MIÈRE RACE
reprocher ses liaisons avec elle, il la traita d'ennemie de Dieu et des hommes. « Com- « ment pourrais-je, ajouta-t-il . me lier « sincèrement avec cette femme, qui a « souvent envoyé près de moi des assas- « si ns pour m'a'rracher la vie (1)? »
Childebert , quelques années auparavant, avait fait dire a Guntchramn. par ses ambassadeurs : « Rendez-moi cette
Ancienne église Saint-Paul.
elle a étranglé ma tante.
poi-
* reine homicide
« tué mon père et mon oncle , tait
iznarder mes cousins (Ij. »
Elle chargea un émissaire d'aller assas- >iner la reine Brunichilde. Le projet de c^t t'nvové étant découvert, il fut battu de verges par ordre de Brunichilde; et, de retour aupri-^ de Frédégonde . cette dernière lui fit couper un pied et une main. Ain>i, puni pour avoir tenté le crime, il
'\\ Gregor. Turon. Hist., lib. 7, cao. 7.
le fut encore plus gravement pour ne l'-ivoir pas consommé (2).
|i| Gregor. Turon. Uisl., lib. 9, cap. 20. 2) Gregor. Turon. Hist., lib. 7, cap. 20. Cette reine avait des clercs ou ecclt-siaitiques aa rang ue ses domt:stiques ; elle s'en servait pour assassiner ses euuenais. Lorsqu'eo 585 elle voulut faire jérir Child-iberi lî, elle employa deux eccléiiastiq'jes, leurtit de magnifiques promes?i<, lc;ir donna des instmctions sur les moycis -i'Hpproch-.r
Elle fit assassiner son époux, le roiChilpéric.
Le jour de Pâques, dans la cathédrale de Rouen, pendant qu'il célébrait les offices divins, elle fit assassiner l'évêque Pré- Jextat(l).
Elle tenta d'étrangler sa propre fille Rigonthe. Voici comment Grégoire de Tours /apporte le fait. Ces deux princesses vivaient entre elles en fort mauvaise intelligence; toujours en querelle, elles se battaient à coups de poing. Un jour, la mère, battue, dit à Rigonthe"^: « Fille, pourquoi « me maltraites-tu? Voilà les richesses « que ton père a mises à ma disposition ; « prends-les, et fais-en ce que tu vou- « dras. » Elle entre dans un cabinet, ouvre un coffre, en tire divers ornements précieux, et puis elle dit à sa fille: « Je « suis lasse ; tire toi-même de ce coffre « tout ce qu'il contient. » Rigonthe se penche dans l'intérieur du coffré ; aussitôt la mère en fait tomber le couvercle sur le cou de sa fille, le presse avec effort, l'étrangle, de sorte que les yeux de la patiente étaient près de lui sortir de la tète. Une des suivantes de Rigonthe, voyant le danger, s'écrie : « Au secours ! accourez « vite, on étrangle ma maîtresse ! c'est sa « mère qui l'étrangle ! » On accourt , on rompt les portes du cabinet, on délivre Rigonthe près d'expirer. Cette scène fut suivie de plusieurs autres semblables. Ces deux princesses s'injuriaient, se battaient continuellement, et leur animosité avait pour cause les débauches de Rigonthe (1).
Je ne finirais point sur cette méchante reine ; j'en ai dit beaucoup, et n'ai qu'effleuré la matière. Je terminerai par ce trait qui se rattache à l'histoire de Paris.
Un jeune enfant de Frédégonde fut atteint de la dyssenterie, maladie alors dominante; il mourut : on fit croire à la mère que cette mort avait pour cause de? enchantements, des opérations magiques.
Alors, furieuse, elle fait arrêter plusieurs femmes parisiennes nu'elle soupçonne coupables de ce prétendu maléfice. Ces femmes sont, par son ordre, battues à coups
de ce roi, et les arin a de poignards empoisonnés. Ces assassins furent découverts, avouèrent le projet criminel de Frédégonde, et furent cruellement mutilés. ( Gregor. Turon, Hist., lib. 8, cap. 29. )
(1) Gregor. Turon. Hisi., lib. 9, cap. 20.
[2J Gregor. Turon. Hist., lib. 9, cap. 34.
de verges, exposées à d'effroyables tortures. La douleur des tourments leur arrache des aveux ; elles confessent à la reine, présente à ce supplice, qu'elles sont sorcières, qu'elles ont donné la mort cà plusieurs personnes, enfin qu'elles ont fait périr son fils pour sauver la vie du préfet .^ïummolus. Ces aveux, loin de calmer Frédégonde, accroissent sa rage ; elle fait souffi ir à ces femmes des supplices plus affreux encore; les unes sont assommées, d'autres brûlées vives ; plusieurs, après avoir eu les membres rompus, sont attachées sur des roues (I).
Le préfet Mummolus fut aussitôt arrêté ; exposé à des tortures cruelles , il n'avoua rien.
J'omets ici un grand nombre de traits semblables, et plus graves encore, que je pourrais joindre au tableau du caractère des principaux chefs des Francs; mais ce que j'en ai dit rie suffit-il pas pour faire connaître leurs mœurs barbares et sanguinaires?
Ces rois, ces reines vivaient des revenus-des villages, de leurs fiscs , de diverses contributions qu'ils imposaient à volonté. Ils possédaient chacun un tréscr composé d'ornements d'or, de ceintures, de baudriers, d'armes enrichies de pierreries, tous les hommes puissants en étaient pourvus, et cherchaient , par subtilité ou par force, à s'en dépouiller les uns les autres. Plusieurs rois ont fait tuer des ducs dans l'unique dessein de s'approprier leurs trésors. Les ducs ou comtes, accuses auprès des rois, détachaient de leurs trésors quelques pièces pour obtenir d'eux l'impunité dont ils avaient besoin. Dans ces trésors, objets de luxe et d'envie, aliment de l'orgueil, composés de richesses stériles, consistait le principal mérite des Francs.
J'ai peu parlé des excès de débauches de ces princes et princesses. Chaque roi avait trois ou quatre épouses qualifiées de reines, et un plus grand nombre de concubines' Les évoques ne se mêlaient guère de ces désordres. Saint Germain, évêque de Paris, fut le premier qui chercha à les faire cesser ; il excommunia, pour cause de polygamie , Charibert, roi de Paris, qui avait en même temps trois epouses-reines. Ingoberge , Marcovèse et Méroflède, et qui, bientôt après, en eut une
(Ij Gregor. Turon. Hist., lib. 6, cap. 35.
socs LA PREMIERE RACE
quatrième appelée Theudechilde (1). C'est, je crois, le premier exemple d'une excommunication lancée contre un roi franc pour affaire matrimoniale. On verra dans la <uite, sous la troisième race , les évoques de Rome s'ingérer dans ces matières, et annuler des mariages plus légitimes.
Je dois parler des évèques de la Gaule, de ces prélats qui obtinrent des pouvoirs, des richesses dont jamais ils n'avaient joui : richesses et pouvoirs contraires aux mœurs, condamnés par l'Evangile et les lois ecclésiastiques. Dès lors la morale, méconnue, fut séparée de la religion : et celle-ci, dénaturée, reçut dis règles opposées à celles que son divin fondateur as ait prescrites. Jéîus avait prohibé l'exercice du pouvoir et recommandé l'abnégation de soi-même; il avait condamné les richesses comme des moyens de perdition ; les évèques changèrent tout. Ils exercèrent le pouvoir, possédèrent de grandes richesses, qu'ils acquirent promettant à ceux oui les leur concédaient pour prix de leurs donations temporelles des récompenses célestes, qui ne s'acquièrent que par l'exercice des vertus ; en leur assurant des expiations, des absolutions qui ne sont efficaces que lorsqu'elles résultent d'un sincère repentir et d'une réparation proportionnée au délit.
L'Evangile dit qu'il est extrêmement difficile aux riches d'entrer dans le ciel. Lesévêques et le clergé se conduisirent d'après des principes diamétralement opposés: il suffisait aux riches, pour obtenir le royaume des cieux, de donner une partie de leurs biens mal acquis.
Donnons maintenant un aperçu de la conduite du clergé et des évèques de cette époque.
L'humilité n'était certainement pas la vertu de ces évèques. Dans leurs communications épistolaires, ils se prodiguaient entre eux, même en se faisant des reproches, les qualifications orgueilleuses de saints, très saints, vraimenl'saints; de très dignes du siège apostolique, de très digne pape, de seigneurs saints, de votre saïntelé, de votre béatitude (2).
Un certain Claudius, coupable de sacrilège, avant d'être ordonné prêtre, avait emprunté de l'argent pour acheter un
(1) Gregor. Turon. Hist., lib. 4, cap. 261,
(2) Rei.ueil des Historiens de France, t. IV, p. 36, 52, 54. etc.
evèche. Le roi Clovis. qui en était le vendeur, chargea saint Rémi d'accom.plir le marché. Le saint, plus soumis aux ordres de son m.aître qu'aux lois de l'Eglise, s'empressa d'obéir. Il imposa une pjnitcnce n Claudius pour le purger de son socrilegp, lui conféra l'ordre de la prêtrise, et ch;irgea trois évèques de le sacrer. Ces évèques étaient Héraclius de Paris, Léon de Sen^ et Tliéodore d'Auxerre. Scandalisés de ki condescendance de saint Rémi, ils lui adressèrent une épître pleine de re^proches. exprimes sans ménagement et même avec dureté. Ils lui dirent qu'il vaudrait mieux pour eux n'avoir jamais \ti le jour que de consentir à une pareille transgression: ils le traitèrent de jubileen ou centenaire, épi- Ihète qu'on lui donnait alors à cause de son grand âge.
Piqué de ces reproches et de leur amertume, saint Rémi fit aux trois évèques une réponse qui offre l'unique témoignage de cette querelle. A la suscription, il lesqualifie poliment de seigneurs vraiment saints et de frères bienheureux. Puis il se plaint d'être accusé de transgresser les lois ecclésiastiques, et ne se justifie de cette accusation qu'en disant qu'il n'a point été corrompu par des présents, et qu'il s'est c nformé à la volonté du roi; ce roi, dit-il. défenseur et propagateur de la foi cathohque : « Vous m'écrivez, continue-t-il, que « ces ordres sont en opposition avec les « lois canoniques : exercez-vous donc le « souverain .sacerdoce pour en décider « ainsi ? Ne doit-on pas obéir aux ordres « du chef des régions, du protecteur de « la patrie, du triomphateur des na- « tions (Ij? »
Cette réponse, qui est celle d'un évêque courtisan, ne sati>fera certainement ni les canonistes ni les hommes fermes dans leur devoir. Il s'agissait ici. non du régime temporel, mais de la consécration d'un évêque indigne de l'être; il s'a^is.sait de légitimer la'simonie.
Voici un autre exemple de pareille complaisance, dont se rendit coupable non un seul évêque, mais presque tous les évêque.* rassemblés en un concile.
Prétextât, évêque de Rouen, accusé d'avoir conspiré contre Chilpéric, d'avoir cékbré le mariage de Mérovée, fils de ce roi. avec la reine Brunich:lde, tante de ce jeune
(1) Recueil des Historievs de France, t. IV, p. 52.
pniice, fut traduit devanl un concile as- i semblé, en l'an bll . à Paris, dans la basilique de Sainl-Pierre et de Saint-Paul, depuis nommée église de Sainte-Geneviève. Chilpéric ouvrit la séance par un exposé des chefs d'accusation portes contre Prétextât. Sa vive déclamation, entendue par les Francs qui accompagnaient ce roi, et qui étaient placés dans un lieu voisin, les fit frémir de rage. Ils essayèrent de rompre les portés de la basilique, pour en arlacher l'évéque accusé et pour le lapider. Le roi les contint.
Prétextât commença sa justification, nia tous les faits dont il était accusé, et soutint qu'il n'existait contre lui que l'apparence des crimes qu'on lui imputait.
Des témoins à charge sont alors produits, ils montrent l'argent que l'évéque leur a distribué pour les corrompre et les rendre com.plices de sa conspiration. Grégoire dit qu'ils sont de faux témoins. Prétextât repousse avec assez d'avantage leur allégation. ,
Cbilpéric s'était retiré dans une pièce voisine; les évêques, réunis dans la sacristie, devaient hautement émettre leur opinion; ils conversaient entre eux; aucun îi'osaii élever la voix en faveur de leur confrère accusé, lorsque Aétius, archidiacre de Paris, s'avança, salua les prélats, et, par un discours énergique, essaya de ranimer leur courage abattu. « Si, bannissant toute « crainte, leur dit-il, vous vous montrez « fermes, vos noms couverts de gloire pas- « seront à l'immortalité. Si vous cédez à « votre pusillanimité, vous serez à jamais « jugés indignes du divin sacerdoce. »
Après ce discours, un morne silence règne dans l'assemblée: aucun évêque n'ose prendre la parole; chacun, redoutant les vengeances de Frédégonde, l'âme de toute cette intrigue, comprimait ses lèvres avec son doigt.
Alors Grégoire de Tours, acteur et historien de cette scène, se lève, et, après quelques phrases, il dit : « C'est à vous « particulièrement que je m'adresse, évê- « ques qui paraissez être dans la familia- ■< rite du roi : donnez-lui le vertueux et <x saint conseil de ne pas diriger le feu de < sa colère contre un ministre de Dieu, de « peur qu'il n'en soit iui-mème la victime, « et qu il ne perde son royaume et sa a gloire. »
Nouveau sileuce dans l'assemblée.
Grécoire de Tours continue et cherche
à intéresser les évèques, en faisant valoir le grand respect du à leur caractère. Ce nouveau levier n'ébranle point la masse du concile. Les évêques gardent encore !e silence.
Cependant, deux pères de ce concile.
Bertchramn ou Bertrand, évêque de Bordeaux, Ragnemode, évêque de Paris, vont auprès de Chilpéric dénoncer Grégoire de Tours. Ils le peignent comme son plus grand ennemi. Chilpéric mande Grégoire de Tours : grande altercation entre le roi et l'évéque. Ce dernier reçoit ensuite des émissaires de Frédégonde, qui lui annoncent que tous les évêques du concile sont dévoués à cette reine, que lui seul s'oppose à la condamnation de Prétextât, et que. s'il veut y consentir, elle lui donnera deux cents livres pesant en argent. Grégoire rejette c-es propositions.
Le lendemain, des évêques du concile viennent, auprès de Grégoire de Tours, tenter encore une fois de le corrompre : il résiste.
La seconde séance du concile s'ouvre.
Chilpéric, inspiré par son épouse, vient produire un nouveau chef d'accusation contre Prétextât; il l'accuse de vol. L'accuse se justifie si bien, que Chilpéric lui-même le proclame innocent. Prétextât, après sa justification victorieuse, se retire. Chilpéric dit aux évêques : « Il ne faut point contrarier la reine, que dois-je faire? Allez trouver Prétextât, conseillez-lui, comme de votre part, de s'avouer coupable, dites-lui qu'après cet aveu, vous vous jetterez tous à mes pieds et me demanderez son pardon. »
Les évêques suivent ce conseil ; a force de sollicitations, ils parviennent à déterminer Prétextât à cette inconcevable action. Bientôt on voit cet évêque s'avancer auprès du roi, se prosterner, s'étendre ;i ses pieds, et on l'entend crier : « J'ai péché contre le ciel et contre vous, ô roi très miséricordieux, je suis un abom.inable homicide, j'ai voulu vous faire périr, et placer votre fils sur votre trône. »
Après cette étrange confession, le roi se prosterne aux pieds des évêques, et leur dit : « Vous l'entendez, ô très pieux évêques, le coupable avoue son exécrable crime. »
« Nous relevâmes en pleurant, dit Gre- <c goire de Tours, Prétextât, couché par « terre, et le roi. ayant ordonné qu'il fut <r mis hors de la basilique, se retira. »
sous LA PREMIERE RACE
un
Les è\êques ne se jettrcnt point aux yjieds de Chilperic pour imn'orcr lepr.rdcu de leur confrère, comme Pis l'avaient promis: ils ne pensèrent qu'à le déposer. Bertrand. t\èque de Bordeaux, dit à Prétextât, qui restait plongé dans un état de stupeur : « Ecoutez, ômon frère et co-évèque, nous ne pouvons point exercer notre charité envers vous, parce que vous n'avez point obtenu votre grâce du roi : il faut dune auparavant vous rendre digne de son indulgence. »
Cbilpéric ordonne qu'on déchire la tunique de Prétextât, qu'il >oit maudit et excommunié à perpétuité. Grégoire de Tours fit de vains efforts pour s'opposer à cet ordre ; il ne fut secondé par aucun prélat ; le malheureux évtK^ue de Rouen, arrêté, mis en prison, grièvement blessé en «•ssayant de s évader, fut euNoyé en exil dans une île voisine des côtes de Bretagne, où il resta jusqu'à la mort du roi dj. Rétabli alors sur son siège. Frédégoude ne l'y lai.ssa [as longtemps, et deux ans après, en 086, elle le fit assassiner le jour de Pâques, dans son église, au milieu de son clergé», qui ne lui porta aucun secours (2).
De quarante-cinq évèques qui composaient le concile de Paris, il ne s'en trouva qu'un seul, Grégoire de Tours, qui montra du courage.
\'oici encore deux évêques qui s'écartèrcul étrangement des lois canoniques : Rumildus de Maguelone, et Ranimire, d'abord abbé, puis évèque de Nîmes. Ces deux prêtres par\inrent à soulever une partie du midi de la Gaule, toute la province scplimanique, contre son roi ^Vamba.
Pendant cette révolte, Ranimire chassa et fit prisonnier Arégius, évêquede Nîmes, et se mit à sa place.
Les deux prélats s étaient déjà emparés de toute la province, lorsque le roi \Varr:ba vint lui-même la reconquérir. Ranimire, à son approche, se réfugie à Narbonne; poursuivi, il se retire dans le territoire de Beziers, où il est pris et tué. L'evêque Rumildus se délend dans la ville de Maguelone: mais, en s' échappant . il «prouve le même sort que Ranimire ;3).
Je pourrais placer ces prélats dans la
(1) Gregor. Turoti. Hist., lib. 5, cap. 19, {2)Greyor. Turon. hist., lib. 8, cap. .31. (3) Historia Vambœ rtgis : Recueil des Historiens de France, t. II, p. 703 et suiv.
catégorie dcs guerriers, parce qu'ils ont suscité des guerres, soutenu plusieurs coit.bats: mais 1 histoire ne nous les montre pas combattant eux-mêmes les arm.es à la main. Je les range parmi les audacieux. Voici les évèques vraiment guerriers.
Sagittarius, évêque d^^ Gap. et Salonius son frère, évêque d'Embrun . tous deux élèves de saint Nicétius. evèque de Lvon. ont. je crois, donné dans la Gaule le premier exemple de l'étrange association du casque et de la mitre.
Ces deux prélats s'étaient déjà signales par une expédition contre Victor, évêque des Tricastins. Pendant que ce dernier donnait une fête, et qu'il avait pour cela éloigné ses gardes, Sagittarius et Salonius fondent brusquement sur la maison de Victor, et, les armes à la main, frappent les Serviteurs de l'evêque, déchirent leur.< vêtements, enlèvent les vases et tout ce qui était préparé pour le festin (1).
Un concile punit cette violei>ce. En l'an o72, les Lombards ayant fait une incursion dans la Gaule et dans les diocèses de Sagittarius et de Salonius, ces deux évêques, sous le commandement du p^ifric*^ Mummolus, marchèrent en armes contre les ennemis. Cette action, louable dans toute autre personne que celle d'un prêtre chrétien, était contraire aux lois canoniques. Grégoire do Tours s'en plaint commf d'un forfait inouï : « Ils se montrèrent .1 « la guerre, dit-il, non munis du signe « céleste de la croix, mais armés comme « des guerriers-, le casque en tête, la cui- « passe sur le dos; et. ce qui est plus con- « damnable encore, ils versiTcnt de leurs « mains le sang de plusieurs ennemis (2\ »
Cette conduite et les excès d'une nature plus grave encore les firent condamner a la dégradation par un concil? tenu en 579 à Chàlons. Ils menèrent longtemps une vie vagabonde; on ignore la fin de Salonius, mais on sait que son frère Sagittarius, après avoir combattu dans l'armée de Gundovalde et au siège de la cité des Convenues, se rendit, et, contre la foi promise, fut décapité (3).
Depuis cette époque jusqu'au règne de Louis XIV l'histoire nous offre une" multitude innombrable d'évêques, d'abbés, de moines qui ont fait le métier de militaires,
[l] Gregor. Turon. Hist., lib. 5, cap. 21. \2) Grejor. Turon. Hist., lib. 4, rap. 42. (3j Gregor. Turon. Hist., lib. ~, c.-it). 39.
et même de conquérants, comme le prouve l'exemple suivant.
Savaricus, évêque d'Auxerre, entreprit d'ajouter au tercitoire de son évêché les territoires de son voisinage : il s'empara, à la tête d'une armée, des diocèses d'Orléans, de Nevers, de Tonnerre, d^'Avalon et de Troyes. Cet évêque conquérant, à la faveur des guerres civiles qui désolaient la Gaule, se proposait encore de faire le siège de Lyon; mais, en l'an 715, marchant contre cette ville, suivi d'une armée nombreuse, la foudre du ciel l'atteignit, et suspendit le cours de ses victoires. Son corps, transféré à Auxerre, fut enterré dans l'église de Saint-Germain (1).
Je pourrais parler d'une infinité d'autres évêques du même temps, mais il ne faut pas tout dire, et le mal ne doit pas faire oublier le bien.
Je dois le dire, au commencement de la première race, lorsque le mal n'avait pas encore acquis toute son énergie, la Gaule et Paris eurent des évêques dont les noms méritent d'être honorabieraent transmis à la postérité. Eptadius, par modestie, refusa l'épiscopat, dépensa sa fortune en rachetant et en rendant à la liberté et à leur famille plusieurs des nombreux esclaves que Chlodovech avait faits en conquérant le royaume des Wisigoths. Saint Landri, évêque de Paris, vendit ses meubles et les vases sacrés de son église pour nourrir les pauvres pendant une famine. Saint Germain, autre évêque de Paris, eut le courage de châtier les mœurs scandaleuses du ' roi Charibert, et s'efforça d'éteindre ou de diminuer le feu des guerres civiles. On trouve aussi quelques autres évêques qui employèrent avec succès l'ascendant que leur donnait leur ministère sur l'esprit des rois, poqr tempérer leur colère et leur soustraire quelques victimes ; mais bientôt, la corruption ayant fait des progrès, ces actes de bienfaisance et de généiosité ne reparurent plus, et furent remplacés par des actes tout contraires.
A la fin de la première race, l'action progressive de la barbarie avait étendu ses envahissements sur toutes les classes de la société, et acquis une déplorable consistance. Des nombreux témoignages de celte triste vérité je ne rapporterai qu'une lettre adressée, en 742, par saint Boniface,
(1) Recueil des Historiens de France,
t. III,
évêque de Mayence, à Zacharie, évêque de Rome. Ce saint lui annonce que Carloman, duc des Francs, l'a invité à convoquer un synode dans la partie de la Gaule qui lui est soumise, « où, dit-il, depuis soixante « ou soixante-dix ans la religion ecclésias- « tique est détruite ou tombée dans le « mépris. Les habilantsles plus âgés disent «que, depuis plus de quatre-vingts ans, « il ne s'y est pas tenu de concile ; qu'on « n'y a pas vu d'archevêque ; qu'aucune « église n'y a été fondée ni rétablie; de « sorte que la plus grande partie des sièges « épisc opaux sont devenus la propriété de « laïques avides, et de prêtres qui font un « trafic des biens de l'Eglise, ou en jouis- « sent comme s'ils étaient des biens sécu- « liers.
A la suite de cette notice générale sur la dépravation morale du clergé gaulois pendant la première race des rois frnncs,je vais en joindre une qui est particulière aux évêques de Paris. Lorsque j'ai traité de la propagation du christianisme dans les Gaules, j'ai parlé des premiers évêques de cette ville; je vais, autant que la rareté des monuments me le permettra, les présenter sous le rapport moral.
Saffaracus, évêque de Paris dè^l'an 549, fut, vers l'an 551, dans un concile tenu en cette ville, déposé pour des crimes capitaux : les uns prétendent qu'il était accusé de simonie; d'autres pensent que ses fréquents adultères furent cause de sa déposition.
Saint Germain, vingtième évoque de Paris, était, suivant tous les témoignages, recommandable par sa doctrine et ses bonnes actions. L'histoire nous le présente sous ce rapport avantageux ; sa légende lui attribue plusieurs actes surnaturels. Le public d'alors dédaignait les vertus, et n'admirait que les miracles. Il mourut en 591 . Ragnemode, vingt et unième évêque, figure dans l'histoire comme un prélat de cour, un favori de l'infernale Frédégonde, dont il paraît, à certains égards, avoir été le complice. Il mourut en 59 1 .
Eusèbe , vingt-deuxième évêque , était un marchand syrien qui aspira aux honneurs et aux richesses de l'épiscopat : préféré au frère de Ragnemode, son concurrent, parce qu'il fournit une plus grande somme d'argent, l'évêché lui fut adjugé. Il chassa tout le clergé de son prédécesseur, et le remplaça par des ecclésiastiques syriens, attachés à sa maison.
Il oc<rupa peu de temps le siège episcopal. Fa ra mon dus. son compétiteur, le remplaça bientôt : on ne sait si, pour cela, il attendit la mort d'Eusèbe. Des évêques qui viennent ensuite je vais citer les plus connus.
Landericus ou saint Landri, vingt-huitième évêque, est du nombre de ceux dont le nom mérite d'être honorablement mentionné: il fut, en l'an 6o0. élevé au siège épiscopal. L'année suivante, une horrible famine désola les habitant? de son diocèse : notre évêque, ainsi qu'il a été dit. vendit les meubles de sa maison, les vases précieux de son église, pour nourrir les pauvre^.
On luiallribue la fondation de l'Hôtel- Dieu; œtte assertion n'est appuyée sur aucune preuve. On sait qu'avant lui, près de toutes les églises cathédrales, il exisliiit un hospice destiné aux pauvres, appebs matriculaires. c'est-à-dire enregistrés dans la matricule de ces églises : peut-être saint Landri fit-il reconstruire ou reparer le bâtiment qui leur était consacré.
Landri eut i>our successeur Chrodobertus, dont les actions sont peu connues.
Sigobaudus ou Sigoberraudus, trentième évc'que de Paris, \int à Chelles, en 664, auprès de la reine Bathilde. prit querelle avec les Francs de cette reine : il en résulta une émeute où cet évêque fut tué.
Importunus succéda a Sigoberraudus. 11 n'est connu que par une correspondance qu'il eut avec Frodobertus, cvêque dç Tours. Ce dernier, pendant que les habitants de son diocèse souffraient unerigoureu.«;e famine, chargea Importunus de lui acheter du blé, et de le lui envoyer à Tours. Ce blé, arrivé, se trouva corrompu ; il était impossible de s'en nourrir. Frodobertus s'en plaignit à l'évêque de Paris, et lui envoy.j un échantillon du pain fabrique avec ce blé, pour lui prouver qu'il n'était pas mangeable. Quoique les plaintes de Frodobertus ne fussent accompagnées d'aucune parole offensante, Importunus en fut vivement piqué. Au lieu de justifier sa conduite, il lui répond qu'il ne veut avoir aucun démêlé avec lui ni avec ses pareil-.
Agilberlus succéda, vers l'an 669, à l'évêque Importunus. Avant d'être élevé au :?iége de Paris. Agiibertus avait, pendant quelques années, rempli les fonctions d'evèque en Irlande.
Les autres évîques des derniers temps de la première race, mentionnés dans les
sors LA PREMIERE RACE 4 03
catalogues, dans les Chartres, ne le sont pas dans l'histoire.
Il convient, pour compléter le tableau moral de cette période, de rassembler un petit nombre de traits propres à canctériser les mœurs de la noblesse, de ces hommes privilégiés, connus sous le nom de leudes, domestiques, ducs, comtes, etc.
Cette classe aristocratique se composait ordinairement de Francs et de Romains.
Les leudes. Francs d'origine, ne remplirent d'abord que des fonctions militaires; ce fut parmi les Romains un peu lettrés que les rois choisirent des référendaires, des percepteurs d'impositions, et des comtes chargés de rendre la justice. Ces deux classes, d'abord distinctes sous le rapport des mœurs, se confondirent bientôt. Les habitudes des Francs, fortifiées par le pouvoir, prévalurent sur celles dt^s Romains asservis. Ces derniers se laissèrent entraîner par le torrent de la barbarie : cependant il se con>erva encore des i.uances diverses entre les mœurs des uns et celles des autres. Pour rendre ces nuances sensibles et abréger un t.ibleau dt^jà trop étendu, j'ai imaginé d'offrir aux lecteurs deux parallèles exposés dans deux notes qui vont suivre.
Dans la première, je présente les actions de deux ducs, l'un Romain et l'autre Franc, qui, tous deux, paraissent être les plus criminels de tous les hommes mentionnes dans l'histoire de Grégoire de Tours (I).
(1) Eulalius, d'origine gauloise, comte d'Auvergne, était fort déréglé dans ses mœurs, t-a mère, très dévote, le réprimandait souvent : elle fut trouvée étranglée dans son lit. L'évêque excommunia ce duc, et cependant lui permit d'assister à la solennité des messes, et de participer à la communion : « Le bruit public vons accuse de parricide, lui dit hautement ce prélat; j'ignore si vous en êtes coupable ; j'en laisse le jugement à Dieu et au bienheureux martyr saint Julien, Si vous êtes innocent, comme vous le dites, approchez et recevez une portion de l'eucharistie, mettez-la dans votre bouche : alors Dieu verra l'intérieur de votre conscience. ». Après cette étrange manière d'administrer la communion, Kulali'is prit l'eucharistie et se retira. (Voyez, dans le Trai(é des superstttiovs, par l'abbé Thiers, t. II, chap. 9, p. 320, 321, plusieurs exemples de cette pratique remarqua-
10 i Dans
la seconde note,
HÎSTOIUE DE PAUIS
je reunis deux
ducs de diverses origines, qui, ci après le ni'jme historien , se sont signalés par des
ble, où ]a communion était administrée sans confession. )
Eiiialius se livrait à la débauche avec ses servantes, abandonnait sa femme Tétradia, lui enlevait son or, ses bijoux, et la frappait jusqu'à la blesser grièvement. Il fit un vovage en cour. Pendant son absence, son neveu Vérus épousa sa femme Tétradia :
puis, craignant la colère d'Eulalius,il la li vra au duc Désidérius, qui à son tour l'épousa. Que de désordres!
■Eulalius, indigné, tue Vérus, son neveu, qui avait épousé sa femme, vase plaindre à la cour de Guntchramn contre Désidérius qui l'avait de nouveau épousée ; et l'objet de sa plainte, à la cour de ce saint roi, est tourné en ridicule : on se moque de lui.
Parlons maintenant du duc de Rauching, qui certainement était d'origine barbare.
Il avait à son service un jeune garçon et une jeune fille, qui, épris d'amour l'un pour l'autre., sollicitèrent la permission d être unis par les solennités de l'Eglise. Le dnc seconde leurs vœux, et demande au prêtre leur absolution. Le prêtre lui dit : « Vous connaissez le respect dû aux actes dç l'Eglise de Dieu; vous savez qu'en recevant ces époux, vous devez vous engager, par serment, de maintenir leur union et de les exempter de cbâtiments corporels.
Rauching alors parut hésiter, se tut, puis, prenant sa résolution, il prêta sur l'autel ce serment : « Je jure de ne séparer jamais ces époux, et promets que le garçon n'épousera point une autre fille, ni la fille un autre garçon. " La cérémonie terminée, Rauching, rentré chez lui, fait couper un arbre, excaver son tronc en forme de cercueil, et creuser un fossé. Le tronc excavé est placé dans le fossé, la jeune épouse et son mari sont attachés et placés dans l'excavation de l'arbre ; un couvercle est posé sur leurs corps vivants, et le tout est recouvert de terre. «< Je n'ai point violé mon serment, disait le duc, je n'ai point séparé les époux : les voilà unis pour l'éternité. »
Instruit de cette atrocité, le prêtre accourt, demande avec instance, et n'obtient qu'avec peine Texhumation des deux époux. La fosse est découverte-, le jeune homme vi- Tait encore ; la jeune fille était morte suffoquée. [Gregor. Turon. Hisl., lib. 5. cap. 3.) Un autre trait suffira pour caractériser
actions les plus dignes d'éloges ; ce moyen, d'une impartialité sévère, met sous les yeux du lecteur les termes de comparaison d'après lesquels il pourra sans difficulté porter son jugement (1).
la méchanceté du duc Rauching. Je laisse parler Grégoire de Tours.
•• Lorsque, suivant l'usage, un de ses ser- <« viteurs tenait devant lui, pendant ses repas, " un cierge allumé, il exigeait que ce serviteur " eût les jambes nue>, et appliquât sur elles u le flambeau jusqu'à ce qu'il fût éteint. « Alors il le lui faisait rallumer pour recom- " mencer le même supplice jusqu'à ce que .< les jambes du- patient fussent entièrement « brûlées. Si la douleur lui arrachait quel- « ques cris, ou le faisait changer de place, .< Rauching aussitôt tirait son poignard et " menaçait de l'en percer. Les larmes que u versait ce malheureux serviteur avaient « des charmes pour le duc, et lui causaient « des transports de joie. » (Gregor. Turon. Hist., lib. 5, cap. 3.)
Le duc Rauching fut assassiné dans le palais de Childebert et par ordre de ce roi, non en expiation des cruautés dont on vient de parler, mais pour avoir conspiré contre sa personne.
On aperçoit maintenant la nuance qui distingue la perversité du duc Eulalius de celle du duc Rauching.
il) Le duc de Bertefred, Franc d'origine, n'était certainement pas un homme exempt de crimes : ligué avec le duc Ursion, il tit une guerre d'extermination à Lupus, duc de Champagne, et voulait lui enlever son duché et la vie. Quelques années après, Bertefred se ligue aussi avec Ursion et Rauching, et forme avec eux le projet de détrôner Childebert, de faire mourir ce roi, dp. dépouiller de toute son autorité la reine Brunichilde, de la réduire à l'état le plus abject, de se partager l'Australie, et d'accuser les Tourangeaux et les Poitevins qui se trouvaient à la cour d'êtte les auteurs de ces crimes. La conspiration est connue, les couspirateurs sont poursuivis ; Rauching est tué; Ursion et Bertefred se défendent les armes à la main. La reine Brunichilde, qui veut sauver Bertefred, parce qu'il est moins coupable qu'Urision, et parce qu'elle avait tenu sa fille sur les fonts baptismaux, lui fait dire ; » Séparez-vous de cet homme, notre ennemi, la vie vous sera accordée. •• Bertefred fit cette réponse : « Je ne l'abandonnerai jamais ; la mort seule nous séparera. »
sous LA PREMIERE RACE
Je n'ajouterai, sur les nobles de la première race, que la relation d'un voyage ■ntenant plusieurs traits propres à faire joeer de leur fidélité envers leur roi.
En l'an 584, le mariage de Rigonthe, fille de Chilperic et de Frédégonde, avec RKaréde, prince des Golhs, fut conclu, tjhilperic se rend à Paris, y convocpie ses leudes ou fidèles, et fait célébrer le mariage.
Par ses ordres, on arrache de leur foyer un grand nombre de familles parisiennes, pour, comme je l'ai dit. serN'ir à la pompe du cortège de sa fille. Tous les apprêts sont faits. Chilperic avait donné à Rigonthe des trésors immenses. Fredégonde, plus libérale encore, renchérit sur la générosité de son mari, en ajoutant à ces dons une quantité ctonnante d'or, d'argent, de biiouxet de vêtements précieux. Chilperic et ses leudes,
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Plan de Paris sou3 les Carloviugiens
témoins de ces dons, semblèrent s'étonner de ce prodigieux amas de richesses. Frè-
Voilà l'unique trait de générosité que l'on décou\Te chez les Francs dans l'histoire de Grégoire de Tours (lib. 9, cap. 9).
Le fine Chrodinus était évidemment Gaulois-Romain ; Grégoire de Tours loue la bonté de son cœur, sa piété, les nombreuses àumônes qu'il distribuait aux pauvres. Pen- 'îant la jeunesse de Sigebert, il fut nommé :T:aire du palais de ce roi ; il refusa cette diirnité, et motiva son refus sur ce qu'il lui était impossible défaire le bien. " Il à sou- - vent établi des villages, planté des vignes,
dégonde prévint leurs reproches, en leur disant qu'elles ne provenaient point du trésor des anciens rois, mais qu'elles résul-
" bâti des maisons, favorisé la culture des " terres. Il logeait, il nourrissait à sa table » des évêques sans évêcbé, et qui n'étaient .< pas riches ; il leur donnait des habitations, " des terres et des hommes pour travailler ; " il leur distribuait de l'argent, des meuble?, " des tapisseries, des ustensiles. Il serait « trop long, dit Grégoire de Tours, de rap- « porter en détail toutes ses bonnes ac- « tions. Il mourut en l'an 582, à l'âge de " près de quatre-vingts ans. r, [Gregor. Tu-
taieDf de son économie, de la bonne administration de ses biens, qu'elles étaient le fruit de ses épargnes et des présents qu'elle avait reçus de son époux.
Cinquante voitures suffirent à peine pour charrier le riche bagage de la princesse Rjgonthe. Son cortège se composait de plus de quatre mille hommes armés, à pied ou à cheval. Les ducs Domégisellus, Ansoalde, Bladaste, le maire du palais Wadon, étaient .spécialement chargés de commander la brillante escorte, et de veiller à la sûreté de la princesse et de ses trésors.
Le cortège, formé dans la cité de Paris, se met en marche ; mais en sortant par la porte méridionale de cette ville, l'essieu dune des voitures se rompt. Les assistants, effrayés par cet accident, en tirent un funeste présage, et s'écrient : 0 malheur {mala hora)\
Enfin le cortège quitte Paris. Après avoir parcouru un espace d'environ huit milles (trois lieues), il s'arrête; on dresse des tentes pour y passer la nuit (1).
Ici commencent les malheurs du voyage de Rigonthe.
Pen'dant cette nuit, cinquante hommes de l'escorte se lèvent, s'emparent de cent des meilleurs chevaux, de leurs freins d'or, de deux grandes chaînes de ce précieux métal, et fuient avec ce butin dans les Etats du roi Childebert.
Pendant tout le reste de la route , les richesses de Rigonthe devinrent successivement la proie'des personnes chargées de les protéger -, mais cette princesse ne fut pas la seule victime de l'avidité de sa
Chilpéric avait sévèrement recommandé de ne prendre pour la nourriture des hommes et des chevaux de l'escorte aucune denrée, aucune chose dans les terres de son fisc ; de sorte que les personnes et les
ron. Hist., lib. 6, cap. 20; Epitomata , cap. 58, 59.)
Ces deux ducs diffèrent entre eux, comme celui qui démolit diffère de celui qui édifie.
(1) 11 n'existait alors sur les routes, ni dans les lieux habités, aucun logement, aucune hôtellerie pour les voyageurs; ils couchaient sous latente. Entre autres exemples que je pourrais citer, est celui de Marculfe, évêque de Senlis, qui, venant à Paris pour avoir une audience de Chilpéric, passa, dit Grégoire de Tours, sans pouvoir l'obtenir, trois jours sous la tente. (Lib. 6, cap. 46.)
bêtes devaient être alimentées par des exactions ou par le pillage. Aussi les villes et les campagnes qui se trouvaient sur le passage furent-elles mises à contribution et horriblement dévastées. « Pendant toute « la route, dit Grégoire de Tours, ceux « qui composaient le cortège se livrèrent à « tant de pillages, s'enrichirent de tant de « butin, qu'il serait impossible d'en ren- «c dre compte. Les moindres chaumières « des pauvres ne purent échapper à la « rapacité de ces brigands ; ils détruisaient « les vignes, en coupant les ceps pour avoir « le fruit ; ils enlevaient les bestiaux : « tout fut ruiné sur leur passage, où ils « ne laissèrent rien à prendre... Ce de- « sastre eut lieu dans un temps où la ge- « lée et une rigoureuse sécheresse avaient « emporté la récolte ; et ce qu'avait épar- « gné ce double fléau fut entièrement « enlevé (1). »
Cependant la princesse continuait sa route, et son cortège, qui ruinait toutes les campagnes, la ruinait aussi ; car, à chaque station, il la dépouillait de quelques parties de ses trésors. Arrivée à Poitiers, elle se vit abandonnée par plusieurs ducs de son escorte : ceux qui restèrent autour d'elle l'accompagnèrent comme ils purent jusqu'à Toulouse où l'attendaient de nouveaux malheurs.
Elle reçut en chemin la nouvelle de la mort du roi son père, de Chilpéric, assas-
(1) Gregor. Turon. Hist., lib. 6, cap. 45.
C'était l'usage constant des Francs, soit qu'ils entrassent en pays ami ou ennemi ; ils dévastaient tout, détruisaient les habitations, coupaient les arbres, égorgeaient les habitants qui n'avaient pu fuir, et ne laissaient que le sol qu'ils ne pouvaient enlever. Grégoire de Tours déplore fréquemment de pareils désastres.
Le duc Beppolénus, qui fut, par le roi Guntcbramn, nommé eue d'Anjou, fit ainsi son entrée dans cette province : « Il enleva, M dit Grégoire de Tours, les moissons, le « blé, le foin, le vin dans les maisons des u habitants ; il s'empara de tout ce qu'elles u contenaient; il enfonça les portes, sans « attendre qu'on lui en remît les clefs, acw câbla de coups les propriétaires, et les i( foula aux pieds. " (Lib. 8, cap. 31.) La conduite de ce duc dans son nouveau gouvernement répondit parfaitement au cérémonial qu'il avait observé à son entrée. Voilà comment les ducs gouvernaient les provinces.
sors LA PREMIERE RACE
sine par les ordres de Frédéaonde. Arrrvée à Toulouse, on lui conseilla d'y séjourner ponriaisser reposer son escorte fatiguée et pour réparer les vêtements et les voitures: elle y consentit. Pendant qu'elle séjournait dans cette ville, on y vit arriver le duc Désiderius. qui, à la tête d'une troupe armée, vint, sans autre formalité, s'emjarer dece qui restait des trésors de Riconthe.
il fit transférercesrichesses dans un lieu fort, et les confia à la garde d'hommes qui lui étaient dévoués.
Les chefs du cortège, ces nobles francs, chargés de proléger la princesse et ses trésors, n'opposèrent aucune résistance à l'attentat de Désiderius ; quclaues-uns même, tels que le duc Blarîaste et le maire du palais Wadon, s'unirent au spoliateur, et devinrent sans honte ses complices. Riçonlhc. délaissée, trahie, dépouillée, fut força- de restera Toulouse, et de renoncer à son mariage. Cette princesse qui.
Quelques jours avant . possédait encore des richesses surabondantes , se trouva dans un tel état de dénùment, qu'elle put à peine se procurer les aliments nécessaires à sa propre existence. Sa vie même fut menacée, et, pour la m.eltre en sûreté, elle fut rtduite à se réfugier dans l'asile de Sainte-Marie de Toulouse, d'où, abreuvée d'humiliations et d'outrages, elle ne fut retirée que l'année suivante (1).
Tels étaient le respect des nobles francs pour les ordres de leur rci, leur fidélité, ieur exactitude à remplir leurs engagements.
Revenons h Paris, où Frédégonde, après avoir fait assassiner le roi son époux, craignant d'être poursuivie, avait profilé de ses liaisons avec Ragnemode, évcque de cette ville, pour se refiigier dans l'asile de son église. Là se rendirent bientôt quelques zélés domestiques de Rigonthe, échappés au danger : ils étaient accourus pour annoncer à Frédégonde les malheurs et la pénible situation de sa fille. L'un d'eux, nommé Léonard, dit à cette reine : « J'ai accompagné, far vos ordres, votre fille Rigonthe: jlai vu comment on la outragée, comment on l'a dépouillée de ses trésors et de tous ses biens ; je me suis évadé pour venir vous en informer. » A ces mots, la reine entre en fureur : elle
(1) Gregor. Turon. llist , lib. 1 , cap. 9. 17, 32.
veut venger sur des domestiques fidèles l'infidélité et la perfidie des ducs. Par ses ordres , on arrache à ce domestique le baudrier que son époux Chilpéric lui avait donné ; on le dépouille de tous ses vêtements, et on le chasse en cet état. Les boulangers, les cuisiniers et autres, qui avaient pris le même parti, le seul q^u'ils devaient prendre, furent encore plus inhumainement traités. Frédégonde les fit dépouiller tout nus, frapper de verges, leur fit couper les mains et les chassa "(1).
Ces actes d'iniquité et de fureur s'exécutaient dans l'asile de l'église de Paris, dans un lieu où l'évêque Ragnemode commandait en souverain : il ne s'y opposa point.
Toujours, dans ces temps de barbarie et de malheurs, les nobles francs, lorsqu'ils ont pu le faire impunément, se sont montrés infidèles à leurs rois: jamais, lorsque l'occasion leur a paru favorable, ils n'ont hésité à les renverser du trône et même à leur ôter la vie.
Les Francs ou fidèles de Ragnachaire enchaînent ce roi, et le liNTent àClovis et à la mort.
Chlothachaire, roi franc, poignarde de ses propres mains ses neveux quï^ devaient être rois.
Le roi Sigebert est assassiné au milieu de son camp par des Francs.
Chilpéric, au retour de la chasse, est poignardé par des Francs, satellites de son épouse Frédégonde.
C'est à l'occasion de l'assassinat de ce dernier roi, que son frère Guntchramn jura Cju'il punirait ce meurtre jusqu'à la neuvième génération, afin, dit-il, que, par cet exemple, les Francs soient à jamais détournés de l'abominable coutume de tuer leurs rois (2).
Cette menace n'empêcha point les ducs Rauching, Ursion et Bertefred, déformer le projet et commencer l'exécution d'une conjuration contre la vie du roi Childebert, afin de disposer de son trône ; n'empêcha point les ducs Désiderius, Goutran-Bozon, Mummolus, de conspirer, les armes à la main , contre le roi Guntchramn luimême, ni plusieurs autres conspirations pareilles; n'empêcha point les Francs de détrôner, de faire raser et enfermer en im couvent le roi Thiéry III ; ni le noble Franc
(Ij Gregor. Turon. Hist., lib. 7, cap. 15. i2)Gregor. Turon. Hist.^ lïb. 6, cap. 51.
Bodillon de tuer de sa main le roi Childéric et la reine Blichilde, son épouse, enceinte; enfin n'empêcha point les ducs, les maires du palais, d'envahir graduellement l'autorité suprême, et de renverser de leur trône les rois de la première race.
Je ne parle point de plusieurs autres régicides, commis par des rois et par des reines de la nation des Francs; le récit en serait trop long. Je n'ajouterai rien à l'es- . quisse que j'ai'tracée du caractère et des mœurs de ce temps. Je suis las de raconter leurs actions basses ou atroces.
Quant aux mœurs de la classe inférieure, l'histoire ne nous a laissé que de faibles notions; elle nous montre le peuple crédule et superstitieux à l'excès, opprimé, avili, et sans cesse outragé, pillé par ses maîtres. Il intéresse par ses malheurs, on ignore s'il est recoramandable par ses vertus.
L'opinion publique était entièrement pervertie ; on n'avait que des idées fausses sur le juste et l'injuste. La barbarie des Francs, la coupable condescendance des évêques, produisirent, entre le sacré et le profane, entre les crimes et la religion chrétienne, un amalgame monstrueux.
Cette religion, détachée de sa morale, fut réduite aux pratiques, à une espèce de magisme. Les rois, les reines, les ducs, ainsi que le peuple, croyaient aux divinations, aux sorts, aux présages, aux prodiges; ne Voyaient dans les pratiques et cérémonies religieuses qu'une vertu occulte, talismanique, qui écartait les maléfices, et procurait la fortune et le succès. Ils étaient persuadés que les saints cédaient aveuglement aux prières injustes des hommes, et même qu'ils favorisaient leurs crimes.
Claudius est envoyé par le roi Guntcnramn dans l'asile de Saint- Martin de Tours, pour y séduire , enchaîner ou assassiner le duc Bérulfe. En chemin, il fait à plusieurs personnes ces questions : « La puissance du bienheureux saint Martin agit-elle encore contre les perfides ? Celui qui violerait son asile serait-il promptementpuni? ^ Et dans l'instant qn'il tramait la plus noire perfidie contre Bérulfe, et qu'il levait le poignard sur lui, il invoquait l'assistance de saint Martin (1).
Le duc Gontran-Bozon , pour échapper à la colère de Chilpéric, s'était réfugié
(1) Gregor. Turon. Hist., lib. 7, cap. 2.
dans l'asile révéré de Saint-Martin. Ce roi fit tout ce qui fut en son pouvoir pour l'en tirer ; il menaça même de réduire en cendres la ville et les faubourgs de Tours : mais la peur le contint. Enfin, Chilpéric s'avisa d'un moyen nouveau. 11 adressa à saint Martin lui-même une lettre, qu'un diacre, par son ordre, vint de Paris à Tours déposer sur le tombeau du saint. Cette lettre portait en substance : « Permettez- « vous* que. j'arrache Gontran-Bozon de « son asile, ou ne le permettez-vous pas? « Répondez oui ou non. » Cette lettre resta pendant trois jours et trois nuits sur ce tombeau. Le saint ne daigna pas ressusciter pour la lire. On avait cependant poussé la précaution jusqu'à y placer une feuille blanche, afin que le saint pût facilement y écrire sa réponse. 11 n'en fit rien (1).
Pour connaître leurs futures destinées, les ducs et autres nobles consultaient les pylhonisses, les sorciers. Les plus religieux d'entre eux faisaient servir les livres saints à ces divinations magiques. Grégoire nous apprend avec satisfaction que Mérovée, fils de Chilpéric, n'ajoutait aucune foi aux oracles des pythonisses, mais qu'il croyait beaucoup à ceux que présentait l'ouverture fortuite des livres saints. « Il plaça « trois volumes, le Psautier, le Livre des « Rois et celui des Evangiles, sur le tom- « beau de saint Martin ; passa trois jours et •« troisnuits en jeûnes, en veilles et en orai - « sons (1). » Mais l'ouverture de ces livres ne lui offrit rien de satisfaisant. Ce prince, voulait obliger Dieu à s'expliquer sur le sort qui lui était réservé ; voulait savoir s'il monterait sur le trône, ou s'il en serait déchu. Cette pratique magique , qu'approuve Grégoire de Tours , fut, dans la suite, condamnée par divers conciles.
Le respect pour les personnes et les propriétés, la bonne foi, la sincérité et l'accomplissement des promesses, la religion du serment, enfin tous les devoirs moraux et civils étaient méconnus et méprisés : on portait même ce méprfs jusqu'à faire publiquement l'éloge des crimes.
Le moine qui a écrit la vie d^ Dagobert, après avoir raconté la mort de vingt mille Bulgares qui, par ordre de ce roi, furent éi^orgés dans leurs lits, sans motif raisonnable, trouve dans cette affreuse bouche-
(1) Grerjûr. Turon. Hist., lib. 5, cap. 14.
socs LA PREMIERE RACE
ne uu sujet d'éloge pour Dagobert. • C'é- - tait, dit-il. une résolution inspirée par . la sagesse (sapienti consilio) '\}. »
Grégoire de Tours, en traçant les crimes de Chlodovech (Clovis), après avoir dit que ce prince, ayant engagé un fils à tuer son père, fit ensuite tuer ce fils pour avoir ses trésors et ses Etats, ajoute immédiatement : « Chaque jour, les ennemis de ce roi tombaient sous sa main : chaque jour il augmentait sa puissance, parce qu'il marchait avec un cœur droit dans les voies de Dieu, et que ses actions lui étaient agréables (2). »
On est tombé jusqu'au dernier degré de la déraison et de la dépravation sociale lorsqu'on croit pouvoir, sans crainte d'^ Ire diffamé, faire l'apologie de crimes aussi révoltants, et l'on blasphème contre la Divinité lorsqu'on la signale comme complice et rémunératrice de pareils forfaits. Ces deux traits suffiraient seuls pour caractériser la barbarie de cette époque.
Cet état de dégradation pénétra partout, et- s'accrut aux dépens d'un reste de civilisation qui s'évanouissait. L'immoralité publique se fortifiait ; les tromperies des écrivains ecclésiastiques dans la composition des légendes devenaient chaque jour plus nombreuses et plus graves.
C'est ce qu'ont remarqué les bénécfictins, auteurs de l'Histoire littéraire de France . le mal augmentait à mesure «jii'il s'éloignait de sa source.
Les lettres restaient ?ans culture : les écoles publiques, à l'exception de quelques proies épiscopales, étaient désertées. La Gaule, aux quatrième et cinquième siècles, •ie glorifiait encore des Eutrope, Ausone, Pallade, Ambroise, Sulpice-Sévère. Paulin. Victor, Marcellus. Salvien, Sidoine Apollinaire, etc. Les Francs paraissent, <1ablissent leur affreuse domination, et toutes les lumières s'éteignent. A peine «m reste-t-ii quelques faibles lueurs pour ♦•clairer l'étendue et les progrès de ce I désastre. L'évèque Avitus déclare, au I sixième siècle, qu'il renonce à la poésie.
Bientôt, dit-il, il ne se trouvera plus
I ersonne capable d'entendre ce genre de • omposition (3). >
L'e\èque Grégoire de Tours, qui écrivait
(i; Oesta Dagoberli, cap. 28. Recueil des I llifloriens de France, tom. II, pa^j. 587. I (2jGregor. Turou. Hisl.,Y\h. 2, cap. 40
(3) Art M" Opéra, carmen 6, p. 2-51.
environ soixante ans après Avitus. prouve, par le grand nombre de ses fautes grammaticales, par son extrême crédulité, p»r la fausseté de son jugement, ainsi que par son propre témoignage , la dégradation progressive de la raison humaine'et de la littérature. « Dans les villes de la Gaule, « dit-il. on ne cultive plus les lettres ni» « les arts libéraux. Toutes les sciences. 1
• tous les genres d'instruction déclinent et
• dépérissent... Le malheureux temps que
• celui où nous vivons! L'amour pour « l'étude s'éteint de plus en plus: bientôt « il n'existera plus d'hommes qui puissent « transmettre à la postérité les événe- « ments les plus mémorables (H. »
« Le monde vieillit . dit FrMegaire .
« dans le prologue de sa Chronique : il
• n'existe plus d'écrivain capable d'ap- « procher du talent des anciens o-a- « teurs (2). .
Les auteurs de V Histoire littrraire de France, savants explorateurs de tous le> écrits et monuments historiques de cette déplorable époque, parlent ainsi des ténèbres épaisses qui envahirent la Gaule lorsque les Francs dominèrent sur ses habitants : • On ne voyait . disent-ils. « aucun \e.-lige des sciences et des beau.x-
• arts. Les ecclésiastiques et les moiniN
• v étaient les seuls qui à peine savaient - lire et écrire, ignorants dans tout le « reste (3). »
Le mal fit encore de nouveaux progrès:
il faut voir le tableau qu'en ont trace ces écri\ains dans leur état des lettres aux sixième et septième siècles. . La negli-
• gence et le mépris pour la littérature « furent encore portés plus loin, disent-il>
• en parlant de ce dernier siècle : on le
• poussa jusqu'à ne presque rien ecrir^' « pour la postérité de ce qui .se pa.ssait
• de plus mémorable dans l'Eulise et dans . l'Etat (4). »
Cependant je dois rapporter les moindres traits qui peuvent caractériser ces règnes, et diminuer le dégoîit qu'ils inspirent. Chlodovech voulut avoir près de lui un musicien,, et en fit demander un w Théodoric, roi d'Italie. Ce -dernier, diiis la lettre qu'il adresse au roi des Fraixs,
(1) Gregorii Turon. Historiu, prœf.Uio.
(2) Fredegarii Chronic, jirologus.
(3) Histoire littéraire, t. iU. p. 1 et suiv. [i) Histoire littéraire, t. III. p. 12?. Vn-j-z
y\\s?\ t. IV, p. 7, 8, 9.
lui dit : « Nous vous envoyons le joueur « de harpe que vous avez demandé ; ha- « bile dans son art, par sa voix et les « sons de son instrument dont il l'accom- « pagne, il pourra charmer votre glo- « rieuse puissance. Nous espérons qu'il « vous sera agréable , parce que vous « avez fortement désiré qu'il vous fut en- « voyé (1). »
Ce désir de Chlodovech prouve qu'à sa cour il n'existait point de musicien, puisqu'il en demandait un au roi d'Italie; l'on ne voit pas que la musique ait fait des progrès dans la Gaule sous ses successeurs. On ne connaissait guère à cette époque que les chants d'église : on ne savait que psalmodier.
Les témoignages de la dégradation universelle sont bien plus nombreux ; mais
c'en est assez pour prouver que la barbarie des Francs am.ena dans la Gaule le mépris des lettres, l'ignorance, la féodalité; en fit disparaître l'ordre, la justice et la raison ; dénatura la religion, déprava les mœurs, engourdit les facultés intellectuelles, dessécha les âmes, étouffa tout sentiment généreux, fit régner li^s passions abjectes, telles que la cupidité la perfidie; des passions odieuses, telles que la vengeance et la férocité ; enfin, c'en est assez pour prouver que la barbarie des Francs parvint à rabaisser l'homme souvent au niveau et quelquefois au-dessous de la condition des bètes.
Sous la seconde race, on sentit le mal; on s'efforça de le réparer. On verra, dans la période suivante, quels furent les effets et la durée de ces tentatives louables.
PÉRIODE IV