ceux qui n'ont point d'argent, comme « ils l'étoient aux criminels cïu temps des « Romains. Je ne pense pas qu'il y ait au « monde un enfer plus terrible que d'être « pauvre à Paris, et de se voir continuelle- « ment au milieu de tous les plaisirs sans « pouvoir en goûter aucun. Parmi cette « grande abondance, on trouve une infi- « nité de misérables qui demandent l'au- « mône d'un ton qui feroit croire qu'ils « chantent. »

La foire Saint-Germain est l'objet des observations de notre étranger... « Une « infinité de marchands y étalent les mar- « chandises les plus belles et les plus ri- « ches. On y trouve toutes sortes de li- « queurs, de vins, (e confitures et de

(1) Notre observateur était mal informé.

€ meubles précieux. Toute la ville y va € plutôt pour s'y divertir que pour acheter. « Les amauts les plus ru^és, les filles les « plus jolies et les filous les plus adroits y « font une foule contiDuelle... Il y arrive « des aventures singulières en fait de vol « et de galanterie... Autrefois le roi y al- « loit; il n'y va plus.

« Les jeunes gens se divertissent à tous « les exercices du corps, surtout à la c paume, dans un lieu fermé et couvert. « Les hommes âgés passent le temps aux « dés, aux cartes et à dire des nouvelles ; « et les dames jouent plus ordinairement « que les hommes; elles font aussi quan- « tité de visites, et sont assidues à toutes « les comédies... Le peuple dépense un « million chaque année pour se divertir au « théâtre de musique (l'Opéra) et aux deux € théâtres de comédie. »

Il admire ensuite, comme une invention nouvelle, l'usage d'éclairer pendant la nuit les rues de Paris avec des lanternes, et il parle des vols et des assassinats que l'on commettait, dit-il, autrefois impunément a l'abri des ténèbres.

Le jardin des Tuileries est admiré par notre étranger ; il parle avec éloge de son plan, du luxe et de la gaîté des promeneurs. « Dans ce lieu si agréable, dit-il, « on raille, on badine, on parle d'amour, « de nouvelles, d'affaires et de guerre. On « décide, ou critique, on dispute, on se « trompe les uns les autres, et avec tout « cela le monde se divertit. ->

Les charlatans du Pont-Neuf ne sont pas oubliés. « On y trouve une infinité « de gens qui donnent des billets : les uns « remettent les dents tombées, et les au- « très font des yeux de cristal; il y en a « qui guérissent des maux incurables ; « celui-ci prétend avoir découvert la vertu ^ cachée de quelques simples ou de quel- « ques pierres en poudre pour blanchir et « embeîhr le visage. Celui-là assure qu'il « rajeunit les vieillards; il en est qui effa- « cent les rides du front et des yeux, qui « font des jambes de bois pour réparer la « violence, des bombes. Enfin tout le « monde a une application au travail si « forte, si continuelle, que le diable ne « peut tenter personne que les fêtes et les « dimanches. »

Les abbés et leur grand nombre à Paris étonnent notre observateur. « Je n'ai ja- « mais vu tant d'abbés, et qui portent «-plus volontiers l'habit court, le petit

TABLEAU MORAL \\q

« collet et la perruque blonde (l). En vé- « rite, ils sont l'ornement de Paris et le « refuge des dames affligées; comme ils « oiit l'esprit galant, leur conversation est « plus agréable et plus souhaitée...

(l) L'abbé Thiers, ce savant et zélé contempteur des superstitions et des abus de l'Eglise romaine, a composé ua livre de près de cinq cents paies contre les perruques des ecclésiastiques. Il parle d'abord de celles des , laïques, dont l'usage a commencé en France \er3 l'an 1629. D'abord elles ne couvrirent qu'un côté de la tête, ensuite deux côtés ; enfin, elles enveloppèrent la tête entière. « Les courtisans, les rousseaux et les tei- « gneux, dit l'auteur, en portèrent les pre- " miers ; les courtisans par délicatesse, les " rousseaux par vanité , les teigneux par " nécessité. » Le nombre des têtes à perruques s'augmenta tellement, qu'en 1659 un édit créa deux cents barbiers, étuv stes et perruquiers. Ce ne fut qu en 1660 qu'on vit les ecclésiastiques à perruques. » Les abbés " ou soi-disant tels, les abbés de cour, les m abbés damerets, les abbés à la mode com- «< mencèrent à porter des perruques : elles '< étoient courtes , et s'appeloieut perruques " d'abbés. » Le premier qui en porta fut cet homme fameux par ses basses intrigues , l'abbé Larivière, d^ivenu évêque de Langres.

L'abbé Thiers prouve fort bien que les perruques sont condamnées par l'Eglise, et il cite plusieurs attaques , même de vive force ; plusieurs règlements et statuts synodaux, dirigés contre les perruques des prêtres, ainsi que les troubles, procès, scandale» et coups qu'elles ont occasionnés.

Cet auteur dénombre les diverses espèces de perruques : les grandes perruques, dites aussi perruques in-folio ; les peti:es perruques, les perruques à calotte, ce sont les plus anciennes; les perruques de bichon, le» perruques à la moutonne, les perruques d'abbé, etc. ^Histoire des Perruques, pai" Jean- Baptiste Thiers, docteur en théologie, pag. 28, 29, 390; 1690.)

Annœui Rkiseimus Vecchius, docteur romain, a publié contre les perruques des ecclésiastiques un autre ouvrage miitulé C/«ricus deperrucatus, et Ta dédié au pape Benoît Xlll. On y voit une gravure représeniant la figure en pied d'un abbé à la mode, et qui ne ditfere presque pas de celle d'un courtisan ; puis l'auteur lui oppose le costume simple d'im véritable ecciésiastioue.

« Voulez-vous être un homme de bien « à Paris pendant six mois seulement, et « après \ivre en scélérat? changez de « quartier, et personne ne vous reconnaî- « tra... Vous prend-il envie d'être aujour- « d'hui tout couvert d'or, et demain ha- « bille de bure? personne n'y prendra ■ garde , et vous pouvez marcher par la « ville vêtu en prince ou en faquin. »

L'auteur parle de ce qu'on trouvait et de ce qu'on ne trouvait pas à Paris du I temps de Louis XIV. « Ce qu'on trouve « ordinairement à Paris, sont quantité de « paroles données qu'on ne tieut point, de « grâces rt^çues qu'on se fait un plaisir « d'oublier ; plusieurs fous dans les rues et « quelques-uns d'enfermés; mais ce qu'on « voit rarement, c'est la modestie, c'est la « sagesse, ce sont des gens oisifs, des per- « sonnes sobres, et des hommes qui aient « vieilli. Il est très rare de trouver des « timides et des scrupuleux ; mais ce « qu'on n'y voit jamais et ce qu'on sou- - haiteroit avec plus d'ardeur, c'est le re- « pos, le secret et un ami véritable (1). »

Ce tableau est-il fidèle? les traits en sont-ils exagérés? Cette vanité, cette légèreté de caractère, cette fausse dévotion, cette soumission enlière à l'empire de la mode, ce mépris pour le lien conjugal, ce manque de délicatesse et même de probité, ces vices et défauts dont l'auteur de la lettre accuse les habitants de Paris, ces vices et défauts que ne balancent point les qualités ni la constante activité au travail qu'il leur accorde, ne sont-ils [as pareillement reprochés à ces habitants par les écrivains les plus distingués de ce temps? Lisez les Sermonnaires, les Mémoires historiques, les Satires deBoileau, les comiques, tels que Molière, Regnard, Dancourt , les Caractères de La Bruyère, les Annales des tribunaux, et surtout les volumineux recueils de chansons et de noëls, contenant les anecdotes les plus scandaleuses de la cour et de la ville, anecdotes presque toutes confirmées par l'histoire, et dout le style, très licencieux, est en parlaite harmonie avec la licence des mœurs de ce règne, et vous jugerez que l'auteur de C"tte lettre n'est guère sorti des bornes de la vérité, et qu'il est même loin d'avoir

(1; Traduction d'une lettre italienne, datée de Paris, le 20 acût 1692, écrite par un Si- j .cilieu à un de ses amis. Saint- Evremoiiiana, ! pag. 374.

sondé toutes les profondeurs de la cornip- „ tion publique. ^

I La Bruyère parle d'un Parisien qui em- I ' ploie sa vie en de vaines occupations; » il i i « va tous les jour-s fort régulièrement à la I « belle messe, aux Feuillants ou aux Mini- I « mes... Il risque chaque soir cinq pistoles i « d'or; lit exactement la Gazette de Hol- « lande et le Mercure Galant; il a lu « Bergerac, Des Marets, les Historiet- « tes de Barhin, etc. (1). »

On allait, sous Louis XIV, très régulièrement chaque jour à la messe; mais on y parlait, on y riait, et on s'occupait de toute autre chose que de prières. Les femmes s'y présentaient en nabits indécents, très négligés, et y donnaient des rendezvous à leurs amants. C'est ce que nous apprend un ouvrage publié en 1713, sou? ce titre : Lettre écrite par U7i séculier à son ami, sur les immodesties et profanations qui se commettent dans les églises. L'auteur, après avoir décrit les irrévérences et les postures indécentes des dévots et des dévotes, ajoute cette réflexion ; « Ce qui est extraordinaire, c'est « qu'on se fait un grand péché de ne pas « assistera la messe, et l'on ne fait pas le « moindre scrupule des profanations qui « s'y font (2). »

En 1700, Louis XIV rendit, contre ce désordre, une ordonnance qu'il renouvela le 18 février 1710; et l'archevêque de Paris, qui avait déjà défendu aux prêtres de cette ville de dire la messe après midi, pour obvier au scandale, recommanda, par ordonnance du 25 octobre 1711, aux curés et vicaires, etc., de s'élever, dans leur prône, contre « ces femmes et filles « qui viennent, dit-il, entendre la sainte « messe dans un habillement indécent et « immodeste, n'ayant qu'une robe sans « ceinture, telle qu'elles la prennent en « sortant du lit (3). »

Les femmes de la cour et de la ville, dans les promenades, dans les sociétés, au bal et à l'église, au confessionnal, à la communion même, se montraient les bras, les épaules et la gorge entièrement nus. Des hommes dévots ?e plaignirent de ce qu'ils ne trouvaient pas même dans l'église

(1) La Bruyère, tom. I, chap. 7.

(2) Lettre écrite par «n séculier sur les immodesties, etc , p. 33.

(3) Lettre écrite par un séculier sur les immodesties^ à la fin de l'ouvrage.

TABLEAU MORAL

un abri contre les tentations. Les vicaires généraux de Toulouse prohibèrent, en 1670, ces nudités dan? les églises. On publia, à Paris, un livre intitulé : de l'Abus des rtudiiés de gorge. 0 • prêcha, on ne produisit aucun changement.

LesieurGardeau.curédeSnint-Etiennedu-Mont, après avoir souvent déclamé en chaire contre les femmes qui, pendant la messe, venaient au3ç yeux du célébrant

exposer leurs gorges découvertes, et voyant ses représentations inutiles, leur dit un jour franchement : Pourquoi ne pas vous couvrir en noire présence? sachez que nous sommes de chair et dos commo les autres hommes. On se mit à rire. Le prédicateur, gardant son s?rie;ix, dit: Quand on vous parle en termes couverts, vo is faites la sourde oreille; quand on vous parle en termes clairs, vous vous mettez à rire.

Fontaine dâs Innocents.

Dans une autre occasion, ce même curé, apercevant des dames qui, quêtant pour les pauvres dans son église, avaient la gorge nue, s'écria que c^'était faire d'un temple des chrétiens un sanctuaire de Vénus. Son zèle l'emporta jusqu'à dire : Il vaut mieux que les pauvres meurent de faim, que d'exposer les chrétiens à tomber dans le crime (I).

Ce curé cédait à un mouvement d'hu-

(1) Naturalisme des Convulsions, deuxième partie, pag. 108.

meur, et pensait tout autrement qu'il De disait.

Les réprimandes, les reprochas, les sermons, les ordonnances des curés ne purent diminuer l'indéc.nce de rhabillement des dames. Il fallait porter le remède à la source du mal, réformer les usages de la cour dont l'étiquette prescrivait aux dam.-s de pareiUos nudités. Mais comment, sous Louis XIV, oser porter atteinte à l'éliquette!

^ Ce roi avait étendu, perfectionné les règles établies par Henri III sur le cérémo-

niai et l'étiquette de la cour ; perfectionné l'art de mentir avec politesse, de contenir tous les mouvements de Tâme, de les soumetlre à nn m.écanisme régulier, et de transformer la dissimulation en devoir, et la franchise en crime : on devint très poli sous son règne ; mais on n'acquit que la politesse des manières. Jamais, je crois, on ne vit plus de compliments, de basses protestations de dévoûment, d'offres de service, et surtout de baise-mains; jamais, en même temps, on ne vit plus de perfidie ou de trahison. A l'hypocrisie religieuse se joignaient les mensonges vulgaires.

Le gouvernement consistait alors dans îa volonté d'un seul homme, et Louis XIV disait : l'Etat, c'est moi. Cegouvernement, sans bases fondamentales, seulement appuyé sur l'existence d'un individu, éprouva toutes les vicissitudes delà vie humaine; il eut sa jeunesse, sa virilité et sa décrépitude. La jeunesse de ce règne fut déréglée et très orageuse, sa virilité présenta des triomphes et eut une marche pompeuse et ascendante; sa fin, une allure déclinante ou rétrograde : toutes les parties administratives vieillirent avec Louis XIV. Les lettres, et bien ph.is encore les arts participèrent à cette décadence. Fontenelle fut presque l'unique représentant des talents de Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, Br^ssuet, Fénelon,etc.; et le règne suivant nerecueillit qu'une très faible partie d'une si riche succession. Les peintres Le Poussin , Le Sueur , Jouvenet , Le Brun, etc., n'eurent point de successeurs dignes d'eux.

La sculpture fut entraînée dans la chute générale. Girardon, les deux Anguier, Pujet, Nicolas Coustou, moururent sans être remplacés, si ce n'est par des*artistes dont le goût était généralement dégradé.

L'architecture éprouva la même dégénération. L'architecte Openord contribua puissamment à celte révolution, en substituant aux formes grecques des formes tudesques, contournées, des voûtes surbaissées, et ces ornements ridicules qui ne ressemblent à rien dans la nature, et qu'on nommait rocailles, ornements toujours placés sans motif.

Ainsi, dans les dernières années durègne de Louis XIV, les beaux-arts, qui avaient brillé avec l'éclat que procurent les bons modèles et une protection éclairée, commencèrent à déchoir après la mort de Col-

j bert. Bientôt les autres arts furent attaqués de la contagion générale. Un nouveau | genre de barbarie s'établit vers la fin de ^ ce règne, et se maintint pendant celui qui suivit.

Malgré cette décadence, dont la cause se trouva dans la nature du gouvernement, malgré la continuation d'une partie des vices de l'ignorance et de la féodalité, la civilisation et les connaissances humaines firent des progrès rapides. Le goût peut se corrompre ; mais les sciences acquises restent intactes, marchent toujours vers leur perfectionnement, et l'imprimerie les empêche de rétrograder. Outre leur marche ordinaire, elles reçurent, sous le ministère de Colbert, une impulsion qui, quoique peu soutenue après lui, eut des résultats heureux; et depuis, leurs progrès ne se .sont point ralentis.

Difficilement, sous Louis XIII et pendant la domination de Mazarin, on eûf trouvé à la cour des hommes probes ; il s'en trouva sous Louis XIV. On y voit même, au milieu des intrigues, des perfidies, d'une basse avidité et d'une fausse dévotion, briller des vertus et des actes d'une moralité sévère : le théâtre et la faveur accordée aux lettres contribuèrent beaucoup à ces changements prospères.

Molière, Regnard, Despréaux, avaient versé le ridicule sur les travers de l'esprit, sur les vices de la société, sur l'orgueil nobiliaire, sur les tours des chevalier'd'industrie, sur les escroqueries des marquis. Corneille et Racine élevaient les âmes, inspiraient de nobles passions. Leurs grands talents donnaient des charmes aux préceptes de la morale.

Fénelon éclaira les rois et les peuples ; La Bruyère déconcerta les vices de son temps, en esquissant leur hideux portrait.

Quelques individus de haute noblesse, privés d'instruction, voulurent se donner les apparences du savoir et du talent, alors en honneur. Ce vœu prouve qu'ils commençaient à coire que la réputation d'homme instruit n'était pas indigne d'eux. Ils sollicitèrent des places d "académiciens français.

Bussi-Rabutin marque le changement qui, de sou temps, s'était opéré dans l'opinion; après avoir parlé de l'Académie Française, et dit qu'elle comptait parmi ses membres des personnes de naissance, il ajoute : « Il y en aura encore bien da- « vantage pour l'avenir. Jusqu'ici la plu-

TABLEAU MORAL

« part des sots de qualité, qui ont été en « grand nombre, auioient bien voulu per- « suader, s'ils avoicnt pu, que c'éloit dé- « roger à la noble^^e que d'avoir de l'es- ■ prit; mais la mode de l'ig lorance à la « cour s'en va tantôt passée, elle casque « fait le roi des habilesgensachèvera de polir « toute la noblesse de son royaume (1). » Les lumières croissantes lirent apercevoir quelques vices d'un gouvernement né dans les ténèbres de la barbarie. On entendit pour la piemière fois, même à la :our de Louis XI V^ une vérité qui devait m produire beaucoup d'autres. Le duc de Bourgogne, ins, iré par le sage Fénelon, lisiit : Les rois sont faits pour les peuples, ;l non les peuples pour les rois (2j.

Uuelques ouvrages publiés à cette épo- '•"■ trouvent que l'on méditait sur les vi-

a gouvernement; îe Petit Carême ^i'i.ssillon, les Soupirs de la France

'•€ qui as2nre après la liberté (3;, ^ulut de la France à Monseigneur e Dauphin (4), etc. Ces écrits, plus ou aoms modérés, laissent voir une opposi- (on aussi éclairée que courageuse. On crivait donc, au dix-septième siècle, cone le lègne de Louis XIV.

M l'on commençait a raisonner en polilue. on raisonnait beaucoup plus sur les ùitières religieuses. Les protestants raient ouvert la carrière; quelques prèes catholiques, fortifiés par une vaste :udition, sans passer les limites de l'orloduxie, suivirent leurs traces, combatrent avec succès les erreurs grossières, s superstitions absurdes dont le catholisme était souillé, et opposèrent les prin-

t. IL

jl) Mémoires du comte Bussi-Rabut 4g. 116.

(2) Galerie de l'ancienne cour, tom, I, «. 191.

(3) Cet ouvrage hardi, composé par un )mme très versé dans radministration, fut imprimé en 1788 sous le titre de Vœu d'un itrioie. C'est un recueil de quinze Méraois publiés en 1689 et 1690.

(4) Le Salut de la France, ouvrage très re, dont j'ai sous les yeux la seconde édi- >n, imprimée à Cologne en 1690. L'auteur opose au Dauphin, pour remédier à tant

maux, de détrôner son père et de le faire fermer dans un couvent de moines. L'auor ne connaissait ni l'orgueil énergique de

roi, ni l'extrême apathie de son tils, ni 5 convenances sociales.

cipes de celte religion aux nombreux abus qiie la barbarie y avait introduits. Tek étaient Jean de Launoy, docteur de Sorbonne, Pierre Lebrun, prêtre de l'Oratoire Jean-Bjptiste Thiers , curé de Champrond, etc., e'c. Dans le irs écrits, ces hommes déroulèrent le volume immense des sottises humaines en matière de croyance, et s'élevèrent fortenent contre les pratiques magiques, païennes, qui, généralement adoptées, deshonoraient lé christianisme.

Les personnes qui jouèrent un rôle à la cour de Louis XIV, et qui écrivirent leurs mémoires, n'osèrent plus à la fin de son règne, comme elles avaient eu l'imprudence de le faire au commencement, se vanter de leurs actions immorales, de leurs bassesses, de leurs perfidies, de leurs intrigues criminelles et de leurs débauches, et imiter, dans leurs mémoires, Gourville', Chavaguac, Joly, le cardinal de Relz, etc.' L'action d'un officier qui, comme du temps de Mazarin, se serait rendu coupable du pilliige des écuries du roi, n'aurait plus été considérée comme une. galanterie. La moPûle fit donc des progrès.

Contraste frappant ! lorsque Louis XIV, son gouvernement et les arts du luxe tombaient simultanément dans un état de décrei)itude, les connaissances humaines, les opinions morales et politiques et le raisonnement acquéraient toute la vigueur et quelquefois tombaient dans les écarts du jeune âge. Le goût et même le talent dépendent des circonstances et des gouvernements, et sont mobiles comme eux; le génie et le savoir sont affranchis de cett^e dépsndance.

Fortiiiées par la résistance, agrandies par les persécutions des éternels partisans des ténèbres et de l'esclavage, les lumières de la raison ne s'accrurent que plus rapidement; el le règne de Louis XIV légua au règne suivant Fontenelle, Moute.squieu, Voltaire, etc. Ainsi les institution.» fondées par Golbert multiplièrent le savoir, et délivrèrent plusieurs hommes des chaînes des vieilles habitudes : on commença à penser par soi-même sans le secours' d'autrui.

L'orgueil, la profusion et les revers de Louis XIV tournèrent les esprits du coté de la politique; on sentit que le caractère des rois était une garantie insuffi.^ante et trop mobile pour le repos et le drtjit des peuples. On chercha cette garantie d.ms les lois : on s'en occupa plus que jamais.

Mi

HISTOIRE DE PAniS

Les persécutions atroces que Louis XIV exerça contre les protestants portèrent les Français à examiner la question de savoir si la puissance des rois devait s'étendre jusque sur les consciences de leurs sujets. De ces diverses actions et circonstances, soumises à l'examen des esprits libres de préjugés, résulta cette disposition générale

au raisonnement, cette indépendancequ'oi a nommée la philosophie du dix-huitièm .i siècle, si vivement calomniée par les partit sans des ténèbres. Toutefois cet état d choses n'était que la suite naturelle de progrès de la civilisation, et la conséquenc nécessaire de ses antécédents. On ne peu blâmer les effets sans accuser leur cause.

PÉRIODE XIV

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