II ET CH.\RLES X
dans les cœurs avec la République et l'Empire.
Uq système religioso -monarchique est adopté avec éclat. "La France se couvre de congrégations et démissionnaires. Tout ce monde enfroqué .se rue à l'assaut des places avec des mots religieux à la bouche et le cœur plein de fiel et de cupidité. La France en rit d'abord. Un lazzi, une épigramme, une chanson la vengent de tant de ridicule et de bassesse ; mais en s'habituant à mépriser de tels maîtres, elle s'habitue naturellement aussi à l'idée de les chasser.
Quant aux libertés nationales, elles avaient toutes plus ou moins sombré dans cette inintelligente réaction monarchique, nobiliaire et cléricale.
A cela, il faut ajouter comme caractère tout spécial de ce gouvernement restauré par la grâce des étrangers, que la France était en quelque sorte au ban des nations. La Sainte-Alliance (26 septembre 18! a), cette lame à deux tranchants qu'on aurait dite aiguisée par un conseil d'apôtres devenus rois; les congrès de Vienne (13 mars 1815), d'Aix-la-Chapelle ( 9 octobre 1818), de Vérone (20 octobre f822), de Laybach, de Troppeau et d'autres, étaient autant de comités européens, oii . l'on avait décidé de grands intérêts internationaux, non-seulement sans la France, mais encore contre elle. La, comme partout, c'était toujours l'esprit révolutionnaire dont la France avait été le foyer principal qui était mis en cause : cet esprit qui l'avait faite si grande et qui, alors vaincu et par suite en suspicion, servait de prétexte pour l'humilier dan^ses Sentiments nationaux les plus nobles et les plus généreux. Bienlplus, en 1821-22, l'Espagne, le Piémont, le Portugal, Naples, k Grèce s'étant mis en révolution, les souverains, assemblés à Laybach pour aviser aux moyens de conjurer cette rafale révolutionnaire, forcèrent la France à partager avec eux la lipnte d'étouffer la liberté partout où elle se montrerait.
Sous ce dur régime de la conquête, les intérêts de la France n'étaient pas plus ménages que son honneur et son sang.
Depuis la mer du Xord jusqu'à la Méditerranée, la France devait rentrer dans ses limites de 1790, rendre toutes les conquêtes de la République et de l'Empire, se rapetisser au niveau des pygraees que l'Europe en armes avait rejetessurson sol
471 HiSTOir.E
comme une épsve, payer sa gloire par un ! milliard de dommages" et intérêts, sous le | nom cV indemnités de guerre, voir ses places fortes occupées par l'étranger, d'autres telles qu'Huningue démolies, etc.
A ces dures conditions, il faut joindre les indenlnités que réclamait chaque puissance au nom de ses sujets, pour les pertes qu'ils avaient éprouvées depuis 4789, par suite de l'occupation française, et qui se montaient à plus de 1,500 millions.
Les Bourbons, on le voit, coûtaient d'autant plus cher à la France, qu'aux assassinats juridiques, aux humiliations, aux charges qui signalèrent la deuxième Restauration, se joignit un relâchement extrême dans les mœurs déjà fort entamées sous la première.
En effet, une licence extrême était née des fêtes improvisées, des bals, des rassemblements nocturnes à Paris et dans les villci- de province. Au milieu des flots de cette orgie monarchique, les femmes ressentirent tout à coup un pressant besoin de se promener la nuit en la compagnie d'officiers improvisés. Les chants qu'il fallait moduler avec ensemble, les Te Deiiïii, les bénédictions des drapeaux des gardes nationales, les repas de corps aux ennemis, jetèrent une étrange confusion dans la société. Les mauvaises habitudes de l'ancien régime et du Directoire reparurent; la piété sincère des jeunes filles fut ébranlée; elles prirent des amants parce qu'il fallait en avoir en mémoire de l'ancienne chevalerie. Les femmes ne se conduisaient pas mieux. Ge fut un scandale universel.
En même temps on commença à se lancer dans cette hypocrisie de manières qui, sans rien faire en laveur du ciel, ne trompe sur la terre que le souverain et ceux qui l'entourent. Sous l'Empire on avait été religieux et brave, sous la Restauration on devint libertin et dévot. On devint dévot
Farce qu'on voulait rester libertin, et que on aspirait à être courtisan. Les préfets entendirent chaque jour la messe; leurs chastes moitiés en firent autant. On vit les marchandes de nouveautés offrir, au lieu de leurs colifichets ordinaires, des ornements d'autel, des bénitiers en matières précieuses, des tableaux de dévotion, des statues de la Vierge et des saints. Les magasins de modes étaient des musées religieux, sans que les jolies Madeleines qui les desservaient eussent rien
perdu de leurs agaçant-^s coquetteries. Les classes ouvrières se conformaient à l'hypo- jj crisie des gens riches et le clergé s'applaudissait d'un retour sincère à "la religion, quand cette religion sainte était odieusement outragée par les hypocrites grimaces et l'effréné dévergondage de Tartufes en habits brodés et en cotillons.
Ainsi lésée dans ses conquêtes civiles par l'insolence et les prétentions de l'ancienne nobles*3e, ces hobereaux de bruyère qu'elle avait le droit de croire bien et dûment enterrés depuis la nuit du 4 au 5 août 1789; dans ses conquêtes militaires par le bruit des canons de l'Europe qui foulaient impunément son sol ; dans sa tolérance religieuse par ce retour vers une suprématie cléricale, véritable anachronisme jeté en pâture aux mœurs sceptiques du temps ; dans ses droits acquis par ces tendances liberticidesqui, s'attaquant corps à corps à tout ce qui restait de la révolution, menaçaient de tout annuler ; dans sa fierté par ces congrès européens qui l'insultaient jusque dans son légitimé orgueil : ainsi lésée, disons-nous, la France sentit se réveiller le vieil esprit révolutionnaire pour renverser cette dynastie arrivée dans les bagages des Cosaques comme un. des fardeaux de plus de la conquête. .
Le pacte qui aurait pu réciproquement unir la France etlesBourbons,laC'^a?*^g.
fut précisément ce qui les divisa.
Cette charte, sorte de testament de la révolution, renfermait deux choses : mono.rcliie et ?25^>*^^'. La France avait choisi liberté; les Bourbons choisirent monarchie, et à peine refermées , les portes de l'exil se rouvrirent pour eux.
Ce fut le 29 juillet 1830 que s'accomplit, à Paris, ce grand acte de colère nationale.
La lutte dura trois jours, les 27, Î8r 29 juillet, et le troisième jour trois générations de rois repartirent pour l'exil.
Ainsi finit le règne de la branche aînée des Bourbons qui, à l'aide des baïonnettes étrangères, avait pris possession de la France au nom du droit dit divin et à titre d'héritage de ses pères ; mais ce droit avait fait son temps, et le droit national avait commencé le sien.
Charles X, homme absolument nul et d'une incroyable suffisance, occupait le trône au moment du déchaînement de la tempête populaire. Il avait régné six
sous LOClS-PniLlPPE icr
acs, de 4824 à 1830. Il avait succédé à Louis XVIIÏ, son frère, qui, en ayant régné neuf, de 1815 à 182i, était mort le 16 septembre sans être regretté ni de ses amis ni de se? ennemis, el laissant la réputation d'un homme d'esprit, mais d'un ibrt mauvais roi.
Les ministères qui avaient pris part à (xs deux règnes de l'inintelligence et de la sottise étaient au nombre de sept principaux : Dessoles (13 mai 1814); Tallevmn.-l (9 juillet 1815); Richelieu (26 sep-
■•bre suivant): Decazes (30 déc?m- 1818;: Richelieu (20 février 1820); Villèle(15 décembre 1821); Martignac (5 janvier 1825) et enfin Polignac (8 août 1829), une de ces démences d'ignorance et de sottise dont l'histoire n'offre pe\jt-être p3s d'autre exemple, et qui bita de quelques années la chute du gouvernement le plus inepte et le plus impopulaire qui fut jamais.
De? conspirations nombreuses, des troubles presque incessants n'avaient cessé jde protester contre ce gouvernement imposé par la'conquête.
Le 4 mai 1816, conspiration Didier à Grenoble;
Le 4 octobre 1817, conspiration dite de Y Epingle noire:
Le 25 février' 1820, 5 mars 1821, 5 mnrs 1822, 18 mars 1S22, 19 novembre 1827, troubles à ParJs;
Le o octobre 1820 a Saumur;
Le 26 mars 1821 àGienoble;
En décembre 1821,ccn?;:.iration dite de Saurhur;
En 1822, celle de Béfort ;
Le 7 mai 1822, le complot militaire de La Rochelle;
Le 3 juillet 1822, la conspiration du j lieutenant-colonel Caron ;
Les 18 mai, 8-14 octobre 182o, troubles à Rouen au sujet des missionnaires.
Vers le même temps, troubles à Brest et à Lyon pour la même cause, etc., etc.
Les assassinats politiques ou juridiques offrent une nomenclature aussi triste.
Le 25 juin 1 8 1 5, massacres à Marseille;
Le 1 7 juillet suivant , massacres à Nîmes :
Le 2 août 1815, assassinat du maréchal Brune à Avignon;
Le 1 7 août suivant , assassinat du général Ramel à Toulouse ;
Le 19 mars, exécution de Labédovèreà Paris ;
Le 12 novembre, assassinat du général Lagarde à Nîmes;
Le 21 novembre, condamnation du conite Lavalette;
Le 7 décembre exécution du maréchal Ney à Pari» et le même jour rélablissement des cours prévôtales pour accélérer l'œuvre de- tuerie;
Le 6 mai 1817, condamnation à mort à Bordeaux de vingt-huit individus accasés de complot ;
Le 8 juin et jours suivants, supplices aux environs de Lyon ;
Le 21 septembre 1822. exécatiou à Paris des quatre sergents de La Rochelle;
Le 1er octobre, exécution du lieutenant-colonel Caron ;
Le 5 octobre , du général Berton , Sauge, Jaglin et d'autres victimes dont le sang généreux monté au ciel et criant vengeance dut être l'un des considérants du décret providentiel qui avait abondonné à la justic-e nationale cette race jugée et condamnée.
Trois faits militaires suivis de succès, la guerre d'Espagne de 1823, Vexp^fiition de'Morée de 1828, la conquête d'Alger de 1830, prouvèrent que l'epée de la France était toujours cette vaillante épée qui avait fait trembler l'Europe sous la République et l'avait dominée sous l'Empire; mais elles ne purent suffire à étendre le voile brillant de leur gloire sur le s:mbre tableau de cette longue traînée d'humiliation et de sang qu'on a appelée la Restauration. Au jour marqué par la Providence, elle tomba frappée de la dou- 'ole réprobation du ciel et de la terre.
IL PARIS sous LOUIS-PHILIPPE I«'
La chute des Bourbons de la branche aînée avait été si spontanée, que rien n'était prè'. pour les remplacer. C'était donner beau champ aux habiles, race vivace née de l'ecurae des bouleversements antérieurs, qui, encouragée par le succès du dernier règne, avait pris alors une proporlion inquiétante, et n'est pas prête à périr en France.
Ces politiques qui depuis lors ont été h la fois la peste et le fléau de la France, se jetèrent dans l'arèae encore sanglante que la justice nationale venait d'ouvrir. Tout danger étant alors passe, il n'y avait
de chances que pour leur rapace ambition ; aussi pendant que ceux qui avaient combattu, et vaincu, plus ou moins embarrassés de leurs lauriers, essayaient de se mettre d'accord sur la forme de gouvernement le plus compatible à la France, les habiles se hâtaient de pourvoir à la place vacante. Ils remplaçaient la branche aînée des Bourbons par la branche cadette de Charles X, par Louis-Philippe d'Orléans, non parce que, mais quoique Bourbon.
pn ajoutait qu'avec ce nouveau souverain, la France aurait un roi 2i02ndaire entouré (T institutions républicaioies.
Ces deux idées, plus ou moins délayées dans de la prose officielle, furent la seule satisfaction que l'on donna aux partis vainqueurs ; et comme les habiles avaient commencé par s'emparer de toutes les positions, force fut aux autres de s'en contenter.
La révolution s'était opérée les 27-28- 29 juillet 1830. Le 7 août 218 députés, dont le mandat avait été brisé avec le trône de Charles X, révisèrent la Charte et le 9 élurent un roi.
Le duc d'Orléans, chef de la branche cadette des Bourbons, déjà nommé lieutenant-général du royaume, fut élu roi et prit le nom de Louis-Philippe pr.
Ce nouveau chef, avec quelques qualités et beaucoup de défauts , n'était pas précisément l'homme de la France, mais un peu l'homme d'un parti et beaucoup l'homme de la circonstance.
Il resta aux trois journées de lutte le nom de les trois immortelles, et cette flagornerie dut achever de satisfaire les plus récalcitrants.
Le flot populaire soulevé en juillet se calma comme par enchantement, et un ordre à peu près régulier sortit presque immédiatement de ce chaos momentané.
Quelques hommes à convictions sincè- Fes s'aperçurent un peu tard qu'ils avaient été dupés ; mais le nouveau roi était alors intronisé et il ne leur resta que le regret d'avoir étayé de leur nom et de leur popularité cette œuvre bâtarde de gouvernement. Au nombre de ces hommes était le général La Fayette, l'homme des deux mondes comme on l'appelait, que depuis quarante ans le hasard ou la fortune semblaient avoir pris plaisir à mettre en relief dans des circonstances décisives, et qui n'avait jamais su se montrer à la hauteur de sa position.
La Restauration n'avait été qu'une lutte incessante du pouvoir coptre les libertés de la France acquises par la Bévolution de^1789. Le règne de Louis-Philippe allait n'être aussi qu'une lutte du pouvoir pour ne pas dépasser le milieu social où cette révolution avait laissé ces libertés.
Dans cette lutte plus ou moins inintelligente des deux partis, la Restauration avait péri à la peine, le gouvernement de Louis-Philippe allait y périr aussi.
En opposition au principe individuel et circonscrit de réaction qui avait perdu la Restauration, s'étaient développtes dans les masses deux idées, l'une des progrès ardente à pousser à toutes les conséquences immédiates de la révolution de 1789, l'autre de conservation satisfaite de ses droits acquis.
Un moment réunies pour attaquer la Restauration, ces deux idées s'étaient trouvées naturellement eu présence avec leurs prétentions réciproques, lorsque la Restauration fut vaincue. Aussi l'histoire de Louis-Philippe n'est en quelque sorte que l'histoire de leur lutte. , ^
Ce jalon une fois posé peut servir de phare pour éclairer le tableau politique de cette phase si intéressante de l'histoire de Paris et de la France.
Dans les quinze années qui avaient précédé 1830, à la vue du vieil absolutisme européen rétablissant pièce à [àèce le régime d'abus que l'on croyait pour toujours détruit, reconstruisant sur les mômes bases cette forpiidable puissance que l'on croyait anéantie sans retour, se posant; avec un succès presque égal, en France, en Allemiagne, en Italie , en Espagne, en Pologne, en Grèce, partout, en face de la légitimité des nations , disant à un peuple : « Vis; » à l'autre: « Disparais; » à tous: « Obéis ou meurs, » on put douter du véritable caractère de la révolution de 1 78 9 .
Un tel résultat était de nature à brouiller toutes les idées. Par là le plus grand fait historique des temps modernes, la ré-: volution française, perdait toute' la portée humanitaire dont l'avaient dotée tant d'esprits clairvoyants, et se trouvait rapetissée aux proportions mesquines d'un accident, d'un événement.
Heureusement la révolution de 1830 vint jeter sur tout une lumière nouvelle. Remplaçant encore une fois le principe du dimt divin par le principe du droit natiooial, elle rappela par un coup de
Paris. — Typ. Lacour, rue Soufflet, l^