I. Caractère de ce règne
Le 1er septembre 1715, Louis XV, âgé de cinq ans, monta sur le trône de son bisaïeul Louis XIV, qui, croyant après sa mort se faire obéir comme pendant sa vie, avait, par son testament, prescrit un conseil de régence que Philippe duc d Orléans son neveu, premier prince du sang, devait seulement présider. Les dernières volontés de ce roi, comme autrefois celles de Louis XIII, furent méprisées.
Le duc d'Orléans, le 2 septembre, vint au parlement se faire déclarer régent; et, le 12 du même mois, il y fit tenir un lit de justice où le roi, entant de cinq ans, confirma la régence à ce prince. Cette cérémonie dérisoire dut paraître aussi ridicule qu'audacieuse à tous ceux qui n'étaient pas accoutumés aux impostures des cours.
Le duc, afin de récompenser le parlement de sa complaisance pour lui et de son mépris pour les dernières volontés de Louis XIV, restitua à cette compagnie un droit dont elle était privée depuis quarante-deux ans ; celui de faire des remontrances avant l'enregistrement des lettres patentes, édits et déclarations.
Cette facilité à éluder le testament solennel de Louis XIV, et à restituer au parlement un droit dont ce roi, dans des vues domestiques, avait dépouillé celte cour; un roi de cinq ans auquel on prête un acte législatif, prouvent l'instabilité du gouvernement, l'absence de toutes règles fondamentales, le règne de l'arbitraire, enfin un mépris audacieux pour l'opinion publique. Le régent céda au parlement une partie du pouvoir absolu pour en ob-
tenir la meilleure part, et prétendit justi fier son entreprise ambitieuse en la cachant sous l'éclat d'une cérémonie pu6 rile.
Ce ne fut pas la seule atteinte porté» aux volontés du feu roi. Le régent fit encore, le 6 août 1718, tenir un lit dejurtice par Louis XV, dans le palais df!
Tuileries. Les bâtards de Louis XIV, à \i sollicitation des princes du sang, y furen dépouillés des prérogatives dont leur pèn les avait gratifiés; ces bâtards furent condamnés à descendre au rang des ducs ei pairs.
Les événements de la régence se rédui sent à peu près à des intrigues de cour, î un commencement de conspiration ourdit par des prêtres et des nobles, à des scène: de libertinage, et au système de Law cause immédiate de la banqueroute do gouvernement. Louis XIV avait laissé les finances dans l'état le plus déplorable : la dette publique s'élevait à dftix mi' liards soixante-deux millions (1).
Le régent, dans cette situation, eut recours aux ressources déjà employées pai les rois précédents. Le 12 mars 1716, il créa une chambre chargée de poursuivre les financiers de l'Etat et de les condara ner à des restitutions arbitraires : remède violent et illégal, opposé à des désordres dont le gouvernement, par son imperitie et ses profusions, était seul coupable! Plusieurs de ces sangsues de la fortune publique subirent leur peine et payèrent des sommes considérables; d'autres échappè-
(1) Lemarcd'argentvalait^ sousLouisXIV, vingt-huit francs ; il a presque doublé aujourd'hui.
sous Lonis XV
rent, en achetant la protection de quelques puissants de la cour. Le régent n'obtint par ce moyen que de faibles résultats, et le gouvernement eut la honte de commettre un acte de tyrannie, un attentat contre les propriétés, sans profit réel.
Un Ecossais, nommé Law, vint alors proposer l'établissement d'une banque générale où chacun serait libre de porter son argent et de recevoir, en échange, des billets payables à vue. Cette banque offrait pour hypothèque le commerce du Mississipi, du Sénégal et des Indes orientales. Le régent, semblable à l'homme qui se noie et s'accroche à tout ce quil rencontre, prince d'ailleurs d'un caractère léger et facile, adopta sans balancer ce projet qui n'était, dit-on, qu'un piège que 1p gouvernement anglais tendait à la France pour la ruiner, en loi enlevant sou numéraire et ne lui laissant que du paoier.
Le régent donna dans C3 piège. Par 'fl.>des2et iO mai 1716. la banque fut
M. /fpeU/j
établie, rue Vivienne, dans une partie du bâtiment de l'ancien palais Mazarin, où en 172i on plaça b Bourse, qui depuis fut dépendante de l'hôtel du Trésor.
Cette banque commença par émettre quarante millions d'actions. Alléchés par ses produits considérables, tous c -ux qui possédaient de l'argent s'empressaient de l'échanger contre des billets. La rue Quincampoix fut d'abord le lieu où se fais lient les échanges; elle en devint farr.euse, surtout à cause de la foule qui s'y précipitait et des scènes burlesques dont elle fut le théâtre (1).
Ces billets, fort éloignés delà perfection qu'on a depuis donnée aux assignats, étaient simples, sans filigrane, sans vignettes. Ils ne présentaient que peu de garantie contre la falsification ; les aJresses de nos marchands et artistes sont des chefs-d'œuvre en comparaison de ces billets de banque. J'ai sous les yeux un de ces billets de banque ; en voici la copie figurée :
La Banque promet payer au porteur à \-ue cent livres tournois en espèces d'argent, valeur eçue. A Paris, le premier janvier mil sept cent vingt.
Vu p*" U *'■ Fenellon.
(Ici est un \ timbre sa. \ aux arme»!
du roi. /
Sigx\t p*" U s*" Bourgeois.
ConiroUé p'" le s*' Durecist.
Quelques fortunes faites avec rapidité i arent un exemple dangereux pour le pu- )lic, qui se précipita avec une ardeur louvelle dans la rue Qaincampoix, pour
échanger son argent en papier, et sacriier la réalité à des espérances.
Le 4 décembre 1717, le régent érigea et établissement en Banque royale, et le ieur Law en fut nommé directeur.
Le 27 du même mois, un arrêt du coneil défendit de faire, en argent, aucun laieraent au-dessus de 600 livres, ce qui endit nécessaires les billets de banque, t en autorisa une nouvelle émission. Cet rrêt prohibitif amena des contraventions, t ces contraventions mirent à découvert i partie la plus vile du cœur humain, la oif de l'or; l'intérêt étojffa la voix de la lature et de l'équité, t II y eut des con-
« fiîcations, on excita, on encouragea, on « récompensa les dénonciateurs ; les valets « trahirent leurs maîtres, le citoyen devint « l'espion du citoyen (2). On se sacrifia « mutuellement comme dans un naufrage c ou un incendie ; le frère fut trahi par
(1) On raconte qu'un bossu s'enrichit en faisant servir sa bosse de pupitre à ceux qui signaient les billets de banque.
Le nom de Quinquampoix est celai de quelques villages situés près de Paris. Un seigneur d'un de ces villages fit sans doute bâtir un hôtel sur l'emplacement de cette rue. Ce nom dérive du latin ^uirijue ^o}^^^ cinq pays, cinq territoires.
(2) iltmo\re% secrets sur le règn^ de Louis XIV, de la régence^ etc., par Duclos, tome U, pages 23, 24.
« le frère, et le père par le fils. L'homrne c secourable fut écrasé par celui dont il € avait prévenu la ruine, et périt par son c bienfait. On vit des noms respectables « anéantis, des noms vils ou flétris pren- « dre leur place (1). »
On fit de nouvelles émissions de billets qui, disaii-on, étaient la monnaie invariable; on discrédita l'argent, et l'on fit circuler le bruit que dans la Louisiane on avait découvert deux mines d'or. Lei ^r décembre 1719, on comptait 640 millions de livres en billets de banque mis en circulation.
Le 31 de ce mois, on employa un nouveau moyen pour attirer à la banque tout ce qui restait en France d'espèces monnayées; il fut défendu de faire aucur, paiement en argent au-dessus de 10 livres, et en or au-dessus de SCO. La contrainte continua ce que Tavidité avait commencé.
Ces moyens prohibitifs portèrent atteinte à la confiance: on crut la faire renaître en élevant l'auteur de ce brigandage à la dignité de contrôleur général des finances, et en lui faisant abjurer le protestantisme qu'il professait.
L'abbé de Tencin, depuis fait cardinal, et digne de l'être, s'était chargé de tette conversion facile et intéressée (2).
L'abjuration de Law et son élévation au ministère n'en imposèrent à personne, et furent le prélude de la chute de cet intrigant et de son système.
Cependant la rue Quincampoix, trop resserrée pour contenir la foule qui s'y rendait, fut abandonnée : on transféra l'a-
(1) L'art de vérifier les dates^ tome I, page 707.
(2) Le caractère distînctif des Français est de rire de leur propre malheur, et d'exhaler en plaisanteries, en hons mots, en chansons, leur mécontentement contre la cour. Voici xm couplet fait sur la conversion de Law :
Ce parpaillot, pour attirer
Tout l'argent de la France, Songea d'abord à s'assurer
De noue confiance.
n fil son abjuration, La faridondaine, la faridondon ; Mais le fcurbe s'est con\erti, biribi, A la façon de barbari, mon ami.
Son convertisseur fut depuis nommé l'apôtre Tencin, et on publia le quatrain suivant :
Foin f!e ton zèle séraphique, Malheureux abbe de Tencin ; De|)Uis quf Law st catholique.
Tout le royaume est capucin.
giot dans la place Vendôme. « Là, dit « Duclos, s'assemblaient les plus vils co- « quins et les plus grands seigneurs, tous « réunis et devenus égaux par l'avidité.» Tl ajoute que le chancelier, dont l'hôte! était situé sur cette place, incommodé du bruit qui s'y faisait, demanda et obtint que le marché des billets fût transféré aiU leurs. Le prince de Carignan offrit son hôtel de Soissons, et fit construire dans le jardin une quantité de baraques dont chacune était louée 500 livres par mois. Le tout lui rapportait cinq cent mille li* vres par an. Il obtint une ordonnance qui, sous prétexte de police, défendait aux porteurs de billets de conclure aucun marché ailleurs que dans ces baraques (1).
Le prince de Conti, pour prix de sa protection accordée à la banque de Law, avait reçu de lui des billets pour des sommes énormes; ce prince insatiable en demandait toujours. Law fatigué refusa enfin de le satisfaire. Le prince piqué envoya demander à la banque le paiement d'une si grande quantité de billets, qu'on en ramena trois ou quatre fourgons chargés de numéraire. Law s'en plaignit au duc d'Orléans; le prince de Conti fut fortement réprimandé, mais garda l'argent 2).
Ce remboursement fatal à la banque fut suivi de plusieurs autres.
En 1719, les marchands anglais et hollandais" ayant acquis à bas prix des sommes considérables en billets, se firent rembourser par la banque, et emportèrent hors de France plusieurs centaines de millions en numéraire. D'autres étrangers, en 1 720, employèrent le même manège, obtinrent le même succès, sortirent du royaume des sommes immenses en valeur métallique pour du papier qu'ils y laissaient : la banque faillit cette fois à être débanquée.
Dès lors le crédit de Law et de sa banque fut fortement ébranlé; le mécontentement éclata. Pour calmer les esprits, le régent crut nécessaire de destituer cet intrigant de sa fonction de contrôleur général. Il fit cette destitution en mai 1720; mais il lui conserva sa plcice de directeur général de la banque et de la compagnie des Indes.
Les billets de la banque étaient hypothéqués sur des établissements à faire aux
(1) Mémoires de Duclos, tome 11, page 40.
(2) Mémoires de Duclos, tome II, page 30
sous LOUIS XV 4 27
rives du Missis?ipi, en Amérique. Pour II dépou-lla Law de sa place de directeur les peupler, on fit arrêter tou.5 les mau- de la banque, en chargea le duc d'Antin vais sujets de Paris, et des filles perdues son ami, et adjoignit à cette acfministradétenues dans les prisons. On abusa bien- tion financière quelques conseillers du partôt de cette mesure. Sous le prétexte de lement.
saisir des vaçibonds pour les envoyer au Les plaintes augmentèrent, car cette Mississipi, on enleva une quantité d'hon- mesure ne remédiait à rien. Le régent nètes artisans, des fils de bourgeois que trouvait des sujets de plaisanterie dans le les archers tenaient en charte-privée, dans desespoir des familles ruinées par son iml'espoir de leur vendre leur liberté et d'en péritie. « L-aw se meurt de peur, écritirer de fortes rançons. Le peuple, indi- « vait le 26 juin 1720 la mère de ce gné. se révolta, battit, tua même quelques « prince; mon fils, que rien n'intimide, archers. Le ministère, intimidé, fit cesser « ne peut s'empêcher de rire de Textrême cette odieuse persécution (1). ' « frayeur de cet homme (1). »
Pour rétablir le crédit, on mit eu vente] Le'l 5 juillet, Law, plus effrayé que des parcelles de terrain de ces pays loin- jamais, se réfugia au Palais-Royal où rétains. Les acquéreurs, pour trois mille sidait le régent. Le peuple, justement mélivres, devenaient propriétaires d'une lieue content, remplissait les cours de ce palais, carrée de surface. Plusieurs capitalistes demandant a grands cris et avec menaces séduits acquéraient des terres dont l'é- ; la mort del'imposreur qui avait causé sa tendue équivalait à celle d'une de nos ruine. Dans celte émeute périrent pluprovinces. Law, comme les moines des sieurs personnes étouffées par la foule, ou siècles passés, vendait une marchandise ; qui s'étaient suicidées par desespoir. Trois qu'il ne pouvait livrer. j cadavres furent retirés des cours du Pa-
Les diverses tentatives que fit le gou- ■ lais-Royal, et la mère du régent nous dit vemement pour soutenir Law et sa ban- [froidement : « Mon fils n'avait cessé de que ne contribuèrent qu'à accélérer leur | rire pendant ce brouhaha (2). » chute. Un edit du âf mai 1720 ordonna Le peuple, voyant passer le carrosse de la réduction graduelle, de mois en mois, Law, croyant qu'il s'y trouvait, l'assaillit 'les billets et des actions de la compagnie et le mit en pièces. Le premier président lies Indes. Cette mesure mortelle pour la ' à\i parlement, pour annoncer cet événebanque fut révoquée vingt-quatre heures meut à sa cour, employa cet impromptu :
après; mais le coup était porté.' les remè- ! Messieurs, messieurs, bonne nouvelle,
des ne pouvaient qu'aggraver le mal. Lin- I ^ carrosse de Law est réJuli en caanelle.
dignation s'empara de tous les porteurs de ' Lés membres se levèrent, firent éclater
billets. Law, très poltron, demanda des leur joie et demandèrent : « Law est-il
gardes; on lui en accorda. déchiré en morceaux? >
Au 11 juin 1720, la mère du régent C'est avec cette légèreté, ce ton de plai-
écrivait : « Personne en France n'a plus sauterie, qu'étaient alors traitées les af-
■ le sou maintenant; mais je dirai, sauf faires les plus sérieuses. On se jouait des
« respect, en bon allemand-palatin, qu'ils larmes et du désesp jir des malheureux.
« ont tous des torche-cul de papier (2). » Plusieurs milliards de billets de ban-
Alors, le mal entièrement connu, cha- que restaient sans valeur. Presque tout le
cun s'en plaignit diversement. « On enten- « dait parler"' à la fois d'honnêtes familles « ruinées, de misères secrètes, de fortu- « nés odieuses, de nouveaux riches et in- • gnes de l'être, de grands méprisables, « de plaisirs insensés, de luxe scanda- < leux (3). >
numéraire était sorti de France; les finances de l'Etat avaient disparu. Un très grand nombre de familles, autrefois dans faisance, pour s'être confiées au gouvernement, se virent tout à coup plongées dans la misère.
Le régent garda Law dans son palais
Le régent, voyant que tout le monde pendant tout le mois de décembre de était mécontent,' voulut aussi le paraître, cette aunée; puis il le fit conduire secrè-
(1) Tome II des Mémoires de Ducîos. \ (1) Fragments de Lettres originales^ tome II,
(2) Fragmenta de Lettres originales, tome II, page 283.
page 282. ( 2) Frajmenis de Lettres originales ^ tome U,
(3) Mémoires de Duclos, tome II, page 25. page 285.
4âS HISTOIRE DE PARIS
tement dans une de ses terres, située à six lieues de Paris. Des princes en richis par son système, en lui fournissant des relais, favorisèrent son évasion. Il se rendit à Bruxelles, de là à Venise où, peu d'années après, il termina une vie maudite par tant de Français victimes de ses friponneries.
Après la fuite de Law, le régent fit tenir un conseil de régence, où il fut constaté qu'il y avait dans le public pour deux milli rds sept cents millions de billets de banque, sans qu'on put justifier que cette somme in mense eût été émise en vertu d'ordonnances.
Le régent, poussé à bout, avoua que Law en avait émis pour douze cents millions au-delà de ce qui était fixé par les ordonnances, et que, la chose étant laite, il avait mis Law à couvert par t'..> arrêts du conseil qui ordonnaient ceLte augmentation, arrêts qu'on avait eu soin d'antidater. Dans cette séance du conseil, où le duc de Bourbon et le régent jouèrent, dit Duclos, un très mauvais rôle, il ne fut pris aucune mesure ni pour punir les princes et seigneurs enrichis par leur basse avidité, ni pour soulager les familles ruinées par leur trop grande confiance dans le gouvernement (1).
Une conspiration, tramée par le cardinal Alberoni, l'abbé Porto Carrero et autres intrigants, dans laquelle trempaient le cardinal de Polignac et le duc du Maine, un des bâtards de Louis XIV, et qui avait pour but d'ôler la régence au duc d'Orléans et de la donner au roi d'Espagne Philippe V, occupa sérieusement le régent : il ne tourna point en plaisanterie une affaire qui le touchait d'aussi près. Le 2 décembre 1718, il fit arrêter a Poitiers l'abbé Porto Carrero, et saisir ses papiers qui contenaient tout le plan de cette conspiration ; à Paris il fit emprisonner le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne, ainsi que le duc et la duchesse du Maine. Il exila le cardinal de Polignac et quelques autres seigneurs de la cour.
Malgré celte conspiration, malgré la guerre qu'eu 1719 la France eut à soutenir contre l'Espagne, malgré la rébellion de quelques nobles de la Bretagne, rébellion suscitée par celle puissance ennemie,
(i) Mémoires de Duclos, tome II, pages 64, t>5.
et qui fut étouffée par le supplice de c.nq personnes et l'exil de quelques autres, la régence du duc d'Orléans, si on la compare à celle des minorités de Louis XIII et de Louis XIV, fut très calme. La cause de cette différence ne peut être yttribuée qu'aux progrès des lumières et au changement heureux opéré dans le caractère des nobles, dont l'esprit de révolte fut sévèrement contenu pendant le long règne de ce dernier roi, qui ne leur laissa que de vains titres, l'exercice restreint de leurs droits seigneuriaux sur le peuple des tiampagnes, et leurs habitudes de courtisans.
La bulle Unigenitus causait des troubles parmi le clergé. L'abbé Dubois, premier ministre du royaume et premier ministre des débauches du régent, un des hommes les plus corrompus de cette époque, qui ne croyait pas même en Dieu, mais qui ambitionnait le chapeau de cardinal, parvint en 1720. pour obtenir cette faveur du pape, à déterminer environ quarante évêques à souscrire cette bulle. Le pape et les jésuites triomphèrent, les consciences furent tyrannisées, la persécution s'établit. Dubois obtint, le 16 juillet 1721, du pape Innocent XIII, pour prix de ses intrigues, le chapeau désiré ; et son nom, qui méritait d'être placé parmi ceux des habitants de Bicêtre, fut jugé digne de figurer au rang de ceux qui composaient le sacré collège (1).
(1) Duboîs, en 1720, avait déjà été élevé à la dignité d'archevêque de Cambrai. Il écrivit à Néricault Des touches, chargé d'affaires à Londres, de décider le roi d'Angleterre à écrire au régent pour l'engager à demander pour lui, Dubois, l'archevêché de Cambrai. Ce roi dit à Destouches : « Comment voulez-vous qu'un prince protestant se mêle de faire un archevêque de France?... le régent en rira, et sûrement n'en fera rien. ** Destouches répondit : « Le régent en rira et ne le fera pas moins. i> L'abbé Dubois obtint l'archevêché. « Ce fut alors que, de- «< mandant à celui qui le sacrait, la prêtrise, « le diaconat, le sous-diaconat, les quatre M mineurs, la tonsure , le célébrant impa- « tienté s'écria : Ne vous faut-il pas aussi « le baptême? ■ On assure que ce jour-là il fit sa première communion. On reprocha au célèbre Massillon d'avoir eu la faiblesse de concourir au sacre de cet abbé, [Galerie de C ancienne co^ir^ tome III, page 74.)
.'At rue ioul'-oi, 18.
sors LOUIS XV
Dubois ne jouit pas longtemps de sa splendide et scandaleuse "fortune. Le 10 août 1723, affail)lipar le travail et les débauches, tourmenté par une maladie honteuse, il termina, au faîte des grandeurs et de l'infamie , sa détestable carrière (1).
Le régent ne tarda pas à suivre au tombeau le ministre favori de ses plaisirs.
Le 2 décembre f 723, dans la cinquantième année de son ^ge, il mourut subitement à Versailles.
Ce prince, qui, comme je l'ai dit plus haut, était infiniment léser, eut un caractère presque entièrement opposé à celui de Louis XIV : il était d'im" accès facile, aimait à obliger, et souffrait lorsqu'il ne rouvait le faire ; il joignait à un esprit,
Le Pont de la Concorde et la Chambre des Députas.
exerce un jugement sain: il méprisait les injures, et ne parut que peu vindica-
Lorsqu'il fut premier ministre, un cotlrtisan, le comt^e de Xocé, un des roués, dit au régent : " Vous pourrez en faire ce que vous voudrez : mais vous n'en ferez pas un honnête homme. « Xocé fut exilé; le régent signa la lettre de cachet- et, lorsque Dubois tut mort, il fit revenir le comte, et lui écrivit ces mots : «Morte la bête, mort le venin ; je t'attends ce soir à souper au Palais- Royal. ,.
(1) Cet abbé ayant' voulu aasirter à cheval IV DULAURB
tif. Il avait acquis des connaissances dans les sciences et dans les beaux-arts, s'oc-
à une re%Tie que pa«sait le jeune roi, le mouvement du cheval fit tellement empirer son mal, que les mélecins lui déclarèrent qu'il n'avait pas deux jours à. vivre , s'il ne consentait à souffrir une opération chirurgicale. Il y consentit. On voulut le faire confesser, et il refusa d'abord ; mais, après les observations du régent, il satisfit à quelques formes extérieures. Il expira après l'opération... Il avait de l'esprit, un travail facile; mais il était violent, s'emportait et ju-
çupait de chimie, ae ucoft/ïi, de peinture et de nuisique; il a composé les dessins de l'ouvrage grec, traduit par Amyot, intitulé : Daphnis et CTdoé, ainsi que la musique d'un opéra.
On regrette qu'avec de si aimables qualités ce prince, corrompu par l'abbé Dubois, se soit livré pendant sa régence à la débauche. L'ivrognerie, la luxure, étaient ses habitudes journalières; et ses talents, son esprit, donnaient à ses vices un vernis d'amabilité, qui les rendait plus séduisants. L'usage de rire des choses les plus sérieuses, de plaisanter sur les attentats contre la pudeur, sur les transgressions des règles établies, le libertinage, la prostitution, furent mis à la mode. Il plaisantait sur les effets déplorables' de son gouvernement ; il s'amusait à en faire la critique (1).
A la mort de Louis XIV étaient tombés les masques d'hypocrisie dont les courti,sans couvraient leurs vices. Le ressort, longten"ips contenu, se détendit avec plus d'éolat; et ces vices qui fermentaient en secret firent explosion. Le régent participa à cette contrainte et à cette émancipation; et l'œuvre de corruption qu'elles avaient commencée fut achevée par l'éducation quece prince reçut del'abbé Dubois.
Ce fut alors que l'on entreprit de donner à tous les courtisans qui dirigeaient ou imitaient le prince la qualification de roués, ou gens qui méritaient de l'être. La plupart étaient des hommes perdus de mœurs, qui s'honoraient de leur corruption, qui méprisaient tous les devoiis, et vendaient aux ennemis de l'Etat leur influence sur l'esprit du régent. Ce prince donnait à cette qualification un autre sens; ses roués étaient à ses yeux des gens qui se seraient fait rouer pour lui ; mais le public plus juste donna à ce mot la valeur qu'il conserve aujourd'hui (2).
La mort de Philippe, duc d'Orléans, régent, ne changea rien à l'état des choses. Duclos, après avoir détaillé ses bonnes qualités, ajoute qu'il fut « un des plus « mauvais princes, c'est-à-dire des plus
rait avec énergie contre ses domestiques. Pendant tout le cours de sa vie il se vautra dans un cloaque d'ordures.
(1) Mémoires de Richelieu, tome III, ■page 257.
(2) Voyez le chapitre III de la Chronique scandaleuse, par le duc de Richelieu.
« incapables de gouverner (1). » Le duc de Bourbon, sous le titre de premier ministre, et sa maîtresse, la marquise de Prie, gouvernèrent la France pendant' quelques années. Ce gouvernement fit presque regretter celui du régent. Ce duc n'eut pas honte de vendre à l'Angleterre des services contraires aux intérêts de la France, et de toucher de cette puissance la même pension qu'en avait reçue Dubois, Cependant Louis XV, faible enfant et d'une santé débile, faisait craindre aux Français et espérer à quelques intrigants de cour sa mort prochaine. L'événement trompa ces craintes et ces espérances : il acquit, par l'exercice, une santé robuste; mais son instruction fut très imparfaite (2).
(1) Mémoires secrets sur le règne de Louis XlV, la régence, etc.. tomel, page 180.
\2) L'étude i-épugne à l'enfance, et l'enfant roi qui sent son pouvoir la repousse avec force. Madame de Ventadour, sa gouvernante, eut beaucoup de peine à hii faire apprendre les éléments de la grammaire. On employa, pour l'engager à étudier, un moyen étrange et qui sent un peu la barbarie. Un jeune enfant, né d'une pauvre famille et de Tâge de Louis XV, fut choisi pour compagnon d'étude, et devint l'émule de ce roi qui le prit en amitié. Chaque fois que Louis XV manquait à ses devoirs, négligeait ses études, on punissait, on fouettait son petit ami. Ce moyen inique eut peu de succès.
Un jour^ n;adame de Ventadour, voyant sou royal élève obstiné à ne rien apprendre, se présenta à lui d'un air affligé, et lui dit : « Je viens d'être informée que les parlements, craignant d'avoir pour roi un ignorant, vont assembler les états-généraux pour nommer un autre roi. " L'enfant éploré s'écria : " Dites-leur que j'étudierai. »• Mais il n'acquit qu'une faible dose d'instruction.
Ces anecdotes sur l'éducation de Louis XV, ainsi que quelques autres sur le régent, m'ont été fournies par une personne digne de foi qui les tenait d'un vieillard qui avait' vécu à la cour du l'égent.
Le maréchal de Villeroi cherchait à donner de fausses idées à ce jeune prince Un jour' de fête, ce maréchal le menait dans le château des Tuileries d'une fenêtre à une auti-e, 1 en lui disant : « Voyez, mou maître-, voyez ■ ce peuple; eh bien! tout cela est avons, tout vous appartient, vous en êtes le maître!» {Mémoires de Duclos, tome I, page 330.)
sous r.ou;s xv r3l
Le n juin 1726, Louis XV, qui avait i Irs-cffcts sont toujours funesfes aux îîou-
à peine seize ans, déclara, ou on lui fit vorncnients. Que <le mnu.x. quede crimes
déclarer, qu'il voulait gouverner par lui- eussent épargnés à la France des rois sa-
niL-me; mais ce n'tlait qu'un prétexte ■ ges et éclairés qui, loin de prendre parti
, , . . , . , , q'Ji, loin de prendre part
pour congMier le duc de Bourbon, pre- ; dans les dissensions religieuses, se seraient niier ministre, qui fut depuis exilé; et i bornés à leir imposer silence! Mais les l'on nomma à sa place le précepteur de ce ; rois, ignorant le passé, connaissant mal le roi, ancien évèque de Fréjus, depuis | présent, se sont lais.^é facilement entraîner
nommé cardinal de Fleury. Il fut créé principal ministre : et, quoique âgé de soixante-treize ans, il prit les rênes de l'Etat, et le gouverna pendant dix-sept ans avec assez de succès.
Courtisan soupl^^, adroit, aimable, ce cardinal prouva que dans certaines circonstances on peut, sans un caractère énergique, et même avec des talents fort médiocres, conduire un grand Etat. Il n'innova rien, parce qu'il se sentait incapable de maîtriser les événements; il se borna prudemment au rôle de temporiseur et de surveillant, et laissa plus aller qu'il ne dirigea. Son ministère fut assez tranquille : i! dissipa sans peine une faction de courtisans qui cherchaient à le supplanter; fraction appelée, par dérision, la ligue des Mirmidons.
On a droit de reprocher à la mémoire de ce ministre d'avoir laissé tomber la marine française, et d'avoir, pour plaire au pape Benoît XIV et aux jésuites qu'il n'aimait pas, mais qu'il craignait, exercé une furieuse persécution contre les jansénistes. Les hommes ainsi qualifies, pieux et paisibles, illustrés par les persécutions jésuitiques qu'ils supportèrent, sous le règne de Louis XIV, avec une résignation héroïque, respirèrent sous la régence, et ^ne purent, avec la même patirnce, le même calme, souffrir les nouvelles persécutions du cardinal de Fleury. Ce ministre avait des vues trop bornées pour s'apercevoir qu'il n'était qu'un instrument des jésuites et du pape; ou bien il se sentait trop faible pour résister à un parti puissant. Une grêle de lettres de cachet fondit sur les ecclésiastiques qui regardaient la bulle Unigenitv.s comme opposée aux véritables principes du christianisme, appelaient de cette bulle au futur concile, et refusaient de signer un formulaire contraire à leur opinion.
Pour contenter le pape et les jésuites, on voulut au dix-huitième siècle, comme on avait fait au seizième, contraindre les consciences et soumettre par force les opinions : entreprise t y ranni que, et dont
la séduction, .-ont devenus les instruments terribles d'une faction, et en ont servi aveuglement les vengeances. Cette persécution, qui fit ver.s^T tant de sang pendant les règnes du seizième siècle, interrompue 50'js Henri IV, repri.^e sous Louis XIII, .surtout sous Louis XIV, fut continuée sous Louis XV. On verra, dans le paragraphe suivant, le tableau' de la tyrannie jésuitique fortifiée par le gouvernement de ce dernier roi, ainsi que les étranges effets causés par le désespoir du parti persécuté.
Ce règne, souillé par des persécutions, par des débauches, par un espionnage excessif, par une frivolité ri iicule, fSt aussi illustré par des hommes de génie, par des découvertes dans les arts et dans les sciences, par les progrès d.'?s lumières et par leur vaste extension. Il fut également signalé par les scènes pitoyables et horribles des convulsions, par les dissensions connues sous le nom de billets de confession, par l'assassinat du roi et par l'expulsion des jésuit,es. Ces derniers actes ou événenents, qui appartiennent intimement à l'histoire de l'esprit humain, sont leliement dépendants les uns des autres, qu'ils ne peuvent être séparés sans perdre beaucoup de leur int-rêt. Je les réunirai dan^ un seul paragraphe.
Je ne parlerai pas des guerres qui e-urent lieu pendant ce règne.
Louis XV, dans sa jeunesse, donnait aux Français de flatteuses espérances :
des mœurs douces et régulières, quelques ac'(?s d'humanité, lui acquirent l'amour de ses sujets; amour qui éclata avec enthousiasme pendant sa maladie à Metz. Ce fut alors qu'il reçut le titre précieux de bienaimé: titre que malheureusement il cessa de mériter, et qui n'exista bientôt plus que dans les éloges, les inscriptions et les almanachs (1).
(1) En décembre 1770, on publia ce couplet :
Le bien-aimé de l'almanach Nesi pas le bicR-aimé de France.
U vous met tout ab hoc ab hoc.
Ce chancerrent déplorable fut l'ouvrage des courtisans, éternels ennemis des rois et des peuples , qui, corrompus , ne peu- , vent obtenir la faveur de leurs maîtres qu'en ! les corrompant. j
Louis XV, timide et d'un faible carac- ' tère, ne put longtemps résister à leur se- i •lu ction; il en fut'la victime; la débauche ' devint chez lui une habitude. Des sei- ! gneurs de la cour, des hommes qui pré- ' tendent à unehaute illustration, craignant que ce roi ne renonçât à ses désordres, ne | rougirent pas départager avec des valets, | et de remplir avec empressement , auprès | de ce prince, le plus vil, le plus infamie ! des emplois. !
Ce roi céda, pour ainsi dire, le gouver- 1 nement de la France à une de ses mal- ! tresses, Antoinette Poisson, qui de\int; marquise de Pompadour, et qui, pendant dix-huit ans, depuis 1745 jusqu'en 1764, j époque de sa mort, fut l'arbitre des desti- | nées de la France. A beaucoup d'amabi- | iitë elle joignait de l'esprit et des talents; ! mais elle gouverna en femme, et en femme ' sans cesse agitée par la peur de voir s'é- I vanouir son influence sur l'e-prit du roi, j et le sceptre de sa puissance lui échapper. Cette peur lui fit commettre des fautes graves. Elle confia à ses seuls partisans, la ' plupart sans mérite, des emplois impor- [ tants dont ils s'acquittèrent mal. Elle pcr- \ sécuta-, avec un acharnement tout féminin, des ennemis peu redodtaljles qu'elle ' aurait pu s'attacher par des bienfaits. Les prisons en furent remplies; et la police, pour calmer ses frayeurs, devint plus que jamais active et cruelle.
Aux transports de la joie la plus vive, ' la plus sincère, que les Parisiens firent éclaterlorsdela convalescence de LouisXV ! à Metz, rtquilui valut, comme je l'ai dit, i le titre de bien-aimé, succédèrent, dès que les dérèglements de ce roi furent publics, le mécontentement et les plaintes ; il se rendit à l'Opéra, où, au lieu d'acclamations flatteuses, il ne recueillit qu'un morne silence.
Le ailence du peuple est la leçon des rois. |
Louis XV ne profita point de celle-ci, mais en fut vivement atfecté : il '•esta ^flglemps sans aller a Pari3. Lorsqu'il y
Lebien-aimè de ralmanach ; !
11 voiis met tout le monde au sae,
El la ju»l!ce et la finance.
Le biei.-aniiè de l'ainiunacb
N'«t pas le bien-ainiè de Fraoee. '
DE PAUiîs
reparut, quelques années aprè?, il fut salué par de rares acclamations de vive le roi! et par ces cris multipliés : du pain! du pain! La disette tourmentait les Parisiens qui savaient que ce roi faisait le commerce de grains, et contribuait à leur cherté (1).
Ces fautes, ces persécutions, les gémissements des victimes, le désespoir des opprimés, n'atteignaient point le monarque, tranquillement endormi dans le sein devoluptés. On éloignait soigneusement tout ce qui pouvait troubler son indolence.
Malheur au citoyen éclairé et courageux, aux victimes de la persécution qui tentaient de lui dénoncer des abus énormes, et de réclamer sa justice contre l'oppression! Les avis lesplus salutaires, les plaintes les plusjustes étaient punis comme des crimes (2).
Les courtisans éloignaient de Louis XV tout ce qui aurait pu le ramener à la vertu, et réveiller eu lui des sentiments de bienfaisance; ils firent, dans un temps de disette, enlever du château de Choisy un tableau qui représentait un empereur romain distribuant du pain aux pauvres. Ils craignaient que le roi ne fut tenté d'imiter ce bon exemple.
La tranquillité de Louis XV n'était pas entière. Ses opinions religieuses, auxquelles il tenait de bonne foi, luttaient sans cesse avec ses dérèglements condamnés par la religion. Ces deux affections ennemies le troublèrent pendant quelque temps; mais il parvint à les accorder. On verra ■ qu'il sut associer l'une et l'autre, c'est-àdire associer la réalité du lib'>:'rtinage, non avec la morale évangélique, mais avec ses pratiques extérieures.
(!) Anecdotes de la cour de France, pages 260, 261, 342.
(2) Un sieur Feydau Dumesnil fut mis en 1745 à la Bastille, pour avoir donné des Mémoires contre la compagnie des Indes.
Dans la même année fut pareillement emprisonné le comte deThélis, pour avoir voulu, donner un placet au roi. La femme Peigner fut punie de même, parce qu'elle avait des avis à communiquer au roi. En 1752, la femme Dardel, pour avoir donné des placets au roi, et Charles Gabriel en la même année, pour lui avoir écrit une lettre, etc., eurent le même sort.
Tous ces faits et autres sont consignés dans la première livraison de la Bastille dévoilée.
La nature avait doupce prince d'un esprit assez pénétrant. «IVrsonne, dans tout « son conseil, lit-on dans les Mémoires du « duc d'Aiguillon, n'avoit le coup d'œil « plus sûr. ne parloit mieux et en moins «de mots, ne formoit et ne réunissoi' un « avis avec plus de sagacité et de préci- « sion que le roi (I). » Mais ces qualités précieuses furent altérées par l'abus des jouissances, abus qui fit aussi évanouir tout ce qu'il possédait de sensibilité. Il considéra d'un œil sec le convoi funèbre de sa favorite la marquise de Pompadour.
A cette maîtresse succéda la Dabarri, qui acheva d'avilir la cour de Louis XV. Celte cour était peuplée de ministres, de courtisans corrompus et sans pudeur; ils portèrent 'e roi à un acte de tyrannie que Louis XIV, tout despote qu'il était, n'aurait pas osé entreprendre : ils lui firent dissoudre les parlements dont l'autorité présentait l'unique barrière élevée entre les sujets et la tyrannie ministérielle. Cette révolution étrange s'opéra dans les années 1770 et 1771. Les parlements furent remplacés par des conseils supérieurs , dont les membres serviles devinrent l'objet du mépris général.
Le ro1 connaissait l'immoralité profonde de ses ministres; il les conservait et les laissait faire. Mon chancelier, disait-il de Maupeou, est un fripon; mais il m'est nécessaire.
Louis XV possédait plusieurs avantages physiques : un beau caractère de tê e et une stature élégante et noble; il représentait bien. Faible et languissant dans son jeune âge, il acquit la force du corps par les fréquents exercices de la chasse : sa santé devint vigoureuse. Ses débauches portèrent plus d'atteintesà son moral qu'à son physique : il en était insatiable: mais une de ces jeunes filles dont il peuplait son sérail, partant dans son sangles germes de la petite-vérole, communiqua cette maladie h ce roi, qui mourut le 10 mai 177i.
Entre le caractère deLo lis XV' et celui du régent il se trouve «juelques rapports que je vais exposer : tous deux avaient de l'éloignement pour le travail et un goût décidé pour, la chasse, le jeu, le vin et les femmes: tous deux ttaient atTables, bienveillants; tous deux, amollis par leurs passions, abandonnèrent les rênes du gou-
i\)}fémoires du ministère du duc d'Aiguillon, page 155.
vernement. les laissèrent tenir a leurs ministre- et h le^irs maîtresses; tous deux ne pariaient de leur gouvernement que pour en faire la censure. Le régent le censurait en plaisantant (i), et Louis XV avec une sérieuse indilTerence (2).
Le régent, si l'on excepte les principes de morale, avait reçu une éducation soignée : il était instruit pour son temps. L'éducation de Louis XV était fore négligée: il savait peu de choses.
Le régent était incrédu'e et libertin; et Louis iXV dévot et 1 b?rtin.
Le régent s'occupait de chimie, de dessin et de musique; Louis XV aimait à se délasser en faisant la cuisine et la pàtis-erie.
Ces deux princes accrurent la dette de l'État, et creusèrent plus profondément le goutîre qu'avait ouvert Louis XIV. Le régent en voyait la profondeur et en plaisantait: Louis XV s'en inquiétait faiblement: ni l'un ni l'autre ne s'occupaient sérieusement à le combler.
Tous deux ils contribuèrent, par leurs excès, par leur indifférence pour leurs devoirs, à l'avilissement de l'autorité suprême, et donnèrent une vicieuse direction aux lumières croissantes. La conduite de tous deux fut très funeste à la morala publique. Le régent était libertin sans pudeur; Louis XV, au contraire, prenait des soins extrêmes pour dérober à sa domesticité et au public la connaissance de ses dérèglements : soins à la vérité fort inutiles, mais pour l'opinion.
rent de personnes corrompues et méprisables; ni l'un ni l'autre ne convenait au gouvernement d'une grande nation (3).
qui prouvent son respect L'un et l'autre s'entourè-
(i) Mémoires de Richelieu, tomell, cliap. 24.
(2) Loais XV disait : « Si j'étois lieutenant de police, je ferois défendre les cabriolets dans Paris. "
Quand il arrivait un nouveau ministre, il disait : " Il a étalé sa marchandise comme ■' un autre, et promet les plus belles choses .. du monde dont rien n'aura lieu : il ne con- .< noit pas ce pays-là: il verra. " Quand on lui parlait des projets pour renforcer la marine, il s'écriait : « Voilà vingt fois quej'en- « tends parler de cela; jamais la France « n'aura de marine, je crois. »» [yfélanget d'histoires, Journal de madame du Hausset, page 293.) Ce roi parlait moins en chef qu'en censeur du gouverneirent.
(3) \'oyez, ci- après, le Tableau morcU.
Origine et progrès des convulsions ; affaire des billets de confession ; assassinat de Louis XV ; expulsion des jésuites.
François Paris, fils d'un conseiller au parlement, fit à son frère rabandon de tout ce qu'il avait à prétendre dans la succession paternelle. Il était diacre; et, par humilité, il ne voulut janiais arriver a la prêtrise. Il renonça au monde, et se retira dans une maison du faubourg Saint-Marcel. C'est là que, se livrant à la pénitence, à des actes de charité, il soulageait les pauvres, les instruisait, travaillait pour eux, et leur tricotait des bas. Cet homme simple, paisible et bienfaisant, mourut le I^T mai 1727. Sa mémoire, vénérée, n'aurait guère franchi les bornes de la vie des pauvres qu'il avait secourus, ni celle de l'humble quartier où il s'était retiré; mais, par l'efTet des circonstances, son nom obtint après sa mort une célébrité dont il ne joui.-sait point pendant sa vie.
Il mourut dans le temps où les jansénistes, appelant de la bulle Unigenitus, gémissaient sous la plus rigoureuse oppression.
La mémoire du diacre Paris était chère à ces hommes persécutés : il avait partagé leurs opinions et leurs m.aux; il s'était distingué par des vertus modestes et utiles ; ils 1 honorèrent comme un saint. Sa tombe, placée dans le petit cinriCtière de l'église de Saint-Médard, visitée par quelques personnes qui l'avaient connu et admiré, devint le but de leurs prières. Du nombre de ces zélés admirateurs se trouvaient quelques jeunes filles qui, fortement émues par la pensée de la persécution que le gouvernement, instrument des jésuites, exerçait contre ciux de leur opinion, ou déjà atteintes de convulsions naturelles à .eur âge, eu éprouvèrent en priant Dieu sur cette tombe: bientôt ces convulsions devinrent contagieuses.
On connaît plusieurs exemples de pareilles contagions: Plutarque cite celui des filles milésiennes (1). On lit dans les Lettres pastorales de Jurieu que, dans les Gévenncs, les jeunes protestants des deux .sexes, contrariés dans leur croyance religieuse, dtsol s, exaltés par les indignes persécutions du gouvernement , furent at-
(1) Plutarque, Œuvres morales, actions courageuses des femmes.
teints d? violentes convulsions , toute? semblables à celles que je vois décrire.
Dans les réunions de personnes amenées par le même motif, les afïèctions se communiquent; on est entraîné par des exemple-; on rit parce qu'on voit rire; on s'attriste en voyant pleurer; on bâille parce qu'on entend ou qu'on voit des bâillements. Au milieu d'un grand nomibre d'individus dont les sentiments sont unanimes, ces sentiments, par leur manifestation, se fortifient, s'étendent et parviennent avecrapiditéau plus haut degréd'exaltat'on : une étincelle y produit un incendie.
Le sentiment d'indignation que fait éprouver une grande contrariété dans les croyances religieuses, paraît plus susceptible d'accroissement et d'exten-ion.
Ainsi les premières convulsions qui se manifestèrent au tombeau du diacre Paris durent en produire plusieurs autres.
Les zélés du parti, par conviction ou par fraude, crurent ou firent croire que cet effet, toutnaturel, émanaitde la puissance divine, était unmiracle. Jusqu'ici les convulsiounaires, entraînés par l'enthousiasme, malades ou trompés, étaient de bonne foi. Mais bientôt des hommes spéculèrent sur les convulsions, et voulurent s'en faire une "arme contre leurs persécuteurs; le zèle et l'esprit de parti appelèrent la fourberie à leur secours. Une société de convulsionnaires s'établit, S3 donna une organisation, des chefs, des employés subalternés, des règlements, et elle eut, comme toutes les sectes, ses schismatiques , ses fidèles croyants , son charlatanisme et ses martyrs.
Pierre Vaillant, prêtre du diocèse de Troyes, quel'évêque deSenez avait chargé de sa procuration pour adhérer aux protestations faites ou à faire contre la bulle, mis à la Bastille en 1725, et relâché en ■1728, pour être banni du royaume, parvint à se soustraireà cette dernière peine. Il s'immisça parmi les convulsionnairesde Saint-Médard, et l'intérêt qu'inspirait son titre de persécuté lui valut celui de chef d'un parti, dont les membres reçurent l'appellation de vaillantistes. Vaillant publiait dans ses discours que ie prophète É ie était ressuscité, et qu il reparaissait sur la teire pour convertir les juifs et la cour de Rome. D'autres prêtres, et notamment Jean-Augustin Housset, croyaient et publiaient que Vaillant. était lui-même le pro-
sous LOU'S XV
phète Élie. Celleopinion absunle, udoptee r)armi le peaple des convulsionnaires, fit iJonn-T aussi aux partisans de celte secte 'e Dom d'éliséens.
Pierre Vaillant, accoutumé aux persécutions, ne tarda pas à en éprouver de nouvelles. Sorti de la Bastille en 1728, il y fut renfermé en 1734; et, après un séjour de vingt-d.'ux ans dans cette prison, on le transféra dans celle de Vincennes, où il termina ses jours (<).
Jean-Augustin Housset, qui passait pour le disciple de Vaillant, éprouva un sort pareil, et fut arrêté en l'ann e 1745: renfermé à la Bastille, après y avoir gé-
frère Augustin, ses abstinences, ses macérations, ne le préservaient guère des mouvements impérieux de la nature, et ne lui donnèrent pas toujours la force do les réprimer {\).
Quoi qu'il en soit, cette secte farouche fut l'objet des mépris et des anathemes des autres convulsionnaires: et l'auteur des Pensées sur les prodiges de nos joi'/rs, très partisan des convulsions, n'en blâme pas moins les excès des augustinieus, lesquels il qualifie de synagogue de Satan (2).
Un autre chef de convulsionnaires se présente sur la scène; c'est l'abbé Béche-
mi pendant dix ans, il en sortit pour être ran ; il a le double avantage de diriger
exilé à Villeneuve-le-Roi {2j
Le gouvernement, qui. dans cette affaire comme dans plusieurs autres, se laissait conduire par les jésuites, ne voyait pas que la persécution allumait le zèle et accroissait le nombre des convulsionnaires; qu'elle exaltait leur tête jusqu'à la
l'œuvre des convulsions, et d'en éprouver lui-même d'assez remarquables. L'abbé Bécheran, dit un étranger, « qui, couché « sur le tombeau (de Paris), saute à se < briser les os, et, dans des accès convul- « sifs, fait le saut de carpe sans se faire « mal (3). »
démence, et que des prophètes emprison- \ Cet abbé était secouru dans la crise nés en produisaient daulres. j par une femme appelée Magnan; car les
Alexandre Darnaud, ex-oratorien, fîgu- j convulsionnaires avaient leurs secouristes, ra sur la scène des convulsions, et dans ! comme je le dirai bientôt. Cette femme le même temps se fit passer pour le pro- j fut, en 1731, renfermée à la Bastille, et, phète Enoch. Le gouvernement usa de | dans le même temps, la prison de Saintson remède ordinaire, et fit enfermer j Lazare reçut l'abb.' Bécheran, qui en sorce nouveau prophète à la Bastille i3). > tit au bout de trois mois. On objectait que Les sectes des vaillantistes ou éliséens cet abbé n'avait éprouvé aucune convul-
étant éteintes, on en vit naître de nouvelles.
Frère Augustin fut aussi chef de convulsionnaires. 11 forma une secte séparée et méprisée des autres : les augustiniens, enthousiastes outres, exécutaient des processions nocturnes, et, la corde au cou, la torche au poing, allaient devant l'église de Notre-Dame faire amende honorable; puis se rendaient sur la place de Grève, et bénissaient la terre de cette place, sur laquelle ils avaient la crainte ou l'espoir d'être exécutes à mort.
Ces sectaires, pour le soutien de leurs opinions, étaient, dit-on, deteiminés, les ^emmes, à sacrifier leur honneur par la irostitution, et les hommes leur existence
r le martyre. Les opinions exaltées de
sion à S int-Lazare ; les convulsionnaires répondaient que Dieu l'avait ainsi permis
jlj « On surprit, dit un contemporain, « frère Augustin à la campagne en familiau rite un peu trop libre avec une jeune fille. it C'est, nous dira-t-on, une calomnie; » comme encore qu'il se soit donné en spec- « tacle enfermé entre les rideaux d'un lit où " il était couché tout habil.é sur la couver- M ture, mais côte à côte d'une convulsion- M naire. On a voulu innocenter ce spectacle, «< parce qu'il était accompagné de la récita - « tion des psaumes. Mais tout cela étant M exagéré tant que l'on voudra, il n'est pas M douteux que le frère Augustin ait été vu .< publiquement se jeter au cou d'une jeune .< fille. Sur quoi il ne se justitie qu'en disant j u qu'il étoit impeccable. '" (Naturalisme des (1) Bastille dévoilée, première livTaison, Conru/sions, tome IL -^ — Mélange datis les Conpages 67, 86, 87. ! vuhions, page 18.)
{2) Bastille dévoilée, pl-emière livraison,! {2\ Le Naturalisme desConruhioiis,XQme 11. page 101. ' — L'OEu'-rp des Convulsions tnmbée, pages 54,
(3) Bastille dévoilée, première livraison , 59, 63, 71, 7.3. page 89. j (3j Voyage littéraire de Jordan, page 123.
pour cacher la vérité k ceux qui la com- , ragraphe entier aux erreurs ou fourbe'ries battaient (1). ! des mélangistes.
A ce.s chefs succédaient de nouveaux Les discernants étaient les voyants, les chefs qui s'attendaient à la persécution : { prophètes du parti, et débitaient, dans le courage ne leur manquait pas. L'abbé ; l'accès de leur délire, des paroles dépour- Blondel, dit frère Laurent, écrivain du ' vues de sens.
parti, se montra avec distinction. Il pré- 1 Les margoullistes. J'ai trouvé leur désidait notamment une assemblée secrète | nomination dans les ouvrages composés
qui se tenait au château de Vernouillet, près Poissiy, d'où sortirent plusieurs ouvrages contre la bulle. Cet abbé est auteur d'une nouvelle Vie des sai7îts,(]\n, en 1728, le fit enfermer à la Bastille. Un libraire payait et vendait secrètement ses ouvrages (2).
Combien d'autres ecclésiastiques dont les noms sont oubliés, et que je ne remettrai pas en lumière, se signalèrent par leur zèle ridicule sur ce théàt re d'erreurs! Mais revenons aux différents partis qui divisaient les convulsionnaires, ou aux différents rôles qu ils jouaient dans les convulsions.
Aux vaillantistes et aux augustiniens dont j'ai parlé, il faut joindre les mélangistes, les discernants, les margoullistes, les fignristes et les secouristes.
Les mélangistes se composaiaiit de ceux qui distinguaient dans les convulsions deux causes qui produisaient, l'une des ac'es inutiles, puéiils ou indécents; l'autre-, des actes divins et surnaturels. Voici comment un des chefs de ce parti développe son opinion : « J'ai vu, dit-il, dans « les convulsions, une multitude de cir- « constances qui paraissaient puériles, « vaines, insipides; il y en avait de rebu-
• tantes, de choquantes, d'autres péni- « blés. Au milTeu de tout cela se mon-
• troient, la plupart du temps, des cho- « ses édifiantes, grandes, touchantes, ini- « mitables, des représentations des mys> « tères de Jésus-Christ et des souffrances « des martyrs, des gémissements sur les « maux de l'Eglise, sur l'humiliation de . la vérité, etc. (3). »
Le médecin Hecquet dans son Traite' iur les convulsions, a consacré un pa-
ll) Bastille dévoilée, première livraison, page 80. — Cérémonies reliijieuses de Bernard Picard, tome IV, page 196; édition de 1808.
(2) Cérémonies religieuses de Bernard Picard, tome IV, page 66,
(3) Naturalisme des Convulsions, tome II. — ilélanges des Convulsions, page 31. i
sur celte matière ; mais je n ai pu rien découvrir sur leurs opinions ou leurs fonctions particulières.
Les figuristss étaient des personnes qui, pendant leurs convulsions, représentaient les différentes scènes de la passion de Notre-Seigneur ou du martyre des saints.
Les secouristes, espèce de frères servants, administraient aux convulsionnaires en scène les petits et les grands secours.
Les petits secours consistaient, lors de l'agitation des convulsionnaires, à prévenir leur chute, les dangers auxquels les exposaient leurs mouvements violents, et à ranger leurs vêlements très souvent en désordre.
Les grands secours ou secours meurtriers s'administraient en frappant rudement les convulsionnaires, en les foulant aux pieds, en les martyrisant, etc.
Tels étaient les chefs, les fonctions des convulsionnaires, et les sectes qui les ont divisés. Avant de parler de leurs exercices et des événements qu'ils ont éprouves, je dois joindre quelques notions générales qui les feront plus particulièrement connaître.
Les convulsionnaires formaient une association régulièrement organisée : elle avait ses règlements, ses chefs, un costume dont se res étaient les acteurs lors de leurs exercices. Les membres se donnaient réciproquement la qualification de frères et de soeurs-, et portaient un nom de secte. Ils avaient déplus des capitalistes qui fournissaient aux frais nécessaires Un comte Daverne fut, en 17.35, enfermé à la Bastille, parce qu'il dissipait tout son bien à entreteuirdes convulsionnaires ('!).
Un nommé Guy, marchand bonnetier, subit la même peine, étant accusé de favoriser les convulsionnaires par ses de- .marches et par son argent (2j.
:lj Bastille dévoilée, première livraison, page' 89.
(2) Idem, première livraison, page 98.
sous LOUIS VV
tous ct>5 traits qui caractéri>ent une dessus du rez-de-terre. Sous cette tombe société organisée, supposent des régula- ' ' '' ' ' -" - * "■^"-
teurs et une direction vers un but déter-
Offrons maintenant le tableau des con-
fut déposé le corps du diacre Paris que l'on quali liait de bienheureux. Les dévots, et sortoiit les dévotes, venaient, comme je l'ai dit, y prier avec ferveur;
▼ ulsions et de leurs exercices que les ini- là. déjeunes filles vaporeuses ou indignées liés nommaient l'œuvre. , de la persécution qu'éprouvaient ceux qui
A côté de l'ealise Saint-Médard était, partageaient les opinion- du défunt Paris, au mi ieu du petit cimetière, une tombe , eurent des convulsions. On en parla comeu pierre, élevée d'environ un pied au- me d'un miracle : on accourut pour en
Colonne de juillet.
Coloime Vendôinat
être téiiioin. Dans l'origine, au mo's de m.TÏ M 21, le nombre des actricts qui figuraient sur ce ibeàtre sépulcral fdt peu considérable; on ne comptait que huit à dix jeunes filles auxquelles ces accidents arrivaient ; mais dans la suite la contagion fit de grands progrès, et deux années s étaient à peine écoulées, qu'il se trouva plus de huit cents perionnesalleintes de couvulsiaas sur le tombeau (4).
il) Sàturalisme desContulsions, tome IL — La cause dts ConvuUions ^nie, paye 64.
Semblables aux sibvMes de l'antiquité, lorsque le dieu les possédait, des filles éprouvaient de violentes agitations, faisaient des mouvements extraordinaires, des sauts, des tours de force: on les nommait les sauteuses. Les autres, qui hurlaient, [loussaient des cris étranges, ou imi aient l'aboiement des chiens, le miaulement des chats, reçurent la qualification d'aboyeuses et de miaulantes (4).
(1) M. Nicole racontait à ses amis Ihistoire arrivée dans une communauté de Paris
Pendant les quatre premiers mois, la vertu du tombeau de Paris se borna à produire ces scènes pitoyables ou ridicules.
Le gouvernement, toujours routinier, toujours enclin à la tyrannie, ne sachant que frapper et employant toujours le même remède à des maux tout différents, punissant toujours les délits dont il était le premier auteur, insultait, ruinait, exilait, exposait au carcan, et plongeait pendant de longues années dans des prisons et des cachots ces malades d'esprit et de corps; il les réduisait au désespoir, et exaltait leur âme au point qu'à l'exemple des premiers chrétiens et des protestants du seizième siècle, ils bravaient leurs persécuteurs et les supplices.
Voici ce qu'on lit dans les registres de la Bastille : « Henri Pillière, condamné « par une commission, lui et une infinité « d'autres, au carcan pendant deux heu- « res. On avoit voulu leur accorder des « lettres de grâce; ils n'en ont pas voulu, « disant qu'ils ne pouvaient se repentir « d'avoir bien fait (1). * Au commencement du règne de Louis XVI lorsqu'au mois de novembre '177o le sieur La moignon visitait les prisons de Paris, il apprit qu'il existait dans celle de la Conciergerie une fille réputée fameuse convukionnaire, et un homme accusé du même délit, qui depuis quarante et un ans y étaient renfermés ; ce magistrat les vit, et trouva que leur indignation, malgré ce long espace de temps, subsistait dans toute son énergie. Il leur offrit leur liberté s'ils consentaient à la demander par une requête; ils s'y refusèrent, en di-
très nombreuse, dont toutes les religieuses, chaque jour à la même heure, étaient atteintes d'un accès de vapeur qui les faisait miauler en chœur pendant plusieurs heures. Ces miaulements quotidiens étaient scandaleux ; pour les faire cesser on imagina de frapper fortement leur imagination, et de leur déclarer que les magistrats enverraient aux portes du couvent une compagnie de soldats chargés, au moindre miaulement qu'ils entendraient, d'entrer armés de verges dans l'intérieur, et d'y fustiger sans miséricorde les religieuses miaulantes ; elles ne miaulèrent plus. [Réponse à la lettre à un confesseur au sujet des Convulsions, pages 30, 31.)
(1) Bastille décoilee, première livraison, page 88.
sant qu'injustement détenus, c'était à la justice à se reformer, et à leur faire des réparations qui leur étaient dues. Il fallut nommer d'office un procureur pour remplir cette formalité, et ils furent mis en liberté (1).
Le remède à un te! mal était l'indifférence et le ridicule. Quelques gens d'esprit employèrent ce dernier moyen. Voltaire a dit :
Un grand tombeau, sans ornement, sans art. Est élevé non Inin de Sainl-Médard ; L'esprit divin, pour éclairer la France, Sous c Ite tombe enferme sa puissance.
L'aveugle y court, et d'un pas chancelant Aux Quinze-Vingts retourne en tâtonnant; Le boiieux vient, clopiiiant sur la tombe. Crie fiosanna! saute, gigotte et tombe; Le sourd approche, écoule et n'entend rien. Tout aussitôt de pauvres i.ens de bien D'aise pâmés, vrais témoins ilu miracle. Du bon Paris baiseni le tabernacle (2).
On publia aussi sur le même sujet le quatrain suivant, attribué à la duchesse du Maine :
Un déerotteur à la royale.
Du talon irauclie estropié.
Obtint par grâce spéciale D'être boiteux de Tautre pied.
Un boiteux allait journellement faire des sauts sur la tombe miraculeuse. Les dévots- remarquèrent que chaque mois sa jambe la plus courte s'allongeait de manière à produire une ligne par année; sut quoi on établit un calcul, duquel il résultait qu'il fallait nu boiteux, pour obtenir une guerison complète, faire sur le tombeau de Paris des gambades pendant cin- ' quante-quatre ans.
Tout le monde n'envisagea point les scènes du cimetière de Saint-Médard sous leur côté ridicule; et les guérisons opérées sur le tombeau de Paris trouvèrent un courageux apologiste dans la personne du sieur Carré de Montgeron, conseiller au parlement de Paris. J'en parlerai bientôt.
Depuis le mois de mai 17^27, époque de la mort de Paris, jusqu'au mois d'août 1731 , les exercices du cimetière de Saint- Médard éprouvèrent une progression diu ter. t et de merveilles. D'abord il ne s'y était présenté que de jeunes filles qui eurent de simples convulsions. On se bornait à prier ce bienheureux à se coucher sur sa tombe, à recueillir soigneusement la
(1) Mémoires secrets , tome VIII, au 14 no» vembre 17 75.
(2) LaPucelle, chant 3.
sous LOUIS XV
terre qui l'environnait. On faisait des envois de celle terre dans les pays étrangers. Quelques jeunes filles avaient acquis une sorte de célébrité | a rieurs gambades, leurs culbutes, leurs tours de souplesse ou de force, et leurs postures difficiles. D'autres s'exerçaient à figurer les actions du bienheureux Paris : puisaient avec une cuiller de l'air dans une assiette, !a portaient à la bouche, feignaient avec un m nche de couteau de se" faire la barbe devant un miroir, catéchisaient, pour imiter ce diacre lorsqu'il soupait, se rasait et faisait le catéchisme {!).
Quoique la contagion convulsionna ire atteignît principalement les jeunes filles, il y eut de jeunes garçons et même des hommes âgés qai en furent frappés. Le chevalier Fo'ard , savant commentateur de Polybe, affaibli far l'âge et les fatigues de la guerre, éprouvait des convulsions dès qu'il entendait chanter les vêpres. Il comir.ençait a'ors à entonner le Magnificat, tombaità terre, s'y étendait les bvasen croix, y restait sans mouvement, chantait, pleurait, articulait des sons inintelligibles. D'aulres fois il accrochait ses pieds aux bras d'un fauteuil, chantait tandis que son corps é; rouvait un mouvement très rapide. Quand l'accès était passé, il semblait se réveiller en sursaut, et disait : Il me semble que je chante (2).
Ensuite parurent les prétendues guérisons miraculeuses : les iiifirmes, les estro- .pies, les personnes atteintes de maladies de toutes espèces, vinrent suUiciterla vertu du bienheureux Paris. Ce fut en septembre 1727 que ce tombeau opéra, dit-on, le premier miracle sur un nommé Lero : il fut suivi de plusieurs autres.
Lesjésuites, sans examiner le fait, s'empressèrent de comparer ces prétendus miracles à ceux de l'antechrist et des magiciens de Pharaon.
Aux miracle» succédèrent les prophéties.
Les convulsionnaires, pendant leur crise, laissaient échapper des paroles sans suite, que l'on recueillait avec soin, et dont on a forme un volume imprime, intitulé Re- "v>eil des ^^'-édictious intéressantes faites en <733. Ces prétendus prophètes "talent qualifiés de discernants.
(Il Cérémonies religieuses, par Bernard Pi- :, tomeX, page 200; édition de 1808.
-I Histoire d un voyage lilteraire, fait en t ' 33 par Jordan, pages 132 et suivantes.
Au mois d'aoïjt <73J, les convul>i<yjs, sans [ erdre de ce qu'elles présentaient d'affligeant et de ridicule, prirent un caractère nouveau, un caractère d'alrocile qui ne s'y était pas encore fait remarquer. « Dieu changea ses voies, dit un partisan « de ces extravagances : il voulut, pour « opérer la guérison des malades, les faire « passer par des douleurs très vives et des » convulsions extraordinaires et très vio- « lentes {{). *
Alors commença à être mis en usage ce qu'on appelait, en langagecouvulsionnaire, les grands secours, les «ecours meurtriers; et le cimetière de Saiiit-Médard fut converti en lieu de supplice; les secouristes devinrent des bourreaux, et aux crises d'une maladie réelle ou factice succédèrent les transports delà rage.
Les jeunes filles convulsionnaires appelaient les coups, les mauvais traitements, et demandaient des supplices comme un bienfait. Elles voulaient être battues, torturées, martyrisées. Il semblait que l'exaltation du cerveau avait produit une révolution totale dans leur système seusitif : les douleurs les plus vises avaient pour elles les attraits de la volupté.
Les secouristes, jeunes gens vigoureux, les frappaient, à grands coups de poing, sur le dos, sur là poitiine , sur les épaules, au gré de leurs patientes. Ces malheureuses iuvitaientleurs bourreaux ii les traiter plus cruellement encore. Les secouristes montaient sur leur corps étendu , foulaient aux pieds leurs cuisses, leur ventre, leur sein, et trépignaient sur elles jusqu'à lassitude.
A ces filles délirantes, ces traitements parurent trop doux : insatiables de souffrances, elles se faisaient frapper, à tour de bras, sur le dos, sur les épaules et le ventre, à coups de bûche. Ce traitement fut souvent employé. Voici ce que dit un" contemporain :
« Une d'elles rQ:«vait cent coups de « bûche sur la tête, sur le ventre, sur les « rems; une autre se couchait tout de son « long sur le dos; on étendait sur elle « une planche, et sur cette planche se « plaçaient plus de vingt hommes. Une « autre, les jupes garrottées, l es pieds en « haut, la tête en bas, restait longtemps « d.ins cette attitude. D'autres avaient le
( 1 ) .\o uveites eccUsiasl iques , aunée 1731, page 243.
« sein couvert, et ou leur tordait les ma- « melies avec des pinces, jusqu'au point * de fausser les branches (1). »
Celles dont les pieds étaient en haut et îa tète en bas, disaient ; Tout est sens dessus dessous, ô mon Dieu! tout est renversé, etc. (2).
Lorsqu'on leur tordait le sein, elles s'écriaient : C'est ainsi, ô mon Dieu! qu'on déchire le sc-in de votre Eglise; c'est ainsi qu'(ju veut arracher vos enfants de votre Eglise.
L'exercice qui consistait à froisser, à tordre violemment les mamelles des jeunes convulsionnnires était alors fort en usage. Les secouristes, dit un autre contemporain, s'emparaient du sein de ces patientes, et, à leur invitation, les leur tordaient avec violence (3).
Jeanne Mouler, qui n'avait pas atteint sa vingt-lroisième année, se faisait donner cent coups d'un lourd chenet qui, à chaque fois, s'enfonçait fort avant dans son estomac. Pendant qu'elle était si rudement frappée, la joie sur le visage, elle s'écriait : Ah! que cela est bon! ah! que cela me fait de bien! mon frère, redoublez vos forces si vous le pouv'Èz (4).
Le gouvernement, instruit de ces scèneshorribles, employa, suivantsa coutume, pour les faire cesser, des moyens de force. il avait allumé l'incendie : il augmenta bientôt son intensité. Par ordonnance du 27 janvier 1723, il prescrivit la clôture du cimetière de Saint-Médard, fit placer à la porte des gardes chargés de repous-er la foule. L'archevêque de Paris, Vintimille, interdit le cuite du diacre Paris, et plusieurs convulsionnaircs furent emprisonnés. Le lendemain du jour où fut publiée cette ordonnance, on trouva sur la porte du cimetière de Saint-Médard un placird portant celte énergique épigramme :
De par le roi, déîfense a Dieu De frfire miracle ea ce Ueu.
Ce théâtre des convulsions étant fermé,
(1) cérémonies religieuses, par Bernard Picard, t. X, p. 1^00 ; éuit. de 1808.
(2) Coup d œil en forme de lettres sur les Convulsions, page 25.
(3) Naturalisme des ConvuLisns, tome II, page 98.
(4) Dictionnaire des Sciences médicales , tome YI, page 218.
il s'en établit plusieurs [lUtres à Paris, dans des maisons particulières, dans les, environs de cette ville et dans plusieurs provinces de France; et, grâce aux persécutions et aux vues bornées de la police, ce mal contagieux se propagea , et se maintint presque jusqu'à nos jours.
Alors, au leu d'une réunion publique, il s'en forma plusieurs qui furent secrètes.
■ Le nombre des convulsionnaires s'accrut, leurs exercices acquirent un nouveau de-
I gré de cruauté, et il s'y mêla beaucoup de
i desordres.
Lo gouvernement, par ordonnance de mars 1733, défendit à toutes personnes atteintes de convulsions , de se donner en spectacle, de faire des assemblées dans des chambres et dans des maisons parliculiè-
I res, et aux non-convulsionnairesd'v assis-
.ter(l).
! Par cette ordonnance on pouvait atteindre les personnes, leurs propriétés ; mais on n'atteignait ni les opinions ni les ma-
: ladies.
! Voici ce que j'ai pu recueillir sur les
' exercices qui eurent lieu dans les maisons
! particulières.
I A l'exemple des filles de l'antique Milet, nos jeunes convulsionnaires eurent la fantaisie de s'étrangler. Les directeurs de l'œuvre s'y prêtèrent ; mais si l'on en croit le docteur Hecquet, par la manière dont était fait le nœud coulant, la mort ne suivait pas toujours celte strangulation. Il ajoute qu'un convulsionnaire découvrit
i la supercherie (2).
I Quelques-unes de ces filles avalaient des
I charbons ardents, quelques autres les li-
I vres reliés du Nouveau-Testament (3). On en voyait qui se faisaient frapper toutes
I les parties du cor, s à grands coups de marteau, etpercer âcoupsd'épée, etc. Mais l'œuvre la plus méritoire, la folie la plus sublime consistait dans le crucifiement.' Une jeune fille, étendue sur une planche, s'y faisait clouer les pieds et les mains (4). Et je dois le dire, parc3 que j'en ai la certitude, des assemblées mystérieuses, te-
{\] Cérémonies religieuses, tome IV, p. 197, édition de 1808.
(2) Naturalisme des Convulsions , deuxième partie, page 54.
(3) Naturalisme des Convulsio7is, première partie, page 96.
(4j Naturalisme des Convulsions, deuxièm» partie, page 79.
sous LOUIS XV
unm dans quelques villes de France, ont rppeté souvent celte horrible scène, et 1 ont répétée à une époque très voisine de la nôtre : les erreurs religieuses sont les plus difficiles à déraciner.
Le sieur Morand, médecin des armées du roi, étant parvenu, en février 4730, à pénétrer dans une des réunions de convul- Monnaires, en a fait une relation manuscrite dont voici un extrait :
A Paris, dans une rue qu'il nomme des Vertus, quartier Saint-Martin, était une éç ces réunions. Plusieurs filles et femnftes, après avoir prié Dieu et chanté les p^aumes, éprouvv.ient des accès de convulsion, tombaient dans un état toisin de Fenfance et de l'in^becillité; puis elles demandaient les secours meurtriers auxquels elles donnaient le nom enfantin de nanan. Elles cour<îient à genoux de chambre en chambre, employaient des expressions caressantes et naïves pour solliciter la tortureet le supplice. Un homme avancé en âge, qu'elles appelaient papa, dirigeait avec gravité leurs dévotes fureurs.
Une fille d'environ trente-cinq ans ouvrit la scène : on la nommait sœur Rachel; eil»subit froidement le supplice de la croix, se laissa clouer les pieds et le^ mains sur des planches croisées, et déclara qu'elle était crucifiée pour la seconde fois. Elle ne témoigna de mécontentement qu'à l'arrivée d'une princesse dont les joues étaient chargées de rouge. Les convulsionnaires abhorraient ce genre de luxe. Sœur Rachel, clouée à la croix, disait qu'elle faisait dodo.
Sœur Félicrté, fille d'environ trentecinq ans, parut à son tour, s'apprêta an lupplice de la croix, déclara qu'elle allait le subir pour la vingt et unième fois : deux planches fixées et croisées l'une sur l'autre étaient placées horizontalement : elle •'étendit dessus, on lui enfonça dans les pieds, Jans les mains, des clous de cinq pouces de long qui pénétrèrent fort avant dans le bois. En cet état, elle conversait avec les assistants : bientôt elle demanda qu'on lui perçât la langue, et on la lui perfora avec la pointe d'une épée ; puis elle voulut qu'on la lui fendît ; elle fut obéie.
Alors une femme de soixante ans. dont \% nom de secte était sœur Sion, se roule à terre, prononce un discours sans suite, et fait une ardente prièreà Dieu. Le papa se jettesurelle, foule aux pieds toutes les parties de son corps, jusqu'à ce que la pa-
tiente ait ditas.?ez. Bientôt elle dit encore: et le papa redouble ses foulements avec plus de violence. Elle eut ensuite des convulsions ; puis on lui administra le secours de la bûche. C'était un gros tronçon de bois de chêne, d'un demi-pied de diamètre, dont on la frappa à tour de bras et à plusieurs reprises. Ensuite elle subit le supplice de la presse, où son corps était violemment comprimé avec dessanglos tirées de part et d'autre avec effort. Pendant cette horrible compression, on lui lançait des coups de pied si violemment que l'appartement en était ébranlé. Enfin elle fut écartelée et torturée dans tous les sens.
Pendant ces exécutions, sœur Rachel était restée clouée sur sa croix, posée dans un sens vertical; on alla vers elle, on la décloua, elle perdit peu de sang.
Unejeuneet jolie femme, sœurSusanne.
lisait des prières à genoux; elle s'évanouit et eut des convulsions. Son mari présent la foule aux piedsavec un zèle extraordinaire, marche sur ses bras, sur ses mains, et la pique aux endroits qu'elle indique avec la pointe d'une épee.
Cependant sœur Félicité était encore clouée sur sa croix. On lui administra, avec une cuiller, un breuvage drgoùtant qu'elle avala sans répugnance. Ennn on la détacha; et, arrachant les clous, elle perdit environ trois palettes de sang. Aussitôt le papa, avec effort, lui appuya le pied sur les diverses parties de son corps et sur son visage; il lui perça la langue et les bras avec une épée; on lui banda ses plaies et la séance fut levée.
Ledocteur Morand nousapprend qu'une autre séance eut lieu , le 4 avril suivant, dans la rue de Touraine au Marais. Des personnes, plus distinguées par leurs emploiset leur fortune que par leur jugement, s'y rendirent; et la scène convulsionnaire s'ouvrit a une heure. Pendant que le papa administrait le secours de la bûche, arrivent un commissaire et un exempt de police, etc., qui s'emparent des portes et prennent les noms de tous les assistants. Cette brusque apparition ne déconcerta point le papa qui continuait à frapper sa \ictimeàcoupsde bûche, disant qu'il fallait que l'œuvre de Dieu fût accomplie. Six actrices et le directeur de ces scènes tiorribles furent enfermés à la Bastille.
A ces excès humiliants pour Pespèce humaine, pénibles à exposer et à lire, joi-
guGDS un fait qui pourra faire diversion. !
Un particulier, que ia curiosité avait amené dans une de ces assemblées clandestines, voyant les apprêts de l'œuvreda crucifiement, en fut révolté, s'écria que ]a tlïigellation devait précéder le supplice de la croix, se jeta a grands coups de canne sur ces maniaques, les chassa de leurs repaires, et mit en fuite les victimes et leurs bourreaux (1).
Pendant ces étranges et horribles bac- i chanales, le sieur Carré de Montgeron, 1 conseiller au parlement de Paris, d'abord \ incrédule, puis zélé partisan des convul- i -sionnaires, recueillit avec un soin extrême les relations de toutes les guérisons, pré- l tendues miraculeuses, opérées sur le tom- 1 beau de Paris, toutes les attestations des ! nombreux témoins, et en composa un l^ros volume in-4o, orné de gravures, intitulé : Za vérité des miracles- opérés far l'intercession du bienheureux Paris, démontrée contre M. l'archevêque de Sens. Le 29 juillet 1737, il vint à | Versailles, y offrir avec assurance ce vo- j îume à Louis XV. Ce roi reçut l'hom- 1 mage, et, peu de jours après, fit arrêter i le s.'eur de Montgeron, qui fut renfermé i à la Bastille. Il passa le reste de sa vie ' dans diverses prisons, et mourut, en 1754, dans la citadelle de Valence.
Cet ouvrage, où la raison et la vérité sont continuellement outragées, n'aurait obtenu qu'un succès éphémère si la persécution n'avait fait sa fortune. H'eut plusieurs éditions; l'auteur y ajouta deux volumes, qu'il composa dans sa prison.
La persécution fortifia encore longtemps cette déplorable secte. Le lieutenant de police Hérault, homme violent, irréfléchi, et agent formidable des jésuites, prenait, pour anéantir cette secte, des moyens qui la faisaient prospérer. Ses perquisitions portaient la terreur dans toutes les familles; ses nombreux agents pénétraient, rnème pendant la nuit, dans l'asile des citoyens, escaladaient les murs de clôture, enfonçaient les portes, ne respectchient ni ège, ni sexe, pour découvrir, emprisonner, exposer au carcan, exiler, ruiner les fauteurs des convulsions : voici quelques exemples de ces rigueurs.
Marie-Jeanne Lefèvre, sujette à l'épilepsie, eut le malheur d'éprouver un accès
(l) Cérémonies religieuses^ tomeX, p. 203 ; édition de 1808.
DE PAUIS
en pleine rue ; considérée comme une convulsionnaire, elle fut, en 1732, arrêtée parla police et renfermée k la Bastille (1).
Claude Larche n'avait pas plus de quatorze ans, lorsque, accusé d'avoir contribué à l'impression d'un ouvrage contre la bulle et sur VaJ^aire du pot au lait , il fut arrêté , emprisonné à la Bastille , ex posé au carcan, et banni pendant troi^ ans (2).
Une petite fille, âgée de sept à hu ans, appelée Saint-Père, fat, pojr un sujet pareil, mise à la Bastille, où elle rest i près d'un an prisonnière (3).
Plus la police et;iit rigoureuse et active contre les convulsionnaires, plus ceux-ci, pour éviter ses coups, redoublaient de précautions, de subtilité. Ce parti avait ses assemblées mystérieuses, ses auteurs, poètes ou prosateurs, .ses graveurs, ses imprimeurs, ses colporteurs, etc., que la police découvrait quelquefois, mais qui échappaient le plus souvent à son inquiète surveillance.
Il se tenait des assemblées clandestines à Paris et dans ses environs. Dès les premiers temps des convulsions, le château de Vernouillet, près de Poissy, était un lieu d'as.sen1blée pour ces sectaires, ou présidait l'abbé Blondel, dit f.ère Laurent. Cet abbé, comme je l'ai dit, fut, en 172S, enferme à la Bastille (4).
A Saint-Maur, près de cette ville, l'abbé DufYart, théologal de Bayeux , et l'abbé, Planchon, chanoine de Vincennes, y dirigeaient les ré.iniocs; ils furent arrêtés en 1740, et conduits à la Bastille (H).
Une assemblée très fréquentée se tenait ' chez une jeune convulsionnaire miraculée, appelée Lelèvre ; elle éprouvait jusqu'à ■ trente convulsions par jour ; elle fut, en 1732, emprisonnée à la Bastille, où elle
(1) Bastille dévoilée, première livraison, page 80.
(2) Bastille dévoilée, page 85.
Dans \e même ouvrage, oa voit qu'un nommé Devaux, imprimeur, et son compagnon nommé Jean-Jacques Devaux, sont, dans la même année, mis à la Bastille, pour avoir imprimé contre la bulle et sur l'affair^i du pot au lait. J'iguore quelle est cette affaire.
(3) Bastille dévoilée, page 105.
(l) Bastille dévoilée, première livraison, page 66.
(5) Bastille dévoilée, page 83.
sous LOUIS XV
Ui
eut les mêmes accès. On la transfera à l'hôpital (1).
Plusieurs assemblées eurent lieu dans une maison de la rue des Billettes. L'abbé Daiibat, qui avait signé un appel contre la bulle, distribué les Nouvelles ecclésiasiiques, et placé un morceau du bois du lit de Paris sous le traversin d'un sieur Ledoui, fut arrêté en 1734, et renfermé à la Bastille (2).
Un prêtre appelé Brunet fut, pour la m^me cause, en 4742. traduit dans la même prison, ainsi que Françoise Aubillard, qui tenait chez elle une assemblée de convulsionnaires (3).
Une autre asstrmblce pareille avait lieu à Ecouen, chez Marie Durier, dite Noël ; cette femme fut saisie en 1743, et renfermée à la Bastille (4).
Oo voit encore qu'en l'année 17o9, des convulsionnaires se réunissaient secrètement à Paris, dans une maison située à l'Estrapade, chez le sieur Froissard de Préauval, ancien mousquetaire. Cette as- ■ semblée était prpsidée par le sieur Marie Chapelle, dit frère Jacob Job, natif de Pans, ancien directeur des fermes de Bretagne: il était le poète de la réunion, et • composait des cantiques q';i s'y chani. talent. Lesieur Froissard de Préouval fut, ' le 4o octobre 17-58, conduit à Saint-Laf zare, et le sieur Joseph-Marie Chapelle L.fut, l'année suivante, emprisonoé à la Bastille (5).
Les partisans des convulsions publièrent ou firent circuler secrètement plusieurs gravures satiriques. Dans l'une on voyait l'arbre de la religion, entre les braBches duquel figuraient Nicole, Quesnel, Paris et autres apôtres du jansénisme. Au bas étaient deux jésuites qui s'efforçaient de le déraciner. Un nommé Cointre, graveur et poète, composa les vers placés au bas de cette gravure. Il fut. en 1732, mis a la Bastille"
Une seconde estampe représentait le pape lardé d'une douzaine de jésuites.
Une troisième avait pour sujet l'archevêque de Vintimille, lançant une pierre au diacre Paris. Sur c^tte piepre était
(!) Bastille dévoilée, page 94.
(2) Bastille dévoilée, page 76.
(3) Bastille dévoilée, page 97.
(4) Bastille dévoilée, page 99.
(5) Bastille dévoilée, première livraison, pagea 118, 119.
écrit le nom du prélat. Le lieutenant de police Hérault, urmé de la cro.sse de l'archevêque, semblait orijonner cette lapidation. Jacques Mercier, accusé d'avoir débité celte gravure, fut, en 1732, arrêté et mis à la Bastille.
Plusieurs autres gravures furent répandjes dans le public. La plus remarquable représentait des diables qui, tenant par la main l'archev -que de Paris, dansaient autour du feu où b ùlait l'ouvrage périodique intitulé : Nouvelles e^cdésia^iques i\).
On exerçait aux barrières de Paris une excessive surveillance, afin d'empêcher l'introduction des livres imprimés hors de cette ville.
Mais cette surveillance de la police était souvent en défaut et surpassée par le génie des intéressés; g^nie fécond en ressources et en subtilités.
Un courrier de Lyon fut saisi, en 1728, à la barrière: il était cnargé des exemplaires d'un ouvrage intitulé : Lettres de Paris à un ami de prorince, au sujet des violences qiCon exerce tous les jours co7itre les appdants (2).
Les perquisitions faites sur ceux qui entraient aux barrières étaient poussées jusqu'à l'outrage et l'indécence.
Les deux filles d'un avocat au conseil. Marguerite et Louise Pinaut, furent, en 1731, fouillées jusque sous leurs vêtements, oii l'on trouva plusieurs livres prohibés. Ces deux demoiselles et leur fiere. avocat, qui les accompagnait, furent conduits à la Bastille (3).
Ce qui occupait le plus la police et ses nombreux agents était l'impression et la distribution de ia feuil e périodique intitulée : Xouvelles ecc lésiast iques . id-tndi'is on ne vit avec tant de succès la ruse résister à la force. Le lieutenant de police, malgré ses moyens immenses et ses perquisitions, qu'aucun droit, aucun respect public n'entravaient, ne put en aucun temps arrêter la circulation de cette feuille, découvrir ses auteurs, ni le lieu où elle s'imprimait.
Diverses personnes, sur de simples soupçons, furent arrêtées : tels étaient, en 1728, l'abbé Gaillard; en 1731, le
{'\] Bastille dévoilée, première livraison, page 82, 85.
(2) Bastille dévoilée, page 75.
j3) Bastille dévoilée, page 75.
Hi HISTOIRE
. père deGenne.--, oratorien ; en 'I747,rabbé
■ Morellet, comme suspects d'être auteurs de cette feuille (1). On arrêta aussi, comme coopérateurs et distributeurs, l'abbé Sanson, le prêtre Jein-Louis Roche de Troya, l'abbé Daribat, Paul Suleau, bénédictin; Tabbé Gossoni, et une infinité d'autres; mais on n'arrêta jamais la composition, l'impression, ni la distribution des Nouvelles ecclésiastiques (2).
Cette feuille s'imprimait tantôt àla ville, tantôt à la campagne. A Paris, elle s'est imprimée sous le dôme du Luxembourg, entre les piles de bois des chantiers du Gros-Caillou, où les imprimeurs s'introduisaient déguisés en scieurs de long ; elle s'imprimait dans des bateaux sur la Seine, etc., etc. ; à la campagne, dans diverses maisons particulières; et mille ruses furent inventées pour lui faire franchir les barrières où la surveillance ne respectait rien.
Oii rapporte qu'un chien barbet était l'heureux introducteur des feuilles prohibées; entre sa peau tondue et une peau postiche, adroitement ajustée sur son corps, on plaçait ces feuille?, et le barbet fraudeur entrait sans être fouillé, et les portait à leur adresse.
On raconte aussi qu'au moment où le lieutenant de police Hérault faisait des perquisitions dansune maison du faubourg Saint-Jacques, pour découvrir l'imprimerie des Nouvelles ecclésiastiques, on jeta, presque en sa présence, dans sa propre voiture, un certain nombre de feuilles de cet ouvrage, encore humides et fraîchement sorties de dessous la presse. On voulait lui prouver que ses investigations étaient inutiles, et que la puissance des oppresseurs est souvent surmontée par le génie des opprimés.
V S'agissait-il de placarder au coin des rues (juelques affiches satiriques, ou quelques avis favorables au parti? voici.com-
• ment on procédait : Une femme, chargée d'une hotte, couverte de haillons, appuyait, comme pour se reposer, sa hotte contre le mur. Un enfant, contenu dans cette hotte, par une ouverture secrètement pratiquée, appliquait sur le mur l'affiche imbibée de colle. L'opération terminée,
(1) Bastille dévoilée, première livraison, pages 70, 76, 104.
(2) Bastille dévoilée , première livraison , pages 70, 76, 104.
l'enfant fernnit cette ouverture, et la femme allait la renouveler ailleurs (<).
Cependant, malgré la police et ses nombreux agents, les Nouvelles ecclésiastiques s'imprimaient et se distribuaient assez régulièrement. Les assemblées clandestines n'étaient point interrompues, et les convulsions même les plus horribles éîaient toujours en vigueur. Aucun des moyens qu'employait le gouvernement ne pouvait arrêter le cours ni diminuer les ravages de cette contagion. Le parti qui dirigeait les convulsionnaires était donc, par son nombre, son habileté et ses ressources, et surtout par sa discrétion, devenu une puissance que le gouvernement ne pouvait dominer, et qui luttait contre lui avec d'assez grands avantages. Ce parti se composait de tous ceux dont la bulle Z'/t/g£7iit us contmna'it les opinions, il se corn posait encore des ennemis des jésuite-, auteurs de cette bulle, et enfin se composait de ceux qu'on a nommés janséniste-.
On s'étonne de ce que les jansénistes, les opposants à la bulle, illustrés, sou-, Louis XV, par leurs talents, leurs persécutions, leur courage à les supporter, pnr les Arnaud, les Pascal, les Racine leurs consorts, aient, sous Louis XV, délaiss'^ les nobles armes de ces derniers, pour employer celles de la faiblesse, de la fraude et du fanatisme. Diverses circonstances produisirent cette dégénération. Le parti avait vieilli : il se trouvait sous un rè^ne où l'intrigue obtenait seule des succès. La paix, dont il avait joui pendant la durée delà régence, affaiblit son énergie; et lorsque, après ce temps, une nouvelle persécution s'éleva contre lui, il n'eut à opposer à ses ennemis que des armes indignes de celles de leurs prédécesseurs.
Le diacre Paris et ses convulsionnaires offrirent une occasion propre à corroborer sa cause par de prétendus miracles: les plus zélés intriguèrent pour en produire, écrivirent pour les faire valoir et pour prouver que la puissance divine interve-
(1) Les placards qui furent afficbés, les pamphlets qui furent répandus, malgré la vigilance de la police, étaient en très grand nombre ; il existait , dans la bibliothèque de La Vallière, un recueil de ces seules pièces fu2;itives qui formait treize volumes in-4<». Le^ seuls titres de tous les ouvragei composés pour et contre sur cette matière remplissent un gros volume in-folio.
Taris. — Typ. Lacouu, rue SuufUot. i8.
sous LOUIS XV
Dait dans les convulsions. Des manœuvres secrètes aidèrent h l'accroissement du nombre des convu!sionnaire>. pror<agerent la conta.qion des convulsions q-ii prirent de plus en plus un caractère de gravité et de fureur.
Des jeunes filles pavées s'étudièrent à se donner des convulsions, et quelques personnes ensei-naiont à d'autres les
^ovens de
s en procurer. Marie-Anne) comme les autres (1)
Ghartier, ouvrière en dentelles, âoée de
dcTrn^ "? •^"^' .^^'°"^'» ^"'^•''^•^e donnait des convulsions n volonté; qu'avant un mal d estomac, elle alla à S.intè-Genevieve, V trouva une dame qui lui conseilla daller a ^amt.Modard;qie, vovantdeï personnes qu. faisaient des conïorsionr elle crut quelles étaient nécessaire, à sL guenson ; elle se procura des convulsions
3lonne de Catherine de Médicis à la Halle aux Blés.
Jean Fiet, cuisinier au collège de Nairre, Antoine Maupoint, Pierre Laporte, arie Tussiaux, etc., avouèrent à la Bas- Ile, où ils furent enfermés, qu'ils se proiraient des convulsions et les faisaient 'àserà volonté (1).
Pierre Santuron et le comte Daverne i^eignaientcet art, le premier à un jeune
(I) BoitiUe dévoilée, page 79: et Cérémof* religieuses, tome IV, page 195; édition
IV DULAUBB
Colonne de la place du Chatelet,
garçon appelé Laporte, et le second à son fils, âgé de cinq ans i2).
Un prêtre nommé Laborgne donnait aussi des leçons de convulsions; il fut, en 1742, renfermé à la Bastille (3).
D'après ces faits, on ne peut douter de l'existence d'une direction et des ma-
(1) BaslilU déf>oilée, première livTaiaoa, page 79.
[2\ Bastille dévoilée, pages ftO, 88.
[3j Ba4tilkdf voilée, page 93.
nœuvres sourdes qui prêti^lent leurs secours à des couvulsiocnairi'^ faibles d'esprit et de bonne foi.
La partie saine des jan^<: listes ne participa point à ces int-igues: elles furent l'œuvre de quelques individi s turbulents et emportés. Les hommes éclairés de ce parti n'approuvèrent point les convulsions ; ceux mêmes qui crurent devoir les admettre à cause des miracles o- ères sur le tombeau de Paris, tels que le- évêques Soanen, Colbert, Caylus, etc., rejetèrent, comme illicites et contraires au cinquième commandement, les actes inhumains appelés les grands secours ou secours meurtriers; ainsi, on ne pourrait, sans injustice, accuser tous ceux qu'on nomme jansénistes ou appelants de la l)ulle, d'avoir contribué aux manœuvres et aux fureurs des convulsions: elles étaient l'ouvrage de quelques hommes de ce parti.
Mais si ces hommes éclairés, en réprouvant les impostures, les extravagances, les tours de force, les cruautés des convulsionnaires, croyaient à leurs [retendus miracles, croyaient que Dieu favorisait leur parti, on peut facilement combattre cette opinion intéressée, en leur objectant que Dieu favorisait aussi le parti des protestants; puisque ceux-ci éprouvèrent, par suite delà persécution, des accidents tout aussi étranges et opérèrent des choses tout aussi merveilleuses. La Divinité intervientelle dans de semblables scènes et la vanité ne s'établit-elle pas plus efficacement par le secours de la raison que par celui des miracles?
A des scènes ridicules et atroces joignonscelles oùlesconvulsionnaires avaient introduit des indécences et des profanalions.
Lancées dans la carrière du délire, ces jeunes convulsionnaires la parcouraient entièrement ; elles usurpèrent les fonctions du sacerdoce. Le docteur Hecquet nous assure qu'elles se croyaient inspirées par l'esprit divin. « En conséquence, dit-il, « elles prêchent, elles disent la messe, « ellesimposent les mains; elles baptisent, « elles prophétisent (1). »
Ce que dit le docteur Hecquet est confirmé par un autre témoignage plus authentique encore. Dans les registres trou-
(l) Naturalisme des Convulsions, première partie, Réponse à la lettre à un confesseur, ptiges 7 er 8.
vés à la Bastil'e, on voit que Jeanne Charlotte Barachin, veuve Gilbert, dite sœur Mélanie, fut, en 1747, renfermée à la Bastille pour avoir rempli le ministère dun'prêtre, en confessant plusieurs femmes, plusieurs religieuses jansénistes et convulsionnaires (1).
On voit que ces jeunes convulsionnaires,. stimulées par leurs directeurs, ne furent arrêtées par aucune borne. C'est ici l'occasion d'ajouter quelques observations sur les causes qui amenèrent leur délire.
Les jeunes filles portent toutes le germe d'une affection que les médecins nomment hystérique, et les moralistes amour; ce germe est plus ou moins actif, suivant qu'elles sont plus ou moins chastes, plus ou moins sédentaires, et que leur raison est .plus ou moins exercée. Ce germe doit aux circonstances ses développements qui varient comme elles. Si une jeune fille, élevée parmi des personuesqui croient aux possessions du diable, s'arrête à cette croyance, elle prend les inquiétudes de son âge" pour la présence de l'esprit malin qui la tourmente •. elle se croit possédée. Estelle entourée de personnes attachées aux pratiques minutieuses de la dévotion, elle s'y dévouera avec passion, avec excès ; ses mortifications iront toujours croissant; elle aura même des extases et des convulsions. C'e^t l'amour qui chez elle a pris une fausse direction.
Une jeune fille dont l'imagination ne sera maîtrisée par aucune de ces circonstances, suivra la voie droite de la nature; elle sentira le pouvoir de la sympathie qui attire un sexe vers l'autre, et elle éprouvera sans mélange le sentiment qu'on appelle amour.
Les principes que je viens de poser sont applicables aux convulsionnaires : leur délire, leur fureur n'était que de l'amour, dont l'indignation développale germe, n'était que de rameur coulé dans le moule de la dévotion.
L'amour, sous les formes d'une dévotion exaltée, était chez elles mal déguisé, comme on le verra par la suite.
Ces filles convulsionnaires se méprenaient sur l'essence de leur maladie. Si, au lieu d'alimenter leur imagination de sombres images, on leur eût chanté le joyeux épithaïame ; si, au lieu des funè-
(1) Bastille dévoilée, première livrais'-", page 105.
sous Lons XV
brns obiels du cimetière de Sainf-Medard. du (otiibeau dePàiis, on hur eût preseDlé îa couche nu; tiale, maladie, délire, fureur, mirdcles, prophélies. tout aurait disparu ; le calme et de douces affections auraient remplacé les desordres et les tempêtes de.s >eD>. En voici la preuve, et c'est un témoin instruit et oculaire qui \a nous la fournir.
« Il est remarquable, dit le docteur Hec- « quet, il est presque dé'nilif pour l'éro- « tisme de leuis vapeurs, qu'aucune d'el- « les n'ait demandé des femmes pour la « secourir (1 ; 2 les secouristes étaient tous des hommes jeunes et vigoureux.
Ces filles étaient couvertes de vêtements particuliers qu'on nommait habits deconvuUionnaires, « habits , dit ce docteur, « qui les couvrent si peu exactement, qu'ils « les exposent à tous moments, et dans « tous leurs mouvements, à commettre des « indécences (2). »
On remarquait en elles un penchant à paraître dans l'état de nature. < Elles se « montrent et se laissent voir nues . » dit le médecin Hecquetqui parle de leurs postures lascives, d.- leurs complaisances pour
les jeunes gens qui les secouraient, des coupsd'œd gracieux qu'elles leur lanca-ient; tout cela , dit-il, n'est a utre chose qu'autant de VOIX qui crent: Ba lïôem?, alioQuin morior (3).
Il parle ailleurs des nudités qu'elles se font gloire d'exposer aux yeux des hommes qui sont jeunes et souvent ecclésiastiques (4).
Des jeunes gens et de jeunes prêtres peuvent-ils être insensibles c à la vue de
* jeunes filles qui se montrent à leurs yeux « sous des postures lascives et tentan-
* tes fo).^
• Ejles commettent, dit-il aussi, des ' mdécences, des obscénités, des infamies '- même ;6).
« Une convuîsionnaire se mit n«e ■ comme la main, en présence d'ecclésiasques qui s'enfuirent (7). »
(1) Naturalisme des Contulsioru, deuxième •artie, page 102.
(2) Naturalisme des Commuions, pase 169,
(3) Naturalisme des Convulsious, page 171.»
(4) Naturalisme des Convulsions, deuxième *rtie, page 85.
,5) Nat'jralisme des Convulsions, page 171. (6) Njturalisme des Convulsions, page 174 [TiNaturaLsmedes Convulsions, page 172.
Un fauteur- des convulsions, aveu-^lé par l'esprit de parti, dans un ouvrage mtitule leCoupd'œil, ose dire que les indécences dcsconvulsionnaires ne faisaient querelever l'œuvredes convulsions comme les ombres dans un tableau. L' mtour d'un autre ouvrage, itititulé le Plafi de l'œuvre, trouvait dans ces iodécences des raractè^ res divins qui effaçaient les taches qui pouvaient obscurcir cetteœuvre^l ,.
^ Oa voit ici une preuve manifeste de l'étrange égarement où l'esprit de parti jette les hommes : des postures indécentes, lascives, des nudités illustrent l'œuvré des convulsions et lui donnent un caractère divin!
Le médecin Hecquet regarde comme un indice de la passion amoureuse de ces filles l'invitation qu'elles font aux hommes de marchersur leur ventre, sur leurs cui.sse-:, sur leur sein, et même de lutter contre elles <;2I.
Trouvera-t-on quelque caractère divin, ne Irouvera-t -on pas plutôt les caractères de la concupiscence dans cet autre tableau que fait le même docteur? On sait par « noms et surnoms les indignes licences « d'hommes en caleçons, en chemise ou camisole, sur les genoux desquels se place une jeune fille convuîsionnaire.
en jupon et en camisole; laquelle se fait étroitement presser par d'autres hommes contre la poitrine et contre les « cuissesdeceluiquila soutient: cela, mon- « sieur, vous paroît-d innocent (3)? »
L'amour laissa souvent tomber le voiîe de dévotion qui le déguisait. Notre docteur nous l'atteste eu traitant les convulsion^ d'infamies. Il ajoute : « Car quel autre « nom donner a l'aventure de celle qui « vient d'accoucher au milieu de -■^s « convulsions et en faisant de beaux dis- » cours (4) ?
« Urs unes, dit-il encore, sont accou- « cbées à l'hôpital ou ailleurs, et les autres « ont été soustraites à la vue de leurs » frères convulsionnaires, pour couvrir de « honteux soupçons. Des ecclesiastiquss, « non criminels si l'on veut jusqu'à un « certain, point, ne se sont-ils pas trou- « vés impliqués dans ces sortes d'aventu- « res (o)? »
(1) Sataralisme des Convulsions, page 175.
(2) Naturalisme des Convulsions, pag^ 98.
(3) Naturalisme des Convulsions, page 134. i'4| Naturalisme des Convulsions, page 174,
NUurilisme des Convulsions, page 1
4 48 niSTOiRE
Ces aventures, aux yeux de quelques partisans de l'œuvre, ternirent un pe u sa gloire, mais ne l'éclipsèrent pas. Les convulsions, stimulées par la persécution constante du gouvernement, continuèrent avec la même ardeur: elles ont duré, à Paris, trente-cinq ans, depuis le mois de mai 1727 jusqu'au mois d'août 1762, époque où la société des jésuites fut dissoute. Alors elles cessèrent avec la persécution dont ces pères étaient les instigateurs.
Dans cette affaire, dont nos annales ne présentent que des exemples extrêmement rares, et n'en présentent aucun qui lui soit pareil par son éclat et sa durée, les persécuteurs et les persécutés eurent des torts; mais les plus graves furent ceux du gouvernement qui ignorait celte vérité, aujourd'hui devenue triviale : que la persécution fortifie les opinions qu'elle s'efforce de détruire.
A l'affaire des convulsions s'en joignit une autre qui eut les n êmes causes, les mêmes chefs, celle des billets de confession.
Le cardinal et ministre de Fleury, qui, par faiblesse ouimpéritie, avait laisséaux jésuites semer la discorde et diriger les persécutions, mourut en 1743. L*^archevèque de Paris, Vinlimille, prélat pacifique, et qui faisait m.oins qu'il ne laissait fiiire, étant mort trois ans après, les jésuites parvinrent à lui donner un successeur plus agissant : le sieur de Bellefond, fanatique et partisan outré des doctrines jésuitiques, fut leur homme. Déjà de nombreuses lettres de cachet étaient fabriquées, et les prisons allaient, au gré desjésuites, s'enrichir de victimes, lorsque la mort du nouveau prélat vint subitement suspendre ces sinistres préparatifs. La gloire de les faire exécuter était réservée à son successeur, Christophe de Beaumont, homme de mœurs austères, dont l'opiniâtreté surpassait l'ignorance, et qui n'avait d'autre volonté que celle des jésuites. Sous un prélat si dévoué, la persécution ne se ralentit pas; elle se manifesta avec une rigueur nouvelle.
On avait déjà projeté, dutempsdel'archevèque Vintimille, pour ôter touteinfluence aux jansénistes, de leur interdire les fonctions sacerdotales et de forcer ceux qui leur accordaient confiance, à s'adresser, pour les livres de piété, à leurs ennemis, aux jésuites. On avait même résolu de n'accorder la communion, le viatique, qii'à ceux
I>E PARIS
qui seraient munis d'un billet de confession, billet qui devait attester que l6 porteur avait réellement fait sa confession à un prêtre du parti jésuitique, à un prêtre partisan de la bulle. Les sacrements administrés par les jésuites étaient les seuls efficaces. Ces hommes prétendaient s'attribuer le monopole des consciences ; mais la croyance se persuade, la confiance s'inspire: elles ne se commandent point.
Cette mesure était tyrannique, absurde et inexcusable. Les jésuites, quoique habiles intrigants, séducteurs adroits, avaient des vues assez bornées.
Christophe de Beaumont ordonna la stricte exécution de ses ordres sur les billets dejconfessiou. Les curés, soumis àses ordres, s'y conformèrent, et n'administraient point les sacrements à ceux qui n'exhibaient point le billet exigé.
Plusieurs personnes se plaignirent au parlement de cette vexation. Le 20 mars 1750, le sieur Coffin, conseiller au Châtelet, étant malade, appela les secours de l'église; le curé de Saint-Étieune-du-Mont, nommé Bouettin, parce que ce conseiller n'était point en règle, lui refusa la communion.
Le parlement alors embrassa chaudement la cause du conseiller Coffin. Il manda le curé qui refusa de répondre aux interpellations de cette cour, et motiva son refus sur ce que, dans l'exercice de sod ministère, il ne devait compte qu'à Dieu et au prélat, son supérieur.
D'après ce principe, le clergé, supérieui aux lois, pouvait, dans l'exercice de s ? fonctions, troubler impunément l'État. Le parlement le sentit, décréta de prise de corps le curé Bouettin , et députa auprès de l'archevêque de Paris pour l'engager à faire administrerles sacrements au malade. L'archevêque n'était pas homme à fléchir. Dès lors s'engagea une lutte violente entr. le clergé jésuitique et la magistrature
Le 18 avril 1852,1e parlement renc un arrêt, en forme de règlement, qui défend aux ecclésiastiques de refuser auy fidèles les sacrements sous prétexte du dé faut de billet de confession et de non-ac- ^ ceptation de la bulle Uoiigenitus. jGei «rrêt, quoique le parlement en poursuivi l'exécution avec rigueur, fut sans effet Les prélats, partisans des jésuites, soutenaient que le parlement n'avait pas le droi de s'immiscer dans cette affaire : grand; débats, vires dissensions qu'enflanimaien
de pins en plus les divers écrits que publiaient l'un et l'autre parti.
C'e?tdan>cescirconitancesqueLouisXV, entrant tout échautîe chez la marquise de Pompadour, lui dit : « Ces grandes robes (les membres du pat lement) et If; clersésont toujours aux couteaux tirés; ils me désolent par leurs querelles ; mais je déteste bien plus les grandes rob^s... Ils voudraient me mettre en tutelle... Robert Saint-Vin- 1 cent (conseiller au parlement) est un boutefeu que je voudrais pouvoir exiler; mais ce sera un train terrible. D'un autre côté l'archevêque est une tête de fer qui cher- (ihe querelle (1). Heureusement qu'il yen a quelques-uns dans le parlement sur qui je puis compter, qui font semblant d"ètre bien méchants, mais qui savent se radoucira propos : il m'en coûte pour cela quelques abbayes, quelques pensions secrètes (2)... Puis s'adressant à Gontaut, qui essayait de calmer ses inquiétudes : Vous ne savez pas ce qu'ils font, ce qu'ils pensent; c'est une assemblée de républicains! en voilà au reste a^sez; les choses comme elles sont dureront autant que moi (3). > On voit, par ce dernier trait de caractère, que ce roi était indifférent pour les choses de son gouvernement et pour l'avenir.
Le ministère cherchait à tempérer l'extrême irritation des deux partis, et n'employait que des moyens impuissants. Des lettres patentes du 22 février 17o3, en ordonnant au parlement de surseoir à toutes poursuites sur cette matière, devinrent un nouvel aliment de discorde. Ce tribunal refuse d'enregistrer ces lettres, et annonce qu'il fera des remontrances. Le roi
décla
sous LOUIS XV 4 49
trement. Le parlement arrête, le 7 du même mois, qu'il ne peut, sans manquer à son devoir et à son serment, obtempérer auxdites lettres en forme de jussion.
Le 9 mai, le parlement est exilé; quelques-uns de ses membres sont emprisonnés; et le 9 novembre suivant, le roi crée une chambre royale de justice pour remplacer le parlement : elle fut installée le 1 3 suivant dans le couvent des Grands- Augustins.
Les différents pouvoirs ne connaissaient point exactement leurs limites qui, depuis les commencements de la monarchie, n'avaient jamais été fixées. Ce défaut de fixation a causé souvent de pareilles dissensions.
Après plusieurs démarches, le parlement, par une déclaration du roi du 2 septembre 175i, fut rappelé à ses fonctions; on annula toutes les procédures commencées, on imposa un silence absolu sur les matières de religion , et le parlement fut chargé d'y tenir la main.
Ce raccommodement ne contentait pas le clergé jésuitique. Le roi manda près de lui ses principaux membres, et leur dit : « Je vous défends toute reponseà ce que je vais vous dire. Je veux la paix et la tranquillité dans mon royaume. Je vous ai imposé silence : ceux" qui y contreviendront seront punis suivant les lois. »
Ces ordres laissaient toujours subsister la cause des dissensions : les jésuites en furent irrités.
Les prêtres, qui leur étaient dévoués, continuèrent à troubler les consciences, et le parlement continua à réprimer leur zèle
qu ji
ne les entendra pas; et le o ! turbulent. Le clergé de la paroisse de
mai suivant, il donne de nouvelles letlres en forme de jussion, prescrivant l'en regis-
(1) Ce prélat, fort opiniâtre et fort ignorant, était cependant très charitable, surtout envers les familles nobles, auxquelles il faisait des pensions. Sur six cent mille livres de revenus, il n'en gardait pour lai que cent mille; mais cette bienfaisance peut-ellecompenser tous les maux causés par son eutètement? Voici dans ce quatrain son portrait assez ressemblant :
Dieu lui donna la bienfaisance;
Leiliiiblp en fil on f-n.eiè.
Il couvrit p.ir -a clianiè *
Les m^ux de son inloièrance.
{2 La corruptioo, la corruption!
(•?) Mélanges dViisJoirca, journal de madame du Huusset.
S lint-Et enne-du-Mont et celui de Sainte- Marguerite furent les plus récalcitrants. Les nommés Brunet, vicaire, et Meuriset, porte-Dieu de la première de c^s paroisses, déjà condamnés par arrêt du parlement du 19 août i7o2, n'en furent pas plus sages. En septembre 1754, ils refusè;ent d'administrer les sacrements à Marie Lallemant, en danger de mort, sous prétexte du défaut de représentation de billet de confession et de déclaration du nom de son c:nfesseur. Ils furent de nouveau, le 27 septembre Moi, condamnés à administrer ce sacrement, et en .iiêrae temps le parlement ordonna au sieur Ansel, second vicaire, d'exécuter l'arrêt : tous s'y refusèrent.
Au mois de novembre suivant, dessora-
mations sont faites à ces prêtres. Meuriset lépoBd qu'il a rendu compte de sa conduite à l'archevêque de Paris, et que ce prélat lui a donné son approbation. Le parlement le décréta de prise de corps; et le roi, dans le même mois, exila Christoplie de Beaumont, archevêque de Paris, à Champeaux, près de Melun.
Le 3 février 4755, les prêtres de la même église de Saiut-Etienne-du-Mont refusent les sacrements à une jeune fille et au sieur de Valibouse, chevalier de Saint-Louis , qui mourut peu de jours après. Le même jour de ce refus, le sieur Villeneuve, conseiller au grand conseil, demande les sacrements pour une femme malade dans sa maison. Les prêtres firent beaucoup de dilficulté pour les administrer; ils promirent enfin de venir le lendemain, ils vinrent le soir même. Rien n'était préparé pour les recevoir. L'affaire expédiée, ils se retirèrent. Le sieur Villeneuve et son beau- frère veulent reconduire le saint-sacrement à l'église; mais sortis de la maison, ils voient avec étonnement ces prêtres fuir à toutes jambes. Ils courent pour les atteindre; arrivés à la porte de l'église, elle est brusquement fermée sur eux.
La conduite étrange de ces prêtres, l'époque inattendue de leur visite, et leur précipitation ridicule à fuir vers l'église et à en fermer la porte sur ceux qui les suivaient, provenaient de ce que, pour porter le saint-sacrement dans la maison du conseiller Villeneuve, ils devaient passer devant celle du chevalier Valibouse auquel ils venaient de refuser les sacrements ; ils craignaient qu'on ne les forçât d'entrer chez ce dernier.
Le parlement, le 8 mars suivant, condamna au bannissement les vicaires Ansel et Meuriset. Un autre vicaire de la même paroisse, nommé Caulet, ayant refusé le viatique au sieur de La Grosse, fut condamné par cette cour à une amende. L'archevêque aussitôt le récompensa de ce refus en lui donnant une cure très lucrative.
Les prêtres de la paroisse de Sainte- Marguerite ne se montrèrent pas plus sages. Lecuré, pour ses refus des sacrements, fut, le 8 mars 4755, condamné au bannissement; les scellés furent mis chez lui; son frère, le chevalier de Beaurecueil, maltraita le gardien des scellés. Il fut vérifié que le curé de Sainte-Marguerite devait 430,000 livres aux pauvres.
Le 8 avril, le nommé Midor, vicaire dç Sainte-Marguerite, refuse la communion pascale au sieur Coquelin qui ne peut exhiber de billet de confession ; il signe son refus, et le parlement le décrète de prise de corps.
Pour la même affaire, cette cour condamne les prêtres Fauque et Daqueron au bannissement perpétuel.
Le 28 mai de la même année, des prélats s'assemblèrent; et, divisés d'opinions, ils écrivirent au pape qui leur répondit par une bulle que le parlement supprima.
Le nommé Bonzé, desservant de la même paroisse, invité à venir administrer les sacrements au sieur Cousin, marchand miercier, en danger de mort, s'y refuse, parce que ce malade ne lui présente pas de billet de confession, et ne consent pas à avoir un entretien secret avec lui. Sommé de remplir ce devoir, le prêtre Bonzé répond que son refus est conforme à un plan arrêté, et qu'il n'en démordra pas. Le parlement, après plusieurs arrêts inutiles, en lance un du 12 novembre 1755, contre le prêtre Bonzé et contre deux porte-Dieu de la paroisse de Sainte-Marguerite, et les décrète de prise de corps. Le lendemain tous les prêtres de cette paroisse, a l'exception d'un seul qui se trouvait malade, prennent la fuite (1).
Le curé de Saint-Médard, qui s'était refusé de faire un service pour quatre curés ses prédécesseurs, dont l'un, le sieur Pommard, était en exil pour affaire de la bulle, fut, le 17 mars 4755, décrété de prise de corps. Des prédicateurs déclamaient publiquement contre les actes et les principes du parlement. Le feu de la discordj faisait des progrès alarmants pour la tranquillité publique. Il était difllcile de l'éteindre, en n'attaquant le mal que dans ses effets, sans s'occuper de ses causes. Le gouvernement ne savait y pourvoir autrement.
Le roi, par une déclaration du 4 0 décembre 1755, recommande à tousses sujets « d'avoir pour la constitution (la bulle « Unigenitus) le respect et la soumission t qui lui sont dus, sans néanmoins qu'on « puisse lui attribuer la dénomination, le « caractère et les effets de règle de foi. » 11 prescrit de nouveau le silence sur cette matière, renvoie aux juges ecclésiastiques
(I) Anecdotes manuscrites, recueillies par le président de Meinières , carton 6.
sors I.
la connaissance des refus des sacrements, permet cependant aux magistrats de punir
^ auleurs de ce refus, et accorde une
iiinistie générale pour le passé. Cette déclaration, comme on s'en doute, ne satisfit aucun des partis.
Le roi, qui craignait moins d'offenser le parlement que les jésuites, vint a« Palais trois jours après, %t y tint un lit de justice. Il fit d'abord enregistrer la déclaration précédente, puis une seconde sur la police du parlement, enfin un edit portant suppression de deux chambres du parlement et des présidents des enquêtes. Plusieurs membres de cette cour donnèrent volontiers leur démission. Ce lit de justice répandit la consternation, ne contenta personne et ne remédia point au mal.
Les jésuites n'avaient pas obtenu ce qu'ils demandaient; ils murmurèrent contre le roi, et formèrent sourdement une sainte ligue dans laquelle ils obligeaient leurs pénitents de s'enrôler.
Les prêtres, leurs partisans, continuèrent à refuser les sacrements aux malades dépourvus de billet de confession.
Le curé de Sainte-Marguerite, revenu de son exil, signala son retour parle r 'fus des sacrements à mylady Crumont. 11 est décrété de prise de corps , se réfugie à Avignon, puis va aux eaux de Plombières, delà àBruxelles où, ayant prêché sédilieusement, il fut condamné à être fustigé et flétri : il subit son jugement.
Lesieur Fualdez, desservant delà même paroiss?, refusa les secours de la religion au sieur Coquelin, extrêmement malade, «t qui mourut sans sacrement. Le parlement, à qui ce fait fut dénoncé, ordonna, ie 8 avril 1756, qu'il en serait informé (1).
Le 19 septembre de la même année, paraît un mandement de Christophe de Beaumont. Cet archevêque était une machine épouvantable que les jésuites dirigeaient contre leurs adversaires. Son mandement portait défense à tous les fidèles de se pourvoir devant les juges séculiers pour se faire administrer les sacrements; a tous juges laïques, à tous magistrats, <le rendre aucun jugement relatif au refus <ie ces sacrements, à tous officiers de les exécuter, et à tous ecclésiastiques d'obéir aux ordres des juges séculiers, qui leur
|11 Anecdotes manuscrites, recueillies par le préàideut de Meinières, carton 6.
ours XV 454
fnjoinnraiont d'administrer lessarrements, le tout so"s peine d'excommunication.
Ce mandement séditieux était en opposition formelle avec la déclaration que. le 10 décembre précédent, le roi avait fait publier.
Au mois d'octobre 17o6, le jésuite de Larivet.confesseurde mesdames de France, quittant Ponloise pour se rendre à Paris, dans une conversîition qu'il eut à la grillé des Ursulines de cette première ville, "avec la supérieure et quatre religieu-es. traita Louis XV de persécuteur, "et dit à deux séculiers, en parlant de ce roi : Il faut que je m'en retourne; car ce benêt pourrait bien encore faire quelques sottises (1).
Le mécontentement du parti jésuitique était extrême.
Léo janvier 4757, sur les six heures du soir, Louis XV, montant en carrosse et partant de Versailles pour aller souper à Trianon, se sentant frappé, s'écria : On m'a donné un furieux coup de poing. Puis passant sa main sous sa veste, et l'ayant retirée ensanglantée, il dit : Je suis blessé: alors apercevant un particulier qui gardait son chiipeau sur la tète, il ajoute : C'est cet homme-là qui m'a frappé, qu'on l'arrête, mais qu'on ne le tue pas. L'assassin est arrêté. Le roi remonte dans ses appartements; il est saigné deux fois dans la soirée. Les chirurgiens reconnaissent que la blessure n'est pas dangereuse. Le coup de couteau, dirigé de bas en haut, n'avait pénétré dans les chairs que d'environ quatre travers de doigt.
Robert-François Damiens, auteur de ce crime, et qui, depuis plusieurs heures, s'était placé sur le passage de Louis XV, dans le dessein de le poignarder, fut aussitôt saisi par les valets de pied du if . et conduit dans la salle des gardes. On trouva sur lui le couteau dont il s'était servi, couteau à deux lames, l'une de forme ordinaire, et l'autre semblable à celle d'un canif. C'est de cette dernière lame *que l'assassin se servit.
Ou trouva aussi sur lui trente-sept louis d'or, quelque argent blanc, et un livre intitulé : Instructio'iis et prières chré' tiennes. Les assassins des rois ont toujours été dévots.
Questionné, torturé horriblement dans la salle des gardes, il dit à plusieurs re-
(1) Les Iniquités découvertes, Lettres d'an patriote, pages 50, 51, 5S.
GlâTOIBE
prises : Qu'on prenne garde à monseigneur le dauphin. Pressé d'avouer ses complices, il déclara qu'ils étaient bien loin, qu'on ne les trouverait plus ; que s'il hs déclarait, tout serait fini.
« Outre le propos qu'il a tenu sur • monseigneur le dauphin , dit l'auteur « des Anecdotes de la cour, on areniart que que, dans ses réponses, il s'est pres- « que toujours servi du mot nous; et « dans le premier m.oment, quand on lui « demanda s'il avait des complices, il dit: «Si j'en ai, ils ne sont pas ici (1). »
Le 18 février seulement, Damiens fut transféré à Paris, et dans cette translation on prit des soins extrêmes pour la sûreté du prisonnier, ou plutôt pour l'empêcher de comniuniquer avec le public.
Il fut enfermé à la Conciergerie et dans la tour de Montgommery, où avait autrefois été détenu Ravaillac.
Son procès fut instruit par une commission composée de consei lers et présidents du parlement, auxquels s'adjoignirent, pour le juger, dis pairs de France.
J'épargnerai à mes lecteurs les détails de cette procédure, amsi que le récit de l'horrible supplice que, le 28 mars 1757, subit le criminel. 3e me bornerai à quelques réflexions sur les réticences et le mystère qui signalèrent l'instruction du procès et sur les instigateurs du crime.
Plusieurs témoins, dont les dépositions auraient jeté un grand jour sur cette affaire, ne furent ni appelés -ni entendus. L'instruction n'eut point la publicité nécessaire à un procès de cette importance : elle ne fut point confiée aux chambres assemblées, mais à une réunion de |.ersonnes choisies par la cour ; personnes dont la plupart étaient suspectes de partialité, et chargées de condamner l'assassin, sans .s"occu[.er de ses complices et instigateurs; ce qui fait conjecturer que ces derniers étaient puissants.
Sîalgié les instances réitérées du prince de Conli, on refusa de prendre des informations en Flandre où Damiens avait lormé sa résolution, et où il demeurait avant d'arriver à Versailles.
Le prince de Croy avait recueilli en Flandre plusieuis nolions intéressantes et pro])res à répandre de grandes lumières sur les instigateurs du crime. Les juges refusèrent d'en faire usage, parce que
(1) Anecdotes i^uria cour de France, p. 161.
les mémoires qui les contenaient, n'étant accompagnés d'aucune forme juridique, ne pouvaient servir au procès. Cependant un des rapporteurs, le sieur Pasquier, en fit un extrait. En annonçant ce travail, il déclara qu'il n'avait plus les originaux, qu'il ne lui restait plus qu'une copie qui n'était pas même certifiée véritable (1). Il ne paraît pas que cet extrait ait jamais été lu devant les juges.
Quelques mois avant l'assassinat du roi, un particulier crut devoir découvrir des choses trop effrayantes. Il fut en^'ermé au Mont-Saint-Michel (2).
Plus de quatre-vingts personnes furent arrêtées à cette occasion, et un petit nombre d'elles subirent des interrogatoires II existait évidemment une conspiration contre le roi, dont on craignait de faire connaître les auteurs.
Damiens avaitditjdanslasalle desgarde»
à Versailles, queses complices étaient bien loin; que s'il les déclarait, tout serait fini. Dans la tour de Montgommery, à la Conciergerie, il dit à un sergent qui le gardait à vue : Tout misérable que je suis, il ne tiendrait qu'à moi de faire votre fortune. Le sergent lui dit de s'expliquer. Je n'aurais qu'à vous dire mon secret, répondit-il (3). Il dit au chirurgien qui devait assister aux tortures de la question : Vous verrez que les douleurs ne me feront rien dire (4). Il avait donc un secret qu'il ne découvrait point.
Une jeune fille, âgée de treize ans et demi, nommée Descoutlet, suivant les écoles des filles de Saint-Joseph, dit à une pensionnaire nommée Geoffroy : Le roi sera assassiné demain ; ou plutôt elle, dit le jour même de l'assassinat, et quelques heures avant, le roi est assassiné, ou le sera ce soir (o).
Le comte de Zaluski, résident à Parisen qualité de grand référendaire de Pologne, déclara que, quelques jours avant l'attentat, un homme qui lui était c.onnu (l'abbé Lachapellc) vint lui dire qu'il savait, à n'en pouvoir douter, qu'il existait une conjuration tei-dantà détrôner le roi, et le chargea d'en prévenir la reine, de laquelle le prince polonais était parent. Le
(1) Anecdotes sur la cour de France, p. 175. \2] Iniquités découvertes, pages 40, 41.
(3) Iniquités découvertes, page 41.
(4) Iniquités découvertes, page 72.
(5) Iniquités découvertes, page 37.
sors LOUIS XV 5 janvier au matin, cet abbé revint Uouver le comte deZaluski. lui demanda s'il avait mis à profit le secret qu'il lui avait confié. Sur la négative, l'abbé lui répondit : Tant pis, monsieur, tant pis : il ne sera plus temps, si vous ne parlez à l'instant et si vous ne faites la plus grande diligence. Ce second avis fut méprisé comme le premier (1).
Les juges ne firent nullepoursuite à cet égard, ^ attendu que ce propos n'était « que le renouvellement d'un discours « que ledit abbé Lnchapelle prétend avoir » entendu il y a onze ans, discours qui « aurait compromis mal à propos des puis- « sances étrangères, sans pouvoir en ti- « rer aucuneutilité (11. »
Ces faits, et plusieurs autres qu'il est
Tombeau d'Fîéloïse et d'Abeilard,
Ancien hôtel de la Trémouille.
inutile de joindre ici, prouvent qu'il existait une conspiration rx)ntre le roi; que Damiens en était l'instrument, que ses instigateurs étaient des personnages d'une trop haute importance pour être atteints par la justice.
Damiens, homme atrabilaire, familiarisé avec le crime, était comme Jacques Clément, Pierre Barrière, .Tean Ghàtel, François Ravaillac, animé par une dévotion qu'on pourrait nommer jésuitique. Ces
(1) Iniquités découvertes, page 39. — Précis hittoriqws concernant Damiens y page 37,
assassins eurent des instigateurs comme Damiens dut avoir les siens. Quels étaient ceux de ce dernier?
Suivant la procédure, Damiens aurait agit d'après son propre mouvement et sans autre impulsion.
Il n'est pas possible d'ad-nettre l'opinion de ceux qui croyaient Damiens seul* coupable; les propres aveux de ce scélérat repoussent cette opinion.
Le parlement accusait les jésuites, et ceux-ci soutenaient que le parlement avait
(1) Anecdotes sur la cour de Francs^ p, 184.
provoqué le crime (1) : l'opinion publique .sen-^blait partacée.
Le parlement était-il coupable? Damiens accusa, dit-on, sept membres de cette cour d'être ses complices : il en donna la liste, en disant que leur nombre était bien plus grand. Un exempt, nommé Belot, frère d'unjésuite puissant, engagea Damiens, dans sa prison, à dénoncer le parlement. Lorsque Belot fut confronté avec Damiens, celui-ci soutint que cet exempt l'avait pressé de faire cette liste de sept parlementaires; qu'en l'écrivant il n'avait pas eu l'intention de les désigner comme ses complices, ni rien d'approchant, et que c'était une pure invention de sa part (2).
Aucune poursuite ne fut faite alors contre le parlement ni contre ses sept memibres. Le gouvernement, qui en était mécontent, n'aurait pas manqué de sévir contre eux si cette accusation eûteuquelqueapparence de réalité.
Il s'est élevé des luttes fréquentes entre le pouvoir parlementaire et le pouvoir monarchique. Jamais, même pendant la chaleur decesdiscussions, leparlement ne s'est écarté du respect dû au pouvoir suprême; il s'est constamment montré le défenseur du trône et de la personne des rois. Jamais il n'a professé une doctrine contraire à cette conduite.
Les jésuites ne peuvent se prévaloir de pareils avantages. Depuis qu'ils acquirent de l'autorité en France, jusqu'au temps qui nous occupe, il est peu de calamités politiques, de projets d'assassinats des rois, qui n'aient des jésuites pour auteurs ou pour complices. Qui osera soutenir que ces pères n'ont point participé u la plupart des nombreux projets d'assassinats formés contre la vie de Henri IV; qu'ils sont étrangers aux attentats de Barrière, de Ghàtel, de Ravaillac? Qui osera soutenir que leurs plus célèbres écrivains n'ont pas établi en principe qu'en certains cas il est permis de tuer
(1) L'archevêque de Paris, sans doute innocent, accusait le parlement de cet attentat. En octobre 1757 , il publia un mandement qui portait ce titre : Mandement de monseigneur V archevêque au sujet de son retour à Paris et d'un attentat manqué par le parlement. Le Châteletfit informer contre lui.
(2) Iniquités découvertes ^ Lettres d'un patriote, pages 67, 73.
les rois? il faudrait avoir l'audace de démentir les témoignages les plus dignes de foi, les monuments les plus authentiques de l'histoire moderne; il faudrait ne pas croire même aux écrits des jésuites, où le réuicide est ouvertement préconisé. La réputation de ces pères était solidement établie à cet égard; aussi les soupçons se portèrent sur eux bien plus que sur les membres du parlement.
Ces soupçons furent corroborés par les faits suivants :
Damiens était né dans la ville d'Arras, où les jésuites exerçaient sur l'opinion des habitants un pouvoir absolu. Il était parent du maître d'hôtel du collège des jésuites de Paris, ou collège Louis-îe-Grand : ce parent lui fit obtenir dans le collège une place de valet de réfectoire, qu'il occupa en deux fois pendant près de trois ans. Il resta dans Arras ou daos ses environs, depuis juillet 1756 jusqu'à la fin de décembre delà même année. Ce fut dans cette ville toute jésuitique qu'il prit la résolution d'assassiner Louis XV. Il annonça même avant d'en partir qu'il mourrait; que le plus giand de la terre mourrait aussi, et qu'on entendrait parler de lui. Il vint bientôt à Paris; et cinq jours après son arrivée dans cette ville, il exécuta son affreux projet.
Quelques jours avant l'assassinat, deux personnes rencontrèrent, l'une au Luxembourg, l'autre dans la rue Saint-Antoine, le jésuite Constant vêtu en laïque. La veille de l'assassinat, une dame reconnut un autre jésuite pareillement déguisé, et couvert d'un manteau d'écarlate. Il chercha une excuse pour justifier son déguisement.
Au moment de l'assassinat, cinq jésuites sortirent par une porte de derrière de leur maison professe (rue Saint-Antoine), montèrent dans un carrosse de place, et se dirigèrent vers Conflans, où l'archevêque avait sa maison de campagne.
Peu de tem»ps après l'assassinat du roi, en 1 759, lesjésuites semblèrent éprouverle trouble qui suit le crime, et pressentirent le sort qui les menaçait. Ils cherchèrent à s'affermir en perdant le ministre deChoiseul, et en s'assurant de la bienveillance de la marquise de Pompadour, favorite de Louis XV.
Pour renverser ce ministre, ils firent composer un mémoire par un d'eux, appelé Quillebeuf, professeur du fils du duc
dre. Cette mort plaçait sur le trône le dauphin, entièrement dévouù aux jésuites, qui auniit réuné souveraiuenaent.
Elle enlevait aux jynsenistes les seuls appuis qui leur r^-stjieut, et les livrait à la merci de leurs ennemis. Ce résultat était certain.
On voit maintenant de quel côté doivent se porter les soupçons.
Cependar^t l'archevêque de Paris se détermina, un peu tard, à publier un mandement sur l'assassinat du roi. Il y attribue ce crime aux erreurs de la philosophie, et à la corruption des mœurs. La justice divine, dit-il, avait laissé produire un monstre qui déshonorait le siècle et désolait la nation. Puis il déclare formellement que l'attentat a été commis par cette marquise une de leurs dévotes qui trahison et de dessein prémédité dans le lui tint ce discours : « Les jésuites n'ont palais (I).
« en vue que le salut de leurs pénitents; Si l'archevêque a prétendu, par le mons- « mais ils sont hommes : la haine, sans tre que la justice divine a laissé produire, « qu'ils le sachent, peut agir dans leur j désigner la marquise de Pompadour, et « cœur et leur inspirer une rigueur plus '' par ces mots de dessein prémédité dans le ■' grande que les circonstances ne l'exi- ■ palais, lui imputer l'assassinat de LouisXV, « gent absolument Une disposition favo- I il aura donné une preuve manifeste de « rable peut, au contraire, engager le : son défaut de jugement, et de l'aveugle- « confesseur 'du roi) à de grands mena- ■ ment de ceux qui selaissent emporter par « gements: et le plus court intervalle suf- ■ l'esprit de parti ; car, comme je viens de « fit pour sauver une favorite, et surtout j le dire, suivant un ancien axiome, lecou- « quand il peut se trouver quelques pré- ' pable est c^'lui auquel le crime est profitatextes honnêtes pour autoriser son se- ble (2i ; la marquise n'avait rien à gagner
sors LOUIS XV
de La Va-iguyon, où l'on prêtait au duc des paroles peu respectueuses pour Louis XV. Le duc de La Vauguyon et les jésuites dét^rminëient le jeune dauphin à pré-enter au roi ce mémo re qu'ils suppo- .<aient venir d'un conseiller au parlement, nommé Lefèvre d'Amecourt. Ce mémoire fit naître entre le roi et M. de Choiseul une ex; licalion favorable à ce dernier, puis une autre explication entre ce ministre et le dauphin • elle fut vive. Le ministre se sépara du dauphin en lui disant : '• Jepuis avoir le malheur d'èlre votre sujet, mais je ne serai jamais votre serviteur (1), »
Pour mettre la marquise de Pompadour dans leurs intérêts, les jésuites dépêchèrent auprès de la femme de confiance de
« jour à la cour (2
Ce verbiage signifiait : si la marquise est favorable aux jésuites, les jésuites,
par la mort du roi; elle avait, au contraire, tout à perdre.
La favorite crut que l'archevêque, dans
par l'influence du confesseur duroi, main- ce mandement, l'avait signalée comme tiendront la marquise a la cour. Il- avaient l'auteur de l'assassinat. En'etîet, ces mots peur d'elle; ils voulaient lui faire peur j de : monstre qui dé-honorait le siècle et deux : cette intrigue ne réussit pas plus j désolait la nation, convenaient moins a
que la précédente
On doit attribuer les crimes a ceux qui ont l'espoir d'en tirer de grands avantages, plutôt qu'à ceux qui peuvent en attendre des persécutions. Appliquons ce principe aux deux partis qui divisaient les Français : au parti moliniste, dont les jésuites étaient 1 àme; et au parti jan-
Damiens qu'à la marquise. Cet archevêque la détestait: elle parvint avec adresse à obtenir du roi l'exil de ce prélat.
Le roi, avant d'employer cette mesure sévère contre un archevêque qu'il respectait, chargea le duc de Richelieu de se rendre auprès de lui, et de l'engager à sacrifier à la paix publique la rigueur d-' ses
sénisle, dont le pailement avait embrassé ■ principes. Le prélat, toujours inflexible
les opinions. Le premier de ces partis i repondit au duc : Qu'on dresse un echa-
avait beaucoup à gagner par la mort de i faud au milieu de mi cour, et j'y monte-
Louis XV, et le second beaucoup a per-
(1) Mémoirts de M. le duc deChoiseul, tomel, pages l et suiv.
(2) Mélanges d'histoires, journal de madame du Hausset, page 366.
rai pour soutenir mes droit.s, remplir m'es devoirs, et obéir aux lois de ma conscience. Le duc lui fit cette réponse ingénieuse :
(1) Anecdotes de la cour de France, p. 334,
(2) Cui prodest scelus, is fecit.
Votre conscience est une lanterne sourde qui n'éclaire que vous (1)-
Je passe sous silence plusieurs intrigues peu mémorables, et la mort brusque et prématurée du dauphin. Je m,e tais sur le refus de sacrement qui se maintint encore (2) pendant quelques années, pour arriver au dénoùment de toutes les scènes décrites dans ce paragraphe.
Les jésuites, auteurs de la bulle Unigeniliis, source de tant de troubles; auteurs des nombreuses persécutions qui en turent la suite et amenèrent le délire des convulsions; auteurs de la tyrannie des billets de confession ; violemment soupçonnés d'avoir dirigé le poignard de Daraiens ; les jésuites, "trois ans après cet assassinat, commencèrent à s'apercevoirque leur domination désastreuse allait cesser.
Ils eurent un procès contre les sieurs Léoncy frères et Gouffre, .négociants à Marsedle, où ces pères furent, le 8 mai 1761, condamnés à leur payer la somme d'un million cinq cent deux mille livres, portée aux lettres de change tirées par le frère Lavalette, jésuite, et^ en outre cinquante mille livres de dommages-intérêts.
Ce procès ne faisait pas honneur à la probité de ces pères; les mémoires qui furent publiés avaient déjà réveillé l'attention du parlement sur les constitutionsdes jésuites. Cette cour rendit, le 17 avril, un arrêt qui enjoignit aux jésuites de déposer au greffe un exemplaire imprimé des constitutions de leur société, notamment de l'édition publiée, en 1757, à Prague, et ordonna que cescons'itutions seraient examinées et qu'il en serait fait un rapport. Ce rapport ne fut pas favorable aux jésuites.
Le 6 août 1761 , un arrêt de cette cour ordonna que les livres approuvés par cette société de Jésus, contenant des maximes immorales et subversives de l'ordre établi, « seraient lacérés et brûlés en la cour du « Palais, au pied du gracd escalier, par « lexécuteur de la haute justice, comme « séditieux, destructifs de tout principe • delà morale chrétienne, enseignant une
(1) Anecdotes de la cour de France, p. 336.
j2) Au mois de novembre 1759, le parlement décréta de prise de corps le desservant de Saint-Nicolas-des-Champs qui avait refusé d'administrer les sacrements à un excratorien malade. {Anecdol.s mannacrites du président de Meiinires.)
« doctrine meurtrière , non-seulement « contre la sûreté et la vie des citoyens, « mais même contre celles des personnes <f sacrées des souverains. » Il fut fait défense aux jésuites d'enseigner dans les collèges, et aux sujets du roi de suivre leurs leçons fi).
Le 29 août, le roi donna des lettres patentes qui ordonnent au parlement de surseoir pendant un an à l'exécution de l'arrêt du 6 août. Le parlement fit diverses remontrances sur ces lettres patentes.
Le 28 novembre suivant, le conseil des dépêches entendit le rapport des commissaires du conseil, chargés d'examiner l'institut et les constitutions des jésuites. Il fut décidé que les évêques ou archevêques qui se trouvaient à Paris seraient chargés de prononcer sur ces quatre points :
1» Sur l'utilité des jésuites eu France, sur les inconvénients qui peuvent résulter des différentes fonctions qui leur sont confiées ;
2" Sur leur conduite ; sur leurs opinions contraires à la sûreté de la personne des souverains, sur la doctrine du clergé de France, contenue dans la déclaration de 1682;
3<* Sur la subordination que les jésuites doivent aux évêques et leurs entreprises sur les fonctions des pasteurs;
40 Sur le tempérament qu'on pourrait apporter en France à l'autorité du général des jésuites.
Le 31 décembre, l'assemblée de ces prélats prit une décision ; sur cinquante et un évêques qui s'y trouvèrent, quarante-cinq se déclarèrent en faveur des jésuites : tant ce corps mourant inspirait encore de terreur (2)!
Le parlement demanda aux bailliages et universités de son ressort des mémoires sur les établissements des jésuites dans
(1) Procédures contre Vinstitut et les constitutions des jésuites, pages 59 et suiv.
(2) A ce sujet fut publiée une chanson sur l'air de Joconde, doa-fc voici les couplets les plus historiques :
Le liaul clergé s"est assemblé
Four iiigT Ips jésniles, Ut's iiiœur» de la ^ol;iélé,
Des progif's cl ili'S suites.
Mais, "le ci;s funi'Mix iiïsassms
Pruféraiil la liiiance, Ce> prelals lai^senl aux destins
A conserver la France.
Le suivant se rapporte à l'arclievèque de
SODS LOUIS XV
leurs arrondissements: ilen reçut un très grand nombre. Dan>les uns, on se récriait sur la conduite et l'enseignement de ces pères; dans quelques autres, on prouvait que les jésuites ne s'étaient établis dans certaines villes qu'a la faveur de faux exposés, d'impostures et même de violences.
De nouveaux documents sur c-ette matière étant parvenus au parlement, cette cour rendit, le 5 m^rs 176 2, un arrêt qui ordonne que les passages extraits des livres des jésuites seront communiqués à tous les evèques et aichevèques de sou ressort, qu'ils seront présentés au roi avec leur traduction: ces passages, approuvés par la société jésuitique, contenaient une ♦ioclrine « dont les conséquences, porte « cet arrêt, iraient à détruire la loi natu-
< relie, cette règle des mœurs que Dieu « lui-même a imprimée dans le cœur des « boiTimes, pt par conséquent à rompre € tous les liens de la société civile, en au- « torisant le vol, le mensonge, le parjure, « l'impureté la plus criminelle , et géne- « ralement toutes les passions et tous les « crimes, par l'enseignement de la com- » pensation occulte, des restrictions men- « taies, du probibilisme et du péché phi- « losophique; àdetruire tous les sentiments « d'humanité parmi les hommes, en favo- « risant l'homicide et le parricide... , par « l'enseignement abominable du régici-
< de..., a renverser les fondements et la « pratique de la religion, et y substituer
< toutes sortes de superstitions, en favo- « risant la magie , le blasphème, l'irréli- « gion et l'idolâtrie (l). »
C'est par la lecturedes^^cr<?à(? Monita
Paris, Christophe de Beaumont, et à l'abbé Grisel, son directeur .
Beaumont, par Grisel inspiré.
Laquais, prèire, hypocrite, A raveii^lemeiu coud iu:ie.
De rien ne voil la suite ; Cept-nddiii il a tort L>ien su
Que l'affreux re^iciJe, Par les ignaciens tonça,
Fit Uamieiis parriciue.
Le reste, un amas d'ignoraat.
De i'tglise la lie, Bas valfis, iâclies courtisans
D- celle secte impie.
Craignant le fer et le |iûison,
Tous CCS préties coup liJes Laissent leur prince k l'abandon
De ces gens détesiablei.
(l) Procédures contre l'institut et Us constitutions des jésuites, par M. Cnlbert-des- Voisins, page 55.
ou Instructions secrètes, que l'on peut juger de l'extrême danger dans lequel la société jésuitique pouvait exposer la morale publique et la sûreté des États. On y voit les ruses recommandées aux membres de cette société , pour .s'emparer de ; l'esprit des souverains et des personnes in- I fluentes dans le gouvernement , pour les diriger et pour envahir la fortune des veu- , ves riches, etc. « Il faut toujours extor- ; « quer, y est-il dit, des veuves, le plus ! « d'argent qu'il se pourra, en leur rappe- I « lautsouvent notre extrêmenécessite/1).. i On y voit par quelles manœuvres les je- ! suites parvenaient à tirer le plus grand ; profit de la chaire à prêcher et du confes- I sionnal ; par quelles coupables supercheries ils faisaient prospérer leur so- ' ciété.
' En lisant ces instructions, on se croit transporté au milieu d'un conciliabule dhommrs exploitant le i)ien d'au'rui, au milieu d'une bande d'individus que je ne veux point qualifier.
Lisez les extraits des assertions soutenues et enseignées par les soi-disjnt jésuites, et vous verrez tous les vices dl'espèce humaine autorisés, toutes les fraudes, les trahisons, les meurtres; tous les acles de libertinage, même du libertinage le plus dégoûtant, excusés par ces pères; tous les crimes permis aux hommes riches et puissants.
Au :mois de novembre 1764, un édit du roi décida l'expulsion générale et définitive des jésuites.
Dès lors cessèrent les troubles, les iniques et longues persécutions dont ces jésuites étaient les auteurs; dès lors cessa la fureur des convulsions , ou du moins ce qui en resta fut imperceptible; dès lors s'évanouit la tyrannie qu ilsexerçaientsur les consciences en exigeant des billets de confession, ainsi que cette puissance occulte et colossale qui dominait les rois, leurs conseils, la plupart des magistrats et la Dation, ou qui aspirait à les dominer.
On pourra induire du silence que garde l'arrêt du parlement sur leur prétendue complicité dans l'assassinat de Louis XV , que ces pères étaient entièrement étrangers à ce crime; je ne dis pas
(1) Summum pretium a viduis semper extorquendum, inculcala illis summa noslra neces$i~ tate. (Sécréta Monita, cap. 1, art. 7.)
qa'ils fussent coupables ; mais ce silence ne dissipe pas les soupçons autorisés par leurs princip s écrits et par leur conduite dans tous les temps.
Ce silence, à ce qu'il paraît, avait la même cause que les précautions mystérieuses employées dans la procédure de Damiens. Cette cause délicate n'est pas encore érigée en vérité historique. On a soupçonné, et même on a écrit que le fils de Louis XV, prince doué de qualités précieuses, qui s'est signalé par des actes de justice et d'humanité très rares dans les cours, mais qui malheureusement était d'un caractère faible, facile et incapable de résister à la séduction des jésuites, se laissa engager par ces pères dans des pièges que son aveugle confiance en eux ne lui permit pas d'apercevoir. Les jésuites avaient l'art de donner les couleurs de la vertu aux attentats les plus criminels.
Ces conjectures paraissent expliquer plusieurs difficultés, et dissiper les ténèbres qui couvrent cet épisode de l'histoire du règne de Louis XV; mais le crime horrible que l'on suppose au dauphin n'a qu'une légère apparence de vérité, et n'est fondé sur aucun document digne de confiance. Il est peut-être plus vra^semblable, comme l'insinue , avec quelque fondement, l'auteur des ÂJiecdotes sur la cour de France^ que les principaux instigateurs de cet attentat étaient des étrangers.
Les jésuites qui refusèrent de prêter le serment exigé, et ce fut le plus grand nombre, chassés de Francs, ne perdirent pas l'espoir d'y être rétablis avec tous leurs privilèges ; ils y avaient laissé des partisans zélés et' très puissants. Le pape Clément XIII était aussi leur appui ; il ordonna leur rétablissement par une bulle que le parlement supprima. Ils furent presque en même temps chassés du Portugal dont ils avaient tenté, en '1758, d'assassiner le roi ; ils furent chassés de tous les Etats de l'Europe ; ils furent même chassés, en 1773, des États du pape Clément XIV (Ganganelli) qui, le 16 août de cette année, fit arrêter leur fameux général Ricci (1).
(1) «« Cette suppression me donnera la
mort, " disait ce pape courageux ; « je ne
m'en repens point : j'ai dû le faire. >» Ce
pape cèunaissait bien les jésuites. Huit mois
près, il fut empoisouué et mourut. [Mémoi-
L'auteur des Anecdotes, qui se montre assez favorable aux jésuites, dit que, tout exiles qu'ils étaient, ils conservaient encore en France des amis assez puissants pour déterminer les ministres Maupeou et Terrai à les venger, en perdant le parlement et Choiseul (1). Leur vengeance fut complètement satisfaite, mais les effets en furent peu durables.
Enfin les jésuites cherchèrent à s'insinuer en France, et à y reprendre racine, en renonçant à leur nom abhorré , et se cachant, en 1775, sous ceux desCordicoles ou du Sacré Cœur de Jésus, et, en 1777, sous celui de Frères de la Croix. Ils ont depuis fait plusieurs autres tentatives, notamment en 4 806, et employé plusieurs autres déguisements qui n'ont pas été plus heureux ; enfin ils sont parvenus, à la faveur d'un nouveau gouvernement, à se glisser furtivement en France et à Paris, et à y former quelques établissements sous la dénomination de Pères de la foi.
Etablissements religieux.
Pendant les règnes de Louis XÏII et Louis XIV, Paris, qui contenait déjà un trop grand nombre d'anciens monastères ou couvents, fut surchargé d'environ cent sept communautés religieuses d'hommes, ou de femmes; dans ce nombre ne sont point compri* divers autres établissements, comme chapede», églises paroissiales, écoles chrétiennes, ni les maisons mixtes, religieuses et séculières. Sous le règne de Louis XV, la moitié au moins de la surface de Paris était occupée par ces nombreux monastères et leurs vastes enclos.
Cet excès de plénitude, et la nécessite où l'on se trouva de recourir à la ressource des loteries poursoutenir ces couvents endettés et sans moyen de subsistance, refroidit beaucoup le zèle qu'on avait montré sous les règnes précédents. En outre, l'esprit public avait pris une autre direction: la dévotion avait passé de mode. Il y eut cependant un petit nombre de communautésélabliesà Paris, maisellesavaient un but utile.
Filles de Sainte-Marthe, communauté située rue de la Muette, n^ 10
res historiques et inédits, par l'abbé Roman, pages 185 et suiv.)
(1) Anecdotes de la cour de France, p, 338.
sous LOUIS XV
quartier Popincourt, instituée en 1717 par Elisabeth Jourdain, veuve du sieur Théodon, sculpteur du roi. Cette comraunaiité, d'abord établie rue du faubourg Saint-Antoine, dans une maison nommée le Pavillon Adam, que les filles delà Trinité venaient de quitter, n'obtint une consistance stable qu'en 1719, lorsque'le fut fixée rue de la Muette. Cet établissement avait pour but d'enseigner à lire, à écrire et à travailler aux jeunes filles du faubourg; il était présidé par une sœur première. C'est parmi elles qu'ont été prises les sœurs chargées des petites écoles, de Saint-Severin eCde Saint-Paul.
Celte communauté, supprimée en 1790, est aujourd'hui remplace par le» sœurs de Saint-François et Sainte-Claire, qui servent fort utilement dans divers hospices et hôpitaux ae Paris.
FiLLts DE Saint-Michel ou de Xotre-Dams de la Charité, communauté située rue des Postes, n^ 38. Le père Eudes, de l'Oratoire, fondateur des Eudistes, fonda aussi, en 1641, dans la ville de Caen, une communauté destinée à servir d'asile à des personnes du sexe féminin qui avaient déjà succombé aux tentations le l'esprit immonde, et qui paraissaient s'en repentir. Le cardinal de NoaiUes, archevêque de Paris, sentit la nécessité d'un pareil établissement dans cette ville; et, s'adjoignant Marie-Thérèse Le Petit de Verno de Chausseraie, il acheta, le 3 avril 17âi, uue grande maison, située rue des Postes, et la peupla de religieuses du même ordre, tirées d'un couvent de la ville de Guingamp. En 1764, la chapelle de ce monastère fut bétiile sous l'invocation de Saint-Michel.
Les filles pénitentes qui se présentaient dans cette maison, ou qu'on y traduisait par ordres supérieurs, étaient logées dans des bâtiments sépares de ceux des religieuses et de ceux des pensionnaires.
Cette communauté fut supprimée en 4790 ; les bàtmients et les vastes jardins sont devenus la propriété d'un particulier. Les religieuses qui restent de cette institution se sont logées rue Saict-Jacques, Eo 193.
Orphelines du saint Enfant-Jésus ET DE LA Mère de pureté, communauté située rue des Postes, au coin du cul-desac des Vignes, n-^ 3. Des l'an 1700, quelques personnes pieuses, sous lautorisation de l'archevêque de Paris, avaient
déjà commencé cet établissement; en 17H, elles achetèrent une maison rue des Postes, au coin du cul-de-sac des Vignes, y firent bâtir des classes, un réfectoire et une chapelle. Cette acquisition fut amortie, et l'établissement autorisé par lettres patent?s de juillet 1717.
L'objet utile de cette communauté consistait dans l'instruction des jeunes filles de la ville ou de la campagne, orphelines de père et de mère ; elles pouvaient y être admises dès l'âge de sept ans, et y rester ju-qu'à celui devinât.
En 17ot, les filles séculières qui dirigeaient cette maison furent, on ne sait poirquoi, renvoyées et remplacées par des filles delà communauté de Saint-Thomasde- Villeneuve; elles y tenaient des pensionnaires infirmes.
Communauté des Filles de l'Enfant- Jésus, située rue de Sèvres, n» 3, au-delà di boulevard. Il avait existé dans ce lieu une maison de pension dite de l'Enfant- Jésus, que, le 29 mars ^32, acheta le sieur Languet de Gergy. curé de Saint- Sulpice, moyennant 86,'l 00, livres ; il y plaça d'abjrd des pauvres filles ou femmes malades; puis il changea la destination de cette maison en y plaçant trente jeunes filles nobles et pauvres, qui y recevaient une éducation à l'instar de celles de Saint-Cyr. Ce nouvel établissement fut autorisé en"l7ol.
Il fit cependant construire des bâtiments qu'il destina aux filles et femmes pauvres auxquelles il procurddu travail En 1802, cette maison fut occupée par des enfants malades, et porta le nom d'Hôpital des Enfants (1).
Saint-Pierre du Gros-Caillou, église paroissiale Mtu^e rue Saint-Pierre du Gros-Caillou, n^ o8. Ce quartier dépendait de la paroisse de Saint-Sulpice. La grande distance qui sa trouvait entre l'église et les paroissiens fit sentir la nécessité d'établir une église succursale; mais des obstacles imprévus, et surtout des intérêts particuliers, vinrent s'opposer à l'exécution de ce projet.
En 165*2, le local avait été acquis et bénit ; les créanciers le firent saisir. Ua nouveau local fut encore acquis en 1733 ; mais de fortes oppoèit.ons de la part des intéressés firent échouer cette nouvelle en-
(1) Vo'je:, ci- après, Administration des Uô' pitaujc.
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treprise. Les habitants du Gros-Caillou ne se décourai;èrent pas; ils obtinrent, en février 1737, des lettre; patentes qui les autorisaient à faire, pendant irois ans, une quête dont îe produit devait être destiné aux frais de la construction d'une chapelle, de l'acquisition des vases sacrés et ornements, et des honoraires du prêtre desservant; enfin l'emplacement fut* bénit €n 1738, et l'édifice construit dans la même année.
Cet édifice élevé avec précipitation, et dont l'étendue était insuffisante à la population toujours croissante de ce quartier, fui, en 1775, reconstruit sur un plan plus
produisirent environ 400,000 livres par an (1).
De tous les édifices modernes, celui-ci est certainement le plus magnifique. Il fut commencé, en 1737, sur les dessins et sous la conduite de J.-G. Soufflet. Des travaux préparatoires, le comblement de plusieurs puits rencontrés sous l'espace destiné à recevoir les fondations, et l'affermissement du sol (2), prirent beaucoup de temps ; et ce ne fut que le 6 septembre 1764 que Louis XV vint solennellement poser la prétendue première pierre de l'édifice, ou plutôt d'un des piliers du dôme. Pour donnerau roi et au public une idée de \aste et sur les dessins de M. Chal^Vin. 1 ce futur édifice, l'architecte fit élever une
Cette église devait, par son architecture et son étendue, ressembler à celle deSaintjPhilippe-du-Roule dont je parlerai bientôt. Cette construction s'exécutait avec "beaucoup de lenteur; elle était fort avancée, mais non terminée lors de la révolution : elle n'a point été reprise depuis.
L'église paroissiale du quartier du Gros- Caillou est aujourd'hui dans l'église du cidevant couvent des filles de Sainte- Valère, près des Invalides (1).
Eglise dk Sainte-Geneviève, en 1791 érigée en Panthéon, située sur le plateau et sur la place de ce nom.
La vieille église de Sainte-Geneviève était insuffisante au grand nombre de fidèles qui venaient y prier et y solliciter des miracles. Un procureur des chanoines
réguliers de celte
église, nommé Feiu,
homme entreprenant, imagina de la faire réédifier; il s'adressa à M. de Marigny, récemment nommé surintendant des bâtiments, et parvint à lui persuader qu'une pareille construction illustrerait son nom et donnerait de l'importance à son administration. M. de Marigny adopta son projet, auquel le gouvernement consentit; mais la pénurie des finances, obstacle ordinaire aux grandes entreprises, semblait s'opposer à celle-ci. On se rappela que les frais de la construetion du portail de Saint-Sulpice avaient été fjits par les bénéfices d'une loterie : on ne craignit pas de recourir à cette ressource immorale, et on augmenta de 4 sous les billets de 20 sous; les 4 sous de cette augmentation furent employés à la construction du nouvel édifice de Sainte-Geneviève, et
{l)Voyes article Sainte- Valère.
charpente recouverte de toile, sur laquelle le sieur de Machy peignit le portail.
Les païens croyaient que le faste et la magnificence plaisaient à leurs divinités. Les chrétiens ont depuis longtemps adoptécette opinion : ils ont élevé à leurs saints des temples superbes, et, pour les embellir, y ont prodigué le luxe des richesses, et mis les beaux-arts à contribution. Ces réflexions naissent du contraste qu'oSVe la magnificence de cet édifice avec les principes de l'Evangile, avec l'humble état de la sainte à laquelle il est consacré. La bergère de Nanterre ne prévoyait point qu'un jour on élèverait à sa mémoire un temple fastueux, semblable à ceux que les anciens habitants de l'Egypte, de la Syrie, etc., élevaient à leurs grandes divinités, et dont l'ordonnance est la même que celle des temples que les Grecs consacraient à Vénus.
Le plan de l'édifice qui nous occupe est une croix grecque, formant quatre nefs qui se réunissent à un centre où est placé le dôme. L'architecte avait le projet de rendre ces nefs égales en longueur ; mais les convenances du culte actuel l'obligèrent à prolonger la nef d'entrée et celle du fond, à faire à son premier plan des changements peu avantageux, à substituer aux extrémités de ces deux nefs des arcades au lieu de colonnes, et à flanquer la nef du fond de deux tours carrées destinées à contenir des cloches.
(1) Pisserlation sur les dégradations survenues aux piliers du dôme du Panthéon français, par M. Gauthey, pages 8 et 9.
(2) Voyez, sur ces puits, tome I, Fabrique de poteries.
Paris. — Typ. Lacoor, rue SoufUoi. 18.
sons i Ce plan, eu y comprenaut le perUlyle, a 339 pieds de longueur sur 2-33 pieds t> p«?uces di largeur hors d'œuvre.
La façade principale, ou l'on a prodii;ué Iesriciiés5esdeiarchitecture, se compose d'un perron élevé sur onze marches, et d'un porche en péristyle, imité du Panthéon de Rome ; elle présente six colonnes de face, et eu a vingl-deu): dan- son ensemble, dont dix-huiL sont isolées et les
OUÏS \v 461
: autres engagées. Toutes ces colonnes sont cannelées et de l'ordre corinthien. Giia- , cune d'elles a cinquarite-huit pieds troii j poucis de hauteur, y compris ba-^e et chapiteau, et cinq pieJi et demi de diamètre. Le- feuilles d'acanthe des chapiteaux sont d'un travail très précieux, mais les profils sont loin de la pureté des beiux modèle» de l'antiquité "Jj.
I Ceî colo:îDes supportent un fronton dont
Amphithéâtre du Jardin îes Plantes.
le tympan, dans l'origine, représentait, en ba^-relief, une croix entourée de rayons divergents et d'anges adorateurs, sculptés j»ar Goustou.
Après la mort de Mirabeau, l'Assemblée nationale, par son décret du 4 avril 1791, changea li destination de cet é Jifice, et le consacra à la sépulture des Français illustrés par leurs talents, leurs vertus et leurs services rendus à la patrie. Les administrateurs du département de Paris chargèrent le sieur Antoine Quatremère de la direction des changements à opérer
IV DULAURE
pour transformer ce temple en Pauiiu .ri français. Ce savant, distingué par ses 1^-
(1) Soufîlot a offert, dans cette compo^"tion, le premier exemple, à Paris d'un portail formé d'un seul oriri et d'une hauteur qui indique celle du temple. Il a bravé 1» routine qu'observaient les anciens architeo-^ tes, laquelle consistait à placer deux et mê-ne t'-ois ordonnances l'une sur l'aura» comme si l'église avait deux ou trois étae:^?. Mais ce portail, sous des formes majestt! jases, cache plusieurs irrégularités et défu-r»
lents, son goût et son zèle palriotique, remplit dignement les espérances de l'administration. Te- s les signes qui caractérisaient nne basiiique de chrétiens furent remplacés par les symboles de la lil er(é et de la morale publique (1). Sa façade et son intérieur éprouvèrent plusieurs changements. La frise porla cotte belle inscription en grands caractères de bronze, composés par M. Pastoret :
AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECON- NAISSANTE
Le bas-relief du fronton, substitué à celui dont je viens de parler, et remplacé lui-même plus lard, lorsque la destination de l'édifice fut de nouveau changée, était remarquable par sa composition, ainsi que par le talent du sieur Moïse, qui l'a exécuté. En voici la description d'après le nipport fait, en 1793, par M. Antoine Quatremère : « C'est la Pstrie qui « paraît, dans ce bas-relief, comme la di- « vinité pfinciiaiedu temple. Des svmbo- « les caractéristiques de la France' l'ac- « compagncnt. Un autel chargé de fes- « tons et de signes rémunératifs est à « côté d'elle. Elle y a pris les couronnes « de chêne qu'elle tient, et que .«es deux « bras étendus présentent à l'émulation « publique. L'une d'elles ^'ient se reposer « sur la iête de la Vertu. A son air timide, « à son maintien modeste, l'artiste a « voulu faiie entendre que la véritable « vertu -ee contente de mériter les récora- « pen.«îcs, qu'elle ne sait ni les solliciter « ni les fuir, mais que la Patrie saura « toujours 1,1 trouver et la prévenir.
« Un caractère tout différent brille et « se développe dans la figure opposée :
de goût. Les entre- colonneraents sont ti-op esp£:cés •, en mettant deux colonnes de plus sous le fronton, dont la masse, de 120 pieds de large sur environ 24 de haut, semble «écraser de son poids les six colonnes de face, rarcliitccie eût donné un plus beau caractère à cette façade.. Sous le porche, les co'onnes sont groupées d'une manière confuse, et produisent des ressauts multipliés qui tienvent en style de la \Wû]c école. C'est la critique que feu M. Legrand a faite de ce portail dans sa Description de Paris^ tome I, p. 116. (1) Voyez le Rapport fait au directoire du département de Paris, le 13 novembre 1793, par Antoine Quatrcm''re.
« c'est le Génie personnifié sous les traits « d'un beau jeune homme ailé; une raa.s- « sue, symbole de la force qui dompte « tous les obstacles, est dans sa main « gauche. Il ne faut que lui montrer la « récompense ; aussitôt sa main droite sai- « sit la couronne que tient !a Patrie. Son « air, son attitude, et touts l'expression * de la figure annoncent la hardiesse et « ce désir de gloire et cette ambition des « récompenses qui sont l'aliment du Gé- « nie. Comme la Vertu attend la couronne, « le Génie l'arrache, tels sont les princi- « paux traits qui différencient ces figures. « Mais ce qui forme leur cortège, ou ce « qui vient à leur suite, en prononce en- « core mieux le caractère.
« Derrière la Vertu plane en l'air le gé- « nie de la Liberté ; il lient d'une main le « palladium de la France, et de l'autre « saisit parleurs crinièresetcon iuitcomrne « en triomphe deux lions attelés à un char « rempli des principaux attributs desver- « tus. Ce char a terrassé le Despotisme, « qu'on reconnaît à une figure renversée « sur desminc^, à ses regrets, et au poi- « gnard qui lui reste et qu'il va retourner « contre lui-même.
« Le triomphe du Génie est d'un autre « genre. Ses vraies conquêtes sont sur l'er- « reur ; c'est à ce prix qu'il aura doréna- « vaut accès dans le temple de la Patrie. « Tel est le sens du groupe qui termine « la partie gauche du fronton. On y voit « ie génie de la Philosophie, armé du « flambeau de la Vérité qui combat l'Er- « reur et le Préjugé.
'i L'artiste les a représen'és sous la « forme d'un griffon, animal chimérique, « qui, dans le langage de l'allégorie, est '< devenu le symbole de l'erreur. L'un « d'eux recule à la lueur du flambeau qui « détruit les prestiges; l'autre expire sous « les pieds du Génie. Le char auquel ils -. « étaient attelés offre, renversés et culbu- « tés, tous les emblèmes des diverses su- « perstitions. Les lituiis, les tables hiéro- - « glyphiques, les instrumeuts des mystè- « res, le trépied sacré, tous les signes qui ■* « ont longtemps abusé l'imagination en « trompant les sens, rendent dans leur « chute hommage au génie de la Raison, « et occupent la partie la plus rampante « du fronton. »
Depuis, ces allégories ont disparu : et, dans l'année 4823, on plaça dans le milieu du fronton le signe de la Rédemption,
sor- LOUIS XV
En lair est la Renommée, annonçynt aux Français l'abolition de la servitude et de la tyrannie.
F^ortin en a sculpté un autre dont te sujet esl l'Empire de la Loi. « La Patrie, « le sceptre en main, apprend au peuple « que les lois sont l'expression de la vo- « lonté générale. Un vieiliard se prosterao « et jure d'y obéir. Un jeune guerrier s'a- « vauce et jure de la défendre. On lit dâot « le cadie :
dont les rayons, divergents en tous >>en>, vont se perdre dans les nuages figurés tout autour de ce même fronton. Ou grava sur la frise cette inscription :
D. 0. M. sub invocat. S. Genotefœ.
Lud. XV rrn,^Prr,7rit. LU, XV III
res titu.it.
Arrivé sous le porchL', dont la longueur totale est de 12i pieds, et la largear de 41, il faut observer la voùle en berceau i ^^ • , . • . -
. , . 1 , .• « 0be:r a la loi, c'est régner avec elle. I
qui le couvre, et pour la o^nslrucion , "
de laquelle on a intérieurement employé \ Le troisième bas-relief, qui remplace beaucoup de fer. * \ ceiui où sainte Geneviève recevait une
La face de rédifice sous le porche était j médaille, représente la nouvelle Jorisprud'abord percée par trois portes qui, ou- ; deoc. La Patrie, assiseî; l'entrée du teraverl es jusqu'en !791, furent bouchée? en ! pie des Lois, montre à l'Innocence la sta- 4806, etrouverles depuis; celle du raiUeu, ! tue de la Justice, et la salutaire institula plus élevée, forme avant-corps. Je ne ! tion du jury. L'Inaocence embrasse avec parie point des prJcieuses décoraûons de ■ empressement cette statue tutélaire; deux leurs chambranles. Au-dessus de ces por- . figures, celles de la Jurisprudence civile et 4es sont cinq bas-rehef.-, dont trois, dans criminelle, sont debout et paraissent s'aprorisjne de l'édifice, offraient de-s actions plaudir de n'être plus que les défenseurs
de riniioceuce. Ce bas-re.ief est l ouvrage
delà vie de suinte Geneviève. Le pliis grand, sculp'.é par Bovet, et placé au milieu, représentait ceîte sainte distribuant du pain aux pauvres; celui de la droite, cette sainte guérissant les yeux de sa mère, ouvrage de Julien; le troisième offrait la même sainte recevant une médaille des mainsdesainl Germain, évùqued'Auxerre.
par Djpié. A l'extrémité méridionale du porche é:ait un bas-r.lief représentant saint Paul prêchant dms TAréopage, par Boizot ; à rextiémité opposée, le bas-relief avait pour sujet saint Pierre recevant les clefs des mains de Jésus, par Houdon.
De;/ais le décret de 4791, qui changea la destination de ce: édifice, les suje's'des cinq bas-reliefs ont reçu un autre caractère (I;. Dans la frise de la pjrte du milieu, on a placé celte inscription, en lettres de bronza doré :
Panthéon /rançais. Van III de la libertés
Le bas-relief du milieu, sculpté par Boichot, représente les Droits de l'homme, sous Tembiexe d'une femme à demi dra pée, tenant d'une main une corne d'abondance, et appuyant l'autre sur la table des droits de l'homme, table qu'elle présente à la France étonnée. La Nature paraît, suivie de l'Egalité et de la Liberté.
de Rolland. Au-dessous est cette inscription :
Soas le règne des lois l'innocenca est tranquille.
Le bas-relief situé à l'extrémité méridioiiale du porche a pour sujet le Dévoàment patriotique. On y voit un guerrier mourant pour la défense de la patrie, ïOa'enu dans les bras des génies de la Gloire et de la Force; sa main défaillante dépose sur un autel l'épée qu'il employa ,.our défendre son pays; la Patrie, ver» la juelle ii jette ses regards, s'avance et lui présente la couronne civique. Ce basrelief, ouvrage de Chaudet, porte cette épigraphe : Il est doux, il est glorieux de mourir pour ia patrie.
Le bds-rel.ef situé à l'autre extrémité du porche offre l'Instruction publique, sujet exécuté par Lesueur. Il repés^nte la Patrie des pères, des mères, de jeuoes garçons, de jeunes filles et des enfaots qui l'embrassent comme leur mère. L'io»criptioa porte : L'instruclion est le besoin de tous; la société ia doit également à tous ses membres.
Au-devant et au bas des quatre basreliefs latéraux, on plaça, sur des piédestaux, quatre groupes colossaux en plâtre, destinés à è're exécutés en marbre.
Au dessous du bas-relief représentant
464 lIISTOlnE
l'Empire de la Loi, on voyait sa figure allésorique dans l'action du commandement; cette figure a treize pieds de proportion. L'autre groupe, qui lui servait de j rendant, est la Force sous la figure d'un | >i eicule. Le premier est l'ouvrage de Kol- ■.\nô, et le second celui de Boichot.^
Au-dessous du bas-relief du Dévoûment patriotique, se voyait un autre groupe re- j présentant un guerrier mourant dans les i bras de la Patrie" groupe exécuté par Masson.
Le quatrième groupe situé à l'extrémité septentrionale du porche , au-dessus du ' bas-relief de l'instruction publique, avait ' pour sujet la Philosophie élevant de la ; ri)oin droite la couronne de l'immortalité; à sa gauche un jeune homme s'élance et aspire au bonheur de l'obtenir. L'expres- Sion des figures de ce groupe est admirable. On le doit au talent de Chaudet.
Le "20 février 1806, un décret impérial ayant ordonné que l'édifice du Panthéon S'.-rait terminé, rendu au culte, et qu'il porterait son premier nom de Sainte-Geneviève, ces groupes furent alors enlevés •et déposés dans la cour du lycée ou collège de Fienri IV.
L'intérieur de cet édifice se compose, comme il a été dit, de quatre nefs qui aboutissent au dôme. Chacune de ces nefs est bordée de bas-côtés (1) ; un rang do colonnes en marque la séparation ; ces colonnes, d'ordre corinthien, cannelées, de 37 pieds 8 pouces de hauteur, de 3 pieds 6 pouces de diamètre, sont au nombre de 4 30. Ces péristyles supportent un entablement dont la' frise est enrichie de festons, formés par des rinceaux et des enroulements, découpés en feuilles d'ornement. Au-dessus de l'entablement est une balustrade. Les plafonds des nefs et de leurs bas-côtés se font remarquer par le goîit et l'élégante simplicité de leurs dessins. Ces nefs étaient éclairées par des croisées placées dans chaque entre- colonnement. Les jours répandus par cette multitude de fenêtres se contrariaient et nuisaient beaucoup à l'effet de l'architecture et de la sculpture. M. Quatremère
(1) Je dis bas-côtés conformément à l'ancienne manière de désigner les parties latérales des nefs de nos églises. Il serait plus convenable de les nommer hants-cGtés, car ceux-ci sont élevés de cinq marches au-des- . BUS du pavé des nefs.
DE PAUIS
les a fait boucher, et il on résulte degvand* avantages.
Ces quatre nefs sont pareilles qucint à la décoration, mais ne le sont point quant à leur dimension. Les convenances du.
culte, comme je l'ai dit, ont déterminé l'architecte à prolonger la nef d'entrée et celle du fond par des parties en arcades qui ne s'accordent point avec le système des colonnes suivi dans les nefs de la croisée.
Tous les bas-reliefs et ornements qui se rapportaient à la primitive destination de cet édifice ont été supprimés dans ces nefs,, et on leur a substitué des sujets analogues à sa destination nouvelle. Ainsi la nef d'entrée, consacrée originairement à lAucien-Testament, et dont les pendentifs représentaient Moïse, Aaron, Josué et David, et où des cadres ovales offraient des sujets tirés de la vie de ces patriarches, iut, sous la direction du sieur Quatremère, consacrée à la Philosophie. Sur le plafond ' placé au-dessus des arca:îes est une cai lotte elliptique oii, au lieu du triangle et ' du nom de .léhovah, on a figuré une , equerre, symbole de l'égalité. Dan.s les i pendentifs decelte calotte, on a représenté j les attributs de la Philosophie, de la Vertu^ I des Sciences et des Arts.
! La calotte sphérique qui suit est ornée ' de caissons, au centre desquels sont, entre ' des nuages, les antiques tables de la loi, i et où l'on voit paraître la Philosophie I « sous la figure d'une femme tranquille. j « au milieu des éclats de la foudre, écri- I « vant sur les ailes du Temps les catastro- I « phes et les révolutions des empires. » I C'est xe qu'on lit sur une table que le j Temps lui présente, et ce qu'on voit encore mieux par les débris des sceptres et des couronnes que la Muse de l'histoire foule^ aux pieds. Cet ouvrage est de Stouf.
Dans le pendentif à gauche, Auger a figuré la Science politiq\ie. Ce bas-relief se compose de deux figures, « dont l'une « est la Force, et l'autre* la Sagesse, qui t maintient le gouvernail et le faisceau « de la république. •
Le pendentif en face et du mêmerôté, sculpté par Dupastier, représente la Législation. « C'est la Science des lois inspirée « par l'effigie de Lycurgue qui écrit son « code, et le présente à la république dont « une ruche est l'emblème. ^
Le dernier pendentif à droite, du côté du dôme, représente lo Morale. Son bas-
sous LOUIS \v 465
relief est l'ouvrage de Beauvalet. On y ! « du commerce. » Le sculpteur Biaise e?t voit la Morale sous la figure • d'une femme l'aiitcir do ce bas-relief. « instruisant un jeune homme, é» lui mon- Le pendentif du fond à gauche repré- Irant cette sentence qui e.-t la base de , sente la Musique et l'Archilecture « sous Gomme toi, traite j « l'emblènie de deux femmes que leurs ; « accessoires font aisément reconnaître *: ; « la première tient !a lyre d' ine main, et « de l'autre l'hymne à là Patrie; la seconda ' « porte un compas, et s'appuie sur la coii- J « pôle du Panthéon. »
Dans le dernier pendentif ù droite, sont' la Peinture et la Sculpture avec leurs attri- \ buts caractéristiques. M. Petitot « leur « fait tenir uuj couronne qu'elles placent ; « sur UQ buste : ce buste est celai de la i « Sagesse ou de la Vertu. L'inscription I « gravée sur le cippe explique l'idée mo- ' « raie de l'artiste et celle que l'on doii I « prendre de ces arts, dans leur applica- ' « tion aux recompenses. »
! La nef orientale ou du fond n'avait enj core, en 1791, r?ru aucun ornement pro- I pre à la caractériser. Cette nef fut allon- I gée d'une arcade qui en occupe toute la largeur. Au-dessus de la partie construite en arcade, est une calotte elliptique, accompagnée de quatre pendentifs ornés de bas-reliefs dont voici les sujets : € Dans t l'un, l'amour de la patrie lui fait une • offrande; dans l'autre, il en reçoit une « couronne et chante ses bienfaits: dans « un troisième, l'amour combat pour elle « et la couvre de son bouclier; le qua- « trième exprime le plaisir que l'on trouve « à mourir pour sa défense. » Ces bas-reliefs sont de Boquet.
Le premier pendentif de la calotte ronde, a droite en entrant par le dôme, est l'ouvrage de Cartel ler. « On y voit la « Force, sous la figure d'un guerrier, le- « naut d'une main une massue, et de « l'autre une figure de la Victoire. A côte t de lui est la Prudence qui, dans son lanc gage allégorique, lui apprend que, si la « Force gagne des victoires, c'est h Sa- « gesse qui les conserve et peut seule les « couronner. »
A gauche a été sculpté par Foucou un ' bcS-reliefoîTrant les figures « de la Bonne « Foi et de la Fraternité qui se donnent « la main. Un autel, situé au milieu d'el- « les, indique la sainteté de leurs ser- « ments. »
Le Dèvoùment patriotique est le sujet du troisième pendentif, sculpté par Masson : il représente € un citoyen mourant, « que l'Amour de h Patrie soutient dans
« tout ordre social
- ton semblable. »
La nef septentrionale, située à gauche ■n entrant, était primitivement destinée à l'Eglise grecjue: en conséquence, les peni'.'utifs représentaient les saints docteurs d i cette Eglise : Athanase, Basile, Jean (Jhrysostome et Grégoire de Nazianze. On y a substitue des su ets relatifs aux sciences. Dans le bas-relief du pendentif à -droite exécuté psr Bac':^ri. on voit la Physique sous la (igure d'une femme « sou- « levant le voile qui cache la Nature. » D^«ns celui de gauche, sculpté par Lucas. Se présente « l'Agriculture avec ses ins- « truments aratoires et ses productions « qui sont la vraie richesse des Etats. La ' Patrie lui offre la couronne rémunéra- « trice des travaux utiles. »
Dans le pendentif à droite, le sculpteur Suzanne « a personnifie la Géométrie sous
* la figure de deux femmes, dont l'une, < la Théorie, se reconnaît à la lampe,
* symbole de l'étude : elle dirige et con-
- duit. dans ses opérations, une autre
- figure, la Géométrie pratique, occupée « à tracer sur le globe la nouvelle division ■« de la France en départements. »
Le sujet du dernier peadentif situé à gduch« est l'Astronomie. * Longtemps « avant que le calendrier fût décrété, le *' motif en avait été trace au Panthéon « dans le bas-relief de Delaitre : cet ar- « liste y a figuré l'Astronomie montrant à
• la Chronologie la nouvelle ère de la re- « publique française, écrite sur un cippe.»
La nef méridionale, située à droite eu entrant, était destinée à l'Eglise latine; mais les sculptures qui devaient la caractériser n'ont existé qu'en modèles. On l'a depuis consacrée aux arts.
Le pendentif situe à gauche en entrant par le dôme offre un bas-relief, ouvrage de Chardin : il représente « le génie de la
- Poésie et. celui de l'Eloquence ombrageant de -lauriers le portrait d'Homère.
- 1*" premier des poètes, et celui de Cicé- ' ron, ■~s2:i des plus grands orateurs. »
Dans le pendentif à droite, sont la Xav igation et le Commerce •. ■ l'une assise sur ' une proue de vaisseau et appuyée sur
• -a boussoie : lautre, sous la figure de
- Mercure, lient les décrets sur la liberté
« le moment où celle-ci lui montre- la ; € couronne civique. « j
Le quatrième pendentif a pour sculp- | teur Lorta, et pour sujet le Désintéresse- \ nient : ce sujet est représenté « sous un « trait que l'histoire de la révolution a « consacré dars ses fastes. On n'a pas « oublié que des citoyennes de Paris fu- ; « rent les premières à faire des offrandes j « de leurs bijoux à la patrie, et que ces | « citcr\Tnnes étaient des femmes d'aitistes. j t II était juste que la main de l'art éter- j « nisât ce souvenir. Il se trouve ici rap- |
• pelé dans les figures de deux femmes, •. « dont l'r.ne détache ses pendnnts d'oreil- j
• les, et l'autre dépose ses colliers, ses c bracelets et tous ses joyaux sur l'autel « de la Patrie. *
La longueur totale de l'intérieur de ce temple, depuis le dedans du mur de la porte d'entrée jusqu'au fond de la niche qui termine la nef orientale, est de 282 pieds; la largeur ou la dimension prise intérieurement deTextrémilé d'une nef latérale à l'extrémité de l'autre, est de 238 pieds. La largeur de chacune des nefs, prise entre les deux murs qui forment le fond des péristyles, est de 99 pieds 4 pouces.
Le dôme intérieur est le centre où viennent aboutir les quatre nefs : il laisse entre elles un espace carré, de 62 pieds de côté, et dont les angles, à panscoupés, sont occupés par les quatre piliers ti iangulaires qui supportent le dôme. Ces piliers sont décorés, à leurs angles, par des colonnes engagées et correspondantes à celles des nefs. A l'intérieur du dôme, au lieu de colonnes, sont des pilastres de la même proportion Ces piliers, réunis entre eux par quatre arcades, de 42 pieds 2 pouces de largeur et de 6 4 pieds 4 pou- ■ ces de hauteur, le sont aussi par quatre , pendentifs élevés au-dessus des faces in- | térieures, et qui rachètent par le haut la j forme circulaire de la tour du dôme. |
Ces aicadeset les pendentifs, qui autre- i fois présentaient les quatre évaugélistes, | se montrent lisses aujourd'hui, et sont couronnés par un entablement circulaire j orné de festons de chêne, et dont lacorni- ; che est chargée de modillons.
Le diamètre intérieur du dôme, pris à 1 l'endroit de la fiise, est de 62 pieds.
Au-dessus de l'entablement dont l'architrave est richement ornée, et la frise tout unie, s'élève, sur un stviobate inté-
rieur, le péristyle compo~.éde 16 colonnes corinthiennes, dont le diamètre est de 3 pieds 2 jfbuces, et la hauteur de 33 pieds 1 pouce 9 lignes.
Auxentre-colonnemeTîts. s'ouvrent seize croisées composées de vitraux en ferXelles qui correspondent aux quatre piliers du dôme sont feintes etgarnies d.^ glaces; au bas de ces croisées se trouvent des tribunes, auxquelles on arrive par une galerie circulaire.
Le dôme se compose de trois coupoles.
Au-dessus de l'entablement des seize co- r lonnesdont je viens de parler, prend naissance la première coupole décorée de six rangs de caifsonsoctogones et de rosaces ; à son milieu est une ouverture circulairi', de 29 pieds 5 pouces de diamètre, par laquelle on aperçoit la seconde coupole fort éclairée, sur laquelle M. Gros a penit à fresque l'apothéose de sainte Geneviève. C'est un des plus beaux ouvrages de rj peintre célèbre.
La hauteur de la première coupole, prise depuis le pavé jusqu'au bord inférieur de son ouverture, est de <78pied^. La hauteur du commet de la seconde coupole, à partir du pavé, est de 209 pieds 7 pouces. Je parlerai de la troisième coupole qui forme la partie extérieure du dôme.
Le pavé de l'édifice et notamment sa partie cenVale sont dignes de fixer les regards par la beauté du dessin, exécuté en marbre de diverses couleurs.
Le dôme extérieur présente d'abord, au-dessus des combles des quatre nefs, un vaste soubassement carré à pans coupés, où viennent aboutir quatre forts arcsboutants, sur lesquels sont pratiqués des escaliers découverts qui servent à monter au dôme. Sur ce soubassement, dont la partie supérieure est élevée de 4 02 pieds au-dessus du grand perron du porche, est un second soubassement circulaire, haut de 10 pieds 9 pouces, et dont le diamètre a 103 pieds. Au-dessus s'élève une colonnade, dont le plan estpareillement circulaire. Elle est composée de 32 colonnes corinîhiennesde3 pieds ipoucesde diamètre, et de 34 pieds un quart de hauteur, comp'ris bases et chapiteaux : elle supporte un entablement couronné par une galerie découverte et pavée en dalles. Cepéristyle de 32 colonnes est divisé en qua-. tro parties par des massifs en avant-corps correspondant aux quatre piliers du dôme,
sous LOUIS XV
et dons lesquels on a pratiqué un escalier à vis. Ces massifs, pins utiles que* beaux, sont en partie cachés par \S colonnes.
Derrière ce péristyle, le nmr de la lour du dôme est percé par douze grandes croisées qui correspondent aux entre coloncements de l'intérieur.
Au-dessus de ce péristyle, de l'entablement et de la balustrade qui le couronnent, est un atlique formé \)3y l'exhaussement du mur ci.'culaire de la tour du
niveau du perron de rentrée principale jusqu'à la cime de la lanterne, e>t de 249 pieds 4 pouces, ou de 81 mètres. Vera la fin de l'année 1S23, on plaça sur la partie déclive et circulaire du dôme de la lanterna une couronne en cuivre dorécomposée de huit tètes d'anges et de huit fleurs de lis entremêlées. Dans le miiiea de cet'e couronne, sur la pointe du dôme, s'élevait une boule dont le diamèire était de i pieds 4 pouces, et que surmontait
dôme: sa hauteur est de 18 pieds, et un j une croix haute de 19 pieds o pouce- et
1 j large de 1 1 poucjs sur toutes ses laces. La boule et la croix étaient égalementen cuivre doré.
La solidité de ce dôme fut, en 1770 et dans les années suivantes, vivement attaquée par divers écrits du sieur Patte, architecte, qui pré. lit !a ruine de celte parlie de l'édifice. Sa sinistre prophétie portait sur de fausse^ bases. A la vérité, il s'est manifesté, dè^ l'an 1776, sur la surface des quatre piliers du dôme, des fentes, des ruptures, des éclats : dégradations dont les causes n'avaient pas été aperçues par le critique, et qui n'ont occasionné aucun afîaissemsn!, aucun mouvement de la part du dôme (I). Cependant, comme elles se multipliaient, on crut nécessaire de reconstruire les quatre piliers, bâtis d'après une méthode vicieuse qui avait principalement amené ces accidents. Il fallut soutenir le dôme par d'immenses étais; et M. Rondelet, auteur de ces grands travaux, a, dans cette entreprise dilTicultueu-:e et savante, obtenu le plus hjureux succès.
Des constructions souterraines occupent toute l'étendue du PanthJon. D'abord, une seule de leurs parlies, celle qui est située au-dessous de la nef orientale ou du fond, fut destinée au service divin et disposée en conséquence. Un bâtiment placé en dehors et sur l;i face orientale, percé de plusieurs portes o nées de belles grilles, contient un escalier à deux rampes, l'une en face de l'autre, par lesquelles on descend dans une crypte ou chapelle sou' errai ne et sépulcrale.
Les voûtes de ce lieu sombre sont supportées par des murs et des pdiers carrés, corre-poudant aux colonnes de l édifice supérieur, et décorés de pilastres d'ordre
quart, en y comprenant sa corniche: i est percé de 1 6 croisées en arcades, garnies de vitraux en fer, ornées d archivoltes et d'impostes, et placées dans des renfonce • meiîts carrés.
Sur le socle de la corniche de cet attique s'appuie la grande voûte, formant la troisième coupole du dôme. Son diamètre, à la naissance de cette voûte, est de 73 pieds 2 pouces. Sa hauteur depuis le dessus de l'attique jusqu'à son amortissement, est de 43 pieds; son galbe est divisé en 16 côtes saillantes dont la largeur est égale à la moitié des intervalles; elle est couverte en lame de plomb.
L'-i guerre ayant cau.sé l'interruption des travaux, ils furent repris en 17S4 : après cette année, on s'occupa de l'achèvement de ce dôme. Suivant le projet de Souftlot, ce dôme devait avoir un amortissement convenable. Cet amortissement fut exécuté. Il consistait en un balcon circulaire et en une lanterne ; on le démolit après le décret de 1791, qui changea la destination de l'édifice. A la place de cette lanterne, on substitua un piédestal ou acrotère rond, lerminé par une calotte destinée à supporter la figure en bronze de la Renommée, figure de 27 pieds de proportion, dont le modèle de même grandeur, exécuté par Dejoux, se voyait à l'atelier du Roule.
Lorsque, sous l'empire de Napoléon, un décret du 20 février 1806 eut restitué cet édifice au culte, on s'occupa de changer cet amortissement, et ou renonça au projet de le surmonter par une figure de la Renommée. En 1812, fut rétablie la lanterne qui sert aujourd'hui d'amortissement au dôme, et donne plus d'élévation a l'édifice. Celte lanterne circulaire, ornée de huit colonnes, percée de six croisées en arcades, s'cleve au-dessus de la sommité du dôme d'en\iron 27 pieds; de sorte que la. hauteur totale de l'édifice, depuis le
[1) "S'oyez Mémoires histori<jues sur le Panthéon français^ par M. Rondelet, seconde partie.
niSTOirvE DE PARIS
toscan, accouinés, sans bases. Au milieu i sont ties colonnes également accouplées et du même ordre. La coupe des pierres, le j caractère mâle et l'harmonie des parties j de cette construction souterraine ne doi- ; \-ent pas échapper à l'attention des eu- ! ricux. Le sol de cette chapelle est à 18 ■ pieds au-dessous de celui de la nef supé- { rieure, dont elle a l'étendue. {
L'Assemblée nationale constituante 1 ayant, par son décret du 4 avril 1791 , des- \ tiné rédifice de Sainte-Geneviève à rece- ; \oir les cendres des grands hommes de la France, décerna d'abord les honneurs du ■ Panthéon à Mirabeau, mort le jt avril de : la même année. Voltaire, le 1 1 juillet, et J.-J. Rousseau, le 16 octobre suivant, obtinrent les mêmes honneurs. Sur le cercueil de Voltaire on lit cette inscription :
« Poète, historien, philosophe, il agran- « dit l'esprit humain ; il lui apprit qu'il a devait être libre ;
« Il défendit Galas, Sirven, de La Barre •« et Mont-Bailly ;
« Combattit les athées et les fanati- « ques ; il inspira la tolérance; il réclama « les droits de Ihomme contre la servitude
• de la féodalité. »
Dans la pièce qui contient ce cercueil, on voit dans une niche la statue de cet homme célèbre.
A gauche, dans une pièce correspondante, est le cercueil de J.-J. Rousseau : cette pièce a une niche, mais la statue de cet illustre écrivain ne s'y voit point. Sur son cercueil on lit i
« Ici repose l'homme de la nature et de
• la vérité. »
La faction étrangère, dont les agents dom.inaient la Convention, fit, à ce qu'il paraît, pour déshonorer cette institution, ordonner, par décret du 21 septembre 1793, que le corps de Marat serait transféré au Panthéon, et que celui de Mira- ! beau en serait retiré. Ce décret eut son ] exécution, et Marat fnt placé au rang des i grands hommes; ma's, après la journée | du 9 thermidor an ii (27 juillet 1794), ; les restes de cet homme odieux furent en- ! levés du Panthéon, et jetés dans l'égout • delà rue Montmartre. ■
La Convention nationale, devenue libre, émit, le 20 pluviôse an m "(8 février 479S), un décret portant que les honneurs du Panthéon ne pourront être décernés à un citoyen que di:; ans après sa mort.
Dans la suite, Buonapaite, par son décret du 20 février 1806, rendit au culte l'édifice du Panthéon, et lui conserva, néanmoins, la destination que lui avait dor.née l'Assemblée constituante; mais l'honneur que celte A^^semblée avait réservé au génie et au mérite éminent, il l'accorda seulement aux titreset aux dignités. Il suffisait d'être grand dignitaire, grand officier de l'empire et sénateur pour devenir un grand homme. Ainsi, ia source qui devait féconder la morale publique fut detournée pour honorer le dévoùmcnt servile de la noblesse instituée par Buonaparte : Le Panthéon, ainsi prostitué, cessa d'illustrer la mémoire des morts.
Depuis ce décret impérial, la chapelle sépulcrale s'est agrandie de tous les autres souterrains de l'édifice.
Dans une pièce particulière de ces vastes souterrains,. on voit le cercueil du maréchal Lannes, duc de JNIontebc'llo, mort le 30 mai 1809. Sur ce cercueil, sont des inscriptions qui rappellei.t les exploits de ce guerrier, et ses titres d'illustration.
Plus loin, dans d'obscurs caveaux et dans des tombeaux en pierre, sont déposés les corps, et, dans des urnes, les cœurs de plusieurs grands dignitaires de l'empire. Parmi les noms des divers morts, on distingue ceux du célèbre navigateur Boug'ainville et du grand géomètre La Grange. Les corps et les cœurs déposés dans ce sombre asile sont au nombre de quarante-cinq. Depuis 1815, aucun monument funèbre n'est venu augmenter ce nombre.
Le magnifique édifice de Sainte-Geneviève, ou'^du Panthéon, dont ia construction a coulé plus de soixante ans de travaux, et plus de vingt-cinq millions de dépenses, n'a jusqu'à présent, si l'on excepte les constructions souterraines , servi à aucun usage public. Dans son état actuel, cet édifice présente aux amateurs un magnifique spectacle, aux artistes des modèles, à la jeunesse des leçons de morale, un stimulant à la vertu, des exemples et des allégories propres a élever les âmes, à les exciter aux grands talents et. aux grandes actions. Bientôt la scène changera : ces nobles inspirations vont être interdites; les sujets ingénieux des bas-reliefs, ces statues, ces groupes proscrits par Buonaparte, vont subir leur condamnation. Déjà, depuis -1817, sont arrachés de la frise du frontispice les ca