VI. Paris sous Jean, dit le Bon
Le roi Jean succéda, le 22 août 1330, à son père Philippe VI. C'est en vainque, dans les dix premières années du règne de Jean, on chercherait quelques actions qui pussent justifier le titre de bo?i donné à ce roi ; on n'y trouverait au contraire que des actes continuels de despotisme, que des traits qui caractérisent un tyran, dur, fougueux, colère et cruel.
À la tête d'une armée de quarante mille hommes, il marchait contre une armée de douze mille Anglais; la supériorité du nombre semblait lui assurer la victoire; mais, victime de son inexpérience, de la lâcheté ou de la perfidie des nobles qui l'entouraient, ce roi eut, le 19 septembre 1356, à Maupertuis près de Poitiers, le malheur d'être complètement battu, d'être pris et conduit prisonnier en Angleterre. Ce malheur en fut un très grand pour toute la France, qui eu supporta le poids.
La paix conclue, le 8 mai 1360, le ramena à Paris, mais ne rendit point les Français plus heureux. La source du mal que Philippe VI n'avait pas su détourner devint, sous le règne de Jean, un torrent dont il ne put arrêter les ravages. La France et Paris furent en proie aux guerres intestines, aux brigandages d'une infinité de troupes vagabondes, qui, depuis longtemps, désolaient le royaume, et qui se multiplièrent sous ce règne : l'on vit renaître tous les maux , tous les crimes des onzième et douzième siècles.
Le roi Jean, en janvier 1364, retourna à Londres : on ignore la véritable cause de ce retour étonnant. Des écrivains modernes l'ont attribué à un principe bieri louable. Ils disent que ce roi, conseillé par ses courtisans de ne point remplir les urti-
sous JEAN LE BON
clés du traité de paix, répondit par cette maxime digne de Marc-Aurèie : « Quand la bonne foi et la vérité auraient disparu de la terre, elles devraient se trouver dans la bouche et dans le cœur des rois, » et qu'il revint en Angleterre pour se rendre prisonnier (1).
Cette conduite, cette maxime, qui n'appartiennent point au quatorzième siècle, paraissent une invention de quelques modernes flatteurs. Les principaux écrivains du règne de Jean n'en parlent point (2j. Paradin, dans son Histoire de notre Temps, attribue ces paroles à François I<?r. Ailleurs on les prête à Charles-Quint, qui fit une pareille réponse à ceux qui lui re-
(i) Les écrivairis qui ont rapporté un fait si étranger au siècle auraient dû citer leurs autorités. La continuation de la Chronique de Guillaume de Nangis^ les Chroniques de Froissart, les Grandes Chroniques de France, qui sont les écrits les plus détaillés sur les événements de cette époque, n'en disent rien.
(2) Voici leur témoignage sur le motif, encore inconnu, du retour du roi Jean en Angleterre :
Suivant les Chroniques de France, ce roi partit de Boulogne, le 3 janvier 1363(1364), pour se rendre en Angleterre, afin d'y traiter de la rançon de son frère le duc d'Orléans, et de son fils Jean, duc de Berri, {Chroniques de France, tom. H, fol. 273. )
Un des continuateurs de la Chronique de ^angis dit que ce roi fit ce voyage, soit pour payer sa propre rançon, dont il devait encore une partie, soit pour son plaisir [causa joci). ( Continuatio altéra Chronici Guillelmi de Sangis. Spicilegium Dachery, tom. III, pag. 132.)
Froissart entre dans plus de détails. Suivant cet historien, ce roi partit, maigre les a\is de son conseil, des prélats et des barons de France, qui firent beaucoup d'efforts pour ie faire renoncer à une résolution qu'ils traitèrent de grande folie. Le roi Jean répondait à leurs instances qu'il voulait revoir le roi et la reine d'Angleterre, et excuser son fils, le duc d'Anjou, qui avait quitté ce royaume au mépris de son serment. ( Chronique de Froissart^ vol. 1^^, pag. 265. )
S'il né se fût agi que de négocier pour sa rançon, ou pour celle de son frère, ou celle de son fils, des ambassadeurs eussent rempli cet objet; mais il existait une cause inconnue qui poussait ce roi hors de France, ou qui l'attirait en Angleterre.
prochaieut de n'avoir pas fait arrêter Luther lorsqu'il s'était rendu auprès de lui. C'eût été une bonne fortune pour l'historien que la découverte d'un trait aa^^si honorable dans un siècle si stérile en actions généreuses; mais peut-on attribuer au roi Jean tant de zèle pour la religion du serment, un dévoùraent si noble k la foi promise, lorsqu'on sait que ce prince avait, quelques anaées avant, sollicita* auprès du pape l'autorisation de pouvoir, en sûreté de conscience, manquer à ses pro messes, et violer ses serments? Le fait, tout étrange qu'il doit nous paraître, es». incontestable. Il ne déshonore pas moins la moralité du roi quia sollicité cette autorisation que celledu pape qui l'a accordée.
Sur la demande du roi Jean, le pape Clément VI donna, en 1351, plusieurs bulles où il concède à ce roi et à sa famillo divers pri\-iléges. Parmi ces bulles, il en est une où ce pape permet au roi, à 1^ reine Jeanne, son épouse, et à tous leurs successeurs rois et reines, de se choisir chacun a leur gré mi confesseur; autorise ce confesseur à les absoudre de tous vœux promis et a promettre, de tous serments prêtés et à prêter, vœux et serments que ce roi, cette reine et leurs successeurs n'ont pu et ne pourraient commodément acquitter et remplir, et leur donne le pouvoir de commuer ces obligations en autres œuvres de piété (I).
Certainement les successeurs du roi Jean ne profitèrent pas d'une permission aussi contraire à la morale.
Le roi Jean, peu de temps après son retour en Angleterre, y tomba malade, et, le 8 avril 1364, il expira.
(1) Voilà le pape en opposition avec la morale universelle, avec la morale évacgélique. Voilà les rois, les reines de France autorisés, jusqu'à la fin des siècles, à mentir, à tromper, à manquer à leurs promesses. Est-il des hommes assez stupides pour croire à la validité d'une telle autorisatioa'? Voici le passage de cette bulle... In perfje- (uum indulgemus, ut confessor... tota fer ro.s forsitan jam emissa ac per tos et SUCCESSORES VESTKOS in posterum emittenda... Necnon juramenta per vos prœstita et per vos et per eos przstanda in posterum, qxix vos et illiservare commode non possetis, vobis et eis commutav'' valeat in alia opéra pietaiis, etc. ( Epislo^v Clemeniis papœ VI. Spicilegium Dachery, tom. III, édit. de 1723, pag 724. )
Les établissements qui se firent à Paris pendant ce règne furent peu considérables ; en voici la notice :
HÔPITAL DU Saint-Esprit, situé près de la Grève, au nord de l'Hôtel-de-Ville. Il fut fondé en 1362, au milieu des calamités et des désordres des guerres intestines. Quelques personnes charitables, touchées de voir plusieurs orphelins mourant de faim dans les rues de Paris, achetèrent une maison rue Geoffroi-Lasnier, y retirèrent ces malheureux enfants, et invitèrent les habitants à y porter leurs aumônes.
Sous le règne de Charles VI, les administrateurs de cet hôpital acquirent un autre emplacement, situé sur la place de Grève, et y transférèrent leur établissement :ilsy firent construire, vers l'an 1406, une chapelle qui a subsisté en partie jusqu'à ces derniers temps, et où s'établit une confrérie du Saint-Esprit.
Lorsqu'on entreprit la construction de l'Hôtel-de- Ville, on eut besoin, pour régulariser le plan de cet édifice, d'un espace en saillie de six toises et demie de long, et de deux toises de profondeur, appartenant à l'église du Saint-Esprit. Il fut, par arrêt du '26 juillet 1533, ordonné que la ville prendrait ce terrain, et qu'en dédommagement elle ferait construire un portail à cette église, et exécuter plusieurs réparations et agrandissements. En 1614, la ville fit aussi construire à neuf les deux voûtes de cette église, et le pavillon ou clocher qui se voyait au-dessus.
Par lettres patentes du 23 mai 1679, l'administration de l'hôpital du Saint- Esprit fut réunie à celle de l'Hôpital- Général.
Suivant les derniers règlements, on recevait dans les maisons du Saint-Esprit soixante garçons et soixante filles, nés de légitime mariage, baptisés à Paris, et dont les pères et mères étaient morts à l' Hôtel- Dieu. Les enfants, pour y être reçus, étaient tenus de déposer la somme de deux cents livres qu'on leur rendait à la sortie de cette maison, lorsqu'ils étaient en âge d'apprendre un métier ; cette somme servait à payer leur apprentissage. Pendant leur séjour dans cet hôpital, les enfants apprenaient à lire, à écrire, et l'arithmétique.
L'église fut en partie reconstruite, en 1747, sur les dessins de Boffrand : elle était ornée de plusieurs tableaux ; et, sur
les vitraux de la partie de l'ancienne église, on voyait les portraits de Charles VI et de son épouse, Isabeau de Bavière.
Cette église et les bâtiments qui en dépendaient furent démolis en 1798 : sur leur emplacement on a élevé, en 1810, diverses constructions, notamment l'hôtel du préfet de la Seine, «ontigu à l'Hôtelde-Ville ou de la Préfecture. En élevant sur l'emplacement du chœur de cette église le vestibule et l'escalier qui mènent à cet hôtel, on a conservé tout ce qui pouvait s'adapter au nouveau plan , on a même laissé les piliers en les masquant par la maçonnerie.
Cette église fut, eu 1596, le théâtre d'une scène scandaleuse entre deux prêtres qui se battirent à l'autel (1).
Collège de Boncourt, situé rue
(1) Suivant une opinion établie chez les anciens Romains, la membrane ou pellicule, appelée coiffe, qui couvre la tête de quelques nouveau-nés, était un présage de bonheur pour les enfants qui naissaient pourvus de cette enveloppe. De là est venu le proverbe: il est né coiffé. Ceux qui parvenaient à se rendre possesseurs d'une de ces coiffes croyaient attirer le bonheur sur eux. Les avocats romains en achetaient pour gagner leurs causes, et devenir plus éloquent». Afin d'accroître l'efficacité de cette prétendue amulette, les chrétiens la faisaient bénir par un prêtre, sur l'autel, pendant qu'il disait la messe. Cette opération magique se fit sur l'autel de l'église du Saint-Esprit, le 21 octobre 1596. L'Estoile, dans son Journal de Henri IV, rapporte le fait un peu trop grossièrement pour qu on puisse citer ses paroles ; en voici la substance :
Un prêtre, venant de dire la messe dans l'église du Saint-Esprit, avait oublié sur l'autel la coiffe d'un nouveau-né qu'il s'était chargé de bénir. Il revînt aussitôt à l'autel, et y trouva un autre prêtre, disant la messe, qui refusa de lui rendre cette coiffe. Il en résulta une querelle : la messe fut suspendue. Les assistants furent témoins du scandaleux spectacle de deux prêtres à l'autel, s'accablant d'injures et de coups. Le célébrant garda la coiffe, acheva sa messe, dénonça son agresseur comme sorcier, et le fit enfermer dans la prison de l'évêché.
Le prétendu sorcier parvint à sortir de prison, et se vengea du prêtre qui l'avait battu, en l'accusant d'entretenir une fille publique, etc.
sous JEAN
Descartes, no 21, montagne Sainte-Geneviève. Il fut fondé, en '13o3. par Pierre Bécoud, seigneur de Fléchinel, qui, pour l'entretien et l'enseignement de huit écoliers du diocèse de Thérouane, donna la maison quil possédait à Paris, rue Bordet, avec quelques revenus qu'il affecta à cette fondation. Du nom du fondateur Bécoud, on a, par corruption, fait eelui de Boncourt.
Au seizième siècle, on joua souvent ians ce collège des comédies et des tragédies. ;
En 4668, il reçut de nouveaux règlements: et son principal. Pierre Galand, en fit reconstruire les bâtiments. Dans la suite, il fut réuni au collège de Navarre, qui est contigu. Dans les bâtiments du collège de Boncourt sont établis aujour- • d'huiles bureaux deFEcolePolytechnique. ;
Collège de Tournât, situé rue Des- i cartes, contigu au collège de Boncourt. II fut fondé en 1 353 par un évêque de Tour- 1 nay, qui donna sa maison pour cet éta- i blissement. Ce collège fut, dans la suite, j réuni à celui de Navarre, et a partagé sa destinée.
Collège des Allemands, situé rue du Mûrier, près de la place Maubert. On n'a rien de bien certain sur l'établissement de ce collège. Félibien, dans son Histoire de Paris, plac^ l'époque de sa fondation en 1353, et sa situation rue Traversine. M. Jaillotdit qu'il existait dès 1348, et le place rue du Mûrier, aboutissant à la rue Traversine. En 1603, il subsistait encore.
Collège de Justice, situé rue de la Harpe, n" 84. 11 fut fondé en 1334 par Jean de Justice, chantre de l'église de Baveux, chanoine de Notre-Dame de Paris, etc., qui, par son testament, laissa plusieurs maisons et autres biens pour la fondation et l'entretien de ce collège.
En 1764, il fut réuni à l'Université. Sur son emplacement, ainsi que sur celui du collège d'Harcourt, qui était voisin, s'élève aujourd'hui un vaste édifice destiné d'abord à l'enseignement et à l'usage de l'Université, puis, en 1816, à une prison d'essai; enfin, en 1820, à l'instruction publique (1).
Collège de Vendôme, situé rue de l'Eperon, entre les mes du Battoir et du
(1) Foyez ci-dessus, article Collège d'Harcourt .