‹ Histoire de ParisChapitre 59 sur 261 · IV. Etat civil de Paris · texte numérisé non relu

IV. Etat civil de Paris

Saint Louis fit plusieurs lois relatives aux mœurs de Paris: il en sera fait mention dans la section suivante.

En 4'2o7, il rendit une ordonnance contre les guerres privées que se faisaient les seigneurs, et contre les incendies, principaux exploits de ces guerriers. En 1260, il en rendit une autre qui prohibe les duels en matière judiciaire, et leur substitue la preuve par témoins; mais ce roi, dans ces ordonnances, ne consulta ni la faiblesse de son autorité, ni la force de l'habitude et de l'intérêt personnel qu'il avait à combattre: il eut le mérite de l'int;ention, et non la satisfaction du succès. Ces lois ne furent point exécutées , et il s'attira les injures des seigneurs laïques et ecclésiastiques, qui le traitèrent d'imbécile, de bigot, de papelard, de béeuin. de îyran, de parjure, etc. (3)!

Il arriva au roi saint Louis ce qui est arrivé depuis à tous ceux qui ont attaqué les vices de la barbarie et tente d'amelio

(1) Fabliaux de Barbasan, édition de Méon, tom. II, p. 229.

12) Pour conserver ce Grand-Pont, on crut nécessaire d'en séparer les moulins flottants qui s'y trouvaient attachés. Ces moulins appartenaient aux églises de Saint-Merri et de .Sainte-Opportune : le chapitre de Xotre- Dame, en sa qualité de patron de ces deux églises, pour punir les auteurs de cette séparation nécessaire, suspendit l'office divin, '.Histoire de Paris, par Félibien, t. I, p. 467.)

(3) Traité contre les duels, avec les ordonîmnceset arrêts du roi saint Loui>, par Jean Savaron, p. 14, 1.5 et suiv.

2J sort de tous le>;

rer l'état social: il eut le novateurs bienfaisants.

Le motif de cette grande colère était !;< crainte iju'avaient les seigneurs de perdre les amendes qu'ils perc'evaient sur Invaincus , amendes qui consistaient en soixante sous si ce malheureux était roturier, etensoixantf^livres s'il était noble(l ). « L'évéque de Paris, dit Savaron, levait « des amendes des duels et des cours dan- •< ses justices; l'abbé de Saint-Denis avait « celles du duel... L'historien (les Gran- « des Chroniques; remarque la prière que « ce juste roi fit à l'evèque de Paris : Si « vous prie, dit le roi, sire évéque, que « vous corrigiez ceste mauvaise couslume « en vostre terre ; et l'évéque répondit < qu'il se conseillerait à son chapitre, et, •' quand il se fust conseillé à son chapitre, « il n'en fist néant (rien) pour la convoi- « tise des amendes i2j. »

Les abbés de Saint-Martin-des-Champs, de Sainte-Geneviève et de Saint-Germaindes-Prés, ne durent pas se montrer plus raisonnables ni plus désintéressés que l'abbé de Saint- Denis et l'évéque de Pari;^. On sait qu'ils ont conservé, longtemp.s après saint Louis, leur champ-clos destiné aux plaidoiries à coups d'épée, à coups de bâton.

En 1270. saint Louis rédigea ou fit rédigtr, pour la première foi^. depuis le commencement de la troisième race, un Code de lois, appelé les Etablissementsie-Roi, où il pose des règles sur les transactions particulières, sur l'état des personnes, les privilèges des unes, la servitude des autres, et sur les procédures juridiques. Que de désordres, de confusions et d'iniquités nous sont révélés dans et* Code ! Le législateur, eu essayant de guérir l'ulcère politique, nous en découvre toute la profondeur, toutes les affreusav circonstances. On voit que, plus timide, ou connaissant mieux qu'en 1260 la gravité du mal, il renonce au projet d'y remédier entièrement, et se borne à le diminuer. Il n'ose plus, comme il l'avait fait par son ordonnance de 1260, prohiber entièrement les duels judiciaires; il restreint seulement les cas oii ils pourront être prescrits. C'est tout ce que les circonstance^

(1) Beaumanoir,

[2] Traité des duels

14 et suiv.

Pratique, chap. tîl, , par Jean Savaron,

lui permettaient de faire. Dans son chapitre il du livre I^^, il prohib? l'usage des balailUs ou duels judiciaires dans ses domaines, dont l'étendue était bien moindre que celle de la réaion aujourd'hui nommée la France. Il substitue à ces duels la preuve par témoins; mais, d.ins plusieurs chapitres suivants, il les autorise, il consacre même par une loi une coutume que, si l'on exceple la loi du roi des Bourguignons, aucune loi écrite avant lui n'avait étal)lie. ,

Si lin homme en a tué un autre dans une mêlée, et que le meurtrier déclare que le mort avait consenli a se battre avec lui, alors le meurtrier sera admis a combattre un des parents du mort; et, si l'un d'eux était âgé de soixante ans, il pourrait se faire remplacer par un champion. Cet article se termine ainsi : - Et cl qui serait vaincu, si serait pendu (1). » Si un gentilhomme se plaint des injustices de ^on seigneur, il peut se battre conlie lui. Si le plaignant est vaincu, il perd son fief 2).

Si un roturier accuse un chcyalier d avoir commis un meurtre, ou d'avoir volé sur un chemin, crime très fréquent alors, saint Louis permet le duel entre l'accusateur et l'accusé ; mais celui-ci , étant gentlhomme, doit combattre ;i cheval, tandis que son adversaire ne se défendra qu'à 1 ied. Si le gentilhomme est accusateur, il doit se battre h pied. Cet article est terminé par ces mots: « Et cil qui serait vaincu, se ait pendu (3) »

On trouve jilusieuis exemples du maintien de cet usage barbare dans les Etablissemenlsde saint Louis, et même quelques conlradictioi.s, notamment entre les chapiircs II et LXXXII du livre I", qu'on ne peut expliquer qu'en disant que ce roi a soumis les pr.ys de son domaine à des lois diflérenles de celles des pays qui n'en étaient pas.

Ceux qui ont écrit que saint Louis abolit les duels judiciaires n'ont lu des Ltahlisseni'Vts que Ls premiers chapitres; de plus, on sait qu'il y a loin d'une loi promulguée à une loi exécutée, surtout dans CCS temps où la barbarie s'était pour ainsi

(1) Elahlissements de saint Louis, liv. 1, chap. 27.

(2| Ëtablisfements,]\y. l,chap. 81.

(3) Elubti!>seinents de saint Louis, liv, 1, ch. H2. Voyez uusâ 1. 2, ch. 29.

dire cramponnée à la routine et à l'intérêt desc asses les plus puissantes de la société, celles des prêtres et des nobles. Les duels judiciaires* continuèrent à être en usage pendant plus de deux siècles après ce règne.

Ainsi cette coutume brutale, introduite par les Francs dans la Gaule, ne fut point abolie par Louis IX, comme le disent ses nombreux panégyristes; mais ce roi eut l'intention de l'abolir; le premier, il attaqua courageusement une coutume établie par ses barbares aïeux, coutume exécrable qui rabaissait l'homme au rang des ani-

maux; il eut la gloire de donner l'initiative d'une restauration sociale qui fut dans la suite sanctionnée par la raison et l'équité.

Sjint Loais abolit le droit de chevesîrage qui se percevait sur les bateaux amenés par eau dans Paris, et attachés sur la rive par la chevestre, qui signifie corde.

Il réforma la ])révôté de Paris, fonction qui se vendait a l'enchère, et qui était remplie par deux bourgeois de Paris lorsqu'un seul n'était pas assez riche pour y mettre le prix. Cette prévôté consistait, comme la plupart des autres magistratures? féodales, dans l'exercice d: droits arbitraires et très onéreux pour le peuple, bien plus que dans des devoirs à remp'ir envers lui. Ce roi nomma Etienne Boileau prévôt de Paris, et lui assigna des gages. Ce prévôt mit du zèle dans l'exercice de cette fonction ; il divisa les marchands et les artisans en différents corps, sous le titre do confréries; fit des règlements de police sur ces diverses associations, règlenients qui sont conservés manuscritsdans la chambre des comptes, et aujourd'hui dans les archives nationales : ils portent le titre depremier Livre des m'estiers.

Quoiqu'il existât soixante sergents, moitié à pied, moitié h cheval, commandés par un chevalier du Guet, pour laire la police pendant la nuit, cette police était négligée et insuffisante : chaque nuit se manifestaient des incendies, des vols, des violences, des enlèvements de femn)es et autres excès. Paris et ses dehors é aient, dit Joinville, remplis de malfaiteurs et de voleurs. Les Parisiens, en danger, demandèrent au roi la pt^rmission de faire eux-mêmes lo guet pendant la nuit -. il le leur permit en 1254; etcelte garde fut nommée le Guet des métiers ou des bourgeois. .....

On attribue à saint Louis, mais le fait

n"est pas certain, trois relèvements relatifs à la vente du poi'<?on de mer et d'eau douce, amené aux hA\cs de P:iris. On voit, dans leurs articles, quil fallait acheter du roi le droit de vendre ces poissons, et qu'il existait des prud'hommes ou jures des halles, qui y maintenaient la po'.ice, et percevaient les amendes nombreuses que pouvaient encourir les marchands en gros et en détail. Ces prud hommes étaient à la nomination du cuisinier du roi. Ceux qui apportaient du poisson payaient le droit de tonlieu, c'est-à-dire le droit que le roi percevait sur toutesles marchiindisesdi marché; ils payaient en outre le droit de vendre, le droit de congé et le droit de halage, et puis le droit qui revenait aux prud'hommes.

Le poisson de mer apporté à Paris était le hareng, la raie, la plie, legouraal, la morue, etc.

Le cuisinier du roi obligeait les prud'hommes qu'il avait nommas à jurer sur les saints de choisir le poisson don" le roi, la reine et ses enfants avaient besoin, et d'en fixer le prix en conscience ; et, pour ce service, ils étaient exempts du guet. Nul ne doit, portent ces règle. ncnls, étaler le poisson d'tau douce qu'à la porte du Grand- Pont, aux Pierrei-lo-Roi et aux Pierresaux-Poissonniers , qui sont en ce m^me lieu.

Philippe III, dit le Hirdi , avait fait, en 1278, construire une partie des halles le long du murducimetière des Innocents; iiy plaça de pauvres feftimcsetdes misérables personn.spoury vendre de petits souliers, de la friperie et des cuirs (1).

Saint Louis exerça contre les juifs des rigueurs inspirées par l intolérance et :e fanatisme. Jamais, disaient ces étrangers, iUn'avaient, sous les règnes precedenis, éprouvé une si rigoureuse persécution. En l'un 1230, ce roi leur défend l'usure, et accorde à leurs débiteurs trois ans pour s'acquitter envers eux (2;.

Eu 1234, une ordonnance du même roi déclare les débiteurs des juifs quittes envers eux duo tiers de leurs det.es : il ôte aux juifs la faculté de poursuivre ces débiteurs, et leur défend de les faire emprisonner ou. de faire vendre leurs biens (3). Certes, voilà bien des actes de persécutiou.

jl) Ordonnances du Louvre, t. V, p. 106.

[2 1 Ordonnances, t. I, p. 53.

(3) Ordonnances du LoucrCj t. I, p. 54.

A force d'nrgent, il parvin* à opé'rr de prétendues coin ersions parmi les juifs; il en fit baptiser quelques-uns. auxquels il donna des pensions; il défendit aux aufres de blasp|j{'mer, de se servir de caraclèrcs magiques ou autres sortilèges ; il ordonna que tous les livres Israélites, et notamment leur Ta/niud, fussent livrés aux flammes, et que, si quelques juifs refusaient d'obéir, ils seraient punis très rigoureusement.

Il les d!ff;ima, en les obligeant de porter sur leurs habits deux marques de drap rouge, en forme de roue, l'une devant et l'autre derrière, pour qu'ils fussent distingués des chrétiens. Enfin, on voit, par une ordonnance de l'an 12o7, qu'il 'es fit chasser d3s?s Etats, et qu'il fit vendre leurs biens. Son fils les rappi-ln, et leur reniit leurs synagogues et leur cime'.ière; mais on ne voit pas que ce roi leur ait restitué les biens dont son père s'était emparé (1).

Les juifs selivraient à l'usure; mnis ils faisaient aussi le commerce, qui dut beaucoup souffrir de ces diverses vexations.

L'usag:,' fort ancien, qui s'est constamment maintenu et qui se maintient encore, de prendre Dieu ou quelques objets sacres à témoin pour affirmer un fait, parut aux yeux de saint Louis un très grynJ crime. Tous les vois ses prédécesseurs avaient adopté un juron : lui-même jurait pa. \ps saints de céans; mais, s'étant djfait de cette habituie, il voulut que chacun l'imitât. Il punissa.t très rigoureusement les jureurs et blasphémateurs, qui, pour la plupart, l'étaient sans réflexion et sans intention de blasphémer. Dans son ordonnance, il leur inflige des amendes excessi- Nes, la prison au pain et à leau, le fouet, le supplice de l'échelle, etc. Ces peines sont graduées suivant la gravité du jurement ou l'âge de cjlui qui l'a proféré : il condamne à une amende ceux qui, ayant entendu jurer, ne dénonc nt pas le jureur. Il récompense les dénonciateurs et même ceux qui dénoncent lesjug s trop indulgents pour ce dt'lit (2); il encourage la délation, il établit l'espionnage.

Joiuvdle dit qu'un orfe\re, accusé d'avoir juré, fut, par ordre du roi, attaché

{\) Ordonnances du Louvre, t. I, p. 83 et

[2] Ordormar^ces du Louvre, t. I, p. 99 et saiv.

24 insTOiRE ijK PAIUS

presque nu a Têchelle, avant autour du

<^ou les boyaux et la fressure d'un porc, <3u si grande foison, dit-il, qu'elle lui venait jusqu'au nez. J'ai ouï dire, ajoute-t-il, , : qu'il fit cuire le nez et les lèvres à un .■ bourgeois de Paris.

j Les Annales de Guillaume de Nangis, et la Vie de saint Louis, par le confesseur de la reine Marguerite, s'accordent à dire que ce roi faisait marquer au front, brûler les lèvres, percer la langue aux jureurs avec un fer ardent. Il avait fait fabriquer pour ce supplice une plaque de fer ronde, munie d'une baguette au milieu, qu'il faisait appliquer toute rouge sur les lèvres du patient, attaché à l'échelle, et qui avait autour du cou des boyaux de bête pleins d'ordures; il leur faisait cuire les lèvres.

Ceux de son conseil et ses barons intercédèrent pour un coupable distingué : le saint roi se montra inflexible; il ordonna que le fer tout rouge de chaleur fût appliqué sur la bouche de celui qui avait juré (1).

Le même auteur ajoute qu'à la vue d'un tel supplice un grand nombre de personnes murmurèrent et maudirent le roi (2).

Le pape Clément IV adressa, en 1268, une bulle à ce roi de France, dont l'objet »^tait de l'exhorter à mettre moins de rigueur dans ces châtiments ; et ce fut en conséquence de cette exhortation que saint Louis publia une ordonnance qui règle et modifie les peines contre les jureurs" Ces châtiments furent remplacés par des amendes très fortes, la prison au pain et à l'eau, le fouet, etc.

Des impôts excessifs, perçus arbitrairemerit par les officiers du roi, par ceux de l'évéque et par les autres seigneurs ecclésiastiques; les péages sur îes routes, à l'entrée de la ville; un grand nombre d'exactions qu'on exerçait dans les mar-

^ (1) Histoire, annales, vie de .saint Louis, édit.

' de 1761, p. 144, 233, 234, 236, 306,' 386. — Ordoujiances du Louvre^ t. I, p. 99 et les notes,

(21 Les malédictions du peuple contre les rois étaient anciennement considérées comme des présiiges de malheurs. On croyait que la Divinité les inspirait, ou qu'elle était disposée à les réaliser. Suivant Grégoire de Tours, le roi CLi'péric, et suivant Joinville, saint Louis, furent maudits par les Parisiens. Ces •'•orivajns semblent mettre une grande importance à ces malédictions sinistres.

chés ; les contributions levées par les prêtres sur presque toutes les actions de la vie humaine, etc., excluaient toute apparence de liberté commerciale et de liberté civile. Saint Louis porta quelque> adoucissements à la rigueur de cet état de choses, et régularisa un peu la répartition des impôts, sans les diminuer. Il ne suffisait pas de poser quelques digues au torrent de la féodalité ; il aurait fallu en tarir la source ; il aurait fallu arracher l'arbro vénéneux au lieu d'en détacher les fruit> les plus amers, au lieu d'en émonder quelques branches qui devaient repousser. Ce roi n'avait pas assez de génie pour concevoir un tel projet, ni assez de force pour l'exécuter. Il crut trouver le remède dans l'établissement d'un grand nombre de monastères. Ce remède, loin d'atténuer le mal, ne fit que l'accroître : cette milico du pape multiplia les hommes oisifs cl inutiles, et chargea le public des frais df leur nourriture. Malgré ces fautes, on doit de la reconnaissance à ce roi, qui, le premier de la troisième race, eut le dessein formel d'améliorer le sort de ses sujets.

La féodalité, pendant cette période, perdit à Paris plusieurs de ses victimes, qui furent afl'ranchies du joug de la servitude.

En l'an 1238, le doyen et les chanoines de Saint-Marcel avaient des serfs et main-mortables dans le bourg de ce nom, dans les villages de Vitry, d'ïvry, de LaV, de Theodosium (Thms); ils en affranchirent, par un seul acte, plus de cent cinquante, leurs femmes, leurs enfants et leur postérité. « Nous les quittons, absol- « vous entièrement et émancipons pour « toujours du joug de la servitude, auquel « ils étaient soumis par nous et par notre « Eglise, ne voulant exiger d'eux aucune « espèce de servitude, ni même de celle « qu'on appelle vulgairement main-morte:

« excepté néanmoins nos droits et ceux de « notre Eglise, nos droits sur les hôtes et « habitants de ces villages, nos censi^es, « nos dîmes et nos autres rentes (1). »

Dans cet acte de manumission on ne trouve rien qui indiques! cettie concession a été faite gratuitement ou à prix d'argent.

En 12o0, Thomas, abbé de Saint-Germain-d es-Prés, accorda aussi la liberté

(1) Histoire de Paris, par Félibien, t. I, des preuves, p. 14.

TABLEAU MORAL

aux habitants du bourg de Saint-Germain; mais on a la cerlilude qu'il la fit payer. Il déclare, dans l'acte d'affranchissement, que ces habitants lui ont rendu de grands services, qu'ils lui ont de plus donne la somme de deux cents livres parisis, et que, pour ces- causes, il exemptt' eux et leurs •successeurs de toutes servitudes, telles que main-morte et for-mariage. Mais il se ro.>erve le droit de justice et de seigneurie

dans ledit bourg, ses rentes, ses usages cl coutumes; le droit perçu au four banal (1), auquel les habitants sont tenus d'aller fjire cuire leur pain; le droit sur les boeufs et vaches et juments qu'ils faisaient paître dans une île de la Seine : le droit perçu aux vendanges, aux cuves, au pressoir (2). Il se réserve en outre les cens dus sur leurs héritages, et les droits de l'Eiilise sur les mariages, sur les relc-

ChA\0£L

Hl'.OCcSSli}

n-iellt

Tailles des femmes accouchées, etc . , etc.(l ) V. Tableau moral de Paris.

La notice des institutions de cette période a déjà offert plusieurs traits qui '•aractérisent les mœurs d'une grande parlie du treizième siècle. Je vais en réunir quelques autres.

Il paraît que la vie austère, la dévotion de saint Louis, et la protection ainsi que les récompenses qu'il accordait à tous ceux

(l) Histoire de l'abbaye de Saint Germain, recueil des pièces, p. 60.

Arceublement sacré du xn*" siècle.

qui se montraient autant et plus dévots que lui, produisirent dans les mœurs un changement funeste, un vice qui n'était pas nouveau, mais qui reçut alors un accroissement, une consistance qu'il n'avait point avant ce règne. Jamais on n'avait fait encore contre' l'hypocrisie de si violentes ni de si nombreuses déclamation^.

(1) Ce four était situé rue du Four-Saint- Germain,

(2) Ce pressoir, appelé de Gibert, était situé près de la place Saint-Michel, à l'entrée de la lue d'Enfer; l'abbé recevait la quatrième partie du vin qui en sortait.

Les prosateurs, 1rs poètes du treizième siècle éle\èrcrit à ce sujet des plaintes ioaccoutumc-es, indices des progrès du mal. Les hyi ociiles.lcs papelards, les béguins semblent, à cette époque, fixer l'altenliou générale, exercer toutes les plumes.

Rulebœuf, poète du treizième siècle, déclame souvent contre les bypocrites, et le refrain de sa chanson sur les Oidres de Paris est toujours que les papelards et les béguins ont déshonoré le siècle.

Papplarl e( lif^gnin Oiu le siéc.e boni (l).

Il se récrie, da^s une autre pièce, sur la corruption causée par Thypocrisie ou béguinage :

iSoslre cié.<ncp tourne h pnille,

McMSniKe (1. vicni éviiiigile,

Nu5 ii'tal mes ïaiiz (6.iuve; sans l)Cguignage.

c'est-à-dire : « La religion ne consiste plus « aujouid'hui qu'en tromperies; le men- « songe remplace l"E\angi!e, et l'on croit « ne pouvoir faire son salut sans être hy- « pocrile (2). »

Dans la Bible de Guyot de Provins se trouvent plusieurs traits contre les hypocrites. De son temps, les saints abbés ont, dil-il, à la j lace des trois vertus, chari.é, vérité, droiture, subs'.itué les vices de tiahi-on, hypocrisie, simonie, qui, aujourd'hui, sont les maîtresses du monde.

Uui esl li jors dames de inonde (3).

Le même auteur, en parlant de l'ordre de Giandmont, nous apj rend que la guerre élevée cnire les religieux de cet ordre a misa découvert leur mauvaise conduite.

Il sai.-it celte occasion pour déclamer contre 1 hyi ocri^ie, un dts vices, dit-il, les plus haïssables aux yeux de Dieu. Il compare les hypcciiles au paj)iiion qui va se brûler à la llamme de la chandelle; il ajoute que ce qu'il dit sur l'hypocrisie ne sii rap[)Orle [ as seulement à l'ordre de Grandmonl, mais aussi aux autres ordres religieux où ce Nice abonde i4i.

La liiblu du seigueur de Bcrzé, autre

(1) Fabliaux, t. II, p. 297.

12, Fabliaux, t. 11, p. 298.

[3) Bible de Guyot de Provins, vers 1159 et suiv.

(4) Bible de Guyot de Provins, vers 1466,

poème dans le même genre et du même temps, parle des faux semblants des moines noirs qui cachent leurs vices sous un extérieur de vertus,

Monstrent biau semblant par défors (1),

et qui, suivant lui, sont les plus vicieux de tous les moines.

Le premier auteur du Roman de la Rose, Guillaume de Lorris, qui écrivait au treizième siècle, s'élève souvent contre l'hypocrisie ou faux semblant, et consacre une section entière intitulée Pnpelardie contre ceux qui trompent le, public par de fausses apparences de dévotion. Il nous peint papeiaidie sous la ligure d'une femme p.àie, blême, décharnée, portant la haire et tenant en main un psautier. Elle a, dit-il, la face piteuse et douce; mais son cœur est le foyer de tous les vices.

Si a le vis fl«> visag*") palle et pileux, 1.1 ssmbl.' d iic« ireaiiir»' ; >I:iis (Ioasiii bz ti'a nialK advonlnre Uu'el.e ne peii^e eu son courage {-2).

La plupart des écrivains de ce temps semblent s'être concertés pour se récrier contre la corruption du cleigé et l'hypocrisie de ses membres. Pierre de Condat, dans un poème sur les dominicains, exprime la pensée de l'auteur du Roman de la Rose.

ns vont faisant l^s rapelarls,

Si oui le cœur plein <i« luui art (3).

Gauf.r de Metz, dans sa Mappemonde, désigne ainsi les moines du même siècle *.

Tel snni cliM lce'i\^ h cps capes graos,

Ci'ii tioii l)ien apiu'ler liiilian»,

Qui p'ipehirl iiimiiii'r sf foiii.

Lia (Iruii, Kdr piipt'lurl sonl,

A liunl OUI a luni i<u|i<'lail;

Ch' avoir v.nleiii loui le iait,

El le plus bel de l'autre gi'nl,

l'ar fausse cliicre el fuus aeiublent (i).

Gautier de Coinsy dans son poème sur sainte Léocade, renchérit sur tous les autres poètes par la variété et l'étendue du tableau où il trace, dans plus de quatre cents vers, les mœurs déréglées, les impostures des moines, moiuesses et des prêtres, qu'il qualifie d'hypocrites, papc-

(1) Bible du seigneur de Berzé, vers 329,

(2) Bomande la Bose, t. I, p 16, ver» 423.

(3j Glossaire de Ducange, sl\x mol Papelardus, (4) Glossaire de DucangCj au mot Papelardus.

TABLEAU MORAL

lards, bégnins, bé;^uin?5. Il paraît qu^ sa déclamilîon a pour objuH les eccli'si astiques de Pari^ ou des environs de celle ville, puisqu'il Ijs représente buvant à long^ traits dii vin dePierreutte, vignoble renommé, situé près de Saint-Denis.

M;^'s Ipx fiil m'i-iU 1<> bibiiin. Le pai»-i)iiiHi r>|Mcri'P, Q.ii, il II Ik) I vici il- l'iecn'fl'e Bot |iUi> grandi iraiU II).

La production de ce siècle, qui o!"fre les traits les plus acérés contre le cljrgé, est une des dernières pièces q'i'ait com;3osées Thibaud, roi' de Navane et comte de Champaiine. Il s'y plaint du pape, qui autorise lesprèlres'h renoncer au service divin pour prenJre L's armes,

Pour guerroier.et pour luer les gens ;

conduite très blàmible, dit-il, surtout à TégarJ de personnes qui savent si bien mentir et tromper.

Qui tant savi-nl et meniir e'. gi'.Icr.

II compare Dieu au pélican qui fait son nid sur la cime des arbres, et dont les petits sont dévorés par les oiseaux de proie. « Savez-vous, ajoute-t-il, quels sont ces « oiseaux panais qui tuent D'eu et ses pe- « tits enfants? Ce sont les papelards, « dont l'existence souille le mor.dc, hom- « mes cnpuleux, ^i!s et malfaisnnts ( ort « et puant et mauvais ) qui, par di.'s paro- ■ les séduisantes, trompent et immolent « sans pitié les hommes simples, les créa- « tures de Dieu. Gardez-vous de ces pa- « pelarts, vr^' flcju du siècle. Je vous le « dis. par jaint P. erre, il ne fait pas bon « les avoir pou; adversaires; ce sont eux « qui on': banni de ce monde l'aisarce, le « bonheur et la paix; mais des punitions « terribles les attendent dans l'enfer (2). »

Si la plupart des ecclésiastiques cachaient leur corruption sous des apparences de dévotion et de régularité, ils n» se donnaient pas la peine de déguiser l'inflexibilité de leur caractère, leur cupidité et leur tenace attachement à leurs privilèges, à ce qu'ils nommaient leurs droits. On a vu le chapitre de Noire-Dame, pour maintenir ses prétendus droits, insulter le roi Louis VII, lui fermer les portes de

(1) Fabliaux, édit. de 1808, t. I, p. .317.

(2) Poésies du roi de Nacarrdj t. II, chauson 65, p. 158.

L'ar égl se. On va voir quslqucs aalrcs exemples semblables.

Siint Louis, pistant à Villeneuve - Saint-Georges, avec Gautier Cornu, archevêque do Sens, alli dîner dans un villag3 appartenant àl'abbiye de Siint-jermain-des-Prés. Le m:>ine prévàt de ce village vint supitlier le rai d.' ne pas permettre à cet archevêque de dîner avec lui, ce qui porterait atteinte aux droits de l'abbjye de Saint-Germain. Le prélit eut beau protester qu'en dînant avec 1j rai dans ce lieu il était loin de vouloir nuire au prérogatives de cette abboye, l'intlexible prévôt ne se rendit aux iintincs du roi et de l'archevêque qu'a conlilion qu'il serait expédié des lettres onstatant leur arrivée, la résistance du prévô: et la promesse de l'archevêque de ne point se faire un titre du dîner. Ces lettres existent (II.

Un légat du pape, allant dîner à l'abbaye de SainVGeneviève, fiit aecomoagné par l'évêque de Paris. Les ch moines admirent le légat, et repoussèrent I évê,]ue, dont la présence dans leur miison attentait à leurs privilèges (2). Un autre évéqie de Paris, dans un c;is semb able, reçut un pareil alfront dans l'abbaye de Saint- Germain-des-PrL's(3).

Lors des funérailles de se.int Louis^ l'archevêque de Sens et l'évêque de P.iris se r.ndirent ensemble à Sainl-Deni-; pour assis!cr à cette cérémonie; .Matthieu de Vendôme, abbe de ce mouis'.ère, en présence même du nouveau roi Philii)pe lo Hardi, leur ferma brusquement les portes de son église (4).

Sous le régime féodal, l'habitude d'envahir, d'usur[>er, était si générale parmi les seigneurs Lïques et ecclésiastiques, qu'ils prenaient les uas envers les autres les prtcautions les plus scrupuleuses. Si des inférieurs, des habitan'.s d'un village, pour obtenir la bienveillance de leurs supérieurs, s'avis ient de L-ur reuilre un service, de leur faire un présent, ces habitants, ainsi que toute leur postérité, recevaient, au lieu de reconnaissance, un chàtimi-nt qui ne finissait p.lus. Ce service et ce présent étaient, par la suite, conver-

(1) Hiêtoire de Paris, par Féiibien, t. I, p. 189.

(2) Histoire de Paris, t. I, p. 189.

(3) IJisloire de Paris, par Féîibien, t. I, p. 188, 189.

(4) Histoire de Paris, t. I, p. 189, 190.

tis en redevance annuelle et perpéluelie ; et les seigneurs forçaient à payer toujours ce qu'on leur avait librement donné une seule fois.

Les seigneurs chevaliers , chanoines , abbés, évêques, en usaient de même entre eux. Malheur à celui qui en avait invité un autre à dîner! il était condamné à lui donner éternellement chaque année un pareil repas. Voilà le motif des précautions un peu brutales que prirent les chanoines de Notre-Dame, ceux de Sainte-Geneviève, les moines de Saint-Germain-des-Prés et les moines de Saint-Denis contre les évêques qui venaient pour dîner chez eux.

Voilà comment le régime féodal isolait les hommes, et s'opposait à toute sociabilité.

Ajoutons quelques traits qui peuvent donner une idée de l'état de servitude dans lequel les évêques et les moines tenaient les habitants des villages dont ils étaient .•seigneurs.

Une charte de l'an 1242 porte : « Qu'il « soit notoire à tous ceux qui ces présentes « verront que nous Guillaume, indigne

• évêque de Paris, consentons à ce que « Odeline, fille de Radulphe Gandin, du « village de Vuissous {villa Cereris) ,

• femme de corps de notre église, épouse

• Bertrand, fils de défunt Hugon, du vil-

• lage de Verrières, homme de corps de « l'abbaye de Saint-Gcrmain-des-Prés, à

• condition que les enfants qui naîtront

• dudit mariage seront partagés entre nous « et ladite abbaye; et que si lad te Ode- « line vient à mourir sans enfants, tous « les biens mobiliers et immobiliers dudit « Bertrand retourneront à ladite ab- « baye, etc. (1). »

Vers l'an 1232. le chapitre de Notre- Dame imposa sur plusieurs villages, dont il était seigneur, une contribution nouvelle ; les habitants de Chàtenai refusèrent de la payer : alors le chapitre fit arrêter, traîner a Paris et jeter dans une prison très étroite tous les hommes de ce village : ils pouvaient à peine s'y mouvoir, manquaient de tout, même de l'air respirable.

La reine Blanche, mère de saint Louis, instruite de l'état de ces prisonniers, envoya auprès des chanoines pour les prier vie mettre ces malheureux en liberté, et '^ offrit même de les cautionner. A cette demande les chanoines répondirent fière-

ment que personne n'avait droit de se mêler des intérêts de leurs sujets, qu'ils pouvaient les faire mourir s'il leur plaisait: et, pour braver la reine, avec laquelle ilétaient en procès, ils ordonnèrent aussitôt l'arrestation des femmes et des enfants de ces prisonniers, et les firent entasser dan? la même prison.

Comprimés les uns par les autres, exténués par la chaleur, la soif et la faim, empoisonnés par leurs propres exhalaisons, ils périssaient; lorsque la reine, instruite de ce nouvel acte de cruauté, pénétrée d'indignation, arrive, suivie de quelques serviteurs, à la porte de la prison, et ordonne qu'elle soit enfoncée. On n'ose lui obéir : on craint d'attenter aux droits de l'Eglise ; on redoute ses censures.

La reine, impatientée et violente par caractère, frappe d'un coup de canne cette porte respectée : le prestige est détruit, on l'imite, la porte est bientôt brisée.

Aussitôt, de cet affreux réduit on vil s'élancer une foule d'hommes, de femmes, d'enfants, pâles, défigurés, tombant d'inanition, ac-cablés par la souffrance, et qui, craignant d'être encore exposés au même supplice, sejettent auxpiedsdela reine, et implorent sa protection. Leur libératrice les rassure, et parvient dans la suite à les faire affranchir des chaînes de l'escla-

^'^ge (^)- . , . . . , . .

La corruption dominait dans les institutions civiles comme dans le clergé. Saint Louis aperçut le mal, et chercha à y remédier. En 1254, au retour de sa première croisade, ce roi fit une ordonnance pour arrêter le cours des désordres qui déshonoraient la magistrature. Les officiers de justice recevaient de la part des plaideurs des présents considérables; ou, s'ils rougissaient de les recevoir eux mêmes, ils souffraient que leurs femmes ou leurs enfanta»? les reçussent pour eux. Ce genre de corruption ne fut point entièrement prohibé par saint Louis, il se borna à le modifier. 11 permit aux juges d'accepter des présents en pain, en vin, en fruits, présents dont la valeur ne devait pas excéder la somme de six sous (2). Il défendit à .ses officiers, prévôts, baiilis, etc., de faire des présents à leurs supérieurs, de se servir fripons, mal famés, de

;1) Saint-Foix, Ensais sur Paris, 5< tion, t. II, p. 102.

il) Histoire du diocèse de Paris, par labbé Lebeuf, t. IX, p, 360, 367.

(2) Environ 11 francs de notre monnaie.

TABLEAU

jurer sur les noms de la Vierge et des saints, de jouer aux dés, dont ifabolit la fet)ricatiou dans son royaume; il leur détendit enfin de faire mettre personne en priion pour dette, excepté pour la dette au roi ; excepté, dit-il, pour la noslre seulement. Cette exception diminue un peu le mérite de la loi et celui du législateur. On voit aussi dans cette ordonnance que les prévôts et baillis se permettaient de '•ondamner à des amendes arbitraires les débiteurs qui ne pouvaient payer : c'était diminuer leurs moyens de s'acquitter: ils ' permettaient d'intimider des particuliers de les forcer par des menaces à leur ompter secrètement des sommes indues, ;<u\quelles ils les taxaient arbitrairement; ^ permettaient d'enlever les propriétés d autrui, d'imposer des charges nouvelles >ur le peuple : charges qui sont ici nommées exactions, tailles, coutumes nouvelles; de faire des tournées dans leur arrondissement pour arracher l'arcent du peuple : tournées appelées chevauchées: de prétexter des guerres sans nécessité , afin '1 avoir occasion de prendre les denrées des babitants, etc. On voit par cette ordon- "Tnce quels énormes abus ré-naient dans ^at ; on voit que les prévôts.'les baillis se nuisaient comme des comtes et des •^■■'rineurs (I).

La. prévôté de Paris se vendait à quelque Oûurgeois de cette ville, ou était héréditaire dans sa famille; les fils, les parents 'l'i prévôt pouvaient impunément com- •!^';ttre toutes sortes de délits. Cette place "lirait plutôt des exactions à exercer des r 'devances à percevoir, que des devoirs a remplir.

Ces abus furent portés si loin à Par^s que, suivant Joinville, le pauvre peuple ne

1) Histoire de saint Louis, par Joiuville onde 1761, p. 146, 233. Jean de

-ng, dans son Roman de la Rose, parle 'le la perversité des baillis et des prévôts vers 5797 :

Mais or vendent les jopenipns.

Et tiesiounienl les enemeiis ;

Ils taillent ei coujieui et r;ive'ri(,

El les t'Ovres gens très tous p -vent-

Tous s'eff-rce.ii de l'autrui prendre.

te juge fait les larron» pendre

Qui de droit deiist être pendu,

SejigemeiU lui fut rendu.

Des rjpjuc et des torts fais.

Qu'il il par son povoir forfait.

El iMeu. en qui tout bien habonde.

Bçaii que mains y a ea ce in..nde

Quî oni bien desservy (mérite) la mon

Du gibtt qui ne leur fait icrt.

MOR.\r. 29

pouvait avoir justice du prévôt de cette ville, toujours favorable aux riches qui lui faisaient de grands présents. . Le menu peuple, dit-il, désolé par ces grandes injustices et rapines, ne pouvant plus supporter la tyrannie du prévôt , abandonnait i ans, allait en d'autres prévôtés et seigneuries. La terre du roi était si déserte que, quand il tenait ses plaids, il n'y venaitpas plusdedix h douzepersonnes. Outre cela, dit-il, se trouvaient k Paris et dan^ le.s environs tant de malfaiteurs et df voleurs, que tout le pays en était plein. -. La prostitution s'était accrue dans cette ville en raison de l'accroissement de la population. Saint Louis voulut en diminuer les progrès; il ordonna que les femme.^ publiques seraient chassées des maisons qu elles occupaient, et que le propriétaire qui leur louerait une maison serait condamné à payer au prévôt, pour amende, le m.ontant du lover annuel de cette maison (i).

Cette loi, comme la plupart de celles que promulgua saint Louis, fut mal exécutée. Les femmes chassées de Paris se retirèrent dans les villages voisins de Paris, encorrompirent les habitants, et v recurent les Parisiens corrompus.

Le cardinal Jacques de Vitrv, après avoir fait un horrible tableau de 'la corruption des mœurs de l'Occident, de l'avarice et des extorsions de plusieurs magistrats, des rapines, des exactions des nobles, de ia débauche et du luxe des femmes, de la négligence et des crimes des évêques. etc., consacre un chapitre spécial pour peindre les mœurs ou plutôt l'immoralité des Parisiens.

« Dans ces jours d'ignorance, de mi^- « chanceté et de dangers, la cité de Pari.-. « comme lesautres cités, est plonsée daii> « les ténèbres ; ses habitants se lurent a '^ tous les crimes, se vautrent dans toutes

« les ordures de la débauche Le clerse

« est ^core plus dissolu que le resie du « peuple. Semblable à une chèvre gateu.se. « à une brebis malade, il communique ù « tous ceux qui affluent dans cette cité la « contagion de ses exemples pernicieux, il « les corrompt, les dévore et les entraîne « dans l'abîme. Alors à Paris une simple « fornication n'était point réputée un pe- « ché. Les filles publiques, dans les rues,

(1) Histoire de saint Louis . par Joinville p. 149, 150.

30 iiiSTomE

* dnns les plocos, devnnt leur maison, ar- « étaient èlTrontémcnt les ecclésiastiques « qui y passaient: et si, par hasird, ils « refusaient de les suivre, aussitôt elles € criaicn! après eux en les appelant sodo- « mites. Car, continue notre historien, ce m vice hogleux et abominable tst tellement « en vigueur dans cette ville; ce venin. « celte peste y sont si incurables, que ce- « lui qui entrelient publiquement une ou « plusieurs concubinesest considéré comme « un homme de mœurs exemplaires (I).

« Dans la même maison, ajoute-l-il. se ;* trouvent à rdage supérieur une école, X et à IMage inférieur un lieu de p"Ostilu- « lion. En haut le maître fait la lecture, « et en bas les files publiques exercent « leur honteux métier. Ici ces filles se dis- « puttnt enlre elles, ou se querellent avec « leur pourvoyeuse ; là les clercs étudiants « se disputent et agitent les questions de « l'école... »

Cet écrivain parle ensuite des mœurs des écoliers de toutes les nations qui abondaient en cctîe ville, et qui en accroissaient la population et le désordre. « Peu « s'instrui.-ent, dit il, à cause de la diver- « si lé de leurs o; 'inions et de leurs pays; « ils ne cessent de si quereller... Les An- « g'aissont ivrognes et poltrons; les Fran- « çais, fiers, mous et ef ém.inés; les Al!e- « mands, furibonds et obscènes dans Lurs « propos de table : les Normands, vains « et orgueilleux; les Poitevins, traîtres et € avarc's; les Bourguignons, des brutaux « et des sols; les Bretons, légers, incon- « Etants; les Lombirds, avares, méchants « et lâches; les Uomains, séditieux, vio- € lents, et se rongeant les mains ( de co- « 1ère); les Sicliieus, tyrans et cruels;

(1) Gau'ier de Coinsy, dans son pcème de Saime LéocaJe^ parle du vice de sodomie de m an ère; .à faire croire qu'il était eu usrge dans les cloîtres; il en accise surtout ceux qu'il ïiommi^.h paiielaris. 11 s'en plaint d'une façon assez originale, et avec assez de dé- ■cence pour êire cité :

1.3 grammaire hic h fec accouple; Mhis iiuluri' nr.ililil lu fOU|)lt'.

La tu II ,e pelii-l eiigiMii-f |eugendn| Cil (|ui aiuif iiiusoi.liii jjeiiie, Piii> c|.if e fi'iifci.ii iicfate; Kl Diix ilfcM.ii liviv IVttacp.

Namre'ii, si r .tn moi sai.lile.

Quand lue f^ hec joi^fuem eusauble; Wai-. fii: >-l hic, fli »e • si iicnliie, Kaliiie eu Chl IdsI « s»)' idue, elc.

{Sainte Léocade^ vers 1233. — 1242.)

DE PAnîS

« les Brabançons, hommes de sang, incen- « diaires, routiers et voleurs; quant aux « Flamands, ils sont prodigues, aimenl^le « luxe, la bonne chère et la débauche, et « ont des mœurs'très relâchées (1). »

Avec de si puissants éléments de désordre, Paris ne devait guère eire tranquille. Les scènes vio'entes qui, pendant cette période, éclatèrent dans cette ville, la demonde que firent les habitants de former une gar^e bourgeoise pour maintenir la tranquillité publique, mettre leur per-onne et leurs biens en sùroté en sont la preuve.

Les seigneurs continuèrent, pendant celte nériode, leurs guerres privées; mais elles furent moins multipliées qu'aux siècles précédents. Ils volaient toujours les passants sur les chemina. Saint Louis fut obligé d'assiéger et de faire démolir en partie le château de la Roche de Gluy, situé sur le Rhône, dont le seigneur, aiipelé Roger, s'occupait à dévaliser les voyageurs. Le roi rendit en-uite cj château au seigneur Roger, à condition qu'il ne volerait plus les passants (2).

Plusieuis autres seigneurs faisaient < infâme métier; mais Roger est préfi-rab! ment mentionné dans l'hisloire, parce qu son château, étant situé sur le chemin quu saint Louis et sa cour allaient prendre pour se rendre à la croisade, aurait pu contrarier celte expédition.

Cette croisade se fit en 1270, ne fut pas heureuse, et abonda en traits d'immoralité.

Les gens du roi, après la prise de Damiette, accaparèrent les denrées qui se trouvaient dans cette ville, lojèrent des estait X pour vendre ces denrées le plus cher qu'il leur fut possible. lisse livrèrent à d'autres turpitudes, ils établirent, dans le camp môme et près du pavillon du roi, des lieux de débauche dont ils tiraient profit. « Entour son pavcillon, dit Join- « ville, tenaient cil leurs bordiaux. » Le roi chassa un g ana nombre de gens de sa cour, coupables de celte infamie. Joinville, étonné de ce congé donné « à tout plein de ses gens, » en demanda le motif au roi, qui lui-même en fit l'aveu à ce seigneur (3).

Malgré cette audacieuse corruption,

(1) Jacohi de Vitriaco, historia occiàentalis, de Statu Parisiensis civitatis, p. 277 et seq.

(2) Histoire de s tint Louis, par Joinville, élit, de 1761, p. 27, Annal., p. 197.

(3) Histoire ds saint Louis, par Joinville, éJit. de 1761, p. 37.

TABLEAU ilORAL

malgré les vices da gouvernement, les entraves de la fiscalité, le fardeau du régime féodal; malgré les désordres, la divagation et les disputes des écoles, l'impulsion donnée aux esprits ne fut point ralentie pendant cette période. Mais la noblesse , restée immobile au milieu du mouvement général, conserva sa barbarie à laquelle elle devait son existence et son pouvoir. La civilisation fit quelques progrès; mais elle n'avança pas de front, tout d'une pièce, et ne pénétra pas avec une facilité égale dans toutes les parties du corps social.

La littérature, la seule voie ouverte à ramélioration morale, fit de grands progrès pendant celte période. Les productions litlé: aires, tant en langue savante qu*en langue vulgaire, se multiplièrent considérablement. On écrivit, en français et en vers, des chroniques, des histoires, des contes, des légendes, des fables et des chansons : productions grossières, dépourvues de méthode et de goût, mais où se trouvent quelques étincelles de vérité, où l'on remarque les premiers élans de la pensée et l'envie d'écrire avec liberté sur les vices des institutions, et notamment sur ceux du clergé. Ces écrits, en langue française, éclairèrent le public, familiarisèrent l'ignorance avec le savoir, et exercèrent le jugement.

Mais, je dois le déclarer ici, comme je l'ai déclaré dons la période précédente, les premiers progrès des connaissances humaines curent des succès funestes. Le mal était trop invétéré, trop abondant, pour qu'un faible remède put d'abord opérer des

changements salutaires, ou pour que ce len.èJe ne se convertît pas lui-même en poison. Les eaux d'u .e source pure, introduites dans un vaste cloaque de corruption, si elles ne surabondent j)as, se corrompent par ce mélange. Tel fut le sort des [premiers progrès des lumières; ils fournirent trop souvent dos armes aux partisans des vxes et des erreurs.

L'art de séduire, de tromper les hommes, de les opprimer, d'exploiter leur crédulité, acquit un nouveau degré de perfection et de raffinement. L'élude des livres saints produisit des disputes, des schismes et des superstiiions ; la religion devint plus que jamais l'objet des spéculations financières. La science de la médecine fit quelques faibles progiès; lescharlalans, les empiriques s'en emparèrent et y associèrent la magie. De fausîes connaissances dans la physique enfantèrent ou étendirent les vaines sciences de l'ast'ologie et de lalchimic. La découverte du Code de Juslinien, ouvranl une carrière nouvelle à l'étude, devint une ressource pour la mauvaise foi, un a iment pour la chicane. On appliqua les règles de la procéiluic criminelle à des animnux coupables de quelques dégâts : les chenilles, les rats, les cochons, etc., furent jugés dans les l'orm' s, et condamnés à des peines plus ou moins graves, etc. La marrhe de la civilisation serait devenue plus rapide si elle neùteu que l'ignorance à vaincre; m.ais elle fut ralentie par des obstacles plus puissiints, par l'auSorilè féodale, leresp.ct superstitieux qu'irspiraieni d'antiques erreurs, enfin par l'orgueil et l'intérêt.

PÉRIODE VIII

PARIS DEPGIS LE EÈGNE DE PHILIPPE III, DIT LE HABDl, JISQU'a CELUI DE COARLES V.

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