IX. Tableau moral de Paris
Il serait difficile de trouver dans les annales des nations un état social plus désordonné, des opinions plus fausses, des malheurs plus grands, plus soutenus, des crimes plus graves et des mœurs plus corrompues que chez les habitants de la Gaule pendant cette période. Les onzième et douzième siècles, qu'on a nommés siècles de plomb, seraient plus exactement caractérisés si on les qualifiait de siècles de ténèbres, de boue et de sang.
Les rois n'offraient aux seigneurset aux peuples que des exemples d'immoralité qui ne furent que trop imités.
Hugues Capel fait la guerre aux derniers successeurs de Charlemagne, s'empare par perfidie de leur trône, de leurs personnes, et les laisse périr dans une prison.
Robert fait la guerre à son père, fait la guerre à Brunon, evèque de Langres, et dévaste la Bourgogne pendant plusieurs années. Par ses rapines et ses incendies, dit un écrivain du temps, il dépeupla et ruina plusieurs villes; mais la fortune lui fut contraire tant que l'évêque Brunon protégea la Bourgogne (1).
Ce roi n'obtenait des succès militaires, disent quelques écrivains crédules ou menteurs, qu'en chantant au lutrin cette formule de prière: Jcjnus Dei, doua nobù pacem (2).
tente, devant le tribunal de Jésus-Christ, une action contre le genre humain. La Vierge Marie plaide pour les hommes et gagne sa cause. La sentence qui intervient, datée du 6 avril 1311, est réd gée par saint Jean l'évangéliste, qui remplit les fonctions de greftier. Le diable, condatnné au supplice éternel, se désespère, déchire ses habits, et se retire au fond des enf-^rs. Les anges joyeux vienneut féliciter la Vierge iMarie sur sa victoire et chantent en chœur le Salve regina. (Mélanges d Histoires, etc., par M. Terrasson , p. 151 et suiv.)
(1) Sancli Benigni Divionens. Chronic.
Recueil des Historiens de France, i. X, p. 174.
(2) Pendant que Ro'jerl assiégeait un château qu'on ne nomme point, A abandonna ce siège pour se rendre à l'église de Saint- Aignan d'Orléi.ns; tro's fuis et à haute voix il entonna, en fléchissant le genou, VAgnus Dei, et aussitôt les murs de la for ■
Il avait fait la guerre à son père; ses deux fils Henri et Bob.^rt suivirent son exemple. En 1030, ils levèrent une armée. Henri, quoique déjà sacré roi, ravage les domaines de la couronne, pille, incendie, et prend le château de Dreux. Robert son frère commet les mêmes dégâts en Bourgogne. Henri se réconcilie avec son père, mais Robert résiste, el le roi est obligé de marcher à la tète d'une armée contre lui (1).
En 1031, Baudouin de l'Isle , fils de Baudouin le Barbu, duc de Flandre et gendre du roi, fait pareillement la guerre à son père; il soulève contre lui tous les seigneurs flamands, et le chasse de ses terres. Ce père, banni par son fils, vient implorer le secours du duc de Normandie; celui-ci, qui ne marchait qu'au milieu des ruines, des massacres et des incendies, désola tout sur son passage. Le fils rebelle qu'il allait combattre, effrayé par de si horribles exploits, se soumit à son père(2).
Le roi Henri est attaqué par son propre frère Eudes, qui, quoique fils et frère de roi. ne possédait aucun grand fief dans le royaume, et ne jouissait que de quelques domaines.
L'histoire de celte période offre un grand nombre d'autres exemples d'un fils armé contre son père, ou d'un frère contre son frère.
Le roi Robert avait épousé en secondes noces Constance, femme très belle et plus méchante encore. Lorjqu'elle vint pour épouser le roi, elle amena avec elle des Aquitains dont les manières de vivre et de se vêtir parurent fort étranges aux habitants des pays appelés la France et la Bourgogne. La surprise que causèrent ces
tevesse furent renversés. (C/tronjc. anonym. Recueil des Historiens de France, t. X, p. 292.)
Un jour de la fête de saint Hippolyte, saint qu'il affectionnait par dessus tous les autres, il quitta le siège d'un autre château, qu'on ne nomme pas non plus, pour enir à l'abbaye de Saint Denis, prè.s Paris. Là il chanta courageusement son Agnus Dei; soudain le château assiégé s'écroula. {C/ironic. Silhiens, cap. 32. Recueil des Historiens de France, t. X, p. 299.)
(1) Recueil des Hislorieris de France, t. X, p. 40.
(2) Recueil des Historiens de France^ t. X, p. 192, 203.
Douveaux venus prouve la rareté des communicatioDs entre les peuples voisins , et prouve aussi la différence des mœurs des habitants de la Gaule. Voici ce que dit Glaber Raoul :
« La protection de la reine attira de « l'Auvergne et de l'Aquitaine des hommes « remarquables par leur caractère léger, « par leur vanité extrême, par leurs mœurs . et leurs costumes étrangers et ridicules. « On fut choqué en voyant la bizarrerie « de leurs vêtements, de leurs armures « et des harnais de leurs chevaux ; leur « tête, à moitié tondue, leur menton rasé t à la manière des histrions, leurs hauts- « de-chausses, leurs souliers très difformes, « attirèrent sur eux le mépris général. « Sans foi, sans probité, ils parvmrent, « hélas ! par leurs exemples détestables, « à corrompre les nations française et « bourguignonne, nations autrefois si pu- « res et si honnêtes. Si quelques hommes « de bien et craignant Dieu s'avisaient de « blâmer ces mœurs nouvelles, ils deve- « naient alors l'objet des railleries et des « insultes de ces étrangers, etc. »
Glaber Raoul a de plus exprimé son indignation contre les Aquitains et contre la reine qui les avait attirés, dans une pièce de vers où il déplore la condition d'un peuple gouverné par une femme; il attribue à la présence et aux manières de ces étrangers la guerre, la peste et la famine; et". dit-iC« Si la colère de Dieu • n'était contenue par sa grande bonté, « la terre s'entr'ouvrirait avec éclat, et « ces misérables seraient abîmés dans « l'enfer (1). »
Mauv:)ise épouse. Constance tyrannisa son faible époux, qui se cachait d'elle pour donner l'aumône aux pauvres ; elle le tourmenta jusqu'à sa mort. Mauvaise mère, elle persécuta ses fils, les arma les uns contre les autres, et fit armer les nobles contre eux. Il ne fallait compter sur sa parole que dans un seul cas, dit lévêque Fulbert, c'est lorsqu'elle promettait de faire du mal (2).
Lorsque les pères d'un concile tenu à Orléans condamnèrent à être brûlés vifs treize chanoines, prétendus manichéens, cette reine se plaça à la porte de l'église,
{1) Recueil des Historiens de France, t. X, p. 42.
(2) Recueil des Historiens de France, t. X, p. 539.
gny, et employa la violence V avoir un logement. Les chefs
sous LOUIS VU 473
et pendant qu'un de ces malheureux, nommé Etienne , son ancien confesseur , était poussé dehors pour être traîné au supplice, elle se jeta sur lui, et, avec la canne qu'elle portait , lui arracha un œil(1).
Henri I^r. fils de cette reine, devint m de France après la mort de son père: il avait un frère nommé Robert, qui fut duc de Bourgogne, et un autre frère, appelé Ol/o ou Eudes, qui ne jouissait d'aucune autorité et se trouvait réduit à la vie privée: Ce prince, n'ayant que peu de biens, cherchait à envahir celui des autres, et. dit un écrivain du temps, il vivait de brigandages et de vols. Un jour, assisté de chevaliers du château de Sully, ayant mis au pillage des terres du voisinage, et revenant chargé de dépouilles et d'objets volés, même sur les pauvres de l'église de Saint-Benoît, il entra dans le village de Germi pour
lui représentèrent que ce lieu appartenait à saint Benoît, et que ce grand saint ne manquerait pas de se venger de ses insultes (2j.
« Eudes méprisa ces représentations, ordonna que tout le butin qu'il avait enlevé aux pauvres fût renfermé dans l'église de Germigny, qui, ainsi que le cimetière qui l'entourait, était fortifiée par un fossé.
« Bientôt après les serfs de Saint-Benoît vinrent réclamer lesobjetsque ce prince leur avait enlevés. 11 refusa de les restituer, et menaça ces hommes de les faire charger de coups; il était d'un naturel « très "altier et très féroce ; il ordonna « qu'aux dépens des pauvres un ample
(1) Recueil des Historiens de France, t. X, p. 481.
(2) Les prêtres et les moines avaient établi en principe que les biens des é{j;lises et monastères étaient la propriété des saint:^ patrons de ces églises et de ces monastères. Aussi, dans les chartes de donations, on ne lit pas : Je donne aux prêtres de telle église, aux moines de tel couvent ; mais on lit : Je doiine à tel saint, à telle sainte, etc. Les ecclésiastiques, par ce moyen, voulurent inspirer un grand respect pour leurs biens, les faire considérer comme sacrés. Cette ruse a sans doute été inspirée par les fréquents brigandages que les nobles exerçaient sur ces bien«.
^ repas serait préparé pour l'oi et pour « ceux de sa suite (I).
« Le luminaire vint ;i manquer pour « éclairer le repas ; le prince demanda s'il «f n'y avait pa-- de cierge dans l'église: « on" lui répondit qu'il ne s'y trouvait que « le cierge pascal... Il se le fit apporter, et, « sans respect pour un objet consacré au « Seigneur, il le divisa et en fit un grand « nonibre de cierges : puis, lui et lessiens, « après s'être gorgés de vin et de viandes « de toute espèce, et avoir passé la veil- « lée en discours frivoles, ils allèrent dor- « mir(2). «
L'auteur de cette pelation, qui voudrait que saint Benoît fît un miracle pour manifester sa puissance et punir ce prince sacrilège, nous apprend qu'il fut malade pendant la nuit, que sa maladie s'aggrava îekndem.ain, et qu'il ne tarda pas à mourir. Cet auteur est convaincu ici d'une fraude pieu-e. Il est certain que ce prince ne fut point puni de ses vols, et qu'il vécut encore plusieurs années. L événement que je viens de rapporter doit être placé en 1037 ou 1038, au plus tard; un monument historique, digne de foi, nous apprend que le roi Henri, avec l'aide de Dieu, prit les armes contre son frère Eudes, et mit .sa troupe en déroute. Eudes se réfugia dans un certain château : le roi son frère l'y fit pri onnier avec ses complices, et tous furent traduits dans les prisons d Orléans (3). Eudes était encorevivant et bien portant en 1034. puisque le roi son frère lui confia le commandement d'une partie de son armée qu'il dirigeait contre le duc de Normandie (4).
Voilà un prince, fils de roi, frère de roi, qui suit le torrent de la corruption générale, et, comme tous les autres nobles ou princes de son temps, ennoblit la profession de brigand et de voleur. Son neveu. Phi lippe I^ï^rroi de France, ajouta un nouveau lustre à cette profession.
On a vu ci-dessus que Philippe 1er,
(1) Les serfs des monastères et des églises sont toujours, dans les monuments historiques de cette période, qualités de pauvres ; et cette dénomination leur convenait.
(2) Ex iniraculis sancti Benedicti. Recueil des Historie7is de France, t. XI, p. 483.
(3) Fraymentum Historiœ Franciœ. Recueil des Historiens de Frarice, t. XI, p. 160.
(4) Gesta Guillelmi ducis Normaniœ. Re cueil des Historiens de France, t. XI. p. 83.
de concert, et sans doute par les insinuations de son prévôt Etienne, ! t, dans l'église de l'abbaye de Saint-Germain-des- Pres. une tentative de vol qui n'eut pas de succès. On va voir ce roi, si le souverain pontife de Rome n'est pas un calomniateur, renouveler les mêmes tentatives sur un plus grand théâtre, et avec un succès plus réel.
Le pape Grégoire VII adresse à tous les évêques du royaume une lettre, datée du 10 septembre 1074, dans laquelle il esquisse le tableau des mœurs corrompues de ce royaume et de son roi : « Toutes les « lois y sont méconnues, toute justice est « foulée aux pieds, dit-il. Est-il quelque «infamie, quelque espèce de cruauté, « quelques actes vils, intolérants, qui ne « s'y commettent irrtpunément? Depuis « un certain temps, la puissance royale « affaiblie n'a plus de lois à opposer aux « délits, n'a plus de force pour les punir. « Les Francs, ennemis entre eux, usur- 1 pant chacun le droit commun des na- « tions, lèvent des troupes et se font la « guerre pour venger leur propre injure. « Ces querelles particulières dé.^olent la « patrie, la remplissent de meurtres, d'in- « cendies et d'autres calamités que pro- «c duisent les guerres. Chose étrange et ' déplorable! ïa perversité, comme une « maladie contagieuse, les a tous frappés. « Souvent, et sans y être contraints par « la nécessité, ils se rendent coupables de « forfaits horribles, exécrables. Ils mépri- (c sent également les lois de^ hommes et « celles de Dieu. Sacrilèges, incestueux, <c parjures, ils sont, pour le moindre in- « térêt, disposés à se trahir réciproque- « ment. On voit parmi les Francs ce « qu'on ne voit point chez les autres na- « tions de la terre : les uns sont en guerre «contre les autres, les parents contre « leurs parents, les frères même contre « leurs frères. C'est par cupidité, c'est « pour extorquer les biens de leurs adver- « saires, c'est pour le-j plonger, le reste de « leur vie , dans une misère extrême , « qu'ils prennent les armes.
« Ils arrêtent les pèlerins qui se ren- « dent à Rome pour y visiter les tom- « beaux des apôtres, ils les plongent dans « les cachots: leur font éprouver les tor- « tares les plus douloureuses pour les obli- <t ger à payer des rançons, dont la somme <c surpasse souvent tout ce que ces mal- « heureux possèdent. »
Greaoire vient d'offrir le tableau fjdèle des mœurs de la noblesse et des excès du régime féodal: jusque-là il ne ra^rile aucun re-roche; mais en est-il exempt lors- Que. comme on va le voir, il se permet (de diffamer un roi aurrèsde tous les evèques de son royaume? Quand Philippe I^r se serait rendu coupable des bassesses et des crimes dont il l'accuse, était-il régulier, convenable de le dénoncer h ses propres sujets? Grégoire en avait-il le droit ? Sous le règne de Charlemagne. le pape de Rome se serait-il permis un procédé aussi indécent ? Et d où les papes, qui ne sont certainement pas exempts de reproches, tiennent-ils le droit de relincer les rois? Ne jugez pas les autres, dit l'Evangile, de peur que les autres ne vous jugent.
« Votre roi, continue le pape, ce roi « que l'on doit plutôt qualifier de votre « tyran, inspiré par lé" fliable, est le priii- « cipal auteur de ces désordres. Il a souillé « de débauches et de crimes tout le cours « de sa vie. Ce misérable a pris les rênes ■ du gouvernement sans savoir les tenir ; « il a, par sa trop grande faibles-e, fa- « vorisé la dépravation de ses sujets, et « par ses exemples, les a autorisés aux « attentats que je viens de signaler (I). « N'esl-il pas évident que ce roi, par la ■« ruine qu'il a causée aux églises, par ses • adultères, par ses abominables rapin-^s, « par ses paijures et ses fraudes multi- •« pliées dont jelai souvent réprimandé, a « mérité la colère de Dieu? De plus, lui, -■ qui devrait être le défenseur des lois et « de la justice, n'a pas eu honte d'agir "■ comme un chef de voleurs. Dernière- « ment, des marchands de divers pays se '- rendaient a une foire qui se tient en « France, lorsque ce roi, en vrai brigand, « les arrêta, et leur enleva une somme « considérable d'argent (2). »
Grégoire Vil dénonce encore les turpitudes de Philippe l^^ à Guillaume , comte
(1) Ce pape était fort ignorant en histoire ; il aurait dû savoir que ces désordres, •ette dépravation dont il se plaint, étaient ;.'ien antériturs au lègne de Philippe 1er ; qu'ils dataient des temps où les é'.èques de la Gaule trahirent leur souverain, en introduisant les Francs et la barbarie dans la Gaule.
(2) Becueildes Historiens de France, t. XIV, p. 582.
de Poitou et duc d'Aquiiain? . et. dans une lettre du 13 novembre 1074, il lai écrit : « Je ne doute point que les iniqui- ' tés de Philippe, roi de France, ne vous « soient connues; mais je crois devoir c vous témoigner tout le chagrin qu'elles « me causent. Ce roi semble vouloir sur- « passer par ses crimes tous les princes c chrétiens, et même ceux qui professent « le paganisme. Il a répandu la confusion « parmi les églises, en a détruit plusieurs: « et, poussé par une cupidité que rien ne « peut excuser, il n'a pas rougi de souiller « la majesté du trône en pillant des mar- « chands d'Italie, qui se rendaient dans « votre pays (1). »
Ce pape écrit enfin, le 8 décembre de la même année, à Manassès, archevêque de « Reims : « Voilà une nouvelle que vous « devez recevoir avec prudence et précau- « tion : Philippe, roi de France, ce loup « rapace, ce tyran inique, cet enn?mi de « Dieu, de la' religion et de la sainte « Eglise, vient, au mépris de Dieu et à la « honte de sa couronne, de commettre « contre les marchands d'Italie et d'au- < très provinces un crime inouï , un « crime détectable, et plusieurs autres at- € tentais, dont les plaintes parviennent « fréquemment à mes oreilles (2). "
I! est certain que jusqu'alors l'histoire n'avait accu.'^é aucun roi de France de faire liMuetier de voleur et d'arrêter les marchands sur les chemins; mais on avait vu. pendant la première et la seconde race, plusieurs personnes noblement qualifiées, adonnées à cette habitude infamante: et, pendant la troisième, on a vu aussi un fils et frère de roi, et presque toute la noblesse française suivre cet exemple. Grégoire VII devait le savoir et ne pas accuser, avec tant d'éclat, le roi de France d'un vice qui lui était commun avec ses principaux sujets, et avec la plupart des seigneurs de l'Europe.
Quelques années après, en 1097, u!i duc de Bourgogne, prince presque aussi puissant que le roi, et prince de son sang, crovait certainement qu'arrêter les passants pour les dépouiller n'était point un exercice indigne de son rang. Odon, ou Eudes ï®'^, surnommé le boucher ou le
[}) Becueildes Historiens de France, t. XIV,
'2] Recueil des Historiens de France, t. XIV,
la.^
bourreau (carnifex), duc de Bourgogne, instruit qu'Anselme, archevêque de Cantorbéry, traversait ses Etats pour se rendre à Lyon, et qu'il portait avec lui de grandes" richesses, vint avec une force «Suffisante s'embusquer sur son passage.
L'archevêque, avec ceux de sa suite, s'était arrêté dans un lieu commode pour se rafraîchir ; le duc, escorté d'un grand nombre de chevaliers armés, fond brusquement sur ces voyageurs, en disant : Lequel de vous est l'archevêque? Le prélat monte aussitôt sur son cheval, s'avance vers le duc, et, d'un ton fier et imposant, lui dit : C'est moi. Alors le duc, saisi de confusion, rougit, baisse la tête, reste interdit. Anselme, profitant de son embarras, lui dit : Seigneur duc, vous plaît-il que je vous embrasse? Le duc, entraîné par l'accueil de l'archevêque, y répond par ces mots : Seigneur, je suis prêt à vous embrasser et à vous servir, et me réjouis de votre arrivée.
On voit ici l'influence de l'audace montrée à propos. Le duc et le prélat se retirèrent bous amis en apparence. Ce dernier, content d'avoir échappé au danger, donna sa bénédiction au prince, et alla promptement coucher à Clugny (l).
On ferait des volumes si l'on recueillait, dans les monuments historiques de ces temps barbares, toutes les notions qui constatent les expéditions que les nobles faisaient sur les chemins contre les marchands et les voyageurs ; et surtout celles qu'ils dirigeaient contre les églises et les monastères.
Les moyens variés, mais toujours inutiles, qui furent employés pour arrêter ce débordement, pour corriger ces habitudes viles et subversives de tout ordre, le récit des nombreuses et continuelles guerres privées des seigneurs entre eux , les cruautés qu'ils exerçaient les uns contre les autres, les ravages, les pillages, les massacres, les incendies, en tous temps, en tous lieux, les calamités causées par cette dévastation générale, offrent, pendant six ou sept siècles, les exploits ordinaires des hommes puissants, la matière principale de notre déplorable histoire, et les traits les plus caractéristiques de l'anarchie féodale. C'est sans doute parce que le tableau de ces temps passés
[})Recuiilde$ Historiens de France, t. XIV, p. 23, note d.
est horrible, ou dans la crainte d'être persécuté par les familles qui ne tirent leur illustration que de l'ancienneté de leurs aïeux, qu'aucun écrivain n'a osé complètement le tracer.
Je ne l'entreprendrai point. Je vais me borner à parler de la conduite de quelques seigneurs habitants des environs de Paris, et à offrir quelques résultats propres à donner une juste idée des crimes, des désordres et des maux causés par la féodalité.
Burchard, dit le Barbu, tige de la maison de Montmorenci, possédait un fort dans File delà Seine, aujourd'hui nommée île de Saint-Denis. Il partait de ce fort pour faire des incursions sur l'abbaye de Saint-Denis, qu'il pillait et dévastait fréquemment. Vivien, abbé de ce monastère, s'en plaignit au roi, qui ordonna au noble baron de mettre fin à ses brigandages. Le noble baron n'obéit point. Le roi fit abattre le fort de l'île. Burchard, plus furieux que jamais, se vengea sur les propriétés de l'abbaye, sur les pauvres habitants qui les cultivaient. Le roi, trop faible pour contenir ce brigand, imagina de lui faire consentir un accord avec l'abbe de Saint-Denis.
]l fut convenu que Burchard serait autorisé à construire un château dans un lieu appelé Montmorenci, près de la fontaine de Saint-Valeri, à trois milles de Saint- Denis ; qu'il ferait hommage à l'abbé pour le fief qu'il possédait dans l'île; que se^; chevaliers, habitant son château de Montmorenci, seraient tenus de se rendre deux fois par an, le jour de Pâques et le jour de Saint-Denis, dans l'abbaye de ce nom. et d'y rester en otages jusqu'à ce que les objets volés par ledit Burchard, les dommages faits par lui aux biens de l'abbaye, fussent restitués ou réparés. Cet accord est de l'an 1008(1).
On voit, par sa teneur et par les précautions qui y sont prises, que Burchard était un voisin fort dangereux pour l'abbaye de Saint-Denis.
Les monastères, pour se préserver des attaques des seigneurs, employèrent un grand nombre de moyens : entre autres ils payaient un ou plusieurs chevaliers chargés de les protéger contre les brigands. Ces cht-vaiieis portaient le titre
[l] Recueil des Historiens de France, t. \. p. .303, 312, :393.
Paw». — Typ. LAcoLii,
d'avoués, de défenseurs, etc.; plupart, brigands eux-mêmes, rendirent cette fonction héréditaire dans leur famille, usurpèrent l'autorité, opprimèrent les moines, et pillèrent les monastères qu'ils étaient chargés de défendre.
Le comte Drogon jouissait, en qualité d'avoué de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés, des revenus de plusieurs villages
sous LOUIS vu mais la
des environs de Paris, appartenant à cette abbaye. Ce comte, comme plusieurs autres défenseurs, possédait cette fonction par droit héréditaire. Ses pères avaient usurpé l'autorité suprême sur les habitants de ces lieux, et les accablaient de contributions injustes, d'exactions, de mauvaises coutumes, dont le poids, quoique insupportable, fut encore aggravé par le
Porte Sdnt- Jacques.
comte Drogon. Le roi Robert, en 1034, fit défense à ce comte de continuer la perception de ces iniques servitudes (1); mais ce roi ne se faisait jamais obéir.
En 1013, le roi Henri rendit une sentence à peu près semblable contre un chevalier appelé Nivard, défenseur des biens de l'abbaye de Sa int-Maur-des -Fossés , chevalier qualifié dans cette sentence de très inique voleur {iniquissimus prœdo).
{\)lUcwil des Hiatorient de France, t. X, p. 622.
qui, pendant les fréquents séjours qu'il faisait dans un villa^ïe appartenant à cette abbaye, en sa qualité de défenseur, écrasait les pauvres cultivateurs de ce village par des vexations nombreuses et insupportables M).
Louis VI, dit le Gros, du vivant même de son père Philippe, combattit la plupart des brigands qui désolaient ses Etats : tels étaient Ebles de Rouci, fils de Guisfil Becueil des Historiens de France, t. XI, p. 577.
478 IIÎSTOIRE
chard, qui, poussé par un esprit de démence ou de cupidité, et par sa méchanceté, dit Vabhé Suger, ne cessait de dévaster et piller les campagnes. Le jeune prince parvint à réduire ce tyran ; mais le remède fut aussi funeste que le mal ; ses troupes volèrent ceux qui volaient ; si furent robes cil qui soûlaient rober les autres, portent les Grandes Chroniques de France (1).
Burchard IV, seigneur de Montmorenci, à l'exemple de son aïeul Burchard pr dont j'ai parlé, exerçait, en 1101, des brigandages contre l'abbaye de Saint-Denis.
L'abbé qui existait alors, et qu'on nommait Adam, défendait les propriétés de son monastère les armes à la main, et avec le courage de ce temps ; c'est-à-dire que les deux ennemis, à l'envi l'un de l'autre, brûlaient les villages, les récoltes, massacraient, empoisonnaient, torturaient dans leurs cachots les malheureux cultivateurs qui, étrangers à 'ces querelles, en étaient toujours les victimes. L'un brilla la terre de l'autre, disent les Grandes Chroniques de France. Le prince Louis ordonna au seigneur de Montmorenci de se rendre auprès du roi son père à Poissy. Ce seigneur refusa d'obéir, et fut condamné par la cour du roi ; il ne se soumit point à cette sentence, et rassembla au contraire quelques seigneurs de son voisinage pour résister aux forces ro^'âles. Le prince Louis vint assiéger Montmorenci. « Il entra . disent les « Grandes Chroniques, dans la terre de « Barchard, et gasta tout par feu et par « glaive, fors son chastel qu'il prit. » Le seigneur rebelle fut forcé de se soumettre (2).
La forteresse de Montlhéri, occupée par Milon et par son fils Gautier de Trousse!, de la famille de Montuiorenci , presque toujours en état de révolte contre le roi, et chez qui se réunissaient plusieurs brigands, était l'effroi des campagnes méridionales de Paris. Ces brigands s'étaient emparés de tout l'espace qui s'étend depuis Corbeii jusqu'à Chàteaufort, et désolaient tous ces pays, interceptaient toutes les communications, de sorte qu'on ne pouvait, sans risquer d'être pillé, fait
(1) Recueil des Historiens de France^ t. XII, p. 141.
(2) Grandes Chroniques de France. Recueil des Historiens de France, t. Xil, p. 138.
prisonnier ou tué, se rendre de Paris à Orléans. Le roi Philippe maria un bâtard qu'il avait eu de la comtesse d'Angers avec la fille de Gautier de Troussel ; par ce mariage, il obtint la forteresse de Montlhéri, et son fils Louis en eut la garde (1). Ce prince bâtard y fit le métier de voleur, comme avait fait son beau-père.
Hugues de Pompone, seigneur deCrécy, châtelain de Gournay, fils de Guy, comte de Rochefort, favori du roi Philippe I^r, volait les bateaux des marchands qui naviguaient sur la Marne, et transférait le fruit de ses rapines ^aaas la forteresse de Gournay {^).
■ Un jour ^l enleva \ des marchands plusieurs chevaux sur le chemin royal ''3), et les condtiisit dans la même forteresse : alors le prince Louis assiégea le château de Gournay. Guy, comte de Rochefort, père de Hugues de Pompone, et Thibaud, comte de Champagne, vinrent au -secours du noble voleur; mais le prince Louis mit ces auxiliaires en déroute, et prit le château de Gournay (4).
Ce pnnce fit plusieurs autres exploits dans d'autres parties de ses Etats, et continua, dès qu'il fut roi, à pourchasser les nobles qui dépouillaient les pauvres, les monastères et les marchands. Il prit le château de Corbeii, où Guy de Trousse! (5) tenait sou fils en prison pour avoir
(1) Sugeri vita Ludovici Grossi; Grandes Chroniques de France. Recueil des Historiens de France, t. XH, p. 16, 17, 142,143.
(2) Recueil des Historiens de France, t. XIII, p. 729, 730.
(3) Regia strata, <lit SugOT. Cette ronte royale était la voie romaine qui conduisait de Paris à Cella, Chelies. (Sugeri vita Ludovici Grossi. Recueil des Historiens de France, t; XII, p. 22.)
(4) Recueil des Historiens de France, t. XII, p. 22, 150, 209.
(5j Guy de Troussel faisait partie de la première expédition des croisades. Lorsque les Francs, en 1098, eurent pris Antioche, ils y furent hieniôù déti-uits par une innombrable armée venue de la Perse, et de plus par la faïuine et la contagiou. Guy de Troussel, oubliant ses serments avec plusieurs autres illustres, franchit les murs de cett^^ \il.e, 6t déserta l'armée chrétienne. Guillaume de Tyr dit que los noms de ces oéserteurs sont effacés du livre de vie. [Guill. Tyr., lib. 6.)
refusé de se révolter contre le délivra ce prisonnier (1).
En M 09, un de ces événements atroces, si fréquents dans les annales de la féodalité, eut lieu a a château de La Roche-Guyon situé sur le bord de la Seine. Guy. posses seur de ce château, y résidait avec sa famille. Voici le singulier éloge que l'abbé Suger et les Grandes Chroniques font de ce seigneur. « Son père et son grand-père ï s'étaient rendus fameux par leurs bri- « gand iges et leurs vols, mais Guy de La « Roche-Guyon, jeune bachelier, avait re- « nonce aux félonies et trahisons de ses « aïeux. Il était enclin à se conduire en «< homme probe et honnête, et s'abstenait « de pillage et de vol : peut-être, disent « les Grandes Chroniques, se serait-il « laissé aller aux habitudes de ses pères, « s'il eût plus longuement vécu. »
Guy avait pour beau-frère un seigneur appelé Guillaume, qui, suivant les Grandes C/irojiigu es , était iiu des plus déloyaux traîtres qu'il fût possible de trouver. Guillaume vint un matin, accompagné de plusieurs chevaliers, s'embusquer dans la chapelle du château de La Roche-Guyon ; et, lorsqu'il s'y rendit, ils fondirent ensemble sur lui à coups d'épée, le tuèrent, tuèrent sa femme qui l'accompagnait, tuèrent leurs enfants et tous les habitants de ce château.
Les barons du voisinage, craignant que Guillaume ne livrât La Roche-Guyon aux Anglais, vinrent assiéger ce fort. Guillaume, effraye, entra en négociation avec les assaillants, et annonça qu'il était disposé à rendre ce château, si on lui garantissait la vie. Plusieurs firent serment de le laisser sortir librement; quelques Français, CL petit nombre, ne prirent point part à cet engagement. Guillaume ouvre les portes. Les chevaliers entrent et tombent à coups d'épée sur les assiégés. Leurs corps morts ou vivants, jetés par les fenêtres du château, sont reçus sur les pieux et sur la pointe des lances des chevaliers placés au bas de la tour. Quant à Guillaume, il est traité plus cruellement : on lui arrache les entrailles et le cœur, et on les place au
Seront sans doute effacés du même livre de vie les noms de ceux qui commirent des crimes énormes en livrant Antioche aux croisés.
(1) Recueil des Historiens de France, t. XII, p. 25, 154.
roi, et bout d'une pique élevée sur un lieu apparent, pour demons^rer sa mortel traïson(l). Je ne m'arrêterai pas à décrire les perfidies, les brigandages, les rébellions, les vols, les incendies de Hugues du Puiset, ni les excès du prince Philippe, fils .du roi Phihppe 1er, et de la duchesse d'Angers, qui, avec ses chevaliers, descendait de «a tour de Montlhéri, pillait les passants, et dévastait les campagnes du voisinage (2). Parmi une infinité d'autres traits qui peignent les crimes et les malheurs de ce temps, je nedoispasomettre celui qiiisignala l'orgueil excessif d'un comte de Corbeil, appelé Burchard, de la maison de Montmorenci. L'abbé Suger le qaalifie de superbis.sime comte. « Sa fierté, sa présomp- « tion extravagantes ne lui permettaient « pas de rester en repos ; il fut le chef des scélérats qui troublaient le royaume ; il aspira même à la couronne de France.
Un jour qu'il se disposait à faire la guerre au roi, dans l'intention de le détrôner, il refusa de recevoir son épée des mains de ses chevaliers; et, d'un ton solennel, adressant la parole à son épouse qui était présente, il dit : — Donc^^. avec joie, noble comtesse, cette magnifique épée au noble comte qui la recevra en ce moment comme comte, et qui, avant la fin du jour, vous la rendra comme roi. — Grâce à Dieu, ce seigneur eut un sort tout contraire à ses espérances. Dans le même jour il fut tué d'un coup de lance par Etienne, comte de Blois, qui combattait pour le roi, et qui, par ce coup, rétablit la paix dans le royaume, et envoya le comte de Corbeil soutenir dans l'enfer une guerre interminable (3). »
(1) Recueil des Historiens de France^ t. XII, p. 30,161.
On assassinait alors dans les églises. Guy fut tué dans l'église de La Roche-Guyon ; Charles le Bon, comte de Flandre, le fut dans l'église de Bruges ; Guillaume III, comte de la Bourgogne supérieure, fut pareillement, et dans la même année, assassiné dans une église, etc., etc. Sous la preniière race, cet usage était établi; on y prenait son ennemi au dépourvu. Grégoire de Tours cite plusieurs assassinats commis par les Francs dans les églises,
(2) Recueil des Historiens de France, t. XII,
(3) Recueil des Historiens de Froncent. XII, p. 36, 37, 167, 210.
^gO HISTOIRE DE PARIS
H eut d'Adélaïde deCrécy un fils nommé Odon, qui fut, après lui, comte de Corbeil. C'était, dit aussi l'abbé Suger.^un homme étranger à l'espèce humaine, dépourvu de toute raison : il ressemblait aux bêtes brutes (1).
Voici ce que rapporte Guillaume de Poitiers, sous l'année 1065. « Le génie de « l'avarice avait fait établir, dans plusieurs « provinces de la Gaule, une coutume « barbare, exécrable et diamétralement « opposée aux principes de l'équité et du « christianisme. Elle consiste à attirer dans « un piège des hommes riches ou puis- « sants, à se saisir d'eux et à lesjeter dans « un cachot. Là ces malheureux captifs « sont accablés d'insultes, on leur fait en- « durer les supplices les plus recherchés ; « lorsque, succombant à la douleur, ils sont « près d'expirer, on les jette hors de la « prison et le plus souvent on les vend à « des seigneurs opulents (2). »
Guillaume de Poitiers parle de cette coutume atroce à propos de l'enlèvement et de l'emprisonnement du jeune prince Herald, qui, revenant d'Angleterre, et débarquant en Normandie, fut pris par Guy, comte de Ponthieu. Les exemples de ces crimes féodaux remplissent une grande place danslhistoiredesonzième et douzième siècles.
On sait que les seigneurs avaient dans leurs châteaux des lits de fer ou des grils sur lesquels ils attachaient leurs prisonniers, qu'ils les exposaient de temps en temps à un brasier, et ne les retiraient que lorsqu'ils avaient obtenu du patient la rançon exigée. Ce supplice, dont je parlerai bientôt, se nommait catasta (3). Telles étaient les mœurs des châteaux.
Les environs de Paris, sous Louis VII, qui succéda, en 1 137, à son père Louis le Gros, continuèrent à être troublés par la rébellion des seigneurs, et désolés par leurs brigandages. Peu de temps après son avènement au trône, Gaucher de Montjai, parent ou allié de la maison de Montmorenci, se révolta contre le roi, et dévasta une partie de ses terres par des pillages et des incendies. Le roi fut obligé d'aller
il) Hecueildes Historiens de France, t. XII, p. 37.
(2) Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 87.
(3) Recueil des Historiens de France, t. XII, p. 516.
assiéger en force le château de ce nom, qu'il prit et fit entièrement démolir, n en épargnant que la grande tour. Gaucher fut conduit prisonnier à Paris (1).
Le frère de Louis VII, Henri, évêque de Beauvais, voulut aussi prendre les armes contre ce roi. Il en fut détourné par les remontrances de l'abbé Suger qui lui dit qu'il était trop faible pour une telle entreprise, et qu'il ne convenait pas à un évêque de faire la guerre à son frère (2).
Louis VII soutint plusieurs autres guerres qui n'eurent qu'une influence éloignée sur Paris et ses environs. Je ne les dois pas décrire, mais je m'arrêterai sur le caractère des seigneurs, sur les moyens employés par le clergé pour contenir le torrent de leur brigandage, enfin sur les effroyables calamités qu'ils produisirent.
Pleins d'orgueil, de présomption, et sans prévoyance, ils entreprenaient aveuglément des expéditions militaires dont ils ne calculaient jamais les suites : aussi y étaientils souvent malheureux. Ils faisaient la guerre sans la déclarer, tombaient furtivement sur les terres et les villages de leurs ennemis, brûlaient ce qu'ils ne pouvaient piller, détruisaient les récoltes, enlevaient les laboureurs et les bestiaux, incendiaient beaucoup, et se battaient peu. Le pape Innocent II, dans le concile qu'il tint à Clermont en 1130, témoigna son indignation contre les nombreux incendiaires qui désolaient la France, contre l'habitude criminelle, destructive et horrible des incendies, et menace les coupables de graves châtiments (3).
Le pillage était l'objet principal de la plupart des guerres : lorsque les seigneurs voulaient dévaster les propriétés d'un voisin ou d'un monastère, ils faisaient à la hâte construire une forteresse en bois qu'ils entouraient de fossés. On nommait ces constructions en latin receptaculum et en français recet. Là le butin était déposé et confié à la garde des chevaliers. Le seigneur volé poursuivait ordinairement et atteignait quelquefois le seigneur voleur : alors un combat s'engageait"^ Malheur au vaincu! Il ne pouvait obtenir son pardon qu'en faisant des concessions considérables,
(1) Recueil des Historiens de France, t. XII, p. 125, 199.
(2) Recueil des Historiens de France, t. XV, p. 463 etsuiv., elles notes.
(3) Baluzii Miscellaneaf lib. 7, p. 78.
ou en se soumettant à la plus humiliante des réparations (1).
On voyait alors le vaincu se coucher par terre, se 'rouler dans la poussière, pleurer et se lamenter en demandant pardon : ou bien il était obligé de se présenter les pieds nus, en chemise^une selle sur la tète ou sur le dos, et quelquefois de marcher sur les mains et sur les genoux, afin de senir de monture à son vainqueur.
En 1036, Geoffroi Martel, comte d'Angers, prit les armes contre Foulques-Néra, son père. Celui-ci, pour punir l'audace de son fils qu'il venait devaincre, lui ordonna de parcourir un espace de plusieurs milles, portant une selle de cheval sur le dos, et puis de venir en cet équipage se prosterner devant lui : le fils fut forcé d'obéir. Le père, en le foulant aux pieds, criait : Te voilà enfin vaincu. Le fils répondait : Je ne suis vaincu que par mon père, et non par d'autres (2;.
En 1025, Hugues, comte de Chalonsur-Saône, prend par trahison Réginald, comte des Bourguignons et gendre de Richard II, duc de Normandie. Ce duc en est instruit, il marche contre Hugues, ravage tout, brûle les villages, les châteaux, avec les hommes, les femmes et les enfants qui s'y trouvent. Hugues, effrayé, met en liberté Réginald, et se voit forcé de faire
(1) Le prisonnier qui ne satisfaisait pas promptement aux demandes de son vainqueur, qui ne lui cédait pas les terres, les châteaux qu il exigeait, subissait des tortures horribles , notamment celle qu'on nommait ratasta. Elle consistait à placer le prisonnier dans une cage, ou à l'enchaîuer sur un lit de fer ; là il était exposé au feu d'un brasier, Thibaud.V, comte de Blois et de Chartres, faisait une guerre acharnée à Sulpice II, d'Amboise, seigneur de Chauniont ; il parvint à le prendre, et le détint dans sa prison à Châteaudun. Chaque jour Sulpice était exposé au feu ; il promit en vain de grandes sommes pour se racheter. Son enur^mi voulait qu'il cédât le bourg et le château de Chaumont ; il y consentit enfin , mais ses chevaliers refusaient de rendre cette place. Sulpice dépérissait : il succomba bientôt à cet affreux supplice, {Gtsta ambasiensium dominorum ; Becueil de^ Hiitoriem de France, r, XII, p, 515, 516: et leGlossaire de Ducange, au mot Catasta.) [2, Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 180,
satisfaction au duc de Normandie. Il se présente à Rouen devant son fier vainqueur, dans un état très humiliant, portant sur le dos une selle de cheval, se met à senoux devant lui. implore sa grâce, et Tobtient (I).
Dans le Glossaire de Ducange, on trouve un assez grand nombre d'exemples de ce châtiment ridicule et avilissant (2).
Les vaincus étaient souvent forcés de subir une peine tout aussi humiliante, celle de baiser le podex du vainqueur : nous en avons plusieurs témoignages.
Les seigneurs, en attaquant les voyageurs, les marchands sur les grands chemins, excitaient quelquefois les plaintes d'autres seigneurs qui jouissaient des produits des foires, parce que ces produits diminuaient en raison du danger plus ou moins grand que rencontraient les marchands "qui s'y rendaient (3); mais lorsqu'ils pillaient et dévastaient les biens des églises et des monastères, alors le clergé étevait contre eux des clameurs, cherchait à intéresser à sa défense le ciel et la terre, et mettait en jeu toute l'artillerie sacerdotale.
L'excommunication fut le premier remède : puis, vinrent les excommunications aggravées et réaggravées : ensuite on profera dans les églises, contre les profanes spoliateurs, diverses formules de prières appelées cris à Dieu, cris de tribulation, et diverses formules de malédictions des plus énergiques. On sonnait les cloches à chaque heure de la journée, et notamment la cloche du chœur, nommée cloche en colère, campana irata (4). On déposait
.1) Recueil des Historiens de France, t. X, p. 190.
(2) Glossaire de Ducange, au mot Seîlam gestare.
i3) En 1148, Tbibaud, comte de Bloîs, écrit à l'abbé Suger pour se plaindre de ce que le vicomte de Sens, nommé Salo,et son tils Garin, avaient arrêté sur le chemin royal des changeurs qui se rendaient à la foire de Provins, et leur avaient enlevé la valeur de sept cents livres. « Je ne souffri- " rai point qu'un tel attentat reste impuni, •i dit-il ; mes foires seraient ruinées. « [Epislolœ Sugeri. Recueil des Historiens de France, t. XV, p. 503.)
(4) Glossaire de Ducange, aux mots Proclamatio et Clamor ad Deum. Voynge de deux Bénédictins, troisième partie, p. 291,
par terre les reliques des saints et le crucifix ; on les plaçait sur des épines. Dans la suite on donna de l'exteDsion à cette cérémonie sacrilège : on jeta par terre avec effort les reliques, les images des saints, de la Vierge, le crucifix, le livre des Evangiles ; on alluma, on éteignit et on jeta à terre des cierges, en prononçant les malédictions, les imprécations les plus horribles, les plus recherchées contre les brigands féodaux. On alla plus loin encore, on traîna les statues des saints, de la Vierge, et le crucifix autour de l'église; et suivant l'antique usage des païens qui, lorsqu'ils souffraient de quelques calamités, injuriaient et frappaient leurs dieux, on injuria, on frappa les statues des saints, on frappa leurs tombeaux et les autels qui contenaient leurs reliques, afin de réveiller leur vertu assoupie, ou d'exciter leur colère contre les envahisseurs des biens des églises où, ils recevaient un culte.
Raoul Tortaire raconte qu'un seigneur nommé Adalard, avoué de l'église d'Arvincourt, au lieu de protéger cette église, en pillait tous les biens, et qu'une femme de ce lieu, indignée de cette iniquité, alla à l'église, leva les draperies qui couvraient l'autel, et le frappa vigoureusement, en apostrophant ainsi le patron saint Benoît : « Benoît, vieux paresseux, es-tu tombé en léthargie? que fais-tu là? tu dors?
pourquoi souffres-tu que ceux qui te servent soient accablés d'outrages? » Ce seigneur, ajoute cet écrivain, fut bientôt puni de son brigandage impie (1).
Tous ces moyens ne guérissant point le mal, on imagina de réunir, dans diverses églises, un grand nombre de reliques les plus renommées; on invita les seigneurs à s'y rendre. Ils aimaient a figurer en magnifiques équipages dans les grandes réunions. Ils s'y rendirent, et jurèrent sur ces reliques qu'ils renonçaient à leurs brigan-
où l'on trouve une formule d'imprécations, intitulée Imprecationes contra persecutores, et De antiquis Ecclesiœ Riiibus, t. lU, lib. 3, cap. 3 ; De Clamore pro Iribulatione.
(1) Ex miraculis sancti Benedicti. Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 4H4.
Dom Carpentier, dans son Supplément au Glossaire de Ducange, cite quelques autres exen.ples de cette pratique très ancienne et très absurde, que Jcs Romains appelaient incuéare deos. Voyez ce supplément, aux mots Altare et Reliquiœ.
dages accoutumés. Ils juraient volontiers; puis, sortis de l'église, ils oubliaient leurs serments (I).
Un évêque de Limoges, appelé Alduin, imagina le premier, pour épouvanter les nobles brigands, de faire cesser tout service divin dans son diocèse. Cet exemple fut imité par plusieurs évèques. Fulbert, évêque de Chartres, fut de ce nombre; voici en quelle occasion.
Geoffroi, vicomte de Chartres, avait commis plusieurs crimes qui portèrent Fulbert à l'excommunier. Le vicomte, irrité, dévasta, pilla, incendia une grande partie des domaines de l'évèché. Fulbert parcourut tous les degrés de la hiérarchie féodale, et demanda successivement des secours à tous ceux qui les occupaient ; mais il ne trouva protection nulle part. « Je « m'adresserai, dit-il dans une de ses let- « très, au com.te Eudes (comte de Char- « très) ; s'il me refuse, dit-il. j'invoquerai « l'autorité du roi ou celle du duc Richard « ( duc de Normandie ), mes patrons. Si « ces derniers ne viennent pas à mon « aide, je ne vois pas d'autre parti à pren- « dre que d'adresser secrètement mes « prières à Dieu. »
Fulbert, comme il l'avait annoncé, adressa ses plaintes au comte de Chartres, puis à Hugues, fils du roi Robert, enfin au roi Robert lui-même et à la reine Constance, son épouse : il ne put obtenir d'eux aucun secours.
Dans une seconde lettre adressée au roi, ce prélat annonce que le vicomte Geoffroi accroît ses moyens de persécution contre lui, et qu'il a surtout fait construire plusieurs forteresses menaçantes; il ajoute que, pour manifester l'état de désolation où se trouve son église, il vient d'ordonner que le service divin n'y soit célébré qu'à voix très basse, et d'une manière qui approche du silence : «< Nous vous en « prions, continue-t-il, le cœur navré, les « larmes aux yeux, les genoux en terre : « veucz au secours de mon église.... priez « le comte Eudes, ordonnez-lui impérieu- « sèment, par votre autorité royale, de « venir faire cesser les persécutions dia- « boliques dont mon église et moi sommes « les victimes.... Si je n'obtiens rien de « vous ni de lui, que me restera-t-il à « faire ? J'ordonnerai la cessation de l'of-
(1) Àdemari Chronic. Recueil des Historiens de France, t. X, p. 147, 379.
t fice divin dans toute l'étendue de mon « diocèse (!). » L'évèque Fulbert dut effectuer cette dernière menace, car il n'obtint rien de satisfaisant. Ainsi une population innocente fut punie pour les crimes d'un seul homme.
Les mt^mes désordres se manifestaient dans toutes les parties de la France. Pour les faire cesser, on assembla plusieurs concile% : à Charroux, en 988 : à Narbonne, en 990 ; à Reims, en 993 : à Limoges, en 994: à Poitiers, en 1000: à Airy, diocèse d'Auxerre. en 1020: à Reims, en 1027; à Bourges, en 1031. Ce fut dans ce dernier concile que les évèques, en prononçant anathème contre les ravisseurs des biens ecclésiastiques, qui troublaient la France par leurs guerres et leurs brigandages continuels, jetèrent à terre les cierges qu'ils tenaient allumés. Alors le public s'écria : « Ainsi Dieu éteigne la lumière de ceux qui ne veulent pas recevoir la paix ! » A la fin de la même année fut tenu un autre concile à Limoges, oii l'on proposa d'interdire le culte à tous les habitants de ce diocèse, de les excommunier, de les priver de la sépulture, à quelques exceptions près; de célébrer l'office en secret, de dépouiller les autels," de suspendre les mariages, de défendre aux personnes qui se rencontraient de se donner un baiser en se saluant, enfin de défendre aux hommes de se raser la barbe. Le concile adopta docilement ces propositions vaines ou ridicules (2) : inutiles remèdes à des maux fortement enracinés ; faibles correctifs employés contre des vices autorisés par la nature du gouvernement, contre des effets dont la cause éfait respectée. Les guerres privées, les brigandages, les vols, les massacres, les incendies" les famines et les maladies pestilentielles reprirent leur cours ordinaire.
En l'an 1034, un évèque, que l'on ne nomme pas, imagina de puK'ier qu'une lettre tombée du'ciel lui était parvenue; il en communiqua le contenu a tous les évêques ses confrères. Dans cette lettre, Dieu ordonnait aux guerriers de déposer
|1| Fulberti Epxstolœ. Recueil des Ilistorlens de France, t. X, p. 456, 457, 458, l';4. Dans le défaut de protection qu'éprouva Fulbert se montre un des vices les plus éminents du régime féodal.
(2) Libbei Concilia, t. IX, col. 93, 894,
I?s armes, aux victimes de leur brigands g? de renoncer à toutes poursuites contre eux ; aux parents de ne point venger les outrages faits à leurs parents. Enfin il recommandait de jeiiner tous les vendredis au pain et à l'eau, et de s'abstenir de manger de h chair le samedi, etc. (1). Etranges remèdes à de si grands maux î
Les évèques saisirent avec chaleur ce nouveau moyen de répression : plusieurs conciles furent alors convoqués dans la province d'Arles, dans la Bourgogne et ailleurs : on y renouvela la cérémonie qui consistait à faire jurer sur des reliques réunies. Les seigneurs se rendirent à ces assemblées, prêtèrent tous le sermentqu'on exigeait d'eux, tandis que le peuple, levant les mains au ciel, criait unanimement : la paix î la paix ! la paix (2) ! Dans quelques-uns de ces conciles , on fit jurer aux seigneurs d'observer une trêve de cinq ans. Ces tentatives furent inutiles, et ces serments bientôt violés : « Hélas ! « s'écrie un écrivain de ce temps , qu'il « est douloureux d'y penser î l'espèce hu- « maine est trop encline au mal... On ou- < blia les promessesqu'on avait faites (3). »
On crut, en l'an 1 041 , avoir enfin trouvé la solution d'un problème jusqu'alors inutilement cherchée; on crut, en- imaginant une législation nouvelle, pouvoir déraciner des habitudes invétérées, et poser une digue assez forte pour contenir le torrent du brigandage de la noblesse.
Au diocèse d'Elne, à trois lieues de Perpignan et dans la prairie de Tulujes, se tint un concile mi-parti composé de laïques et d'évêques. où l'on décréta pour la première fois la Trêve de Dieu, monument éternel des forfaits de la barbarie et de la féodalité ; témoignage irrécusable de 1.1 corruption des mœurs, de l'excès du désordre général et de la malheureuse condition du peuple ; législation étrange, oii la loi compose avec le crime , et lui fait sa part.
Dans ce concile, il fut arrêté que pendant trois jours et deux nuits de chaque semaine les nobles étaient autorises à faire la guerre , à piller , à massacrer, à
(1) Balderic. Chronic. Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 122.
(2) Glabr. Radulf. Recueil des Historiens ' de France, t. XI, p. 50.
(.3) Glabr. Radulf. Recueil des Historiens de France, t. X, p. 50.
incendier: le brigandage leur était interdit pendant les autres jours. Dans d'autres conciles tenus par la suite, on trouva que l'espace de temps accordé aux bri- :t^ands était insuffisant, et on permit leurs dévastations pendant quatre jours et trois nuits par semaine, et même pendant près de six jours et cinq nuits.
Je ne ferai aucune réflexion sur les décrets de la trêve de Dieu ; je ne dois pas ici en décrire l'histoire : il faudrait exposer les moyens subtils ou violents que les seigneurs employèrent pour s'y soustraire, et les variétés que , dans divers diocèses, éprouva cette étrange législation qui ne fut point généralement adoptée dans le royaume, c"t qui paraît ne pas l'avoir été dans le diocèse de Paris. Il suffira d'annoncer que, dans ceux oii cette trêve fut reçue comme une loi , des seigneurs demandèrent et obtinrent le privilège de n'y pas obéir ; qu'en vigueur pendant plus d'un siècle, et constamment violée par ceux-là mômes qui l'avaient provoquée, qui l'avaient solennellement jurée , elle tomba en désuétude faute de forces pour assurer son exécution.
Si la trêve de Dieu opposa quelques digues au torrent du brigandage nobiliaire, elle ne put jamais en arrêter le cours.
Le clergé essaya aussi , pour tempérer la barbarie des nobles , le mobile de la confession ; et cette tentative, qui s'opéra au onzième siècle, n'eut qu'un succès éphémère.
Une chronique du temps s'exprime ainsi : « Les princes qui jusqu'alors, à « cause de leurs cruautés et de l'effroi « qu'ils causaient, s'étaient montrés sem- « blables à des lions, semblables à des léo- « pards par leurs innombrables iniquités, « en faisant humblement leur confession « et se soumettant aux mortifications, « furent purifiés et rendus plus blancs que « la neige. » Il ajoute que quelques seigneurs se firent moines ou donnèrent du bien aux églises (1).
Ne pouvant offrir ici, sur l'abîme de maux où la barbarie des Francs et le régime féodal avaient plongé la France, que des aperçus rapides, il faudrait se borner ' aux résultats de ce vicieux régime ; mais , le récit de ces résultats, c'est-à-dire les fa- ' mines, les contagions pestilentielles qui,
(1) Chronic. Besueni. Recueil des Historiens de France, t. X, p, 308,
pendant les six règnes dont cette période est composée, ont affligé et dépeuplé notre pays, aurait encore trop d'étendue pour être entièrement contenu dans les limite^; que je me suis prescrites. Bornons-nous Èf un exposé succinct des calamités qui se^^ sont manifestées pendant les règnes de ^' Hugues Gapet, de Robert, de Henri 1er.
■ À peine Hugues Capet eut-il tenté d'envahir le trône de France, que d'horribles famines, résultats des guerres et du* gouvernement, vinrent désoler la population.
En 987, il y eut une famine , accompagnée de pestilence (1).
En 989, grande famine (2).
En 990 et 992, une autre famine suivie de la contagion des ardents , qui dans les années 993 et 994 fit périr plus de quarante mille hommes (3).
En 4001 , grande famine (4).
Famine et mortalité qui commença en 1003 et se termina à la fin de 1008.' Elle fut suivie d'une maladie pestilentielle qui fit périr un grand nombre de personnes. On enterrait confusément les malades vivants avec les morts (5).
Les ravages de ce double fléau s'accrurent; ils étaient excessifs à la cinquième année. « Les hommes-furent réduits , dit « Raoul Glaber, à se nourrir de reptiles, « d'animaux immondes , et , ce qui est « plus horrible encore , à se nourrir de la « chair des hommes , des femmes et des « enfants. De jeunes garçons dévorèrent « leurs mères ; et les mères, étouffant tout « sentiment naturel, dévoraient leurs en- « fants (6). »
Elle se continua dans les années 1 01 0 (7) , iOM, 4 013, 1014, et fut accompagnée de contagions, de l'affreuse maladie des ardents, et d'une énorme mortalité (S).
(1) Recueil des Historiens de France, t. X, p. 316.
(2) Recueil des Historiens de France, t. X, p. 319.
(3) Recueil des Historiens de France, t. X. p. 123, 228, 318.
(4) Recueil des Historiens de France, t. X, p. 319.
(5) Recueil des Historiens de France, t. X p. 205, 216, 271.
(6) Recueil des Historiens de France, t. X,
(7) Recueil des Historiens de France, t. X,
(8) Rec. des Histor. de France, t. X, p. 193.
sous Loris VII
Autre famine qui dura pendant sept années: depuis 1021 jusques et y compris 1028 : elle fut accompagnée de maladies contagieuses et de mortalité. Presque tous les" habitants de la Gaule furent en danger de mourir de faim, dit un contemporain : et il en mourut un très grand nombre ft).
Dans les années 1027, 1028, 1029, fa-
mine excessive, souillée d'anthropophagie (1).
En 1031, famine atroce : les habitants dévoraient les chiens, les souris (2) ; on avait bien de la peine à empêcher les hommes de s'entre-tuer pour assouvir leur faim de leur propre chair (3). « Les « hommes, dit un autre écrivain, forcés de « se nourrir de charognes , de cadavres.
Costumes de femmes aux viii*, ix« et x« siècles.
« de racines des forêts, d'herbes des € rivières, ne tardèrent pas à mourir... « C'est avec horreur que je me détermine € à le dire .. des hommes assouvissaient « leur faim avec la chair des hommes. On « arrêtait les voyageurs sur les routes, on « les égorgeait ; on se partageait leurs « membres que l'on faisait cuire , et on « assouvissait sa faim par ces affreux re- « pas. Les personnes qui , pour fuir la fa-
(1) Becueil des Historiens de France, t. X, p. 378, 379.
« mine, s'expatriaient, étaient, pendant « la nuit, par ceux mêmes qui leur don- « naient l'hospitalité , poignardées et dé- « vorées. Plusieurs attiraient des enfants « de leur voisinage par de petits présents; « et, si ces enfants se laissaient prendre à
(1) Recueil des Historiens de France^ t. X, p. 209.
(2) Becueil des Historiens de France, t. X, p. 216, 276, 284 ; t. Xn, p. 795.
(3) Recueil des Historiens de France^ t.X, p. 276, 284.
« ce piège, ils étaient tués, et leurs corps « servaient de nourriture. La rage de la « faim était arrivée à ce point, qu'on était « plus en sûreté dans un désert, au mi- « lieu des bètes féroces, que dans la soc ciété des hommes. On mit en vente, au « marché de Tournus, de la chair hu- « maine cuite, etc. (1). »
Le même écrivain cite ensuite des faits qui prouvent que la famine avait accoutumé quelques hommes à l'anthropophagie.
J'épargne à mes lecteurs plusieurs autres traits de ce tableau hideux et me borne aux suivants : « On ne voyait partout que « des visages pâles , décharnés ou très « bouffis. La voix de ces malheureux était «t altérée et rappelait les cris des oiseaux « expirants... Les cadavres, très nombreux « et qu'on ne pouvait suffire à enterrer, « devenaient la proie des loups (2). »
L'auteur que je cite n'est pas le seul qui ait décrit cette calamité. La Chronique de P erdun reproduit à peu près les mêmes faits, et dit que les lùups, accoutumés à se nourrir de cadavres humains, attaquèrent les hommes vivants, et que la peste fut la suite de cette horrible famine (3).
Après avoir duré trois années conséeutives, cette famine cessa pendant l'année 4034, qui fut abondante : mais, en 1035, elle reparut escortée d'une maladie contagieuse, appelée la peste dans X^sChronigiies. Celle de Footenelle nous décrit les désastres de ce double fléau. Les villes, les bourgs, les villages devinrent déserts et n'offrirent que des ruines; à peine y trouvait-on quelques habitants, l'excès de la faim porta plusieurs personnes à tuer leurs semblables, afin de se nourrir de leur chair.
La maladie contagieuse atteignit les hommes et les animaux. Les chemins, les carrefours,, les cimetières, les églises, étaient remplis de malheureux qui répandaient des exhalaisons insupportables, et 3ui, de toutes parts, venaient chercher es remèdes à leurs maux (4).
(1) Recueil des Historiens de France, t. X, ç. 47, 48, 49, 276, 284 ;t. XI, p. 164.
(2) Glahr. Radulf. Recueil des Historiens ie France, t. X, p. 48,49.
(3) Virdwiense, Cferontc.,pars altéra, e.27; Bibliotheca Labbei, tom. I, p. 182, 18.3.
(4) Recueil des Historiens de France, t. X, p. 209 ; t. XI, p. 16, 17.
Un autre monument historique signale cette famine de 1035, et atteste que plusieurs personnes moururent de faim (1).
Elle dura sept années consécutives, on pourrait dire huit et neuf années ; car on la voit exercer ses ravages en 1042, où elle enleva une partie de la population (2) ; eu 1043, où elle fit périr un grand nombre d'individus et fut accompagnée de la contagion, ou maladie des ardents (3) ; elle durait encore en 1044, et fut suivie de mortalité parmi les hommes et les bestiaux (4) : venait -on de rassasier un homme affamé, on le voyait un instant après dévoré par le même besoin, et, s'il mangeait de nouveau, il mourait (5).
En 1045 et 1046 grande famine en France et en Allemagne (6).
En 1053, nouvelle famine accompagnée de maladie pestilentielle et de mortalité. Elle dura pendant cinq ans.^ Des villages devinrent entièrement déserts; on fit des processions, on exposa des reliques, on ordonna des jeûnes (7).
En 1059, nouvelle famine qui dura sept ans : ellfr est comparée à la famin# d'Egypte, dta temps de Joseph (8j. Elle se fit sentir en France et notamment à Paris.
Cette fs^mine produisit une maladie contagieuse qui. pendant les années 1060, 1061 et 1062, fit périr un grand nombre de persoanes (9). Elle se ralentit pendant l'an 1066.
Il résulte de cet exposé que, pendant la durée des trois règnes de Hugues Capet, de Robert et de Henri pr, qui comprennent UB espace de soixante-treize années, on compte quarante-huit années
(1) Recueil des Historiens de France, t. X, p, 16, et la note,
(2) Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 9, l45, 157,217, 379.
(3) /îecueii des Historiens de France, t.XI, p. 29, 201, 222, 286, 352, 424.
(4) Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 19, 202, 425.
(5) Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 163, 217, 415.
(6) Recueil dts Historiens de France, t.XI, p. 347.
(7) Recueil des Historiers de France, t. XI, p. 17, 214, 429, 456, 648.
(8| Recueil des Historiens de France, t.XI, p. 393, 409, 412.
(9) Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 22.
sous LOUI
de famine, dont trois au moins furent si
violentes que les hoaimes poussés par la faim devinrent anthropophages, et dont presque toutes étaient accompagnées ou suivie* de grande mortalité et de cette contagion affreuse appelée mal des ardents" I;.
Il résulte aussi de cet expose que, pendant les soixante-treize ans qu'ont duré les règnes de Hugues Capet. Robert et Henri, on compte vingt-cinq années où le peuple a pu se procurer des aliments, et quarante-huit où il mourait de faim.
Qu'opposeront à ces résultats incontestables les aveugles partisans du régime féodal, L'S apologistes du temps pa^se ?
Sojs les trois règnes suivants, ceux de Philippe I-r, de Louis VI et de Louis VII, dont riotervâlle est de cent vingt ans. le mal diminue, et l'histoire ne nous fait connaître que trente-trois années de famine dont deux seulement furent caractérisées par des anthropophagies. Il faut attribuer cette diminution de mal à diverses causes; le gouvernement, tout vicieux qu'il était, avait reçu des règles et de l'aplomb: le temps ayant donne un caractère de légitimité aux usurpations, on les respectait un peu plus; les lumières commençaient à taire quelques progrès, mais la cause puissante de cet allégement est la fureur des croisades qui éloignaient de notre pays la plupart des seigneurs auteurs de ces maux.
Ce n'était pas, comme le rapportent les chroniqueurs, l'apparition des comètes, des aurores boréales, les echpses, etc., qui causaient ces famines, c'était l'atroce régime de la féodalité qui, essentiellement dtetructeur, autorisait le désordre et les crimes, et tarissait toutes les sources de prospérité. Les seigneurs, en vertu de ce
(1) Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 9, 29, 145, 157, 201, 217, 222, 286, 346, .353.
Voici quel remède ou apportait à ces maladies dans l'abbaye de Saint;- Vannes :
l'évêq ie de cette villa faisaic tremper les reliques de son patron dans de ieiu bénite et dans du vin ; à ce mélange il ajoutait un peu de raclure d'un morceau de pierre du Saint-Sépuicre, qu'il faisait infuser dans du vin : il mêlait le tout et l'offrait aux malades ; i; e:i remplissait un vase qu'il laissait à la portée du pablic. {Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 145.)
régime, entretenaient des guerres presque continuelles sur toutes les parties de la France, guerres où ils s'appliquaient plus à enlever, à torturer dans leurs prisons les paisibles laboureurs, à brûler les villages et les récoltes, à piller et à dévaster, qu'à combattre; de sorte que souvent de vastes étendues de pays restaient pendant plusieurs années sans culture. Ils ruinaient l'industrie et le commerce, en pillant les voyageurs et les marchands sur les chemins et sur les rivières : ils étaient les ennemis de tout le monde. D'après cet état de choses, on ne doit point s'étonner des affreux résultats qui viennent d'être exposés.
Les écrivains contemporains de tant de calamités appréhendèrent l'extinction totale de l'espèce humaine dans la Gaule. La Chronique de f'erdun. après avoir offert un tableau déplorable de la famine des années 1 0^8 et I 029, dit que dans un concile on chercha un remèie à tant de maux, et un moven d'empêcher la population d'être entièrement détruite et le pays d'être réduit en désert (1).
On crut que la fin du monde était prochaine : que l'autechrist allait paraître; et dans l'église de Paris un jeune homme monta en chaire, et prédit cet effroyable événement (2) : la peur s'empara de tous les esprits ; les riches s'empressèrent de donner aux monastères des biens qui désormais leur devenaient inutiles. Les moines ne partagèrent pas cette peur, mais en profitèrent. Les chartes qui constatent les donations faites ii cette époque aux monastères commencent par cette formule sinistre : « La fin du monde approche, • ses désastres s'accroissent ; déjà on en voit des signes certains (3). » Le monde devait tinir au dimanche de Pâques de l'an 1000. Ce jour arriva, et le peuple ne vit ni la fin du monde ni la fin deses maux.
Plusieurs évêques et abbes, c'est-a-dire des seigneurs ecclésiastiques, doivent partager les reproches que méritent les seigneurs laïques; ils se livraient comme ces derniers aux excès des guerres privées;
(1) Recueil des Historiens de France, t. X p. 209.
(2) Recueil des Historiens de Fraiice, t. X, p. 332.
(3) Mundi termirvim adpropinquantem , ruinis crebresceutibus, jam certa signa manifestantur.
comme eux, ils contribuaient aux affreuses ' calamités dont je viens de donner une esquisse. Lorsque, pour en arrêter le cours, ils étaient réunis en concile, ils semblaient très disposés à opérer d'utiles changem.ents; mais, séparés et rentrés dans leurs abbayes, dans leurs châteaux-forts, ils reprenaient leurs habitudes vicieuses. Glaber Raoul dit qu'après l'assemblée tenue en l'an 1034, où les évêques obligèrent les seigneurs à jurer sur des amas de reliques de cesser la guerre, « les seigneurs, tant laïques qu'ec- « clésiastiques, entraînés par leur cupidité, « se livrèrent à leurs brigandages ordinai- « res, et s'y livrèrent avec plus d'ardeur « qu'auparavant (1). »
L'histoire de ces temps désastreux offre k la vérité quelques exemples de prélats éclairés et vertueux ; mais elle en fournit un plus grand nombre dont la conduite était en opposition totale avec leurs devoirs, et qui, après avoir prêché la paix, faisaient eux-mêmes la guerre (2).
Gérard, évoque de Cambrai, écrivait,
(1) Nnm ipsi primates UTRIUSQUE ordinis in avaritiam t-erst, cœperunt exercere plurimas, utolim fecerant, vel etiam eoamplius , rapinas cupïditatis. [Recueil des Historiens de France, t. X, p. 50. ^
(2) Guifred, archevêque de Narbonne, présida le concile de Tolujes, où, pour la première fois, en 1041 , fut établie la Trêve de Dieu. Il souscrivit les articles, jura de les maintenir, et fut le premier à les violer. Les bénédictins, auteurs de VHistoire du Languedoc, disent que ce prélat, " après « avoir présidé au concile de Tolujes, fut « un des premiers qui en viola les décrets. « Il ne se fit aucun scrupule d'avoir recours « aux armes, et d'employer la force durant « les différends qu'il eut, pendant tout son « épiscopat, avec Béranger, vicomte de u Narbonne. " (Histoire générale du Languedoc, t. II, p. 184 ) En 1043, le même archevêque présida le concile de Narbonne, où fut renouvelée la trêve de Dieu. Il s'y présenta en habit militaire ; et, pour donner des preuves du repentir que lui causait la •violation de ses serments, il se dépouilla, en pleine assemblée, de ses vêtements de guerre, prononça anathème contre lui-même s'il les reprenait encore, et contre les évêques de la province qui feraient la guerre. « Mais, u disent les historiens ci-dessus cités, peu « fidèle à sa promesse, il prit bientôt après u Je métier auquel il avait renoncé, et re-
en 1030, à Leduin,- abbé de Saint- Vaast d'Arras : « Voici ce qu'on dit de nous, « ministres de l'Eglise : « Ceux qui se font « appeler les pasteurs du peuple ne sont « point de vrais pasteurs ; ils sont des loups ; « ils vivent des péchés du peuple ; l'impôt « quotidien qu'ils perçoivent forme un des « revenus de l'Eglise ; ils ne s'occupent ni « de prier avec zèle ni de prêcher ; ils ne se « donnent aucune peine. » Arrive -t -il « quelques calamités, comme mortalité, •c pestilence, famine, c'està nous qu'on les « attribue. C'est dans le sanctuaire qu'est « l'origine de ces maux. Nous ne pouvons « nous dissimuler que, parmi les reproches « amers qu'on nous adresse chaque jour, « il en est beaucoup qui sont mérités, et, « comme le dit saint Grégoire, le monde <' est rempli de prêtres, mais, lors de la « moisson du Seigneur, il ne s'en trouvera « qu'un petit nombre (1). »
Les évêques se mariaient, et leurs femmes portaient, sans honte, le titre d'évêquesses. Segenfrid, évêque du Mans, épousa, dans un âge avancé, Hildeburge dont il eut plusieurs enfants, auxquels il donna en dot des biens de l'Eglise (2).
Orderic Vital, dans son Histoire ecclésiastique, dit : « Après l'arrivée des Normands, « les mœurs du clergé furent tellement « dépravées que les ecclésiastiques , les « prêtres, même les évêques vivaient pu- <f bliquement avec des concubines, et se « glorifiaient de leur grand nombre d'en- « fants. Le pape Léon vint, en 1049, dans « la Gaule... Il défendit aux prêtres de « porter les armes et de se marier (3). » Cette double défense fut souvent et sans succès reproduite. Les évêques, les prêtres, les chanoines ne cessèrent pour la plupart, depuis cette époque jusqu'au temps de Louis XIV, de porter les armes, de faire la guerre, d'avoir sinon des épouses, au moine des concubines.
« commença la guerre contre le vicomte. «» En l'an 1054, cet archevêque tint un troisième concile à Narbonne contre les violateurs de la trêve de Dieu; il fit dépareilles promesses, et les viola aussi effrontément. (Histoire du Languedoc, t. II, p. 195 )
(1) Recueil des Historiens de France, t. X, p. 511.
(2) Becueil des Historiens de France, t, X, p. 384.
(3) Recueil des Historiens de France^ t. XI, p. 246.
On trouve, dans le discours que Pierre, diacre, au nom du pape Léon IX, prononça dans le concile de Reims, plusieurs traits qui caractérisaient les mœurs du clergé et celles des laïques. Il accuse le clergé, eu général, du vice incurable de la simonie, Tes moines et les prêtres d'abandonner leurs habits religieux pour se livrer au métier de la guerre et au pillage ; il leur reproche de détenir injustement les pauvres dans leurs prisons. Il se plaint de ce que les seigneurs laïques s'emparent des églises, des autels, et en perçoivent les revenus ; qu'ils établissent de mauvaises coutumes sur le peuple, et des exactions rigoureuses jusque dans les enceintes des églises : de ce qu'ils abandonnent leurs femmes légitimes pour commettre des adultères ; enfin il accuse les prêtres et les laïques du crime de sodomie (1).
Ce dernier vice, dont Abbon, auteur du Siège de Paris par les Normands, accuse les seigneurs de France, leur est encore depuis reproché par divers monuments historiques. Henri, abbé de Clairvaux, dans une lettre qu'il adresse en 1177 au pape Alexandre III, fait un tableau des mœurs de notre pays : « L'antique Sodome, dit- « il, renaît de sa cendre, etc. (2). »
En l'an 995, un concile fut assemblé dans l'abbaye de Saint-Denis, près de Paris ; il était composé d'un grand nombre d'evêques qui, pour me servir des expressions d'Aimoin, moine de Fleuri, « s'occu- « pèrent plus de leurs intérêts que de « s'éclairer sur la pureté de la foi, que de « réformer les mœurs dépravées des pré- « lats et de leurs subordonnés ; et, comme « dit le proverbe, ils revenaient toujours « aux dîmes de leurs églises. Ils proposè- « rent de dépouiller les laïques et les moines « servant Dieu des dîmes dont ilsjouis- « saient. Le vénérable Abbon, abbé de « Fleuri, ne voulant pas s'attirer la haine « publique, parla contre cette proposition. « Aussitôt se fit entendre un tumulte « avant-coureur d'une sédition. Les évê- « ques , effrayés, levèrent brusquement la « séance, et prirent la fuite. Parmi les « prélats épouvantés on distinguait Seguin, « archevêque de Sens, qui, dans ce concile. « avait usurpé le titre de primat de la « Gaule, et on lui lança une hache qui
(1) Lahbei Concilia, t. IX ; Concilium Remense, co\. 1028, 1045.
(2) Sancti Bernardi Apologia^ cap. XI.
Sùus LOUIS VII 189
« l'atteignit entre les épaules ; le peuple « le couvrit de boue ; il eut beaucoup de « peine à s'échapper. La peur prêtait des « ailes à ces prélats qui, courant se réfu- « gier dans les murs de Paris, eurent le « regret d'abandonner un dîner copieux et « spîendide, qui leur était apprêté à Saint- -c Denis (t); » c'étaient des moines qui répondaient à une proposition par cette manière brutale. Plusieurs en furent punis. Le célèbre Gerbert fut un de leurs condamnateurs. Le roi de France se plaignit de sa sévérité, et le menaça de sa colère. On voit par la lettre qu'alors il adressa à Arnoux, évêque d'Orléans, que Gerbert méprisa les menaces du roi (2).
Les évêques, les abbés exerçaient la souveraineté sur leurs sujets, avaient leurs serfs, leurs chevaliers, leurs vassaux, leurs grands officiers, leurs prisons, leurs bourreaux; ils étalaient un faste royal. « Il est « certain, dit saint Bernard, que j'ai vu un « abbé marcher à la tête de plus de soixante « cavaliers qui lui servaient de cortège. Au « faste qu'étalent les abbes, vous les pren- « driez, non pour des supérieurs de monas- « tères, mais pour des seigneurs de chà- « teaux ; non pour des directeurs de con « science:
« provinces (3).
Mabillon pense que l'abbé aux soixante chevaux était le célèbre Suger, abbé de Saint-Denis. Dans une de ses lettres, saint Bernard félicite Suger d'avoir enfin renonce aux mondanités et au luxe des cours.
Les ecclésiastiques en dignité mettaient de l'orgueil, de lopiniàtreté à défendre, jusque dans les occasions les plus indifférentes, ce qu'ils appelaient leurs prérogatives, leurs droits ; à les déïendre avec une dureté, une grossièreté dignes du temps (4y.
mais pour des gouverneurs de
(1) Vita S. Âbbonis. Recueil des Historiens de France, t. X, p. 331.
(2) Recueil des Historiens de Frarice, t. X^ p. 420.
(3) Recueil des Historieiu de France, t. XV, p. 959.
(4) Les évêques de cette période n'étaient, pas plus civilisés que ceux de la première et da la seconde race : voici un écLaniilion de leur politesse.
Raoul, archevêque de Tours, dans des lettres qu'il adressait à Arnaud, évêque du Mans, avait traité Eusèbe, évêque d'Angers, de cochon, et l'avait même excommunié.
Eusèbe, qui en fut instruit, composa une
Aux exemples que j'ai déjà cités sur cette ardeur à défendre leurs biens temporels (1), je vais joindre l'anecdote suivante, qui en offre une preuve nouvelle.
Le roi Louis VII, se rendant à Paris, fut surpris par la nuit ; il soupa et coucha dans le village de Gréteil, aux dépens des habitants. Ce village et ses habitants appartenaient au chapitre de Notre-Dame. Les chanoines, irrités, résolurent de se faire restituer cette dépense, et de se venger avec éclat de ce roi coupable d'avoir ainsi attenté aux propriétés de leur église.
Le lendemain, étant à Paris, Louis VII, suivant son usage, se rendit à Notre-Dame pour assister aux offices. A son arrivée, il vit avec surprise que les portes de cette église lui étaient fermées : il demanda la cause de cet affront; des chanoines lui firent cette réponse :
« Quoique tu sois roi, tu n'en es pas « moins cet homme qui, contre les liber- « tés et les coutumes sacrées de la sainte « Eglise, a eu l'audace de souper à Cré- « teil, non à tes dépens, mais à ceux des « habitants de ce village : voilà pourquoi « l'Eglise a suspendu les offices et t'a « fermé sa porte. Tous les chanoines ont « pris la résolution de se soustraire à ton « autorité; et, plutôt que de souffrir la « moindre atteinte aux droits de leur « église, ils sont prêts, s'il est nécessaire, « à endurer toute sorte de tourments. »
A ces mots, le roi, frappé de terreur, gémit , soupira , versa des larmes , et s'excusa en disant aussi humblement qu'il lui fut possible : « Je ne l'ai point « fait exprès ; la nuit m'a surpris en che-
pièce de cinq vers, dont voici la fidèle traduction :
« Tu dis que je suis un cochon, et moi, « avec plus de raison, je dis que tu es un *' bouc : tu ne respectes aucune personne; n et, si j'en crois les bruits qui courent, tu « ne respectes pas même ta propre sœur. « L'avarioe te rend aveugle, et ta c-olère te « change en serpent furibond : tes sacrifices «< sacrilèges t'ont acquis des richesses et le « surnom de simoniaque. Quant à ton auaii thème, je m'en soucie comme de l'excré- *< ment d un chien. » L'écrivain qui rapporte ces vers dit que leur auteur avait la simplicité d'une colombe. [Recueil des Historiens de France , t. XII, p. 4t>0.)
(1) Voyez, ù la présente période, § VI, ar ticie Saint - Germain-des-Prés .
« min ; il était- trop tard pour que je pusse « continuer ma route , et aller jusqu'à « Paris; les habitants de Gréteil se sont « empressés de fournir à mes dépenses ; je « ne les ai point forcés, et je n'ai pas « voulu repousser leur accueil obligeant; « qu'on fasse venir l'évêque Thibaud et le « doyen Clément (1), tout le chapitre et « même le chanoine prévôt de ce village; « si je suis déclaré coupable, je ferai satis- « faction. Je m'en rapporte à leur déci?'iii « sur mon innocence. »
Cependant Louis VU, resté à la p(. .e de l'église, attendait le résultat de ses demandes, et récitait dévotement ses prières. L'évêque faisait des démarches auprès des chanoines, sollicitait en faveur du roi, et offrait d'être caution de ses promesses. Les chanoines, intraitables, ne se confièrent ni aux paroles du roi, ni à celles de leur évêque; ils ne cédèrent que lorsque ce prélat leur eut remis deux chandeliers d'argent pour gage de la promesse de ce prince. Alors seulement ils lui ouvrirent les portes de leur église.
Louis VII, après avoir restitué les frais de son souper, vint déposer solennellement sur l'autel de Notre-Dame, comme un monument éternel du respect dû aux biens des prêtres, une baguette sur laquelle était inscrit le récit succinct du déht et de sa réparation (:2).
Les seigneurs ecclésiastiques avaient l'orgueil des seigneurs laïques, et partageaient avec eux les autres vices des dominateurs féodaux; en voici des preuves :
En l'an 1 1 33, Etienne, évêque de Paris, accompagné de Thomas, abbé de Saint- Victor, et de quelques autres ecclésiastiques de cette ville, se rendit à Chelles pour rétablir le bon ordre et la décence dans l'abbaye de ce nom. A son retour, passant devant le château de Gournai, il fat assailli par les hommes de ce château, c'est-à-dire par les neveux de Thibaud Notier, archidiacre de Paris; ceux-ci, embusqués près delà route, fondirent sur l'évêque et sur son escorte : « Nous mar-
(1) Thibaud ou Theobaldus fut évêque de Paris depuis l'an 1143 jusqu'en 1157 ; Clément, fut doyen de la cathédrale depuis 1147 jusqu'environ 1164. {Galliachristiana, t. VII, col. 65 et 196 )
(2) Annales ordinis Sancti Bemdicti, t. VI, appendix, p. 600.
sous
« chions en portant la paix (1), dit l'evè- « que Etienne dans une de ses lettres et « nous étions sans armes, puisque c'était « «n jour de dimanche; ils se jettent sur « nous, leurs épées nues à la main : et. « sans respecter Dieu, le jour saint, ni « moi, ni les personnes vénérables qui « m'accompagnaient, ils percent de coups c mortels cet innoc-ent (Thomas, abbé de « S.tint-Victor), m'ordonnent de m'eloi- « gner promptement. si je veux éviter •c la mort. Nous nous jetons à travers « les épées. nous tirons des mains de « ses bourreaux le corps de ce malheu- « reux à demi mort et cruellement dé- « chiré, etc. (2). »
Lévèqvie se plaignit de cet assassinat à plusieurs prélats, au pape Innocent II, aux pères du concile, assembles à Jouare. puis il se retira à Clair\aux: mais, avant de partir, il excommunia, aoath'mati.sa.
fit. \^r ses archi-prétres, excommunier et anathématiser l'archidiacre Thibaud Noti-^r, ses complices et tous ceux qui commaniquaient avec lui.
En 1136, Nicolas, évêque de Cambrai.
i~ant la guerre contre Girard de Saint-
;l>ert, dit Maufilàtre, se livra à plusieurs s inhumains, et fit arracher les yeux
!<ms les habitants serfs de la terre de
int-Aubert f3); mais cette action, malson atrocité, n'est qu'une gentillesse
'dale, si on la compare a celles dont se
1) On donnait ce nom à un 11816118116 de cristie, portatif et en métal, qui ressemait à un reliquaire; on l'offrait aux baisers
^cs dévots.
i2i Stephani epistol. ad Gaufridwn Camolerisem episcopum ; Recueil des Hùtoriens de France, t. XV, p. 335, 33H. Un passage ie cette lettre décèle l'existence d'usages peu connus, a Nous marchions, y est-il dit, sans armes, » puisque c'était le jour du dimanche, et nous portions la paix. Nos inermes utpote die dominico et pacem ferentes incederemus. On peut en conclure que les prélats et autres ecclésiastiques voyageaient ©rdinairement armés, à l'exception du dimanche, jour auquel ils portaient, comme un prést-rvatif ou un indice de leurs dispositions pacifiques, le livre ou un petit tableau en métal, orné d'images saintes en bas-relief. nommé la paii. (Voyez le Glossaire de Du' cange, au mot Pax. ]
(3) fieciieil des Historiens de France^ t. XI, p. 499.
LOUIS vn 4911
rendirent coupables Robert de Boves, seigneur de Coucy, Thomas de Marie, Robert de Bellesmè, Hugues de Crécy, etc.. monstres de férocité "qui. pendant cett« période, s acquirent une affreuse réputation, et dont les exploits récités feraient frissonner d'horreur fi ).
Pour avoir une idée juste de la débauche, des attentats et des inhumanités des évèques, on peut lire ce que Guibert, abbé de Nogent, a écrit sur les prélats de la ville de Laon, et l'on se convaincra que, loin d'exagérer les mœurs dépravées du haut cierge de cette époque, je me suis montré réserve à son égard (2).
Dans le même temps plusieurs monastères de Paris offrirent des exemples de désordres, de rébellion et de débauche.
On a vu les moines de Saint-Germaindes-Prés chasser l'évèque de Paris de leur monastère ; ceux de Saint-Victor prendre pour modèle de conduite la profonde immoralité de leur abbé; ceux de Sainte- Geneviève, dans leur église, en présence du roi et du pape, se battre contre des familiers de ce dernier, dépouiller le reliquaire, et profaner les reliques de leur patronne ; l'on a vu les religieuses du monastère de Saint-Eloi scandaliser le public par l'excès de leur libertinage, etc.
On vit aussi, pendant cette" période, des monastères, des églises de Paris et de ses environs, solliciter une institution qui caractei ise fortement la dégradation de la raison humaine et l'état d'avilissement où l'ordre social était tombé. Je veux parler de cette jurisprudence barbare qui consistait à mettre au rang des preuves les plus certaines, les plus propres à éclairer la conscience des juges, l'agilité du corps et la force musculaire des plaideurs. On leur ordonnait de se battre en champ clos, de déduire leurs moyens d'accusation ou de défense à grands coups d'épée, à grands coups de bâton. Le vaincu perdait son procès, de plus oniui infligeait une peine très grave. On donnait à cette plaidoirie brutaïe les noms de champ-clos, de duel, ou de combat judiciaire, de gage de bataille et même de jugement de Dieu.
(1) Recueil des Historiens de France, t. XII, p. 15, 16, 56, 656 657; t. XIII, p. 333, 514, 570, 605; t. XIV, p. 266, etc.
(2) Guiberti abbatis de Novigento monodiar. Recueil cfco Historiens de France, t. XII, p. 236.
Cette coutume barbare, née dans les forêts de la Germanie, fat, à la fin du cinquième siècle, introduite par les Bourguignons dans la partie orientale de la Gaule, appelée Bourgogne, Une loi de l'an 501 publiée par Gondebaud, roi de cette contrée, mit cette coutume en vigueur (1).
Avitus,évêque devienne, et dans la suite Agobard, évèque de Lyon, s'élevèrent sans succès contre les jugements de Dieu (2). Vers la fin de la seconde race cette coutume pénétra dans les autres parties de la Gaule, et y fut généralement établie lors des commencements de la troisième.
Les moines de Saint-Denis, près Paris, paraissent être les premiers, dans le territoire parisien, qui aient sollicité pour leurs seigneuries l'établissement des combats judiciaires. Le roi Robert, par un diplôme de l'an 1008, leur concéda sans difficulté cette inique et barbare prérogative (3).
Les moines de Saint- Germain-des-Prés étaient aussi en possession de ce prétendu droit. L'an '1027, dans un diplôme du roi Robert, on lit qu'un nommé Garin dit Pipinelle, étant vicaire ou vicomte des villages d'Antony et de Verrières, près Paris, accablait les habitants de contributions arbitraires, nommées exactions ou mallôtes. Les moines de Saint-Germain-des- Prés s'en plaignirent au roi Robert, qui ordonna que Garin, pour établir son droit, se battrait contre les serfs de ces villages. Ces habitants étaient préparés au combat (regali conflictu duelii erant resistere parati). Garin refusa de se présenter, et le roi le destitua de sa vicairie; mais cette destitution fut sans effet : on n'obéissait point à ce roi (4).
En 1 109, les chanoines de Notre-Dame de Paris, jaloux de ces mêmes préroga-
[\] Lex jBur^wndîorJuw XLV; Recueil des Historiens de France, t. IV, p. 267.
(2) Agobardi Opéra, Epistolœ ad Ludovicum Pium, no 13.
(3) Voici la formule ridicule de cette concession : " Nous donnons à Dieu et à saint « Denis la loi du duel, dite vulgairement le « champ. [Damus Deo et sancto Dionysio... u legem duelii quod vulgo dicitur campus.] » Dieu et saint Denis furent sans doute bien reconnaissants d'une pareille concession.
\Roberti régis Diplomata. Recueil des Historiens de France, t. X, p. 591.)
(4) Régis Roberti Diplomata. Recueil des Historiens de France, t. X, p. 612.
Paris. — Typographie Lacoub, rue Soufflot, 18
tives, obtinrent de Louis VI la faculté de faire plaider leurs serfs à coups de bâton, et celle de les admettre en témoignage : haheant testificnndi et bellandi llcentiam, porte le diplôme (1). La faculté de témoigner, accordée à des serfs, fait soupçonner, dans ceux qui la sollicitèrent, des intentions déloyales : les serfs ne pouvaient déposer que conformément à la volonté de leurs seigneurs.
Le pape Pascal II, par sa lettre du 9 des calendes de février \ 1 1 4, eut la complaisance de confirmer ce droit absurde (2).
Un écrivain du douzième siècle. Pierre le Chantre, dit : « Il est des églises qui « ont le droit de duel, et pensen't que les « combats doivent être ordonnés entre « leurs serfs ; elles les font battre dans la « cour de justice de l'église, ou dans le « parvis de la maison épiscopale, ou de « celle de l'archidiacre, comme on fait à « Paris. Le pape Eugène III, consulté sur « l'usage de ces combats, répondit : Con- <c tinuez à suivre votre coutume {utun'uil « consuetudine vestra) (3j. »
En 11 18, Louis VI confirma aux abbayes de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Maur-des-Fossés, etc., le droit de faire vider les procès de leurs sujets à la manière qu'emploient les bêtes pour décider leurs querelles (4).
«Chapitres, prieurs, abbés, prélats, « tels que le chapitre de Notre-Dame et « celui de Saint-Merri, les abbes de Saint- « Denis, de Sainte-Geneviève, de Saint- « Germain ; en un mot, tous les seigneurs « hauts-justiciers d'église ou autres or- « donnaient par leurs sentences les com- « bats à outrance et les duels, ce qui « s'appelait piacitum ensis, le procès de « l'épée (5). »
Bientôt toutes les classes de la société furent soumises à cette étrange procédure.
Les vieillards, les femmes, les riches bé-
(1) Baluzii Afiscellanea, t. II, p. 185, 186.
(2) Gallia christiana, t. VII, col. 56 ; Faluzii Hiscellanea, t. II, p. 185, 186.
(3) Histoire du diocèse de Paris, par l'abbé Lebeuf, t. I, p. 14.
(4) Histoire de Paris, par Félibien, t. I, p. 143 ; Ordonnances du Louvre, 1. 1, préface, p. 34; Recueil des Historiens de France, t.' XIV, p. 333.
(5) Antiquités de Paris, par Sauvai, t. II, p. 579.