V. Tableau moral de Paris
Les vices, les erreurs, les calamités des périodes précédentes se maintiennent encore pendant celle-ci ; mais le régime féodal et la barbarie, sources de ces maux, commencent à s'affaiblir. La royauté devient plus puissante ; plusieursvilles, jouissant du droit de commune , peuvent se proléger elles-mêmes contre les brigandages de la noblesse. Le champ où cette dernière exerçait ses ravages, commettait ses crimes, devient plus circonscrit ; mais h plupart des habitants des bourgs , et tous ceux des campagnes, restent toujours en proie à ses exactions , cruautés et brigandages.
La barbarie, l'ignorance et les erreurs leurs compagnes commencent à voir leur empire menacé ; l'étude, plus protégée et plus active, introduit des lumières vraies ou fausses dans des parties du corps social où, depuis plusieurs siècles, il n'en pénétrait point ; mais le vice est trop profondément enraciné, la cccruplion est trop générale, pour que de si faibles innovations puissent corriger l'un et purifier l'autre. Les mœurs, pendant cette période, n'offrent que des espérances d'amélioration.
Philippe- Auguste, s'il agrandit par des conquêtes la puissance royale, ne contribua nullement à l'édification des bonnes mœurs. Il bannit les juifs et les rappela ensuite. Cette double opération lui produisit des sommes considérables. S'il avait eu raison de les chasser en 4182 , il eut tort de les rappeler en 1198 : c'était en outre un procédé vil et inique d'avoir con-
(1) Recueil des Hist. de France, t. XVII, p, 4«, 73.
fisqué tous leurs biens en les chassant, et d'exiger d'eux de fortes sommes d'argent en les rétablissant.
Ce roi avait épousé Ingéburge, sœur du roi de Danemark ; il s'en dégoûta bientôt . fit par plusieurs évêques déclarer son mariage nul, et prit pour épouse Agnès d;> Méranie. Le pape excommunia le roi de France, et. frappa d'interdit tout son royaume.
Philippe-Auguste , indigné contre les évêques qui, ayant consenti à déclarer son premier mariage nul , et ayant béni son second , approuvaient l'interdit lancé par le pape et s'y soumettaient, en chassa plusieurs de leurs sièges, bannit leurs chanoines et leurs clercs, confisqua leurs revenus , mit en fuite les curés, et s'empara de leurs biens. L'évêque deParis et son clergé éprouvèrent un- sort pareil. Ce roi envoya dans la maison épiscopale des hommes armés qui firent souffrir à ce prélat des traitements indignes. Il se vit forcé, pour en éviter de plus graves, de fuir de Paris à pied. Cette persécution dura autant que l'interdit, c'est-à-dire huit mois. Après ce temps, Philippe ayant feint de reprendre sa précédente femme, l'interdit fut levé, et tout rentra dans l'état ordinaire ; mais Philippe relégua Ingéburge dans le château d'Etampes , et fit quelques démarches pour épouser la fille du landgrave de la Thuringe. Ces démarches n'étant suivies d'aucun succès, il reprit en 1213 sa première épouse.
Les actions de Philippe-Auguste étaient celles d'un conquérant, d'un envahisseur: on ne les citera jamais comme des exemples de bonnes mœurs, comme des modèles de probité. Quant à celles de son fils Louis VIII, dit le Lion, on ne connaît de ce roi que son aveugle dévoùment aux volontés du clergé , dévoùment dont il fut victime, comme l'avait prédit son père. Son règne n'eut qu'environ quatre ans de durée.
Sous ces deux règnes, le clergé n'était pas plus qu'auparavant réglé dans se> mœurs; sa cupidité, bien plus que de saine > doctrines, dirigeait sa conduite. Il faisait considérer ses personnes, ses propriétés, ses reliques, ses pratiques et cérémonies, les offrandes faites à l'Eglise comme les bases de la religion. Les prêtres, les évêques, ainsi qu'ils avaient fait dans les siècles passés, allaient à la guerre; mais les plus timorés d'entre eux. interprét-uit s'u-
Paris, — TypograpliieLACovR, me Sout'flot. 18.
TABLEAD MORAL
pidement les canons de l'Eglise , qui défendent aux ecclésiastiques de verser le sang humain, et méprisant l'esprit pour s'attacher uniquement à la lettre de ces lois, se croyaient à l'abri de la censure, en se servant de massue au lieu d'épée, en assommant les hommes au lieu de les percer. Tel fut Philippe de Dreux , evèque de Beauvais, issu du rang royal, guer-
Ui
Fier redouté, fameux par ses brigandage;? et ses cruautés, qui voulut, à la" bataille de Bouvines , donner une preuve de sa modération en ne tuant les hommes qu'à coups de massue. Guillaume le Breton, dans sa Philippide, nous apprend que ce prélat, ainsi armé, frappait à tour de bras, et faisait canoniquement tomber à ses pieds tous ceux qu'il pouvait atteindre.
Porte Montmartre.
VValson, auteur de la Science héroïque, parle de cet usage comme s'il était généralement reçu •. « Les ecclésias-
• tiques qui allaient à la guerre, dit-il, ne
• portaient aucun glaive poignant et lail- « lant; car l'Eglise, qui abhorre le sans,
• le leur défendait , se contentant de ïa « masse d'armes sans piquerons , avec la- « qneîîe ils assommaient les ennemis. »
On peut avoir une idée de l'extrême corruption du clergé , d'après le contenu d'one lettre que le pape Innocent III •dresce. en 4803, ^ i'abbé et au couvent
de Saint-Denis, près Paris : * Il est, diW « il, dans votre ville, des prêtres qu), « abusant du privilège clérical, parcon- « rent les rues pendant la nuit , se por- « tent vers les maisons habitées par des « femmes publiques, en enfoncent les por- « tes, s'y précipitent avec violence, et se « permettent les mêmes excès envers les « filles des bourgeois; ce qui fait naître « des querelles et des séditions. Le prévôt « et les justiciers, respectant les libertés « de l'ordre clérical , n osent point metti^ « la main sur eux; et si vous, mon fite
« abbé, voulez arrêter ces désordres, aussi- « tôt les coupables ont recours à l'appel ; « et, en invoquant notre autorité, ils dé- « clinent votre juridiction , échappent au c châtiment canonique, et continuent « avec audace h se livrer à leurs ha bit u- « des déréglées. » Le pape autorise ral)bé de Saint-Denis à exercer contre ces prêtres libertins la censure ecclésiastique, sans avoir é£:ard à leur appel (1).
Sous ces règnes, aucun changement ne s'opéra dans ïes mœurs des seigneurs.
Leurs brigandages, leurs cruautés, leurs basses habitudes se maintinrent, et semb èrent même avoir atteint un plus funeste degré de perfectionnement.
Jacques de Vitry, évoque, cardinal, et légat du pape en France, natif des environs de Paris, et qui écrivait pendant cette période nu commencement du treizième siècle, est mon garant. Dans son Histoire occidentale, il a consa'^ré à cet objet un chapitre particulier intitulé : « Des rapines et exactions que commettent les grands' seigneurs et leurs satellites, » chapitre dont je vais extraire et traduire fidèlement quelques parties. Voici comme il débute :
« Quoique le Seigneur ait dit: « Celui « qui donne est plus heureux que celui « qui reçoit, » les hommes de notre temps, « surtout ceux qui sont en possession de « con-mander aux autres, ne se bornent « pas à extorquer l'argent de leurs sujets, « en exigeant d'eux des présents illicites, « ou bien en remplissant leurs mains avait res du produit de contributions et ■-( d'exactions dont ils les accablent injus- « tement ; ils font pis encore : les vols, les « rapines et les violences qu'ils exercent, « tantôt ouvertement, tantôt en secret, « sur les malheureux qui sont sous leur « dépendance, rendent insupportable leur « cruelle tyrannie. Ces seigneurs, malgré « les titres pompeux et les dignités dont « ils s'enorgueillissent , ne laissent pas « d'aller à la proie (2), et de faire le mé-
(1) Innoentîi j)apœ III Begesta, editoribus Brcquigny et Laporte Duth-Ml, p. 1091.
(2) Aller ù la proie ét:iit l'expression consacn'e pour désigner l'action d'un noble qui s'embusquait sur les chemins pour détrousser les passants. Les plus qualifit^s avaient des coureurs (^cursores) qui faisaient le, coup de main. Ces nobles, dans ces expéditions, s'équipaient à la légère, comme à la chasse
« tier de voleurs; de Faire celui de bri- « gands en ravageant des contrées entiè- « res par des incendies. Ils ne respectent « rien, pas même les biens des monas- « tères, des églises; ils profanent ju-^- -t qu'au sanctuaire, d'où ils enlèvent los « objets consacrés au saint ministère.
« Lorsque, pour des causes légères, il « s'élève quelques contestations entre les « pauvres et les seigneurs, ceux-ci par- « viennent, par leurs satellites, à faire « vendre les biens de ces malheureux.
«Sur les chemins publics vous les « voyez, couverts de fer, attaquer les pas- « sants sans épargner les pèlerins ni les « religieux.
« Veulent -ils exercer quelques veii- « geances contre des personnes simples « innocentes, ils les font attaquer j i « leurs sicaires, scélérats qui remplisse iiL « les rues des villes et des bourgs, ou qui. « cachés dans des lieux secrets, teudenl « des pièges à ces malheureux pour les \ « attirer et répandre leur sang.
« Sur mer, ils font le métier de piratf-, « et, sans craindre la colère de Dieu. lU « j)illent les voyageurs, les marcliaii;]-, < brûlent souvent leurs navires, et noient « dans les flots ceux qu'ils ont dépouille.-.
« Des princes et des nobles ^ans ti i « sont les associés de ces voleurs ; loin il « protéger leurs sujets et de les maintenu « en paix, ils les oppriment; loin de re- « primer les scélérats, de les contenir p;n « la crainte des châtiments, ils les favori- « sent, deviennent leurs patrons, et. pour « de l'argent qu'ils en reçoivent, ils auto- « riscnt leurs attentats (1). Les n Mil « sont semblables aux chiens imnioni «qui, toujours affamés, disputent aii^ « corbeaux voraces la chair des cadavre.-. « Les nobles, par le ministère de leurs pre- « vôts, de leurs satellites, persécutent 1- « pauvres, dépouillent les veuves et h « orphelins, leur tendwnt des pièges, leur « suscitent des qùereîles, leur supposouL « des crimes imaginaires afin de leur « extorquer de l'argent.
« Ils font ordinairement mettre en pri- « son et charger de chaînes des hommes
du vol ou des oiseaux : de Tidentité d'équipages employés à cette chasse et à ces expédit ons contre les pass-.nts est veau notre mot français voh'ur. Voyez ce mot dans le Oiriionnaire encyclopédique.
(Il Dans la Bible du sèiojneùr de Berzé'.
T.UÎI.EAU
« qui n'ont commis aucun délit, et font « eedurer à ces innocents de cruelles tor- € tures pour en tirer quelques sommes « d'argent. C'est pour fournir à leurs pro- « digalités, à leur luxe, à leurs supertlui- « tes, à de folles dépenses, a'jx vanités « du siècle ; c'est pour paraître pompeu- « sèment dans un tournoi, pour payer « leur^ usuriers, pour entretenir des mi- « mes, des jongleurs, des parasites, des * histrions et des flatteurs, vrais chiens < des cours, qu'ils dépouillent et tortu- « rent les malheureux (Ij. »
Cette esquisse, tracée par un personnage grave, et dont je pourrais appuyer le ténioignage par une multitude d'autres, prouve la grandeur du mal, l'excès du désordre, la subversion de tous les principes, l'absence des lois et d'une force coercitive ; prouve que les princes et les seigneurs considéraient encore les habitants de la France comme une propriété exploitable, comme des ennemis récemment vaincus, qu'ils pouvaient dépouiller et torturer à leur volonté.
Tels étaient les chevaliers des douzième -l treizième siècles, dont la loyauté, tant lée dans les romans, dans les compons poétiques, et sur notre scène mole, se trouve constamment démentie l'histoire. Ces hommes, auxquels on attribue tant d'exploits glorieux, tant d'actions généreuses et honorables, n'ent que des brigands impitoyables, des râbles dignes de figurer dans les ba- - s ou les cachots de Bicètre. Je révèle 1 me dea nombreuses impostures de nos vains.
Tandis qu'au dehors de Paris le régime : il faisait sentir son pouvoir destruc- : cette ville était troublée par des délies d'une autre espèce.
liëme reproche est adressé à la noblesse :
El li chevalier qui dévoient Deffeiid'e de <e;s qui robiient Los mêmes g<'nz ei gar.ler, ^Di or iiiué eagrant iie rober Que li autre, et plas augoisseux.
■.Uaux de Barbasan^ édition de 1808, t. II, 4 00.) -=- C'est-à-dire : » Les chevalière. ù devaient protéger le peuple et le dénlre conirô les voleurs, sont au contraire les ,plu3 enclins à le voier et à le tyranniser. « {l)Jacobi à Viiviaco Historiœ, Eisiorlaoc- :identaUs^ cap. III, pag. 265, editio Duacî,
Eu 1200, un gentilhomme allemand, étudiant à Paris, envoya son domestique dans un cabaret pour v acheter du vin. Ce domestique y fut maltraité; les écoliers allemands vinrent au secours de leur compatriote, et frappèrent si rudement \% marchand de vin , qu'ils le laissè^i^'a demi mort. Les bourgeois vinrent à leur tour venger ce marchand ; ils accoururent en armes contre la maison du gentilhomme allemand, et contre ses compatriotes étudiants. Il y eut une grande émotion dans toute fa ville. Le gentilhomme allemand et cinq écoliers de cette maison furent tués. Le prévôt de Paris, nommé Thomas, était à la tête des Parisiens dans cette expédition. Les maîtres des écoles s'en plaignirent au roi Philippe, qui, sans autre information, fit arrêter ce prévôt et plusieurs de ses adhérents, fit abattre leurs maisons, arracher leurs vignes, leurs arbres fruitiers: et, craignant que les écoliers étrangers ne désert-assent Paris, i^ rendit une ordonnance éminem-^ *^ m.ent protectrice pour les écoles et ceu^, qui les fréquentaient : en même temps, ijr condamna le prévôt de Paris, Thomas, pour avoir autorisé ou n'avoir pas empêché le désordre, a une prison perpétuelle. Cependant il lui laissa la faculté de prouver publiquement son innocence par Tepreuve de l'eau, avec cette étrange condition que si sa culpabilité résultait de cette épreuve, il serait puni ; et que s'il arrivait, au contraire, qu'il fût trouve innocent, il serait déclaré incapable de remplir les fonctions de prévôt a Paris, et de bailli dans tout autre lieu de son royaume. Cette ordonnance est de l'an 1200; elle contient, en faveur des étudiants, d'autres dispositions qui sont rapjwrtees ci-dessus, à l'article des Ecoles de Paris.
En122i, les ocoliers de l'Université, forts des privilèges que Philippe- Auguste leur avait accordés, se livraient a tous les excès ; ils enlevaient les femmes, commettaient des adulières, des vqIs, des meurtres. L'évêque Guillaume de Seigoelay déclara excommuniés ceux qui marcheraient de nuit ou de jour avec des armes. Cette excommunication produisit peu d'effet : l'évêque alors fit emprisonner les plus séditieux et chassa les autres de la ville; la tranquillité se rétablit (î;..
(1) Histoire de Paris^ par Féîihion, t. I,
Ces écoliers turbulents parcouraient pendant la nuit, les armes à la main, les rues de cette ville, se livraient à des excès intolérables, ne respectaient rien, et, autorisés par leurs privilèges, à l'abri de toute répression, ils ne laissaient aux habitants de Paris aucune sécurité.
En 4 223, Guillaume II, évèque de Paris, voulut réprimer ces perturbateurs; il en fit chasser plusieurs et enfermer les principaux dans les prisons; il parvint ainsi à rétablir le calme dans Paris (1).
C'est ainsi que l'historien des évêques d'Auxerre nous raconte cet événement ; mais un autre écrivain nous le présente sous une face différente.
«En 1223, dit-il, il s'éleva entre les
• écoliers et les habitants une querelle « violente. Trois cent vingt clercs (ou étu- « diants) furent tués et jetés dans la Seine.
* Des professeurs se rendirent auprès du « pape pour se plaindre d'une persécution « aussi cri^elle; quelques-uns se retirèrent
f« avec leurs écoliers hors de la capitale. * On interdit Paris ; et ses écoles, si su- « périeures à celles des autres villes de « France, restèrent vides d'écoliers et « de professeurs, et furent fermées (2 j. » En 1 226, les écoliers signalèrent encore leur inclination à la révolte; voici en quejle occasion. L'Université de Paris n'avait point de sceau particulier, ses actes étaient ordinairement scellés avec celui du chapitre de Notre-Dame. Pour se soustraire à cette dépendance, elle fit fabriquer un sceau pour son usage ; le chapitre de Notre-Dame dénonça cette entreprise au légat du pape ; celui-ci cita l'Université à comparaître devant lui. L'Université, après plusieurs débats, remit le sceau, objet de la querelle. Le légat s'en saisit, le rompit publiquement, et anathématisa ^ ceux qui en feraient fabriquer un nouveau. Cette action précipitée excita le mécontentement et les clameurs des membres de l'Université. Les écoliers, armés d'épées, de bâtons , s'attroupent et assiègent la maison du légat. Les domestiques de celuici s'apprêtent à la défense, les écoliers donnent plusieurs assauts ; les portes sont enfwicées; plusieurs individus, de part et
(1) Historia episcopomm Antissiodorum, Jiecueil des Historiens de France, t. XVIII, p 740.
(2) Badulphi Coggeshake Chronic. Recueil <i«s Historiens de France, %■ XYllI, p, 116,
DK PARIS
d'autre, sont blessés, sont tués. La personne du légat était fort exposée, et son titre ne l'aurait pas préservé de la fureur des assaillants, si le roi , qui vint fort à propos, ne l'eut sauvé d'une mort certaine.
Le légat sortit promptement de la \ille, et en partant lança son excommunif:ation contre tous les écoliers (1).
La crédulité et le fanatisme marchaient de front avec l'anarchie. En l'an 1 205, Baudouin, empereur de Constantinople, fil présent à Philippe-Auguste de plusieui-s reliques précieuses dont voici la note : un morceau de la vraie croix d'un pied de long; des cheveux de Jésus-Christ, une épine de sa couronne, ses langes, sa robe de pourpre ; une côte de saint Philippe, apôtre, et une de ses dents. Ce roi fit précieusement enchâsser ces reliques, et en fit don à Henri, abbé de Saint-Denis (2).
Dans le même temps, il se manifesta »
Paris et ailleurs une secte presque entièrement composée de prêtres : ils niaient, disait-on, la présence réelle, croyaient inutiles la plupart des cérémonies de l'Eglise, et ridicule le culte rendu aux saints et aux reliques. Les partisans de cette secte entraînèrent beaucoup de femmes, et les induisirent à la fornication, en leur persuadant que tout ce qu'on faisait par charité n'était point péché.
Un ecclésiastique, nommé Amauri, était le chef de cette secte. Il exposa sa doctrine au pape, qui la condamna. Amauri en mourut, dit-on, de chagrin, et fut enterré dans le cimetière de Saint-Martindes-Champs. Il laissa des disciples, presque tous ecclésiastiques ou professeurs de l'Université de Paris. Un seul était orfèvre, ei remplissait la fonction de prophète.
Pour les découvrir, on employa la ruse : Raoul de Nemours et un autre prêtre furent chargés d'explorer Paris et ses environs. Ils feignirent de partager les opinions des sectaires et les dénoncèrent ensuite; ceux-ci furent arrêtés, conduits dans b place des Champeaux ; des évêques, des docteurs en théologie les dégradèrent et les condamnèrent à être brûlés vifs. Quatorze de ces malheureux subirent cet affreux supplice, et le subirent avec courage ; quatre furent exceptés et con-
(1) Histoire de Paris, par Félibien, t. I,
(2) Rigordus, de Gestis Philippi Augu-iti, ad annum 1205.
TABLEAU MORAL
damnésseulement à UDe prison perpétuelle. Cette exécution eut lieu le 21 octobre 4210.
Les évèques et docteurs, assemblés en concile pour prononcer ce jugement, condamnèrent aussi au \e\ir/pux ticres clAristote sur la métaphysique, et défendirent expressément à toutes personnes de les transcrire, de les lire ou de retenir dans leur mémoire leur contenu, sous peine d'excommunication.
Voilà bien la barbarie !
En 1212, il se tint un concile à Paris, dont les articles peignent les mœurs du clergé de cette époque. On y délendit aux prêtres de se charger d'un plus grand nombre de messes qu'ils n'en pouvaient célébrer; de commettre d'autres ecclésiastiques pour les dire à un prix inférieur ; de partager une seule messe en deux, en trois et même en quatre parties, ce qui s'appelait missse bi/aciatse. trifaciatœ, quadii/'iciatœ; de sorte qu'en disant une seule messe, leprètre recevait le prix de deux, de trois, même de quatre.
Ce concile défend à ceux qui n'cnt point de bénéfices d'exiger, pour remplir la profession d'avocat , des salaires excessifs ; aux moines quêteurs, de faire des sermons; aux curés, de prendre à ferme d'autres cures, ou de donner les leurs en ferme; et a tous ecclésiastiques d'exiger des legs par testament.
Il est aussi défendu aux moines de por- ' ter des gants blancs, des bonnets decoton, des fourrures et des étoffes précieuses, et de sortir de leur couvent pour aller aux écoles. Il est ordonné aux chefs des monastères d'en faire murer les petites portes.
On voit aussi, par les articles de ce concile, que L-s abbés affermaient leur prévôté, c'est-à-dire la faculté d'administrer les sujets, à des prêtres qui percevaient sur le peuple des contributions féodales : que les moines qui affermaient ces prévôtés en abusaient. « Lorsqu'ils y font des ' profits, porte ce concile, ils s'en servent
• pour vivre dans la deb;iuche: et si le
• î)iix de la ferme est trop fort, ils eml'ioient toutes sortes de voies pour enfler les recettes. »
Aux religieuses, il est défendu d'avoir ajj)res d'elles des clercs et des serviteurs >u>jiects. Elles ne doivent point être seules lorsque leurs parents les visitent, et ne peuvent sortir, pour les aller voir, qu'accx)mpagDées de personnes discrètes et
avec la permission de leur supérieure. Il leur est aussi défendu de danser dans \e cloître ni ailleurs.
Les abbesses exigeaient des religieuse* qu'elles ne se confesseraient point à d'autres qu'à leurs chapelains, craignant que leurs péchés ne vinssent à la connaissance des prêtres vertueux ; c'est pourquoi on enjoint aux évêques de leur choi=ir des confesseurs.
Ce concile recommande aux prélats d'être modestes dans leurs habits, de ne point proférer de jurements terribles et honteux; leur reproche d'entendre matines dans leur lit, de se livrer au jeu et à la chasse. On y voit que, parmi les personnes attachées au service des évêques et des abbés, étaient un chambellan, un bouteiller, un panetier , un sénéchal ou maître-d'hôtel. On défend à ces officiers d'abuser de la coutume en se permettant des exactions tyranniques, et aux prélats d'avoir à leur suite des fous pour les faire rire.
Les évêques étaient tenus de faire, de temps en temps, des visites dans les églises de leur diocèse ; ils ne les faisaient point, et en exemptaient les prieurs et curés, moyennant une rétribution qu'ils exigeaient d'eux. Le concile leur défend de recevoir de l'argent pour cet objet, et de se faire payer leur négligence à remplir leur devoir , ou leur tolérance pour les abus.
Les canons de l'Eglise ne permettaient pas qu'on enterrât les excommuniés dans les cimetières ; mais les évêques transgressaient celte loi pour de l'argent; c'est co que ce concile leur défend.
Le mariage était interdit aux prêtres ; mais les évèques leur permettaient, en payant, d'avoir des concubines: c'est encore ce qui leur est défendu par ce concile.
On y prohibe la fête des Fous ; prohibition qui {lojveque, quoique défendue, celte fête était encore en vigueur (I).
Ces articles, et plusieurs autres que j'omets, attestent l'existence des nombreux et graves abus qui avilissaient le clert^é, abus que ce concile ne parvint pointa abolir ; car, à cette époque, les décrets des conciles restaient sans exécution.
Le luxe était alors excessif; l'argent, l'or, les pierreries se voyaient avec profu-
(1) Histoire ecclésiastique de l'abbé Fleury, t. XVI, p. 308 ei suif.
sjon sur les habits des seigneurs et les harnais de leurs chevaux. Faute d'autre mérite, on se procurait celui-là , qui attirait beaucoup de considération; mais cette vaine dtmonstration de richesses n'était pas l'abondance; on vivait pauvrement à la cour;riDlérieur des palais ne différait guère de celui des chaumières. Il est certain qu'au lieu de parquet, de marbre et de riches tapis, on n'y trouvait que de la paille. C'est ce que prouve une lettre de Philippe-Auguste, qui porte une concession faitepar ce roi, à r Hôtel-Dieu, de toute la paille qui se trouvait dans sa chambre et dans sa maison de Paris, lorsqu'il quittait cette ville pour aller coucher ailleurs (I).
Il paraît même que cette maison i ovale était dé[)Ourvue de meubles, puisque, chaque lois que le roi entrait à Paris pour y séjourner, il faisait, de vive force, enlever dans les maisons des habitants les meubles qui s'y trouvaient, en vertu du droit de prise, dent j'ai parlé et dont j'aurai occasion de parler encore (2).
Philippe-Auguste, pour la sûreté de sa ^ie, menacée, dit-on, par les assassins du Vieux de la Montagne, ou plutôt menacée par une troupe de jeunes gens que Richard, roi d'Angleterre, faisait élever dans l'art de braver la moi t en assassinant tous ceux que ce roi leur désignait, s'entoura d hommes courageux propres à défendre sa personne ; ces hon;mes furent nommes les Ribauds. Ils étaient armés de massues; ils veillaient jour et nuit auprès de la personne du roi; et, au premier signai, ils assommaient .ks gens. Leur chef, qui portai le titre de roi des ribauds, avait divers emplois et prérogatives; ils conduisait ses ribauds à la guerre lorsque le roi s'y trouvait. A Pans il se tenait a la porte du palais, et n'y laissait entrer que ceux qui
(1) Voici ia pièce littéralement traduite... « Pour le salut de noire âme et de celles de « nos pères, et dans des vues de piété, nous « accordons, pour l'usage des pauvres de- « n.eurant à ia maison de Dieu de Paris, « située de\ant ia grande église de Notre- « Danie, toute la paille de notre chambre et .. de notre maison de Paris, toutes les fois .< que nous quitterons cette ville pour aller u coucher ailleurs. » {Histoire de Paris, par Loliucau et Féiibieii, t. I, des preuves p. 249.)
(2) Voyez, ci-dessus. Droit de prise.
en avaient le droit : il jugeait des crimes commis dans l'enceinte du séjour du roi, et, pour l'ordinaire, il mettait ^os propres jugements à exécution. Dans la suite, son emploi se borna à celui de bourreau : il exécutait les sentences du prévôt du palais. Philippe III, dit le Hardi, dans une ordonnance donnée à Vincennes le <Î3 février 1280, fixe le traitement du roi des ribauds à six deniers de gages et une provende, et quarante sous pour robe et un valet à gages. Une autre ordonnance du même roi porte « que le roy des ribauds « aura sa livraison et treize deniers de « gages, et ne mangera point à court et « ne vendra (vieudra) en salle s'il n'est « mandé (I). »
Voici ce qu'on trouve dans la Somme rurale sur les attributions de ce roi. L'auteur, après avoir dit que le prévôt doit juger de tous les délits qui se commettent dans le camp du roi, ajoute : « Et le roi « des ribauds en a l'exécution, et s'il ad- « venait que aucun forface, qui soit misa « exécution criminelle, le prévôt, de son « droit, a l'or et l'argent de la ceinture du « malfaiteur, et les maréchaux ont le che- « val et les harnois et tous autres hostils, « se il y sont ; réservé les draps et les haie bits quels qu'ils soient dont ils soient « vêtus, qui sont au roi des ribauds qui en « fait l'exécution. Lé roi des ribauds, sise « fait, toutes fois que le roi va en ost ou « en chevauchée, appeler l'exécuteur des « sentences et commandements des maré- « chaux et de leurs prévôts. Le roi des ri- « bauds a, de son droit, à cause de son of- « fice, connaissance sur tous jeux de dez, « berlens et d'autres qu'il se font en ost ef « chevauchée du roi; item sur tous les « logis des bourdeaux et des femmes bour-' « dehères, doit avoir deux sols la semaine ; « item a l'exécution des crimes, de son « droit, les vestements des exécutés par « justice criminelle. »
Du Tillet ajoute aux prérogatives de ce roi celle-ci : Les filles publiques qui suivaient la cour étaient tenues de faire, pendant tout le mois de mai, le lit du roi des ribauds.
Ainsi le roi des ribauds gardait les portes du palais, était bourreau, partageait avec le prévôt les dépouilles des conaara-
(1) Trésor des Charles, registre 57. Ordonnance de Phostel le roi Philippe père à monseigneur le roi qui Pore est.
TABLEAU MORAL
nés. et avait l'inspection et la police de;
tut ion, ainsi que des femmes publiques qui suivaient ordinairement la cour. 11 percevait, suivant Ducange. une contribution de cinq sous sur toutes les femmes adultères (1 1. On voit comment alors était composée une partie de la cour des rois de France.
On trouve, dans les comptes publiés par Sauvai, qu'il existait encore un roi des ribauds au milieu du quinzième siècle.
Etienne Musteau. qui mourut en 1448, dans sa maison, rue des Juifs, était roi des ribauds (i). Ainsi cette royauté, avec son ignominie, s'est maintenue longtemps.
La prostitution n'emportait point note d'infamie. On voit qu'elle était une profession reconnue, autorisée et soumise a des règles. Les filles publiques qui suivaient la cour, comme on vient de le voir, sous la dépendance du roi des ribauds ; étaient qualifiées de prostituées royales . Greoffroi. prieur de Vigeois. raconte le fait suivant, qui parait s'être passé sous le règne de Louis IX.
« La reine Marguerite étant à l'église., « pendant que le baiser de paix sedon-
• nait entre les assistants, voyant une
• femme décemment habillée, et la pre- « nact pour une personne mariée, lui
• donna le baiser de paix. Cette princesse.
< instruite de sa méprise, s'en plaignit « au roi son époux, lequel défendit aux « femmes publiques de porter la chape, « afin qu'à Paris les femmes de cette es- « pèce fussent distinguées de celles qui
< étaient légitimement mariées (3j. »
Cette femme est qualifiée, dans ce passage, de prostituée royale [mereiricem regiaiu).
Sauvai dit que les filles publiques formaient une corporation qui avait ses règlements : qu'elles célébraient la fête de sainte Madeleine leur patronne ; qu'elles avaient leurs coutumes ouprivileges.même avant que saint Louis les
(1) Glossaire de Ducange, au mot Ribaldorum rei ; Supplément de dom Carpentier, an même mot, et Eclnirrissement sur la charge du roi des Ribauds, par M. de Longnemare.
(2) Antiquités de Paris, t. III, p. 547.
(3) Chronic. Gaufredi prions Vosiensis ; f^ova Bibli^ihtca manusc. Labbei, t. I, p. 309.
porter certains habits qui dex-aient les distinguer des honnêtes femmes M).
Elles avaient des lieux destinés à l'exe;cice de leur métier: la nie de' Glati gni dans la Cité, appelée le V^al-d'Araou^^h cause des femmes débauchées qui l'habitaient, la rue.d'Arras, autrefois nommée rue des Murs, parce qu'elle avoisimit !e niur d'enceinte de Philippe-Auguste. Le Champ-Gallard. les rues Brise-Sïiche, du Champ Fleuri, du Grand-Huleu, du Petit- Hulou, étaient, pendant cette période, affectées à la débauche publique. Dans la suite, les prostituées occupèrent un plus grand nombre de rues , et furent dispersées dans tous les quartiers.
Les rues et les maisons affectées à la débauche étaient insuffisantes ou trop gênantes pour ses partisans, puisqu'ils Vy livraient dans des places et des lieux publics.
On a TU, à l'article de l'abbaye Saint- Antoine, que les femmes débauchées si' prostituaient en public dans les carrefours et dans les rues, sans vergogne f2).
Guillaume le Breton , dans sa PhUippide. dit que le cimetière des Innocents, avant que Philippe-Auguste l'eût fait clore de murs, était un lieu de prostitution:
Et, quod pejtu erat, meretricabatur in, illo (3).
Jean de Hauteville, dans son Architrenit/s (4). poème qu'il conposa au commencement du treizième siècle , nous apprend que les masures du palais des Thermes devenaient chaque nuit un asile pour le libertinage.
« L'ombre des murailles de ce palais, « ses réduits obscurs . favorisent les fré- « quentes défaites d'une pudeur ehance- « lante, et offrent, chaque nuit, aux jouise sances de l'amour, un abri contre l'œil ' de la surveillance. »
Les Français de cett« époque avaient la mauvaise habitude de jurer sur tous les membres du Christ et des saints; c'est un reproche que leur fait le pape Innocent IH : « Nous sommes instruits, dit-il, quec'es; « une coutume presque générale parmi les
i il) Antiquités de Paris, par Sauvai, t. D,
I (2) Voyez, ci-dessus, abbaye Saint-Antoine. (3i Philippidos, lib. l,Ter5. 441.
' j4i Architrenius, lib. IV., cap. 8. — Mé-
\ moires de l'Académie des Inscriptions, t. XV,
il48 HISTOIRE
, « habitants de ce pays de proférer fréi quemment, soit daus la colère, soit par « légèreté, des jurements criminels et hor- « ribles; non-seulement ils ne craignent
■ « pas de jurer par les pieds, par les mains a de la Divinité, mais encore leur bouche
■ « sacrilège va chercher jusqu'aux mem- I « bres les plus secrets du Christ et des :' « saints, et ils proclament dans leurs ju- .! « remenls des choses qu'il ne nous est pas
« permis décrire (1). »
Pour la première fois, en 1187, l'histoire fait mention d'une fête ou réjouissance pubUque , célébrée à l'occasion de
(Ij Innocenta JIl epistolx, Baluzii edit. , tom. II, p. 535.
On jurait, dans ce bon vieux temps, par dieu, par la mort d eu, par le corps dieu, par la tête dieu, parle ventre dieu. Ducange nous apprend (au mot JuramerWum, t. III, col. 1626) que l'on jurait parla gorge de Dieu, par sa langue, par sa dent, par sa chair, par sa figure, par le poitron (poitrine) du dieu sanglant, par la forcî.le dieu, par le faire dieu, etc. Tous ces jurons, et ceux dont le pape Innocent III fait mention, qualiHés au treizième siècle de \ilain3 serments, furent sévèrement prohibés par saint Louis , et tombèrent dans la suite en désuétude, soit par l'efret des châtiments rigoureux que ce saint roi infligeait à ceux qui les proféraient, soit plutôt par les progrès de la civilisation. Ce changement se tit avi=;c lenteur, et n'est pas aujourd'hui complètement opéré. Cependant ces jurements reçurent des modifications qui les rendirent moins sacrilèges.
On substitua au mot Dieu les syllabes di, dié, difune, bleu, guieux, etc.; au lieu de par dieu, corps dieu, mort dieu, tête dieu, ventre dieu, sang dieu, etc., on dit pardi, pardié, corbleu, pardienne, morbleu, mordienne, tête bleu, cap de dis, ventre bleu, sang bleu, sang dis. Daus les conversations familières, au treizièn.e siècle, le juron des femmes était dica (déesse i, et celui des hommes, par Tâuie mon père, ou fui que dois à âme mon père, ou foi que dois à tel saint, et même piir la foi de mon corps. On jure encore daus quelques départements par mon àuie-, et presque dans toute la France p^r ma foi. Mais ces jurons, et ceux dont on use aujourd'hui, sont iunocents, si ou les compareà ceux qu'on proférait aux douzième et treizième siècles : en fait de jurements gi-ossiers et sacrilèges, nos bons aïtux sont incontestablement nos maîtres.
DK l'ARIS
la naissance d'un fils de Philippe-Auguste : la joie manifestée par les Parisiens futelle sincère? On ne peut le dire, parce que, suivant l'usage, cette joie fut commandée. Quoi qu'il en soit, ces réjouissances durèrent pendant sept jours ; des flambeaux de cire illuminaient les rues de Paris, et répandaient une clarté qui, suivant le louangeur Rigord, surpassait celle du jour.
Ce jeune prince, objet d'une fête aussi rare, fut, en 1 191 , attaqué d'une dyssenterie violente qui fit désespérer de sa vie. La science des médecins était impuissante; on eut recours à des processions que les païens nommaient nudipedalia. Les moines de Saint-Denis partirent de leur abbaye, munis de leurs plus précieuses reliques, du bras de saint Siméon, du saint clou de Notre-Seigneur, et de la sainte couronne d'épines, qui n'était pas la seule, puisqu'il existait depuis longtemps dans l'église de Saint-Germain-des- Prés une portion couMdèrable de cette couronne, que saint Germain lui-même avait donnée à cette église, puisque saint Louis acheta dans la suite une autre sainte couronne d'épines tout entière et la paya fort cher à l'empereur d'Orient (1).
Les moines, arrivés à l'église de Saint- Lazare , y trouvèrent l'évêque de Paris avec son clergé et celui de toutes les églises paroissiales de cette ville. De là, tous, les pieds nus, suivis d'un immense cortège de Parisiens et d'écoliers, ils partirent et cheminèrent vers l'île de la Cité de Paris. La procession arriva au palais où gisait le prince malade. On lui fit successivement baiser toutes les reliques, et on les lui appliqua sur les parties de son corps où il ressentait de la douleur. La cérémonie terminée, chacun se retira ; et des écrivains du temps assurent que , dès ce moment, on jugea que la maladie du jeune prince n'aurait point de suites fâcheuses.
Tels étaient les moyens curatifs de cette époque : les reliques étaient le grand spécifique.
Si l'on en excepte quelques jongleurs baladins, trouvères, ménétriers ambu-
(1) Histoire de l'abbaye de Saint-Germaindes Prés, par dom Bouillart, p. 8 ; voyez, ci- dessous, l'article Sainte-Chapelle.
Dans la procession qu'en 1206 firent les moines de Sa'nt Denis, à l'occasion d'une inonda ion de la Seine, on vit aussi figursr la relique de la sainte couronne.
TABLEAU MORAL
laots, qui chantaient ou récitaient leurs poésies ou celles des autres, il n'y avait point de spectacle à Paris. Philippe-Auguste n'aimait ni leurs chants ni leurs contes (1); il blâmait les seigneurs qui les acrueillaient et leur faisaient présent d'habits précieux: il prit le parti de donner ses vieux vêtements aux pauvres, et
disait que « celui qui donne aux méné- « triers fait un sacrilège ( sacrifice ) au « diable. »
Les lettres et les arts firent, sous le règne de Philippe-Auguste, quelques progrès qui en amenèrent d'autres ; mais on apprit plus à parler qu'à penser, et les coutumes de la barbarie se maintinrent.
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Instruments de musique du xi^ au xiiie siècle.
(l) Rfcueildes Historiens de France, t. X'VII, p. 363.
Voici ce qu'en disent les Chroniques de France, qne je vais tra luire en français moderne : •< Quel-iu.'fois d:;s jongleurs ou gou- « liars et autres espèces di ménétriers s'us- - semblent dans les cours des maiscms ap- « partenant à des bourgeois, à des pnnces « ou hommr's riches, et déploient tous leurs « talents, toute leur alre^se, pour avo r d.^ « l'argent, des robes ou quelques joyaux, en tt chantant ou en récitant des contes, coaw tant nouveaux mots, nouveaux dits etnou-
u velles risées de diverses guises, et prodi- .< guant les louanges aux hommes riches « afin de les séduire.
.< Nous avous vu quelquefois des hommes -t riches se donner beaucoup de soins, faire '« de grandes d>^penses pour avoir, dans une « fê:e, un habit ( une robe) extraordinaire « qui pouvait coûtir vingt ou trente marcs - d'argent, et, après l'avoir p-rté cinq ou " six fois, l«î donner aux ménétriers. Le 'f prix de cette robe aurait fait, pendant un ^ an, vivre vingt ou trente pauvres. ■ [Chroniques di France^ t. II, fol. 11, verso.)
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IiI>TOIRF DE PARIS
PÉRIODE VII