‹ Histoire de ParisChapitre 195 sur 261 · RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ

Dès lors les rois, plus assurés sur leur trône, eurent moins a redouter les atteintes des grands et des petits vassaux.

Saint Louis, dans des lois assez sagea pour le temps, mais mal exécutées, voulant contenir les seigneurs, leur fit de honteuses concessions et légalisa leur tyrannie.

Philippe le Bel donna au royaume une organisation nouvelle et forte,' qui porta un coup fatal à la féodalité; il commanda et se fit obéir. Il devint monarque.

Mais si les rois parvinrent à s'affranchir de la puissance des princes et des seigneurs, ils n'en garantirent pas la classe utile : le joug féoilal continua d'écraser cette classe (1).

Dans ces temps de barbarie le fisc portait tous les caractères de la féodalité. Chaque fois que les rois, après avoir séjourné dans quelques forteresses, rentraient à Paris, leurs officiers se répandaient dans les maisons des habitants, en enlevaient, sans les payer, les meubles et les denrées qu'elles contenaient, et les transportaient dans le palais du roi, en vertu de l'exaction appelée droit de prise.

Une ignorance complète, et, de plus, des erreurs les plus absurdes, les plus révoltantes, joignaient leurs maux à ceux, de la double oppression fiscale et féodale.

A cette époque, le clergé de Paris célébrait la tête impie et sacrilège des sousdiarres, de l'évêque des fous, donnait des spectacles publics caractérisés p^r la plus révoltante obscénité.

A cette époque, on n'observait de la religion que les pratiques, souvent païennes, et on dédaignait la morale qu'elle enseigne.

( 1) La langue française n'a pas de terme assez énergique pour peindre l'excès des maux de ces siècles que les ignorants nomment le bon vieux temps ; pour peindre les crimes fréquents et horribles des hommes puissants; pour peindre les malheurs de cette période désastreuse qui est trop méconnue.

Les chroniques et autres écrits de ce temps sont remplis de détails sur le brigandage, les meurtres, les incendies commia ou ordonnés par les princes et seigneurs; et l'établissement de la trêve de Dieu, ses suites, son inutilité, sont des témoignages irréfragables, et qui parlent bien plus hautemeç,t des crimes de la noblesse et des malheurs du peuple.

IîiStOir;E î>E PARIS

A cette époque, les chanoines quittaient l'office divin pour aller, en habit de chœur, boire au cabaret.

A cette époque, les hôpitaux, fondés pour les pauvres, étaient spoliés par des p êtres chargés de les administrer ; ces prêtres en bannissaient les malheureux, pour jouir seuls de leurs biens.

A cette époque, on fabriquait des images de cire que des prêtres baptisaient et oignaient de saint-chrême; on les tortu- . rait, on les perçait à l'endroit du cœur, f dans l'intention de faire languir ou mourir les personnes dont ces images portaient le nom.

A cette époque, les prêtres et les moines insultaient à la divinité en jetant à terre, en plaçant sur des épines les objets sacrés du culte, en frappant les tomlDeaux et les images des saints.

A cette époque, on ne voyait partout que des diables, des revenants, des miracles, de la magie, des sorciers, des meurtres, des processions et de la débauche, etc.

A cette époque, les seigneurs, les princes, les rois étaient tellement appauvris par le régime féodal, que pour suffire à leurs dépenses, non-seulement ils pillaient les meubles, les provisions des habitants des villes et des bourgs, en vertu du droit de prise, mais encore allaient à la proie, c'est-à-dire s'embusquaient sur les routes pour y détrousser les voyageurs et les marchands.

A cette époque, pour découvrir la vérité des accusations, discerner le crime de l'innocence, on ne connaissait pas de moyen plus sûr que celui de faire battre, à coups d'épée, à coups de bâton, l'accusateur et l'accusé. Le plus fort était innocent, le plus faible coupable et puni.

Pour juger du mérite d'une opinion, d'une doctrine, on faisait battre deux champions.

Suivant cette jurisprudence brutale, il était des cas où le plaideur devait se battre contre son adversaire, contre tous les témoins, contre tous les juges.

A cette époque, l'espèce humaine était, à plusieurs égards, inférieure à celle des brutes qui obéissent à leur instinct et non k l'erreur.

C'est cette époque de malheurs et de crimes que des hommes trompés ou mal ^ instruits, comme il a été dit, qualifient encore aujourd'hui de Bon vieux temps.

Quelles circonstances, quels événements

commencèrent à tirer Paris et la France de cet état de souffrances, de crimes et de dégradation?

Au commencement du douzième siècle, l'école épiscopale de Paris, fort inférieure à celle des autres cités de France, parut sortir de son état d'obscurité. Quelques maîtres, notamment Guillaume de Champeaux, lui donnèrent une réputation dont elle n'avait pas encore joui. Bientôt son élève, le célèbre Abélard, établit dans cette ville une école particulière. Ses talents, sa méthode nouvelle y attirèrent un nombre considérable d'étudiants. Les maisons ne purent suffire à les loger. Ce fut en bravant la routine qu'il améliora son siècle. Ce maître contribua à l'accroissement de la science et à celui de la population de Paris; et ce double accroissement a toujours depuis fait des progrès plus ou moins rapides.

La basilique de Notre-Dame, ou église cathédrale, vers la fin de ce même siècle, ne put suffi, e à la population toujours croissante. L'évêque Maurice de Sully entreprit la construction d'un édifice plus vaste. Philippe-Auguste, dans le même temps, crut nécessaire d'enserrer les faubourgs agrandis dans un nouveau mur d'enceinte ; et la surface de Paris, qui ne contenait que 113 arpents 44 perches, contint 739 arpents 61 perches, ou 254 hectares 87 ares.

■ L'impulsion était donnée. Les bénéfices de l'Eglise devinrent alors assez généralement la récompensedu savoir, et chacun, pour en obtenir, bravait le supplice des études. Des collèges nombreux, quoique pauvres et cruellement administrés, contribuèrent à peupler Paris, à y répandre les lumières, et à augmenter le nombre des habitations.

Un corps municipal commença à s'y établir, ainsi qu'un tribunal souverain, appelé parlement. Malgré les vices du gouvernement, le régime féodal, les privilèges exorbitants de l'université, le droil de prise, les guerres et les nombreuses dissensions civiles des règnes de Jean, de Charles Vï, de Charles VII; malgré les bûchers ardents de François I*'" et de Henri II, les massacres de Charles IX, les crimes de la Ligue et de ses prédicateurs; malgré les guerres civiles des minorités de Louis XllI et de Louis XIV ; malgré la frivolité et les dissolutions de la régence du duc d'Orléans et du règne de Louis XV ;

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RESCME

.«"ialgré les échafauds de Robespierre, le mouvement de la population, ainsi que celui de la civilisation, depuis Abelard et Philippe-Auguste , quelquefois rapide , quelquefois ralenti, a toujours été progressif.

Les sciences enseignées dans les premiers collèges de Paris étaient fort bornées; mois elles ouvrirent à plusieurs le âanctuairo dd ii littérature antique ; elles

accrurent une source dont les eaux coulèrent sur un sol aride que le temps devait féconder.

Au quinzième siècle, la découverte et l'usage de l'im} rimerie rendirent plus i facile^ la propagation des lumières. Elles 1 éclairèrent presque subitement les vices , et les erreurs qui corrompaient toutes les . parties du corps social. Celte lumière i brusque acquit aux contem'. crains une

Bibliotl.èq^ue Srinte-Genevlève.

réputation d'immoralité et d'isnorarce devenue proverbiale: et, toutefois, les hommes du quinzième siècle étaient moins immoraux, moins ignorants que ceux des siècles précédents.

Deux causes, au seizièn- siècle, favorisèrent la propagation deslumières : d'une part, la réformation de la religion et les discussions qu'elle fit naître: "de l'autre, la prise de Constantinople par les Turcs.' Les arts et les lettres, bannis de la Grèce* durent alors refoulés en Italie et même en France.

Les écrits, les monuments de Tantiquité explorés, discutés, s'offrirent plus épuré.^ à la curiosité publique.

La réformation, en accélérant les progrès des lumières, purifia les mœurs. Ordinairement, les zélateurs des sectes naissantes se piquent d'être, en moralité, supérieurs à leurs antagonistes , et ces antagonistes, craignant de perdre à la comparaison, s'efforcent au moins de les égaler en pureté.

Sous Louis XIV, l'im.pulsion que donna Colbert à la marche des arts et des scien

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ces, quoique peu durable, fut très efficace. Sous ce règne on défendit aux tribanaux de condamner des accusés comme sorciers: les sorciers disparurent. On établit des séminaires, et les aspirants à la prêtrise y puisèrent de l'instruction et de bonnes mœurs. Sous ce règne aussi s'éleva, comme au seizième siècle, une controverse sur les matières religieuses. Les jansénistes et les molinistes agitèrent plusieurs questions dont les débats tournèrent au profit de la vérité et de la morale. Ce roi, inspiré par les jésuites, prodigua aveuglément sa protection à l'un de ces partis et sa persécution à l'autre. Sa partialité, les discussions qui en résultèrent , exercèrent le jugement du public, apprirent aux individus à penser d'après eux-mêmes, et non d'après les autres.

Sous ce règne, la civilisation surmonta la barbarie, mais ne la détruisit pas entièrement.

Les vices ou les vertus des gouvernants, éclairés par d'abondanfes lumières, ont aussi beaucoup contribué à former le jugement du public, et à perfectionner sa raison.

Ainsi, depuis l'arrivée des Francs dans la Gaule, jusqu'au douzième siècle, la civilisation fît continuellement des pas rétrogades, et fut remplacée par la plus l.crrible barbarie. Elle commença à renaître au treizième: ses développements furent très lents.

Ceux qui croient que le temps passé était en France l'âge d'or, le meilleur des temps, qui le regre Lient et s'efforcent de le ramener, manquent certainement, s'ils sont de bonne foi, de l'instruction nécessaire pour juger ce vieux temps. Aveuglés par des intérêts personnels ou de corporation, ils croient que tout recule vers la dégradation, quand tout s'avance vers i 3 perfectionnement ; ils déplorent la perte ie la barbarie, et regrettent ses coutumes dont ils ignorent les désastreux résultats.

Ils préconisent la simplicité des mœurs de nos aiVux, et ne pensent pas que cette simplicité, bien difîérente de la pureté des moeurs, n'est que la simplicité de la misère, de l'ignorance, et qu'elle résulte de 1 absence d'industrie.

Les princes et seigneurs, en détroussant les marchands sur les chemins, tuaient le commerce; en brûlant les maisons et les fermes, en enlevant et emprisonnont les

DE PAniS

laboureurs, tuaient l'agriculture, j-.es princes et seigneurs, en recevant le droit de prise, en arrachant des maisons particulières les meubles, les lits, les denrées qui s'y trouvaient, tuaient l'industrie. La féodalité détruisait tout, et ne produisait que la misère, les incendies et les maladies contagieuses.

Si Ton demande aux apologistes da temps passé sous quel règne, sous quel siècle a fleuri ce bon vieux temps^ ils ne savent que répondre.

L'accroissement considérable et toujours progressif de la population et de l'étendue de Paris, accroissement qui ne peut provenir que d'un état prospère et meilleur ; les progrès bien évidents des connaissances humaines qui marchent ensemble, ne les touchent point. On croirait que le bien général est un mal pour eux; qu'il leur faut la féodalité, la barbarie et leurs suites épouvantables ; qu'il leur faut des erreurs, des déchirements civils, les guerres intestines, la dépopulation, les longues famines, les maladies contagieuses; qu'il leur faut la misère, la servitude du peuple, les mensonges, les ruses politiques, les fraudes pieuses et les jésuites. Enfin, on croirait qu'ils aspirent à cet état de choses où les habitants de la France étaient devenus anthropopliages, et qu'ils préfèrent le désordre, la honte et le malheur, à l'empire des lois. D'après ces fausses idées, ils propagent les erreurs, et les opposent aux vérités qui les importunent: ils auront la double honte de tenter le retour du mal, et de le tenter sans succès (I).

(1) Dans tons les siècles il s'est ti'ouvé des écrivains qui ont loué le passé et blâmé le présent; mais ils se sont toujours démentis les uns après les autres. Il résulte de leur opinion que les mœurs d'un siècle, blâmées par des écrivains contemporains, sont devenues des mœurs très louables et citées comme des modèles par des écrivains du siècle suivant. Ainsi, de siècle en siècle, les mœurs d'une époque se trouvaient tour à tour préconisées et condamnées par différents auteurs.

Si les déclamations faîtes en faveur du passé et contre le présent étaient fondées, il s'ensuivrait qu'il existerait au monde une progression de mal. Or, l'opinion de cette progression est insoutenable ; le fait le démontre. Si cela était vrai, dit Montesquieu, <« les hommes seraient à présent pires que

RKUW»;

De cet exposé, je crois qu'on peut conclurf- que rien, ou presque rien des institutions, usages, opinions, appartenant à la barbarie des temps baibares, ne doit

des ours. » (Montesquieu , Pensées diverses, Variétés.]

Un auteur dn seizième piècle dit à ce sujet : « On ne s'aperçoit pas que, si le monde « allait toujours en empirant, et que les pè- <■■ rc-s en général fussent toujours meilleurs " çr.e leurs enfants, il y a longtemps que « cous serions arrivés au dernier degré du " irai qni n'eût plus pu empirer. >- {Diver- ^ef leçons de Lovis Guyon, tome i, page 226.)

" Si ainsi estoit, dit un autre écrivain " (in même siècle, au long temps qu« le <' inonde a duré, nous serions tous anéanti »- il n'y anroit plus rien qui valust entre « uous, » (Considérations sur l'Histoire de France y par Louis Lerov, imprimées en 1570.)

C'est le sentiment de tous les hommes instruits, et le sentiment contraire est celui de tous les ignorants en histoire.

Le cardinal Jacques de Vitry, persuadé de cette prétendue progression du mal et de la dégradation continuelle de l'espèce humaine, a conclu que le nomhre de nos dents diminuait : imminuti sunt dénies. Ainsi, depuis sis. cents ans que l'ouvrage de ce cardinal est composé il résulterait que nous n'aurions plus aujourd'hui une seule dent. {Histoir. occidental, j tom. il, cap. 1.)

Guyot de Provins, qui partage la sottise «nmmune, dit qu'il s'est opéré un change- Trent funeste ^ que les hommes, autrefois

être pris pour modèle, ni cité comme lîutorité, et que c'est une erreur de dire : telle chose est bonne, parce qu'elle parut telle autrefois.

crrands et heaux, sont devenus petits et f hétifs ; que l'espèce humaine ira toujours i;n dimiriuant , de sorte que les paysans pourront battre à l'aise le blé dans un four, et quatre chevaliers se combattre dans un pot. (Bible de Guyot de Provins, vers 285 et suiv.)

Telles sont les conséquences absurdes d'un faux principe que je vois avec peine adopté par plusieurs fonctionnaires publics.

Cette fausse opinion, ce respect pour lo passé et ce mépris pour le présent sont les fruits de notre éducation. Les pères, qui ont à regretter les -vives jouissances de leur jeunesse, vantent sans cesse le temps où ils pouvaient les sentir, et blâment celui où ils ne les éprouvent plus; en outre, pour se faire estimer et respecter de leurs enfants, ils ont soin de se montrer à leurs yeux meilleurs qu'ils ne le sont en effet.

Les enfants, apercevant ensuite des vices dans la société , semblent les Voir croître avec eux, et prennent les progrès de leur expérience pour les progrès du mal. Leurs instituteurs, trompés de même, fortifient, par leurs discours l'esprit de la jeunesse dans ces dispositions. Ainsi s'établit une erreur qui ne peut être détruite que par l'étude du passé, étude répugnante à la plupart des hommes, qui trouvent plus commode de croire un mensonge que de s'occuper péniblement à rechercher une vérité.

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COXTEIUATION DE L'HISTOIRE

(1820 à 1858) PAR C. LEYNADIER

PÉRIODE XIX

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