V. 'Paris sous Louis XL
Le 22 juillet 1461, Louis XI, fils de Charles VIL monta sur le trône de France. Ce roi, par la fermeté de son caractère, par ses constants efforts à contenir la noblesse dans un état de soumission, nobles-tqui avait scandaleusement abusé de la faiblesse de son père, peut être compnr- au roi Philippe le Bel; mais, moins emporté, moins fastueux que Phihppe, il fut plus méchant et plus superstitieux. Louis attaqua les personnes nobles, les persécuta avec fureur ; Philippe attaqua le régime féodal par d'utiles et fortes institutions. Tous deux contribuèrent à diminuer la servitude en France: tous deux, despotes absolus, voulaient exercer leur despotisme sans la participation des princes et des seigneurs.
Le bien que firent l'un et l'autre n'eut point pour mobile l'intérêt général : en le faisant, ils suivirent l'impulsion de leur tempérament, de leur intérêt particulier. La postérité en a recueilli le fruit sans être tenue à la reconnaissance.
Ce roi possédait des connaissances supérieures aux habitants des cours. 11 savait le latin : il protégea les lettres, accueillit les savants et l'imprimerie. Il avait la tète forte, l'esprit faible et le cœur corrompu ; il était faux, cruel, sans foi, sans probité, et superstitieux jusqu'au ridicule. Son despotisme était insupportable : détesté par la noblesse, il était redouté par toutes les classes de la société (1).
^lauvais fils, mauvais frère, il fut accusé d'avoir attenté à la vie de son père et de son frère : il se faisait un mérite de tromper, violait sans hésiter ses serments, excepté ceux qu'on lui avait fait prêter sur la croix de saint Lô; mais les autres princes delEurope étaient-ils alors meilleul^ que luir*
Jamais on ne vit un roi plus dévot ni plus mauvais chrétien. Sa religion, comme
(1) Jean Clérée, prédicateur de Louis Xll, dit dans nn de ses sermons : » Vous avez « entendu parler du roi de France Louis XL .< il était fort redouté : sous son règne, « il existait plus de mille personnes qui pré- .. feraient offenser dix fois Dieu que d'offenu ser une seule fois ce roi. " [Sermoncs quadragesimaîes Jomvïis Cleree; sermo sahh:'ii post Cinci'ts.] Pauis. — r.vp. Lac 'vc, rue Soufflot, 18.
SOLS LOLIS XI
MO
«"Ile de plusieurs autres rois des premiers î'^mps de la monarchie, était entièrement -l'parée de la morale. Il croyait, à force .;e pratiques minutieuses , ridicules, de prières achetées, et de prodigalités envers le- églises, pouvoir se dispenser de vertus, expier tous ses crimes; et, dans celte c',oyanc<^. il ne cessait d'en commettre : les prêtres no le desabusaient pas (1). Si tout le monde le craignait, il crai-
gnait tout le monde.
termina, vers la fin de son règne
prisonner lu'
Celte crainte le dévers la fin de son règne, à s'emmème dans le château du Plessis-les-Tours, château qu'il fortifia de murailles, de fossés, de grilles de fer, et qu'il entoura de gibets garnis de cidavres. afin de servir d'éi)Ouvautail à ses ennemis. En se séquestrant de toute société, il s'imposa le châtiment qu'il avait depuis longtemps mérité ; la maladie vint l'y
■Erirgects-X V'.<i'
Costumes des xi^ et xii*^ siècles.
atteindre; les reliques, les nombreuses prières de commande, les images de la Vierge et la présence de quelques saints personnages qu'il avait appelés auprès de
(1) Claude de Seissel, en parlant des superstitions de ce roi, et de sa grande dévotion aux églises où la Vierge Marie recevait un culte, ajoute : « Il avait au surplus
- son chapeau tout plein d'images, la plu
- part de plomb ou d'étain; lesquelles, à " tout propos, quand il lui venait quelques
II DlLAl'RE
lui, ne purent lui rendre la santé, ni le préserver de la mort qui le frappa, le 30 août 1483, dans la soixantième année de
bonnes ou mauvaises nouvelles, ou que sa fantaisie lui prenait, il baisait, se ruant à genoux, quelque part qu'il se trouvât, si soudainement quelquefois, qu'il semblait plus blesié d'entendement que sage hon»me." (Mémoires de Comme*, édit. de 1723, ,111, p. 296, 297.)
Ce roi fut le premier qui mit en usage dans les prisons les cages do fer, supplice inventé par Daraucourt, évêque de Verdun ; il fut aussi le premier qui institua la prière dite l'Angelus ou le Salut.
Paris, sous ce règne, fut enrichi de quelques établissements d'une haute importance.
L'Imprimerie, puissant supplément à l'art d'fcciiie, véhicule de la pensée, propagateur des vérités et des erreurs, fut inventée vers l'an \ 430, à Harlem en Hollande, par un nomme Laurent Coster, et perfectionnée par Jean Gensfleisch, dit Guttemberg, qui établit une imprimerie à ]\îayei:ce, sa patrie (11.
Les premiers essais de cet art furent grossiers. Laurent n'employait que des caractères eB' bois. Ces caraclèies, mobiles et inégaux, accolés les uns aux autres, foimaient d'une seule pièce des mots entiers. Ces formes de let.res et de mots étaient liées entre elles, et enfilées avec de la ficelle : ee procédé étant insuffisant pour les tenir serrées convenublement les unes contre les autres, elles cédaient aux efforts de la presse, se séparaient sous son poids, et ne produisaient ainsi qu'une impression très défectueuse. Guttemberg s'associa Faust ou Fust , orfèvre. Celui-ci employa utilement un jeune homme, nommé Pierre Schœffer, qui le premier, en 4.452, inventa l'art de fondre des caractèi^es de métal.
Cette société entreprit des ouvrages d'une étendue considérable. On vit sortir de ses presses, en \ 457, le Psautier latin, la Bible, le nationale divinorinn ojficioriim, de Durand; le Catholicon, etc.
A Paris, comme ailleurs, les livres ma-
(1) M. Meerrnan, qui a publié deux ouvrages sur l'invention de Timprimeiie, prouve assez bien que finventeur de cet art était un nommé Laurent Coster, et que la ville de Harlem en Hollande en vit les premières productions vers l'an 1430. Les caractères étaient mobiles et en bois. Laurent publia deux éditions du Dcnat et le Spéculum humanœ salvationis. Il était mort eu 1440; son ouvrer, appelé Jean, et que l'on croit être Jean Gensfleisch, frère aîné de Guttemberg, enleva furtivement tous les objets Je cette imprimerie, et les transporta à Mayenoe, sa patrie. Son frère perfectionna cette découverte en substituant des caractères en métal aux caractères de bois.
nuscrits étaient rares et très chers (1). Eu 14âl, on ne comptait que quatre libraires de l'Université : Jean de Courtillier était de ce nombre (2).
On raconte que Faust, persuadé qu'il débiterait à Paris une bonne partie de l'édition de sa Bible, vint dans celte ville; qu'en ayant vendue différents prix, il fut poursuivi en justice par des acheteurs qui croyaient avoir surpayé leurs exemplaires; que le recteur de l'Université se joignit aux n:éconteuts pour accuser Faust de magie. On ajoute que le parlement le décr( ta ainsi que ses facteurs, les fit emprisonner, et lit saisir les livres qu'ils vendaient; enfin, que Faust, courant risque d être biùlé vif, fut sauvé par le roi Louis XL qui le prit sous sa protection, paya les livres qu'on leur avait saisis, et leur donna un asile dans son palais.
Ce récit, quoiqu'il soit conforme aux mœurs de ce temps, est reconnu pour une fable : voici ce qui a pu y donner lieu.
Vers l'an 1472, Pierre Schœffer et son associé Conrad H;inequis envoyèrent de Mayence à Paris un de leurs agents appelé Heiman de Stathoen, chargé de vendre une cerlaine quantité délivres imprimés.
Pendant que ce commis séjournait à Paris, il fut atteint d'une maladie dont il mourut. Alors les officiers du roi, en vertu du droit d'aubaine, s'empirèrent des Uvres et de largent qu'avait laissés le défunt.
A cette nouvelle, Pierre Schœffer et son associé s'empressèrent de faire d<es démarches pour recouvrer leurs fonds. Ils obtinrent de.s leltre>.de l'empereur d'Allemagne et de l'archevêque de Mayence, adressées au roi de France, tendant à déterminer ce roi à faire restituer les livres et l'argent saisis. Les deux impiimeurs de
(1) Les livras étaient si rares et si chers, avant la découverte de l'imprimerie,, que les étudiants avaient beaucoup de peine à se procurer ceux qui étaient les plus nécessaires à leur enseignement. Lou:"s XI voulut emprunter de la faculté de médecine les œuvres de lihusès, médecin arabe; cette faculté exigea de ce roi, pour gag>^, une quantité considérable d'urgenterie, et de plus, pour caution, un seigneur qui s'engagea, par acte authentique, à rendie ce livre à la faculté. Ce fait prouve que les manuscrits étaient précieux, et que le roi n'inspirait nulle confiance.
(21 Antiquités de Sauvai, tom. III, pag. 275.
de plus adressèrent Mayence une req cte à Louis XI, qui, le 21 avril 1 i7o, donna des lettres patentes où se trouvent 1rs faits que je viens d'exposer, et le passage remarquable que voici :
(i Désirant traiter et faire traiter favora- « blcment tous ses sujets (les sujets de « l'archevêque de Mayenc?), ayant au~si « considération de la peine et labeur que « lesJits exposants ont prins pour ledit « art et industrie de l'imi ression, et au « profit et utilité qui en vient et [eut en « venir à toute la chose publique, tant « pour l'augmentation de la science que « autrement; et combien que toute la va- « leur et estimation desdils livres et autres « biens qui sont venus à notre coj^nois- « sance ne montent pas de grand'chose « ladite somme de deux mille quate cent < vingt-cinq escus et trois sous tournois, « à quoi lesdits exposants les ont estimés; » néant moins, pour les considérations « susdites et autres à ce nous mouvants, * nous sommes libéralement condescendus « à faire restituer audit Co- rad Hanequis « ladite somme de deux mille quatre c^nt « vingt-cinq escus et trois sous tour- « nois, etc. »
Cette restitution s'opéra de manière que les imprimeurs reçurent chaque annOe, sur les deniers des finances du roi, la somme de 800 livres, jusqu'à l'entier paiement de celle de 2,423 écus et 3 sous tournois (tj,
A cette époque, cet art nouveau avait fait des progrès, ^ plusieurs imprimeries étaient établies dans diverses villes de l'Allemagne, et même de la France.
En 1470, quelques hommes zélés pour la propagation des lumières , docteurs ou bacheliers de Sorboune, Guillaume Fichet delà Savoie, Jean Heynlin, dit la Pierre, Allemand, et Jean G;.isser, avalent déj'i entrej ris d'attirer à Paris les imprimeurs Ulrich Gering, de Constance, Michel Friburger, de Colmar. B.rtholt de Rembolt, des environs de Strasbourg, et Martin Crantz. Us établirent leurs presses au collège de la Sorbonne. Il sortit de ce nouvel établissement divers ouvrages imprimés, tels que hsLettres de Gasparin de Btrgame, VAbrégé de Tite-Live par F'orus, SaUuste, la Rhélorique de Fichet, quelques-unes de ses Lettres, des livres du cardinal Bessarion, etc. Ces premières
(Ijiff'm.df l'Acai.dtsInscrijiL , t. xiy,p.243.
éditions parurent en beaux caractères romains ou lettres rondes.
En 1473. Martin, Michel et Ulrich Gering vinrent s'établir dans la rue Saint- Jacques, au Soleil-d'Or, et y imprimèrent d'abord le Spcculmn ntx hnnaiix de Ro Irigu^, évèq le de Zamor, et en-uite la Bible. Le succès de cet établissement en fit naître d'autres : Pierre Césaris et Jean Stol! fondèrent, en 1473, une imprimerie, on nés it dans quel quartier de Paris, et publièrent le Manîpulns curatorum, le Trarfafus de pluralitate beneficiorum ecr/psiasficorun}, etc. {\).
Marc Reinhardi, imprimeur de Strasbourg, avait, en 1482, une imprimeri3 établ'e h Paris.
Jean Maurand imprima en 1493 c! 1 i94, pour Antoine Véraid, libraire, les Grandes C/ironquet de France^ en trois volumes in-fo'.io. Son imprimerie était située rue Siint-Victor.
Thilman Kerver imprima, pour le libnire Jean Petit, le Compnid'ium d-?
Robert Gaguin.
Mais les imprimeurs parisiens qui, par leur- talents et leur érudition, aciu;rcnt le plus de réputation, furent les Eiienne. Henri Etienne, d'où sortirent tous les savants de ce nom et de c tte famille, commença à imprimer en 1302. Son fils, Robert Etienne, fut le plus habile imprimeur, et l'un des plus savants de son siècle. « La « France, dit M. de Thou, doit plus à « Robert Etienne pour avoir perfectionné « l'imprimerie, qu'aux pi is grands capi- « tainespouravoir étendu ses frontières. ■ Paris s'honore de plusieurs imprimeurs habiles, auxquels l'art typographique doit ses immenses progrès; mais cette ville n'en a point possédé de plus savant que Robert Etienne. l
Les nouveautés les pljs utiles froissent toujours quelques intérêts. Plus de six mdle écrivains vivaient à Paris en copiant, en enluminant des manuscrits; ils tenaient leur maîtrise de l'Université. L'imprimerie, qui reproduisait les ouvrages avec promptitude et à peu de frais, enleva aux copistes et aux enlumineurs une grande
(1) J ai sous les yeux un exemplaire de ce dernier ouvrage; il est sans d;ite, sans rôclam-3, et se termine par ce paragraphe : Iii'pressus Parisiispsr venerabilem cirum Petrum Cesaris, in 'jriibas magislium ac hujui operig industriosum opi^cem.
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