SODS LA RÉPUBLIQUE DE
« Ces trois actes solennels furent soumis à l'acceptation du peuple, qui les consacra par près de quatre millions de voix... »
(Suit la longue liste des méfaits des Bourbons et des irrégularités de leur intronisation.)
«... Napoléon, dit en terminant la déclaration, en remontant sur le trône où le peuple l'avait élevé, rétablit donc le peuple dans ses droits les plus sacrés. Il ne fait que rappeler à leur exécution les décrets des Assemblées représentatives sanctionnées par la nation ; il revient régner par le seul principe de légitimité que la France ait reconnu et consacré depuis vingt-cinq ans... »
La lettre de cette fière déclaration de droit national par le conseil d'Etat de I8I0 avait pu sortir de la mémoire du peuple, mais l'esprit y était resté. Cet esprit était ceci :
En 4789, la nation, broyée sous des fers séculaires, s'était levée au nom de la légitimité du droit national contre la légitimité du droit divin.
Un homme, un nom, Napoléon Bonaparte, s'était dressé, grand de génie et de gloire, au milieu de l'arène où se débattait le grand intérêt hum.anitaire.
En lui s'incarne le principe du droit national ; en d'autres termes, la Révolution devient homme.
Deux unités restent en présence, Napoléon Bonaparte et l'Europe absoluti-te.
L'une représente le droit national, l'autre le droit divin.
De là une lutte à mort entre elles.
En 1815, Napoléon tombe et avec lui le principe révolutionnaire dont il était l'embième.
En 1848, ce principe se relève et avec lui le nom qui le résumait, comme s'il était dans leur destinée de tomber et de se relever ensemble.
Ce fait remarquable et trop peu remarqué explique la puissance de ce nom-principe eu 1848, dès qu'il apparut sur la scène politique.
En effet, inopinément sorti de l'urne électorale à Paris, le 4^in 1848, ce nom de Bonaparte, considère comme principe, traînait évidemment quelque chose de re- ■gulier à sa suite. A ce titre il fut le point de mire des attaques de tous les partis. Ils l\e comprirent pas que ce nom de Bona- ' ^arte était le plus grand fait révolutionnaire des temps modernes, et que ia plus
simple logique, à un moment de révolution, commandait plutôt une transaction avec ce nom qu'une persécution contre lui.
On se mit donc à le persécuter.
Le résultat parut d'abord favorable aux persécuteurs.
Le 16 juin, Louis-Napoléon donna sa démission de représentant du peuple par une lettre bien sentie, qui porta le débat devant la nation.
La nation jugea.
Enseptembresuivant, de nouvelles élections parrtielles ayant eu lieu, sur huit départements appelés à élire un représentant, cinq relurent et, dans les autres, il ne manqua la majorité que de quelques voix.
Cette fois l'Assemblée n'osa infirmer une volonté si hautement exprimée. L'élection fut validée et ce nom de Napoléon, qui sorta i t avec une sorte d'unanimité de l'urne électorale, apparut alors comme un drai)eau pour l'élection présidentielle fixée au 10 décembre.
Pour entraîner la France à sa suite il ne lui manquait peut-être que le cachet d'une persécution nouvelle. Des motions plus ardentes que réfléchies, des provocations maladroites dans l'Assemblée le lui donnèrent. Le résultai fut foudroyant pour les partis. Le 10 décembre 1848, la souveraineté populaire, s' exerçant sur l'échelle la plus vaste dont les annales du monde eussent jusqu'alors fait mention, élut président de la République, pour trois ans, Louis-Napoleon Bonaparte, par près de six millions de suffrages sur huit millions de volants.
Ce grand acte de souveraineté nationale n'était que le renouvellement des grands actes de 1799, 480J, 1804. 3,01 1.007 votants avaient voté le consulat ; 3,568,000 le consulat à vie; 3,521 ,675 l'el^^vation de Napoléon à l'empire; 5,500,000 élevaient l'héritier de son nom à la présidence de la république. La nation souverame reprenait sous œuvre l'œuvre de 1789 et 1804, ébranlée dès son début par l'or des coalitions monarchiques et renversée en 1815 sous les roues de leurs canons.
Ainsi les hommes et les passions ont beau faire, un principe ne recule pas : il marche à son but. Dans les premières années du siècle, la souveraineté du peuple s'était glorieusement assise sur un trône avec uu Bonaparte; avant même que ce siècle eût atteint son milieu, elle s'y rasseyait sous
484 ni^^ToiiiE D2 p;
une autre forme nvec un autre, et justifiait ce mot du poète : // monclo va dase <le monde va de lui-même). Aussi Louis- Napoléon u'éfttnt comme Napoléon luimême qu'un fait purement révolutionnaire, il était permis d'espérer que la révolution commencée contre le principe du droit divin, le 5 mai 1789, reprise le 20 mars 4815, rétablie dans ses droits les â7, 28, 29 juillet 1830, arrivée à un nouveau de^ré de manifestation le 24 février 1848, à. un acte solennel de volonté le 1 0 décembre de la même année , il était permis, disons-nous, d'espérer qu'elle avait athevé de tourner dans le cercle fatal où la France l'avait enfermée et promenée depuis soixante ans.
La phase qui suivit l'élection présidentielle de Louis- Napoléon, de décembre 1 848 à décembre 1851, formera évidemment dans l'avenir une grande phase historique, celle des convulsions dernières du régime parlementaire.
On sait ce que c'était que ce régime : une brillante comédie de patriotisme dont les adeptes percevaient les recettes et dont le peuple payait les frais; une représentation populaire menteuse, pour l'inauguration de laquelle plus de trente révolutions peut-être avaient depuis un demi-siècle éclaté en Europe; une lueur éphémère qui, après un éclat d'un jour, devait tomber si terne et si décolorée que pas une voix ne devait s'élever pour retarder sa chute.
L'espace nous manque pour faire saillir toutes les péripéties de la chute de ce grand fiéau des sociétés modernes. Nous dirons seulement qu'en voyant arriver au pouvoir Louis-Napoléon, tous les chefs des clans parlementaires, entrés dans l'Assemblée avec les nouvelles élections, avaient conçu la prétention de diriger sa politique et de l'inspirer.
Pour se rendre nécessaires, ils commencèrent par lui créer mille embarras, en dressant contre lui, pour le choix de ses ministres, cette barricade terrible des influences parlementaires contre laquelle s'étaient successivement brisés Charles X et Louis-Philippe.
Sans se laisser effrayer par cette attitude hostile, le nouveau président essaya de briser ces lisières parlementaires en choisissant ses ministres en dehors du parlement.
Au point de vue des idées parlementaires alors admises, c'était là un véritable
défi. La course a%ix portefeuilles était une sorte de droit constitutionnel des ca- 'pacités parlerixentaires : c'était un fait acquis, consacré par la chute de deux gouvernements; y toucher, c'était toucher à l'arche sainte, et, en prenant ses ministres hors du parlement, Louis-Napoléon enlevait \d. prime de la course.
De là, mille colères, mille rancunes contre lui, et enfin une véritable croisade composée d'abord d'ambitionsdéçues, d'amours-propres froissés, et qui, peu à peu dénaturés au contact de la passion, de la rancune et de la haine, devinrent aussi haineux, aussi rancuniers, aussi passionnés qu'elles.
Une lutte était inévitable : elle eut lieu, et le résultat fut la chute du régime parlementaire. Le 4 décembre 1851, il disparut, sans une seule voix qui s'élevât pour lui. Il avait vécusans gloire, il tomba sans dignité. L'heure de la chute était d'avance marquée dans l'opinion publique ; un officier et quelques soldats suffirent pour la consommer.
Du 14 au 21 décembre, le peuple français convoqué dans les comices dutc-e prononcer sur les bases suivantes d'une constitution nouvelle.
1° Un chef responsable nommé pour dix ans;
2° Des ministres dépendants du pouvoir exécutif seul ;
30 Un conseil d'Etat préparant, les lois et en soutenant la discussion devant le Corps législatif;
40 Un Corps législatif discutant et votant les lois, nommé par le suffrage universel, sans scrutin de liste ;
5*^ Une seconde assemblée formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien detoutes les libertés publiques.
7,500,000suffrages,surplusde8 millions de votants, ratifièrent cette forme nouvelle de gouvernement.
Louis-Napoléon fut nommé président de la République pour dix ans, et un an après, le 21-22 novembre 1852, le peuple français, consulté de nouveau pour le rétablissement d(ii l'Empire, consacra cette nouvelle forme de gouvernement par près de huit millions de suffrages.
Avec le vote des 20-21 décembre 1851, la république était morte : restait le nom qui mourut avec le vote des 21-22 novembre 1852.
sous .NAPÛI.KON m
Le 2 décembre, l'empire fut proclame sur la place de rilûtel-de-Ville de Paris ; le 5, il le fut daos toutes les communes de France.
Le ncmf 1 emijereur prit le nom de Napolécn IlL
Un fait général caractérise le tableau moral de cette partie de la xix^ période co!] prise de ^820 à 1850.
Depuis plus d'un quart de siècle avant ^820, par suite de plusieurs siècles d'oppression, avait germé dans les esprits une aspiration vague vers une amélioration matérielle et morale de la société et de l'individu. L'école philosophique du xviue siècle donna un corps, eu quelque sorte, à cette aspiration en jetant dans le domaice des idées admises les deux mots : l(?^e)'té, égalité. LdiréxolmioTi de \7b9 essaya de faire passer ces motsde la théorie à l'application, et de là ce caractère morai tout particulier d'une période où se produisent les systèmes les plus excentriques, soit en bien, soit en mal; où se formulent les utopies les plus nobles et les plus dangereuses ; où les arts et les sciences semblent vouloir dépasser les limites du possible pour ajouter aux jouissarces hurr.aines ; où, dans les imaginations, l'exaltation des idées semble avoir été port -e aussi loin que l'exaltation de la matière ; eu enfin chacun, au milieu des inspirations si disparates de l'égoïsme et de l'abnégation, semble avoir voulu s'appliquer à résoudre le difficile problème de vivre exclusivement et à la fois pour soi et pour tous.
Sous l'impression de ces idées, les uns bouleversaient l'ordre social sous [retexte de. faire arriver tout le monde à la fortune; les autres bouleversaient l'ordre moral sous le prétexte aussi d'extirper le malheur de la terre. Le résultat le plus évident de ce double effort fut dans les esprits une perturbation incroyable qui brouilla toutes les notions du bien et du mal, du juste et de l'injuste. Aussi de la meilleure foi du monde, pour soulager des misères passagères que le temps pouvait graduellement amoindrir, des individus, des classes n'hésitaient pas à mettre le monde en feu, au risque d'y installer une misère permanente.
Les perturbations d'ordre politique que nous venons de dérouler par grandes masses peuvent servir à constater les perturbations d'ordre moral.
Sous le bras
vigoureux au gouvernement du 2 décembre 1S.j2, les perturbations d'ordre politique allaient cesser; mais les perturbations d'ordre moral allaient prendre une nouvelle forme.
On avait' voulu troubler le pays pour faire devenir tout le monde riche; on allait .vouloir devenir individuellement riche pour éclipser tout le monde. La moitié du problème, celle de vivre pour tous, se trouvait ainsi abandonnée ; on allait essayer de résoudre l'autre, celle de ne vivre que pour soi.