V. Tableau moral ôe Paris
Le tableau des mœurs des hommes puissants de la seconde race diffère peu de celui des mœurs des princes et des ducs de la prem-ière. Si l'on en excepte les règnes de Pépin le Br^f, de Gharlemagne, et même celui du faible Louis le Débonnaire, règnes qui ne sont certainement pas exempts de taches, on trouve dans les princes carlovingiens les mêmes erreurs, les mêmes crimes que chez les princes mérovingiens. Le naturel des Francs, comprimé parCharlemagne. ne fut point changé. La barbarie, quoique attaquée, conservait encore son empire. On peut en juger par les atroces moyens employés par cet empereur lui-même pour convertir les Saxons à la religion chrétienne. Ces brutales et sanguinaires conversions ne sont pas seulement consignées dans les pages de l'histoire, elles le sont encore dans les lois qu'il a promulguées. Mahomet disait : « Crois, ou je te Tue ; » Gharlemagne, inspiré par des prêtres peu chrétiens, adressait aux Saxons cette menace législative : « Si quelqu'un parmi vous se cache pour échapper au baptême, qu'il meure (1). »
Mais voici un trait qui peint vivement la férocité des mœurs de l'époque la plus brillante de cette période. Lorsqu'on 806, Gharlemagne divisa ses vastes Etats entre ses trois fils, il voulut donner à ses institutions paternelles l'authenticité d'une loi : il les déposa dans un capitulaire dont voici un article littéralement traduit : « Il nous « a plu, dit-il à ses fils, d'ordonner que, ï dans quelque occasion que ce soit, de « quelques crimes que l'on accuse vos en- « fants. ils ne soi. nt point, sans discussion, « sans forme de procès, privés malgré eux «c de leur chevelure, qu'on ne leur coupe « point les mains, qu'on ne leur arrache « point les yeux, et qu'on ne les égorge « point ; nous voulons qu'auprès de leur « père et de leurs oncles ils soient honora- « blement considérés (2y. »
Quel était donc le caractère des membres de la famille de Gharlemagne, puisque cet empereur sentit la nécessité de leur faire une telle recommandation, de donner un pareil ordre? Le= fils de cet empereur
[l] B.iluziiCapituL.t. I, col. 252.
^2) BaluziiCapitul., t. I, col. 445, 446, Capituiar. 1, anni 806, art. 17.
étaient donc assez féroces pour arracher les yeux à leurs enfants, pour les dcgrader,"^ les mutiler, les égorger, sans formes légales, sans de justes motifs?
Parmi les nombreuses épouses ou concubines de Gharlemagne, Fastrade fut la plus chérie et la plus fameuse par ses actes de cruauté. Il eut d'elle un fils nommé Pépin le Bossu, qui, en 791.de concert avec plusieurs seigneurs , conspira contre la vie de son père (1).
En 830, Louis le Débonnaire vit sa personne humiliée, dégradée, et son trône ébranlé par des rois, ses fils, par des princeç, des ducs, des évêques et des abbés. Ils accusent cet empereur de souffrir à sa cour des personnes adultères, des sorciers, des devins : ils accusent Judith, son épouse, d'un commerce coupable avec Bernard.
' duc de Septimanie ; enfin, ce faible et malheureux empereur, épouvanté par le^ menaces de ces puissants conjurés, se réfugie à Corapiègne, fait esquiver le duc Bernard, et envoie son épouse accusée dans un monastère de Laon.
Les conspirateurs ne se contentèrent pas des actes de soumission de ce prince ; ils voulaient sesEtals. Us arrivent à Compiègue, s'èm.parent de l'autorité suprême, ordonnent que Judith, tirée du monastère de Laon. soit traduite devanteux, lui commandent de prendre le voile, et d'engager { son époux à se faire moine; puis ils relè- ! guent cette impératrice à Poitiers, dans j Te monastère de Sainte-Radegonde, avec 1 ordre de s'y faire religieuse. Conrad et I Rodolphe, trères de cette impératrice, sont ! rasés et renfermés dans un monastère. I Bernard s'étant évadé, ils ne purent exercer aucune rigueur contre lui: mais ils exilèrent son cousin Odo, et firent crever les yeux à son frère Héribert.
Dans la même ville de Gompiègne. les conspirateurs, ayant l'intention de détrôner l'empereur, et de le réduire à l'état de moine, tiennent une autre assemblée où ils le font comparaître comme un accusé. Là on vit l'empereur des Francs, le fils aîné de Gharlemagne, l'homme le plus considéré en Europe par sa puissance , consterné, humilié, faire lui-même l'aveu de ses fautes prétendues, en demander pardon, lemercier même ses accusateurs, et consentir a ce que l'impératrice son épouse fiit détenue dans un m nastère.
Cet empereur parut si humble, si résigné, si avili, que ses ennemis en furent
sous LA SECONDE RACE
touché», et l'invitèrent à s'asseoir sur le trône.
Ces dispositions favorables ne furent pas de longue durée : un nouveau chef de la conspiration se présente . fait changer .'S esprits: d'après sa volonté, l'asserojlée ordonne que l'empereur sera dépose 4 fait moine. On l'entoure en conséquence ie. prêtres chargés de le préparer au nouvel état quon lui destine, et en attendant on le détient prisonnier. Mais un moine habile parvient a semer la division entre {•^s conjurés. Le parti de Louis en profite, t-t cet empereur recouvre toute son autorité.
Quels sont ces conjurés? Des princes.
:es ducs, des évéques, des abbés. C'est ilildum. archi-chapelain de Louis, depuis -^bbe de Saint-Denis: c'est Wa la, abhe !- Corbie : Jessé, évèque d'Amiens: Matidus, évèque d'Orléans, etc., etc.
Les chefs de cette conjuration étaient aussi Hugues, abbé, propre frère de Louis le Débonnaire: les fils même de cet empe- i résister longtemps. Il est réduit à venir
une pénitence. Lothaire le ramène à Saint- Médard de Soissons. puis le fait traduire à Aix-la-Cliapelle, où ce malheureux père passa l'hiver dans une prison.
Cependant le barbu re Lothaire affecte des manières impérieuses envers ses frères, les indispose contre lui. 11 a pris les armes contre son père, il va les prendre contre ses frères. Poursuivi par eux. il craint que sa proie ne lui échappe, il tire son père de sa prison, le traîne à la suite de son armée, lui fait traverser Pari?, et le dépose dans la prison de l'abbaye de Saint-Denis. Puis, se sentant incapable de résister aux forces que ses frères dirigeaient contre lui, il abandonne son père et se retire à Vienne.
Après tant de persécutions, Louis le Débonnaire trouve dans l'abbaye de Saint- Denis une fortune plus prospère. On le tire de sa prison, on le revêt de ses armes. de ses habits impériaux : il recouvre son auto ité.
Lothaire résiste encore, mais ne peut
reur. Pépin et Lothaire : c'est ce dernier qui vint demander avec instance que son père fût renversé du trône et plongé dans un monastère: c'est lui qui tint longtemps son père eu prison (1).
Cette conspiration fut suivie d'une seconde, qui eut peu de succès, et d'une troisième, qui en eut davantage.
Trois fils de Louis le Débonnaire pren
humblement demander pardon à son père.
Plusieurs évéques. abbés, comtes, ses complices, sont déposés, exilés, renfermés dans des monastères ou punis de mort. Ebbon. archevêque de Reims, le plus coupable et le principal auteur de la conspiration, vient dans une assemblée tenue à Thionville^. s'y déclare à haute voix indigne de vivre, indigne du ministère épiscopal. et signe sa
nent les armes contre leur père. Celui-ci i déclaration. H est déposé par l'assemblée.
marche à leur rencontre : son armée se débande; il est trahi et livré à ses plus cruels ennemis, à ses enfants, qui le font prisonnier. L'un d'eux, Lothaire , le conduit lui-même à Soissons et l'enferme dans le monastère de Saint-Médard. Là cet empereur, dépouillé de ses armes , de ses habits impériaux, vêtu d'un habit gris, est gardé dans une cellule. Le \^ octobre 833, on le tire de cette prison, et on le transfère à Compiégne, oii une assemblée est convoquée. Des évéques avaient d'a^^oce compo.sé son acte d'accusation rempli de crimes faux ou vrais : on oblige l'empereur à en faire la lecture lui-même ; sa sentence est prononcée. On le dépouille de nouveau de ses habits, de ses armes : £bbon, archevêque de Reims, lui impose
(1) Becueildfs Historiens de France, l. Yl, p. 68, 80,100, 110, 111, 1.52, 153, 192, 193, 210, 226, 230. 234,241, 218, 250, 285, etc.; tom. VII, p. 12, 557.
Louis le Débonnaire eut encore, en 840. le chagrin de voir un de ses fils, Louis, roi de Ravière, révolté contre lui. et s'avançant. pour le combattre, à la tête d'une nombreuse armé?. Le chagrin que lui causa cette expédition lui valut la maladie dont il mourut. La douceur et la dévotion formaient son caractère ; son défaut d'énergie mit en évidence les vices énormes du gouvernement.
Le règne de Louis le Débonnaire, dont je viens'' d'offrir une esquisse, étant de tous les règnes qui lui succédèrent pendant la dynastie carlovingienne le moins désordonné, le moins troublé par des crimes, par des conspirations, on peut juger deautres dont je ne parlerai pas. Je me bornerai à dire que, par l'impéritie ou les vices des successeurs de Charleraagne . ie mal s'accrut ; que toutes les habitudes immorales, les désordres, les usurpation- et la féodalité qu'avait contenuscet empereur, les superstitions qu'il avait combattues,
s'élevèrent, rompirent une digue fragile, et, comme un torrent débordé, entraînèrent les institutions civiles et le troue des Carlovingiens. Ce fut au milieu de cette débâcle morale et politique que quelques comtes de Paris, érigés en ducs de France, se firent, comme je l'ai dit, proclamer rois de ce pays.
Les princes et les rois de la seconde race, comme ceux de la première, offrirent fréquemment le spectacle scandaleux de neveux armés contre leur oncle, de frères contre leurs frères, de fils contre leur père, et, par leurs guerres continuelles, précipitèrent la chute de leur dynastie ; et, ce qui est aussi criminel, on vit des princes s'unir aux ennemis communs, aux plus horribles dévastateurs de la patrie, s'unir aux Normands contre l'intérêt général. Hugues, fils de Lothaiie, fut convaincu de ce crime : son père, pour l'en punir, lui fit couper sa chevelure et arracher les yeux (1),
Tout se ressentit de ce bouleversement général : de simples fonctionnaires devinrent des souverains; le trône, d'héréditaire qu'il était, fut électif; des laïques, ducs, comtes, possédèrent des abbayes, des évèchés ; des abbés, des évèques, des prêtres, se métamorphosèrent en chefs militaires, en guerriers, et quelquefois en brigands.
Sous la dynastie mérovingienne , on avait vu pour la première fois dans les Gaules, et vu avec étonnement, des évèques marcher à la guerre et y combattre. Sous la seconde race, le nombre des évêques et des abbés guerriers fut bien plus considérable ; on ne s'en étonna plus. Ils acquirent aussi un accroissement de richesses et de puissance; quelques-uns devinlent souverains. Ils disposaient des trônes par leurs armes et leurs intrigues. Corrompus dans les cours, corrompus dans les camps, éclairés par de faibles ou de fausses lumières, ou aveuglés par des passions ambitieuses, ces prélats leur sacrifièrent les lois ecclésiastiques, les préceptes de l'Evangile et de la moiale. Leur dérèglement correspondait au dérèglement général.
Charlemagne, dès qu'il eut acquis une grande autorité, s'occupa de la reforme des mœurs des évèques; il leur défendit en 769, sous peine de se voir privés de
;^1) Recueil oes Hislûriens de France, t. VllI, p. 45, 220, 309.
l'épiscopat, d'aller dans les bois chasser avec des chiens et des oiseaux de proie, de répandre le sang des hommes, paien^ ou chrétiens, et d'avoir plusieurs épouses. Voici l'article du capitulaire qui contient ces défenses :
« Les évêques qui ont plusieurs épouses « iplures vxores], (\\\\ répandent le sang 'c des païens, qui se conduisent d'une ma- « nière opposée aux canons, seront prives « du sacerdoce, parce qu'ils sont plus cri- « minels que les séculiers (1). »
Le m.ême empereur, en 801 , défend aux évêques de porter les armes des guerriers, d'avoir des femmes étrangères avec eux, de fréquenter les tavernes, de se réduire à l'état d'ivresse, et de forcer les autres à s'enivrer avec eux (2).
Les évêques ne furent point, par ces lois, ramenés à des mœurs plus pures; mais ils couvrirent , pendant quelque temps, du voile de l'hypocrisie leurs dérèglements accoutumés. Ils s'abstinrent momentanément de porter des armes, de faire la guerre ; mais ils continuèrent a garder leurs fem.mes, ou ils contractèrent des mariages clandestins. Dans son capitulaire de l'an 811, Charlemagne leur reproche de ne différer en rien des séculiers. « Pour être distingués des laïques, « dit-il, vous suffît-il de ne point porter « d'armes, et de ne point vous marier « publiquement (3) ? »
Dans ce même capitulaire, Charlemagne adresse aux évêques et aux abbés des reproches plus graves encore.
Il les accuse de se mêler des affafres séculières, tandis que, par le texte des canons, il leur est expressément défendu d'y prendre part. Jamais les ecclésiastiques n'ont observé ces canons : l'histoire tout entière en offre la preuve.
Il les accuse d'employer la violence pour obliger les laïques à se faire prêtres, chanoines ou moines.
Entre autres questions, il leur adresse les suivantes : « A-t-il abandonné le « siècle, celui qui, chaque jour, par toutes « sortes de voies et d'artifices, ne cesse « d'accroître ses richesses en flattant les « uns de l'espoir d'obtenir les béatitudes « célestes, en épouvantant les autres parla « perspective du supplice éternel de l'en-
(1) BaluziiCajiitul.^ 1. 1, col. 191.
(2) Baluzii Capitul., t. I, col. 360.
(3] Baluzii Capitul., t. I, col. 479.
sous LA SECONDE RACE
' fer, et qui, profitant de la simplicité du ' riche comme de celle du pauvre, abu- ' sant de leur ignorance et de leur cre- « dulité, se permet, au nom de Dieu ou « de quelques saints, de les dépouiller de « leurs biens, d'en priver leurs légitimes « héritiers, et de les exposer, pour la plu- « part, à se livrer à l'infamie, au vol et au « brigandage?
« Â-t-il "renoncé au siècle, celui qui, « poussé par la cupidité, n'aspire qu'à < envahir le bien dautrui, et qui. pour y ' parvenir, corrompt les hommes, les en- » gage, pour de l'argent, à se parjurer, à « porter de faux témoignages?
« A-t-il renoncé au siècle, celui qui em- • ploie des officiers , avoués ou prévôts, " qui n'ont aucune crainte de Dieu, qui " sont injustes, cruels, avides, et qui ne craignent pas de se parjurer? A-t-il renoncé au siècle, celui qui, s'embarrassant fort peu de savoir si les biens dont on le fait jouir sont injustement acquis, ne s'occupe que de ce qu'ils produisent?
« Que dirai-je de ceux qui, sous prétexte de dévotion, transportent d'un lieu à un autre des ossements ou des reliques de saints, de martyrs et de confesseurs, leur construisent de «nouvelles églises, et exhortent instamment tous ceux qui le peuvent à donner leurs biens à ces nouveaux établissements?... Nous sommes étonnés de voir celui qui s'est déclaré étranger au siècle et aux séculiers prendre comme un guerrier les armes pour défendre ses propriétés, et faire ce qui n'appartient qu'a ceux qui n'ont point encore renoncé au siècle. Nous ignorons entièrement quelles sont les règles des ecclésiastiques •. qu'ils nous les fassent donc connaître, eux qui doivent savoir ce qui leur est permis, ce qui leur est défendu (1). »
Ces reproches véhéments, qui décèlent une partie de l'origine honteuse des biens du clergé de ce temps et la turpitude des mœurs de ses principaux membres, firent des hypocrites et ne convertirent peri sonne.
' Un capitulaire, dont l'époque est incertaine, mais qui paraît avoir Charlemagne , pour auteur, recommande aux prêtres de - ne point assister aux grands repas, où l'on
(1) Capiiularia Baluzii, t. I, col. 479 et
seq.
fait des excès dans le boire et le manger. Après cette exhortation, il ajoute : « "Ces « hommes, qui font les dévots et les saints, « n'ont pas honte de rester à table jus- « qu'au milieu de la nuit: et, gorgés de « vivres et de vin, ils se rendent en cet ' état à l'église. Ils ne célèbrent ni le jour « ni la nuit le seivice divin, auquel ils « sont obligés. Quelques-uns restent à « table, et s'y endorment. Avant leur or- « dination ces prêtres sont toujours pau- « vres; mais bientôt après on les voit ' acheter des alleux, des esclaves et autres « biens: ils ne recitent aucune prière, « ne font usage d'aucun livre; ils ne rem- « plissent aucun des devoirs de leur mi- « nistère; ils ne vivent que d'iniquités, « d'oppressions et de rapines (1). «
Paulin, evêque d'Aquilée, écrit à Charlemagne pour se plaindre de la conduite des évêq^ues. Ils violent, lui dit-il, les lois canoniques, s'absentent longtemps de leurs églises, ne remplissent aucune de leurs obligations : « Ils ont la rapacité des mili- « taires; ils les excitent, ils les provoquent « à répandre le sang humain, ils font « comme eux des incursions: et ces pré- « lats, qui devraient s'occuper de prier « Dieu et d'instruire le peuple, se livrent « à plusieurs autres désordres (2). »
Pendant cette période on fabriqua plusieurs faux écrits, de fausses relations de miracles, et notamment de fausses lettres, prétendues tombées du ciel, où l'on fait parler la divinité comme parlaient les hommes de cette époque, d'une manière ridicule et abjecte (3). L'on peut attribuer
(1) Baluzii CapiluL, t. I, col. 531, 532.
(2| Baluzii Miscelîanea, t. I, pag. 363.
(3) Une de ces fausses lettres circulait en 788, et Charlemagne, qui la traite de très pernicieuse et de très fausse, ordonne qu'on ]a jette au feu. \Baluzii Capitularia , t. I, 239.)
Une d'elles a été publiée par Baluze dans l'appendice de ses Capitulaires. En voici quelques passages ; •< Je vous le répète " encore, venez fréquemment dans mes égli- '< ses, et portez -y des offrandes. {Cum obli- " tionibus fréquenter venite...) Celui qui sa- " crifie aux fontaines, aux arbres et aux " pierres, qui fait des enchantements devant " les tombeaux, sera anathématisé ; il pé-
" rira dans le plus profond de l'enfer.
" Portez dans les églises la dîme de tout ce M que vous possédez, n'y manquez pas
aux évêques de la seconde race la fabrication des trois lois dont j'ai parlé dans le chapitre précédent; lois insérées frauduleusement à la fin du Code Théodosien, sous le titre XVI, et qui furent mises en vigueur sous cette race, comme on le voit dans les Capitulaires.
Quant aux mœurs particulières aux Parisiens, elles devaient peu différer de celles des autres peuples de la Gaule : voici les seules notions que l'histoire nous a conservées.
On a vu ci dessus le comte et l'évêque de Paris, dépositaires infidèles, s'approprier tout ou partie des reliques dont on leur avait confié la garde (1). On a vu Conrad, comte de Paris, et Goslin, abbé de Saint-Germain-des-Prés, faire révolter une partie de la France contre leur souverain, marcher contre lui à la tête d'une armée, et on a vu ce comte et cet abbé, au retour de cette expédition, piller, dévaster tout le pays situé sur leur passnge. Plusieurs autres comtes de Paris méritent le titre d'usurpateurs et de brigands ; mais, en blâmant leurs vices, je ne dois pas omettre leurs actions louables. Parmi ces comtes, Hugues le Grand, ou le Blanc, coupable d'ailleurs de plusieurs attentats politiques, se distinguait par quelques vertus sociales. Il alimenta journellement, dit-on, les pauvres qui, attaqués du mal des ardents, venaient à l'église de Notre- Dame de Paris pour y obtenir leur guérison.
Abbon, dans son poème sur le siège de
M Si vous ne vous corrigiez pas, je vous en- > verrai des sauterelles et autres insectes « qui dévoreront vos fruits, et des loups af-
« famés qui vous mangeront Celui qui
« le jour du dimanche s'occupera de ses af « faires, ou de querelles, je l'accablerai de « pustules, de tièvres, de langueurs et de
« toutes sortes d'infirmités Vous ne
«< de\ez point laver vos habits, ni votre tête, " ni tondre vos cheveux le jour du diman- « che; si vous le faites, vous serez anathé-
u matisé Vous ne devez pas non plus
Il ei) ce même jour cueillir des légumes dans «< vos jardins; et vous, femmes, si vous le « faites, j"en\ errai sur vous des serpents «« ailés qui vous mangeront et vous percei( rout les mamelles, etc. » [Baluzii Capilularia, t. II, col. 1397, 1398.)
(!) Voyez section 2 de la présente période.
Paris, nous a conservé quelques traits du caractère des Francs, qui défendirent cette ville contre les attaques des Normands; il leur reproche trois vices principaux, auxquels il attribue les malheurs de la patrie. Ces vices sont l'orgueil, la débauche et le luxe des habits.
L'orgueil, vice commun aux hommes ignorants et puissants, est mentionné sans être exposé avec détail par cet auteur Voici le tableau qu'il fait de leurs autres imperfections.
« Tel est l'excès de votre luxure, dit-il, « que vous souillez sans pudeur la couche « de vos parentes, que vous ne respectez « pas même celle des religieuses consa- « crées au Seigneur, et que même vous « portez la débauche jusqu'à fdire des « outrages à la nature, tandis que vous « trouvez assez de femmes disposées à « vous satisfaire. »
L'écrivain parle ensuite du luxe des vêtements. « Une agrafe d'or fixe la par- « tie supérieure de votre habillement; « pour vous préserver du froid, vous cou- « vrez votre corps de la pourpre de Tyr ; « vous ne voulez d'autre manteau qu'une « chlamyde chargée d'or: la ceinture qui « presse vos reins doit être ornée de pier- « res précieuses; enfin il faut que l'or « brille sur votre chaussure et sur la canne « que vous portez (4). Telles sont vos
(1) Il convient de placer ici une description des vêtements des anciens Francs, description dont un moine de Saint Gall, contemporain de Charlemagne, est auteur :
" Leur chaussure, dorée en dehors, est, ditu il , soutenue par de longues courroies. « L'étoffe qui couvre leurs jambes et leurs " cuisses est entourée de bandelettes qui se « croisent. Ces bandelettes, quoique de la « même couleur que l'étoffe qu'elles entou- « rent, sont d'un travail plus recherché. Le " corps des Francs est couvert d'une cami- .< sole ou veste. A leur ceinturon ou bau- « drier est attachée une épée, pincée dans >< son fourreau, et fixée par des courroies « et par une étoffe très blanche et très " luisante ; un manteau double, de couleur a blanche ou bleue, et de forme carrée, il leur sert de surtout. Ce manteau desi. ceiid, devant et derrière, depuis les épau- « les jusqu'aux pieds; sur les côtes, il cou- " vre à peine les genoux. Ils pov .ni à la « main droite un gros bâton de pommier^ " dont les nœuds sont à égales distances,
sous LA SECONDE RACE
« mœurs ; les autres nations n'en ont point « d'aussi dér'ravées. 0 France! s'écrie en- « suite notre poète, si tu ne repousses de « ton sein ces trois vices, qui. suivant le « témoignage de l'Ecriture sainte et des ■ prophètes, sont la source de tous les ' crimes, tu perdras ton courage et ta « patrie (1) ! »
Les criminels étaient condamnés à se promener nus et chargés de fer {juidi cum fnrc). En parcourant les campagnes, ils abusaient de la crédulité publique : une ordonnance de Charlemagne les assujettit à rester dans le lieu où ils ont commis leur crime, et a y subir la pénitence qui leur est imposée (2).
Si un homme avait egDrgé un de ses parents, et qu'il fut traduit devant le tribunal de l'évèque, celui-ci le condamnait à être dépouillé de ses habits, lui faisait attacher au cou le poignard dont il s'était servi pour ce meurtre, et le faisait charger de chaînes, de manière que ses bras étaient fortement liés sur son corps. Dans C€t état on le chassait de son pays.
Les femnies dont le libertinage était scandaleux subissaient une peine à peu près semblable; elles étaient forcées de parcourir, pendant quarante jours, lescamiwignes. nues depuis la tète jus<]u'a la ceinture et portant sur leur front un écriteau où leur délit était designé (3).
Charlemagne, ayant élevé sa pui.ssance au degré le plus eminent, voulut faire sortir ses sujets de l'abîme de barbarie où. depuis plusieurs siècles, ces malheureux étaient plonges; mais les moyens qu'il employa pour reformer les mœurs n'atteignirent pas le but. 11 ne suffit pas de lois pénales et prohibitives : ce n'est pas a\ec ces moyens vulgaires que l'on change les habitudes des nations. Il fallait [dus d'adresse et des vues plus étendues que les siennes; il fallait détruire le mal dans sa cause, et non le contraindre dans ses effets, il fallait donner des exemples de moralité et de bonne foi : c'est ce que les souverains de cette période ne faisaient guère. 11 fal-
" et dont la pomme, d'or ou d'argent, est u ornée' de cis-lures, etc. " [Rei-ueil des Historiens dt France, t. V, p. 121.)
[1) Abboui^ de Luletia a Normannis obsfssa. lib. 2, V. 59H et seq.
(2) Bihizii Capitul., t. I, col. 794 [•ilBaluzti Capilul., t. II, eol. 1198 et
lait des institutions nouvelles, fondées sur la justice et la rasion: il fallait qu'une même loi frappât et protégeât également le puissant et le faible, le riche et le pauvre; il fallait détruire les b.ises vicieuses du gouvernement et la féodalité; mais ces princes, entièrement occupés de l'accroissement de leur puissance, ne se doutaient pas même qu'il put exister un gouvernement meilleur que celui qu'ils tenaient de leurs aïeux, habitants des forêts germaniques.
Charlemagne, s'il ne fit pas tout le bien qu'il put et dut faire pour civdiser ses sujets et améliorer leurs mœurs, s'appliqua néanmoins, vers la fin de son règne, lorsqu'il eut acquis de l'expérience, à combattre les erreurs, les abus et les vices dont la barbarie et le régime poliiique des Francs étaient les sources. Il fit plus : il créa des institutions enseignantes, multiplia les écoles, toujours profitables à la \crité et aux bonnes mœui-s. et fit de nombreux efforts pour dissiper les ténèbres de l'ignorance. C'est par ce bienfait, qui ne fut pas continué par ses succes-eurs, plus que par ses tonquétes, utiles à lui seul, fatales à tant de nations, qu'il mérita la reconn.nssance de la postérité et le titre de grand homme.
Après la mort de cet empereur, il se trouva assez d'écrivains capabk's de composer les annales de son règne; compositions il la vérité dépourvues de talent et df goût, mais bien supérieures à celles qui parurent dans la suite.
La civilisation ne .sembla sortir de l'abîme que pour s'y replonger plus profondén.ent. Le dixième siècle, qui termine à peu près cette période, fut, par l'absence des lois, de vertus et de raison, par la présence des erreurs et de toutes les calamit(>s sociales, le plus affreux des siècles. « Chacun, dit un savant moderne, faisait « ce qu'il lui plaisait, méprisant les lois « divines et humaines.... Les puissants « opprimaient les faibles, exerçant des vio- « lences contre les pauvres et des pillages « c ntre les églises. La porte fut ouverte « i tous les vices, et l'impunité assu- « rée (1). »
L'ignorance était extrême : les ecclésiastiques même, sachant à peine lire, ne comprenaient pas ce qu'ils lisaient, et par insouciance ou incapacité, ne donnaierit aucune instruction au peuple. On voyait
{[] Histoire Uitéraire de Fronce, t. VJ, p. 4.
IIISTOmE
des vieillards qui ignoraieiit entièrement les premiers principes de la religion, et ne savaient pas même le Symbole ni l'Oraison dominicale. Frotier, évèque de Poitiers, et Fulrade , évèque de Paris, ne trouvant dans leur diocèse aucun prêtre capable d'instruire, furent obligés de charger Abbon, moine de Saint-Germain-des-Prés, de composer des formules de petits sermons et d'expositions évangéliques, afin que leurs prêtres pussent les réciter au peuple (1).
Mais l'ignorance est un mal moindre que l'erreur : les superstitions les plus absurdes furent adoptées, et servirent de règles. L'astrologie, les divinations, les augures, la magie, les sortilèges, et surtout les épreuves par le feu et le fer chaud; par l'eau froide ou bouillante, etc., épreuves auxquelles on donnait le nom imposant de jugements de Dieu, furent alors en grand crédit, et autorisées par les évèques et même par des conciles. Celui de Narbonne en 902 et celui de Tours en 925 montrèrent une entière confiance dans ces pratiques misérables et impies. La barbarie des Francs et les vices de leur gouvernement avaient tellement dégrade l'espèce humaine que, sous le rapport intellectuel, les animaux se trouvaient alors, il faut le dire, supérieurs aux hommes. L'instinct des premiers les sert bien ; les erreurs des seconds les égarent et les dégradent.
La plus forte preuve des vices du gouvernement résulte des calamités qu'éprouvèrent les gouvernés.
J'ai décrit très succinctement, et même j'ai abrégé quelques parties du tableau des famines de cette période, famines causées par le régime barbare des Francs, et qui amenèrent ces horribles et contagieuses ' M maladies qu'on nommait peste, mal des ^ ardents, mal du feu d'enfer, qui amenèrent de plus cette monstruosité, cet excès de barbarie que les historiens n'ont pas osé proclamer : la faim porta les hommes à déterrer les cadavres, à égorger leurs semblables pour les dévorer. La féodalité, à l'époque de sa plus haute puissance, convertit les habitants de la Gaule en anthropophages.
Pendant un siècle environ, notre patrie fut affligée par vingt-trois années de famine excessive, dont huit furent souillées par des actes d'anthropophagie.
Quelle moralité, quels actes de vertu peut^-on attendre d'une population corrompue par l'exemple de la conduite désordonnée des prélats et des comtes, tourmentée par des guerres continuelles, par d'affreuses maladies, et désespérée par une faim excessive ! Telle était l'espèce de prospérité que produisit le gouvernement des Garlovingiens.
Pendant que dominaient ces erreurs, ces désordres, ces crimes, ces calamités, la double aristocratie cléricale et nobiliaire renversa le trône de Charlemagne, comme elle avait renversé celui des Mérovingiens; et ce fut sur ces ruines que s'élevèrent des trônes nouveaux, et que s'établit une dynastie dont je vais parler.
PÉRIODE V