‹ Histoire de ParisChapitre 82 sur 261 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

les clercs de la Basoche égayaient la grande salle du Palais par leurs soties,

leurs farces et moralités, les écoliers les imitaient dans leurs tristes collèges. Brantôme parle de leurs théâtres, qui, comme celui de la Basoche, furent tolérés par Louis XII. Ce roi voyait sans crainte, comme sans humeur, ses actions exposées à la censure théâtrale ; mais ses successeurs, n'étant pas doués du même courage, inquiétèrent et comprimèrent les auteurs dramatiques, et imposèrent silence à leur muse satirique.

Après la mort de Louis XII, le parlement fit, le 2 janvier 1516, défense aux écoliers des collèges, comme aux basochiens, de jouer farces et comédies dans lesquelles il serait mention des princes et princesses de la cour. Et, quelques jours après, le 5 janvier, cette cour manda les principaux des collèges de Navarre, de Bourgogne, des Bons-Enfants, du Gardi- ]ial Lemoine, de Boncourt et de Justice, pour leur intimer l'ordre « de ne jouer, « faire ou permettre jouer en leurs coUé- « ges farces ou autres jeux, contre l'hon- H neur du roi, de la "reine, de madame H régente, des princes du sang, ni d'autres « personnages étant auprès du roi. >

Cette défense, dans la suite, ne fut guère observée : on vit, en 1533, dans le collège de Navarre, une comédie, composée par des fanatiques, contre la reine de Navarre, sœur de François I«f . Cette princesse vertueuse était représentée sous le personnage (l'une furie. Le roi fit emprisonner les auteurs ou les acteurs de cette mauvaise farce (1).

Etienne Jodelle, poète, après avoir fait représentersa tragédie de Cléopâtre a l'hôtel de Reims, la fit jouer de nouveau, en 1552, au collège de Boncourt; ce qui fait présumer qu'il existait dans ce collège, (lès le temps de Louis XII, un théâtre permanent.

Depuis cette époque, on ne voit que peu d'exemples de spectacles donnés dans les collèges. Les troubles du seizième siècle causèrent sans doute leur interruption.

Les jésuites ressuscitèrent cet usage ; mais les pièces qu'ils faisaient jouer dats leurs collèges avaient un autre caractère; et le spectacle n'était ni payé, ni entièrement public.

(1) Histoire ecclésiastiriue de Théodore de lièze, t. I, p. 13.

Danse macabre, ou Danse des mûris, 1 autre genre de spectacle qui, pendant cette période, fut offert aux yeux des Parisiens. On y représentait les hommes et les femmes dans les diverses conditions de la vie, leurs vains projets, leur espérance, et leur fin inattendue. La Mort, en forme de squelette, jouait le principal personnage. Chaque acteur déplorait à sa manière la rigueur du Destin qui allait les anéantir; mais la Mort restait inflexible. J'ai déjà mentionné deux fois ce triste spectacle fort rare en France.

L'auteur du Journal de Paris, suu> les règnes de Charles VI et Charles VII. annoncée qu'en 1424 fut faite la Dancc macabre aux Innocents, et que ce sptM tacle, commencé au mois d'août, ne fui achevé que pendant le carême suivant. Le même auteur en parle encore sous l'année 1 429, et nous apprend que le théâtre etail adossé aux charniers des Innocents, du côté de la rue de la Ferronnerie, nommée alors Charronnerie.

Je possède un manuscrit où se trouvent deux pièces composées à Paris, l'une intitulée la Dance macabrée, et l'autre la Dance des femmes. J)ans\â[)Tem[hve^'\ece, un ange ouvre la scène, et dans des vers latins "expose des peintures qui excluent, dit-il, le luxe, la pompe et les vanités de ce monde ; puis sait le prologue dont voici la première strophe :

Créature raisonnable, Qui désires vie éternelle.

Tu as ci doctrine notable.

Pour bien finir vie moi telle ; La dance macabre s a|>pt;lie Que chacun à daucer aprent A l'iiomme et femme est naturelle.

Mort n'épargne petit ne grant.

Les cardinaux, les princes, les évèques, appelés par la Mort, se plaignent amèrement du coup qui va les frapper, et regrettent les jouissances de ce monde. La Mort, s'adressant à un abbé, lui dit :

Abbé, venez tost ; tous fuyez?

N'ayez ja la clière est aine;

n convient que la Movi su>ez.

Combien que mouli l'avez baye. <

Conmiandez ii Dieu l'abbaye.

Que gros ei gras vous a nourry;

Tost pourrirez à peu tlaye,

Le plus gras est premier pourry.

L'abbé se résigne; mais le chanoine, auquel la Mort adresse une pareille apostrophe, regrette ses prébendes, son surplis blanc et son aum.usse grise.

Le moine vient à son tour, et dit qu'il 1 renonce avec peine à son rlnUre, et a\oue

ETAT PHYSIQIE

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qu'il a commis maiut vice dont il n'a pas encore fait pénitence.

L'amoureux, l'avocat, le médecin, le ménétrier, le curé, paraissent aussi l'un après l'autre; la Mort reproche au curé d'avoir mange les vivants et les morts, et lui annonce'qu'à son tour il sera mangé ['ar les vers :

Le vif et mort soûliez menger.

Mais vous serez aux vers donné.

Le laboureur, le clerc, l'enfant, le docteur, etc., paraissent sur la scène; aucun n'échappe au coup fatal, et la pièce se termine par une moralité.

Dans la Dance des femmes, la Mort se montre d'abord à la reine, qui paraît fort étonnée de sa visite ; puis à la duchesse, qui dit :

Je n'ai pas encore trente ans.

Hélas ! a h'ure que commence A savoir que c'est du bon temps, La Mort Nient lollir ma plaisance.

J'ai des amis, argent, chevaux, Solas, esbais, gens à devis, etc.

La régente exprime ainsi ses regrets de quitter les plaisirs de ce monde :

Quand m^ souvient des tabonrins, ^ Norces, fesies, harpes, irompeitee, fîenesiriers, douluines, clariiis, V.: des grands chères que j'ai faites, etc.

La femme de l'écuyer, voyant la Mort approcher, se lamente en disant qu'elle avait acheté à la foire du Lendit du drap pour le faire teindre en écarlate; que, de plus, elle devait avoir une robe verte pour le premier jour du mois de mai.

La Mort dit à la bourgeoise que ses beaux gorgias empesés ni sa large ceinture ne pourront arrêter ses coups. La marchande, la veuve, la nouvelle épouse, la femme mignotte qui dort jusqu'au dîner, la fille, la femme théologienne, subissent avec regret le même sort. La femme de village, seule, quitte sans se plaindre une vie qu'elle a passée dans les privations et les malheurs.

La garde des femmes en couches, la religieuse, la sorcière, paraissent aussi sur la scène; la dernière est condamnée au supplice du feu pour avoir fait périr beaucoup de personnes.

Ce genre de spectacle, fort en vogue en Allemagne et en Suisse, paraît ne pas avoir obtenu les mêmes succès à Paris : peut-être ne se prêtait-il pas autant que les mystères aux bouffonneries qui amusaient les Parisiens. D'ailleurs, monolone

et dépourvu d'action et d'mtrigne, il devait paraître fastidieux à ces habitants, accoutumés aux plaisanteries et aux farces des autres spectacles.

On a douté si les personnages de ces scènes étaient des êtres vivants ou des êtres en peinture. J'incline vers cette dernière opinion : l'ange, dans le manuscrit que je possède, ouvre la scène par ce vers latin :

Hœc pictura d<cia,pompam luzumque relegat.

Ce spectacle consistait donc en peinture. D'ailleurs on trouve en Suisse, sur les parois de quelques ponts construits en bois et recouverts en charpente, plusieurs figures d'hommes, de femmes, de diverses conditions, accompagnées de celle de la Mort. L'ensemble de ces figures est nommée la Danse macabre ou Danse des morts. Holbein, peintre célèbre, a représenté, sur les murs du cimetière de Saint-Pierre, à Bâle, une Danse des morts qui fut gravée et publiée à Paris, en 1 486. Tous ces témoignages tendent à faire croire que les personnages de ce spectacle n'étaient qu'en peinture, et qu'un démonstrateur récitait au public les vers que la Mort adressait aux divers individus, ainsi que les réponses qui lui étaient faites (1).

Vin. Etat physique de Paris.

Dans la période précédente, le prévôt des marchands, Marcel, avait, pendant la prison du roi Jean, considérablement étendu l'enceinte de la partie septentrionale de Paris. Pendant celle-ci, sous le règne de Charles V, Hugues Aubriot, prévôt de Paris, et non prévôt des marchands, par les ordres de ce roi, répara, embellit et fortifia cette enceinte. Il fit agrandir les bastilles ou forteresses situées aux principales portes de Paris. La bastille de la

(1) On connaît plusieurs ouvrages qui portent le titre de Danse. Outre la Danse macabre. Danse des morts, Danse des femmes^ que je viens de mentionner, il existe aussi d'autres ouvrages qui portaient les titres de Danse des aveugles, Danse aux aveugles, etc. Ce mot danse était, au quinzième siècle, souvent employé dans le sens de correction, moralité, leçon , remontrances, reproches, etc. Le vulgaire dit encore -.Je te donnerai ta danse, pour dire je te châtierai.

porte Saint-Antoiue, qui a suDsiste jusqu'à nosjours, était la plus considérable (1 ). Cette enceinte immense, ces bastilles, le creusement des fossés autour de toutes les parties des murailles de cette ville, lui donnèrent un caractère imposant.

Ports. On comptait alors quatorze ports à Paris.

Sur la rive droite de la Seine, à commencer au-delà des fossés de l'Arsenal, était un port où se déposaient le plâtre et les moellons; puis en descendant sur la même rive, on trouvait le port des Barrez, depuis nommé port Saint-Paul ; le Portau-Foin, en face de la rue des Barrés; le port Saint-Gervais, depuis nommé Portau-Blé ou quai de Grève; le port de Bourgogne, sur le quai de Grève, où se garaient, près du Port-au-Foin, les bateaux de vins de Bourgogne.

En face" de la rue des Barrés étaient placés, sur la rivière, les moulins du Temple et les bateaux venus des bords de la Loire, de Ris et de Saint-Pourçain ; ensuite était le port Français, où se plaçaient les bateaux chargés de vins de France, car la Bourgogne et les contrées arrosées par la Loirene portaient pas encore la dénomination de France.

Sur la place de Grève, on vendait des grains et des charbons.

Le port de la Saunerie était situé à l'extrémité méridionale de la rue de ce nom ; puis se présentait le port du Louvre, depuis nommé de Saint-Nicolas.

Dans l'île de la Cité existaient le port de Notre-Dame et le port Saint-Landri.

Sur la rive gauche de la Seine étaient les poris Saint-Bernard, Saint-Jacques et de Nesle (1).

Egouts. Hugues Aubriot, après avoir terminé les travaux de l'enceinte de Paris, s'occupa, dans l'intérieur de cette ville, d'ouvrages moins apparents, mais tout aussi utiles. Par des canaux creusés, il procura l'écoulement des eaux stagnantes qui corrompaient l'air et causaient de fréquentes maladies dans cette ville. L'ancien lit du ruisseau de Ménilmontant offrit un canal naturel à cet écoulement; on le nomma et on le nomme encore le grand égout. Il bordait une partie de l'enceinte septentrionale, allait et va encore se vider

(1) Voyez, sur ces ^^orts, les Ordonnances du Louvre, tom. X, pag. 184, 264, 281, 294, 295, 307, 308, 339, 340.

dans la Seine au-dessous de Chaillot. Ce ^

même prévôt de Paris fit creuser plusieurs égouts particuliers qui vinrent se décharger dans cet égout principal ; mais ils restaient à ciel ouvert et dépourvus de mnçonnerie ; il faut en excepter une partie de l'égout du Pont-Perrin. Cet égout, qui passait sous la bastille Saint- Ant'oi ne, fut, en 1412, détourné et dirigé à travers l'enclos dit la culture de Sainte-Catherine; il vidait ses eaux dans les fossés du Temple, à l'endroit alors nommé la Maison d'ardoise. Ce changement eut pour motif l'infection qu'il produisait, et dont la cour, résidant à l'hôtel Saint-Paul ou à l'hôtel des Tournelles, était incommodée.

Boucheries. La grande boucherie était située près du Grand-Chàtelet. Le parti des Armagnacs ou du dauphin la fit abaltre, et dépouilla les bouchers de leurs privilèges. Ils vinrent établir leurs étaux sur le. pont Notre-Dame. Une ordonnance du mois d'août 1416, faite sous le nom de Charles VL prescrit l'établissement de quatre boucheries : l'une dans une partie de la halle de Beauvais, l'autre à l'extrémité méridionale du Petit-Pont et auprès du Petit-Ghàtelet, la troisième près du Grand-Chàtelet, à l'opposite de la chapelle de Saint-Leufroi, et la quatrième autour des murs du cimetière Saint-Gervais. Au mois d'octobre de la même année, la construction de cette dernière halle fut commencée sur une partie de l'emplacement du cimetière Saint-Jean (1).

Rues de Paris. Pendant cette période, on s'occupa plus soigneusement que par le passé du pavé et du nettoiement des rues; mais la fiscalité, qui s'introduisait partout, et des agents infidèles, plus occupés de leurs intérêts que de la salubrité publique, laissèrent Paris dans un état de malpropreté. Il exista encore longtemps dans les places et rues de cette viïle plusieurs de ces cloaques infects, appelés trous punais.

Les rues, pour la plupart encore dépourvues de pavé, tortueuses, étroites, puan- > tes, étaient presque toutes bordées de • maisons semblables à des chaumières. '

Les espaces vides, les champs cultivés, les nombreux clos de vignes qui, du temps de Philippe-Auguste, se trouvaient entre

(1) Ordonnances du Louvre, t. X, p. 373. — Journal de Paris sous les règnes de Charles VI et de Charks VIT, pag. 30 et 31.

les quartiers habités et l'enceinte que fit construire ce roi, furent, pendant cette période, entièrement occupés par divers établissements ou habitations : du côté de l'Université, par un grand nombre de collèges, de monastères ; et du côté du nord, par plusieurs hôtels que firent construire des princes, des seigneurs, des évêques, des abbés, etc.; que leurs intérêts ou leurs plaisirs attiraient à Paris. Ces divers établissements avaient déjà, depuis longtemps, débordé la vieille enceinte lorsqu'on construisit la nouvelle; et, Charles V ayant inspiré, par son exemple, le goût et le luxe des constructions, plusieurs hôtels et séjours, comme on les nommait alors, furent bâtis hors des anciennes murailles.

Charles V fit agrandir le château de Vincennes, construire celui de Beauté-sur- Marne, et de l'ensemble de plusieurs hôtels forma l'hôtel de Saint-Paul, où plusieurs bâtiments furent élevés. Ce roi fît construire ou réparer presque entièrement le Louvre, un hôtel, des écuries près l'église de Saint-Eastache, nommés le séjour du roi, et fit construire, réparer ou fortifier presque toutes les portes ou bastilles de Paris.

Ces constructions, et plusieurs autres dont je ne parle point, en se multipliant amenèrent divers changements dans l'art de bâtir. Une émulation utile s'établit parmi les architectes, alors nommés maîtres des œuvres ; ils cherchèrent à se surpasser par quelques formes nouvelles. L'architecture se para d'ornements gracieux, et souvent de très bon goût : on commença, de son temps, ou peu d'années après lui, à faire un heureux mélange des Toutes en ogive à des voûtes très surbais sées.

Les édifices de cette période qui sont encore existants, et qui offrent ce nouveau genre d'architecture, sont le portail de Saint-Germain-l'Auxerrois, l'église de Saint-Etienne-du-Mont, et quelques autres : et, parmi les hôtels, celui de Clugny, rue des Mathurins, n^ 1 4, où l'on admire l'élégance d'une tourelle placée dans la cour, et l'ancienne chapelle digne des regards des' curieux; l'hôtel de La Trémoille, dit aujourd'hui hôtel de la Couronne-d'Or, rue des Bourdonnais, n^ 1 1 , qui offre plusieurs parties où l'on remarque avec plaisir l'élégance des formes, la délicatesse des ornements de ce «enre

d'architecture; une tourelle qui se voit sur la place de Grève, en face de l'hôtel de la Préfecture, dans un angle rentrant, formé par des maisons placées entre les rues de la Vannerie et du Mouton ; plusieurs autres tourelles situées dans diverses rues de Paris.

L'élévation des arches du Petit-Pont et du pont Notre-Dame, solidement construits en pierres, les préserva des nombreux accidents qu'ils avaient autrefois éprouvés par l'effet des inondations de la Seine et de ses débâcles, et nécessita l'élévation du sol de la Cité et de celui des rues aboutissantes à ces ponts. Cette élévation du sol dut être de 8 à 10 pieds.

Trois inondations mémorables alarmèrent, pendant cette période, les habitants de Paris. Au mois de juin 1426, le soir du jour de la Saint-Jean, la Seine déborda si subitement qu'elle éteignit le feu allumé sur la place de Grève pour la solennité de ce jour. On fut obligé d'emporter promptement le bois et la bûche au-delà de la Croix : la rivière crût encore les jours suivants. Les marais de Paris furent remplis d'eau. Ce débordement dura pendant quarante jours, causa des pertes considérables, occasionna des prières, des processions, des transports de reliques et des sermons (1).

L'année suivante, et dans la même saison, autre débordement.

Le 8 de juin 1427, des pluies, qui n'avaient pas discontinué depuis le mois d'avril, firent tellement déborder la Seine,

que

ses eaux atteignirent la Croix-de- Grève, et couvrirent l'île Saint-Louis et l'île Louviers.

Elles crûrent encore les jours suivants, montèrent jusqu'au sixième degré de la Croix-de-Giève : les rues de la Mortellerie et de la Vannerie étaient inondées, et la Seine s'élevait jusqu'au premier étage des maisons situées sur ses bords. Pour arrêter le cours de cette calamité; on fit plusieurs processions où furent portées diverses reliques, notamment la chasse de sainte Geneviève ; procession où les hommes, les femmes et les enfants marchaient pieds nus (2).

Au mois de janvier 1493, troisième

Journal de Paris sous les règnes de VI et de Charles Vil, pag. 106.

les règnes de 109, 110.

(1) Charh

(2) Journal de Paris sous

Charles VI et de Charles VII, p

1o2 HISTOIRE

(Jébordemeut. Les eaux de la Seine cou- \ raient la place de Grève et la place Maubert jusqu'à la croix des carmes, et s'é ■ tendaient jusqu'à la rue Saint-André-des- Ars : on eut aussi recours aux processions. I.e 12 janvier, on promena solennellement les châsses des saints Marcel, Landri, Praxent, Blanchard, celles des saintes Anne et Geneviève, et, en mémoire de cette calamité, on érigea au coin de la Vallée de Misère (1) un pilier portant une image de la Vierge, et sur lequel fut gravée cette inscription :

Mille quatre cens quatre-vingt-treize.

Le septième jour de janvier, Seyne fut ici à son aise, Baitanl le siège du pillier.

Pour diminuer les effets de ces accidents, il n'était qu'un seul moyen, celui d'exhausser le sol de Paris; on ne tarda pas, dans quelques parties de cette ville, à exécuter cet exhaussement.

IX. Etat civil de Paris — Insurrection des Maillotins. — Massacres dans les prisons.

Pour dédommager les habitants de plusieurs actes oppressifs, Charles V, par édit de 1 371 , accorda la noblesse à tous les bourgeois de Paris sans exception : il voulut flatter leur amour-propre. Cette noblesse consistait dans l'affranchissement des servitudes féodales ; d'où est résultée cette maxime des jurisconsultes : « en la noble ville de Pans, tous sont bourgeois et n'y a gens de poste, » c'est-à-dire qu'il n'y a plus de serfs; et, à cause de celte noblesse, tous bourgeois de ladite Mlle sont en la sauvegarde du roi (2). Cette noblesse fut confirmée par les rois Charles VI, Louis XI, François I^r et Henri II; mais Henri III, en 1577, restreignit ce privilège aux seuls prévôt des marchands et échevins de cette ville. On voit mieux les avantages de cette prérogative que les préjudices de cette restriction.

Le pouvoir très étendu dont jouissait le prévôt des marchands reçut quelques atteintes sous le règne de Charles V; plusieurs de ses attributions furent confiées •au prévôt de Paris. La conduite trop énergique d'Etienne Marcel en fut la cause.

(] ) On donnait le nom de Vallée de misère •A la partie du quai de la Mégisserie qui s'étend depuis l'abreuvoir Popin jusqu'à l'extrémité septentrionale du Pont-au- Change.

(2) Chopin , sur Paris, liv. 2, pag. 382.

Sous le règne de Charles VI, la magistrature du prévôt des marchands et 'de< échevins fut entièrement supprimée: et. pendant vingt-neuf ans, depuis le 27 janvier 1382 jusqu'au 20 janvier 1411, Paris fut privé de son administration municipale, de ses privilèges, de ses droits. Voie, les causes de cette suppression.

Charles V' , pour soutenir la guerre contre les Anglais, pour fournir à son luxf extraordinaire, à son goût pour les bâtiments, à sa passion d'accroître des trésors secrets, avait ruiné ses sujets les plus utiles en les accablant d'impôts, qui forçaient les particuliers à vendre jusqu'aux lits où ils couchaient. La France et les environs de Paris étaient désolés par des troupes de pillards, tant Anglais que Français, qui détruisaient, par leurs brigandages, l'agriculture et le commerce. Les cultivateurs se réfugiaient dans les villes, desquelles personne n'osait sortir, dans la crainte d'être assailli par cebrigands. « Je n'ai point de termes, dit « l'historien anonyme, moine de Saint- « Denis, pour faire entendre, sans honte., « la brutalité de quelques-uns d'entre « eux, venus des nations éloignées, qui « commirent contre de petites filles inno- « centes des énormités pires que le viole- « ment, et qui n'ont point de nom en « France (1). »

Dans le So?ige du f'erger, on lit que ces brigands, nommés grandes compagnies ou escorcheurs, commandés par des seigneurs, poussaient l'inhumanité, quand on refusait de payer la rançon, jusqu*a faire rôtir les enfants et les vieillards (2).

Dans cet état de désordres, de misère et d'épuisement général, pendant que le peuple était accablé sous le poids des redevances féodales, des contributions exigées par le clergé et des impositions fiscales, Charles V vint encore mettre le comble aux malheurs publics en établissant un nouvel impôt. Cette surcharge, dans une telle circonstance, était imp'blitique. injuste et révoltante. Ce roi sentit tout

(1) Histoire de Charles VI, par l'anonyme de Saint-Denia, ch. 2, pag. 7.

(2) Voyez les notes sur VHistoire de Charles V, par l'abbé Lebeuf. — Diesertations, tome III, page 428. — Lq Journal de Paris, sous les règnes de Charles VI et de Charles VII, parle aussi de ces actes de barbarie.

ÉTAT

Todieux de sa conduite, s'en repentit, et. , voulant réparer sa faute, le jour même de : sa mort, il fit une ordonnance pour abolir tous les impôts qu'il avait établis. Mais son frère, le duc d'Anjou, qui, après la mort de ce roi, s'était emparé de la régence, neutralisa cette louable, quoique tardive disposition : l'ordonnance fut soustraite et non exécutée. Ce duc ne se borna point à cette soustraction ; il osa imposer

IVIL 15?

une nouvelle contribution. 11 est des limites qu'on ne peut franchir Fans danger ni sans crime : le duc d'Anjou les franchit. Il fut le criminel auteur des troubles qui désolèrent les habitants de Paris ; il agit comme si les propriétés particulières étaient les siennes. Il pilla les trésors de Charles V; et. pour forcer Savoisi à lui déclarer le lieu secret où ce roi avait entassé des lingots d'or à Melun, il fit venir

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Fragment d'ua almanacli imprimé à Paris (xvic siècle.

le bourreau devant ce fidèle serviteur, et le menaça du dernier supplice s'il ne les lui découvrait aussitôt. Son insatiable avarice lui fit commettre plusieurs autres attentats. La tête coupable de ce prince ne fut point abattue sur un infamant erhafaud; mais il a reçu le juste prix de Si) folle ambition, et l'histoire en a fait justice : il est peint dans la plupart des historiens comme un être sans prévoyance, sans équité, comme un tyran odieux.

Parvenu par ses intrigues au trône de

Sicile, il ne put s'y maintenir : abandonné de ses partisans, il périt de misère et de maladie pestilentielle. « Il mourut, dit Le « Laboureur, le plus malheureux roi du « monde et le plus pauvre de tous les « hommes (\). »

La France et Charles VI, qui à peine avait atteint sa douzième année, étaient gou-

(1) Histoire particulière de» quatre prince* qui ont gouverné le royaume pendant la minorité de Charles VI, par Le Laboureur, tom. I, p. 68.

vernés par quatre ducs, oncles de ce jeune roi :

Louis, duc d'Anjou, dont j'ai parlé, le plus audacieux, le plus rapace de tous;

Jean, duc de Berri, prodigue, somptueux, ne s'occupant que de ses plaisirs. Sans moralité, sans frein, il devint le tyran cruel des provinces qui furent mises sous sa domination souveraine ; un conquérant étranger ne les aurait pas plus rigoureusement opprimées;

Philippe, duo de Bourgogne, autant adonné aux jouissances de la vanité que relaient ses deux frères, blâmait souvent leurs excès, ne les imitait pas toujours ; mais, peu délicat sur les moyens d'accroître ses richesses, il se montra le plus avide et le plus cruel de sa famille ;

Louis, duc de Bourbon, dévot, économe, moins puissant que ses trois beauxfrères, n'était pas d'un caractère assez énergique pour influer sur leurs déterminations; il les laissait agir, et ne blâmait pas leurs actes tyranniques.

Tels étaient les quatre ducs qui se disputèrent et se partagèrent le pouvoir et les finances du royaume,. lorsque la contribution imposée par Charles V, abolie par ce roi avant sa mort et rétablie parle duc d'Anjou, causait dans Paris un mécontentement général qu'augmenta et fit éclater le nouvel impôt établi par ce dernier duc.

Ces deux impôts, la rigueur extraordinaire qu'on employait à leur perception, indignèrent les Parisiens, produisirent des maux et des calamités innombrables.

L'excès de l'oppression avilit l'autorité, et le prestige du trône s'évanouit. Les tyrans avaient outrepassé les limites du pouvoir : les opprimés outrepassèrent celles du respect et de la soumission : les excès des rois justifient ceux des peuples.

Vers le 8 octobre 4380, environ deux cents Parisiens de la classe la moins fortunée, et pour laquelle le poids des contributions est plus sensible, s'attroupèrent, vinrent à l'Hôtel- de-Ville, obligèrent Jean Culdoé, prévôt des marchands, à se rendre avec eux au Palais, près du duc d'Anjou. Ce magistrat supplia ce prince régent de soulager le peuple, lui exposa le tableau de sa misère extrême, et demanda la suppression des nouveaux impôts dont il était accable. Ces représentations, suivies des cris du peuple, intimidèrent le duc d'Anjou. Il répondit avec douceur, et donna

des espérances pour l'époque où le roi serait de retour. Il était alors à Melun, et, de cette ville, il devait se rendre à Reims, pour s'y faire sacrer. Le peuple, satisfait de ces promesses, se retira.

Le 12 ou le 13 novembre suivant, le jeune roi fit son entrée à Paris. Sa réception, magnifique pour le temps, offrait le contraste du luxe des cours avec la misère publique, et d'une joie de commande avec le mécontentement général.

Le duc d'Anjou oublia de tenir ses promesses ; le peuple içipatient s'attroupa de nouveau, et fil, pour la première fois, entendre dans Paris des cris de liberté. Alors le prévôt des marchands convoqua une assemblée de Parisiens dans le bâtiment appelé le parloir-aux-bourgeois, situé près du Grand-Châtelet ; il leur représenta qu'il convenait, avant toute affaire, d'attendre la fin des fêtes publiques. La classe des artisans, accourue en foule à cette assemblée, paraissait se rendre aux raisons du prévôt, lorsqu'un cordonnier éleva la voix, et par un discours véhément et appuyé sur des faits connus, fit changer ces dispositions pacifiques. « Ne pourrons-nous « jamais jouir en repos de nos biens? dit- « il : l'avarice des grands continuera-t-elle « toujours à nous charger d'impôts ; ini- « pots que nous ne devons point, que « nous ne pouvons payer, et qui excèdent « nos revenus?... Bourgeois de Paris, on « vous repousse des assemblées des nota- « blés ; on ne veut point que vous parti- « cipiez aux délibérations ; et on vous de- « mande arrogamment quel droit a la « terre de se mêler avec le ciel (1), et « pourquoi la lie du peuple ose intervenir « parmi les personnes riches!... Pour qui « adressons-nous des prières à Dieu, pour ï qui nous dépouillons-nous de nos biens? « Pour des hommes qui en abusent. Nos « biens servent à entretenir leur luxe, à « payer leurs habits couverts d'or et de « perles, à payer ces nombreux valets qui « les suivent, à payer les frais des beaux « palais qu'ils construisent. C'est pour ces « vaines superfluités qu'ils accablent d'ini' « pots la capitale du royaume... La pa- « tience du peuple est poussée à bout... « Je demande que les bourgeois prennent

(1) Il paraît que ce membre de phrase, où l'orgueil féodal se inontre avec excès, avait été prononcé publiquement par quelque homme puissant.

« les armes; ils doivent mourir plutôt que ■ « de souffrir plus longtemps une telle op- « pression! »

Ce discours audacieux contenait des vérités incontestables et qu'on n'était pas accoutumé à entendre ; il produisit son efiet; l'assemblée en fut émue; bientôt après, trois cents bourgeois armés obligent le prévôt des marchands à marcher avec eux au Palais, afin d'être leur organe auprès du prince. Le duc-régent, accompagné de Vévêque de Beauvais, chancelier de France, tous deux montés sur la grande table de marbre du Palais, se présentèrent devant le public.

Le prévôt des marchands fit un discours adroit qui, sans déplaire au prince, satisfît les mécontents; il demanda l'abolition des derniers impôts, que le peuple était dans l'impuissance de payer.

Le duc répondit avec douceur et ménagement ; le chanceher fit de même, et donna des espérances : « Retirez-vous paisiblement chacun chez vous, dit-il ; demain vous pourrez peut-être obtenir ce que vous désirez. »

Dans l'intervalle de ce jour au lendemain, plusieurs hommes qualifiés, qui devaient des sommes considérables aux juifs et à d'autres usuriers, imaginèrent, pour s'acquitter facilement, de porter le peuple a demander l'expulsion des juifs, et l'animèrent contre eux. Lorsqu'on annonça que les impôts étaient supprimés, et que le lendemain l'ordonnance serait publiée, quelques hommes, instigués par les débiteurs dont je viens de parler, crièrent qu'il fallait expulser les juifs. Le chancelier, qui ne s'attendait pas à cet incident, repondit qu'il en parlerait au roi, et que satisfaction serait faite.

Cette instigation, étrangère aux motifs de l'insurrection, eut des nobles pour auteurs. Jouvenel desUrsins rapporte qu'aucuns nobles et auteurs à ce les induisaient ; l'anonyme de Saint-Denis dit :

« Quelques nobles qui estaient pressés et obérés des usures journalières des juifs... avaient trouvé moyen de confondre adroitement leur intérêt avec celui du peuple (1). »

Sans attendre la décision du conseil, le peuple, d'abord content du chancelier,

(1) Histoire de Charles H, par Jouvenel des ÛrsiDS, édition de Godefroy, p. 8. — Anonyme de Saint-Denis, cLap. 6, pag. 15.

loua sa justice, et se retira paisiblement; mais, le lendemain, avant la publication de l'ordonnance, des hommes de la classe inférieure, excités comme je viens de le dire, se portèrent avec fureur dans les maisons des receveurs publics, brisèrent les caisses, répandirent l'argent dans les rues, déchirèrent les tarifs et registres, puis se rendirent dans une rue où se trouvaient environ quarante maisons de juifs, maisons toutes remplies de bardes, de meubles , de vaisselle d'argent, de pierreries, mis en gage, les pillèrent, et eurent soin d'en tirer les promesses et obii gâtions consenties par les nobles. « Quel- «f ques-uns, plus avisés, dit l'anonyme « de Saint-Denis, profitèrent de l'occa- « sion, par le conseil de quelques gentils- « hommes intéressés, pour détourner tcu- « tes les promesses et obligations que ces « pauvres misérables avaient de plusieurs « nobles et autres gens de toute condi- « tiou (1) ; » ils tuèrent quelques juifs. Le massacre aurait été plus grand si ces malheureux n'eussent obtenu la faveur d'être admis dans les prisons du Chàtelet, prisons qui, pour eux, devinrent un asile salutaire.

Ainsi la cause des habitants de Paris, parce qu'elle fut mêlée aux criminels calculs de plusieurs nobles de cette ville, perdit de son intérêt, et la roture fut diffamée pour s'être associée aux desseins de la noblesse.

Le duc d'Anjou et les autres ducs, qui voulaient non diminuer leur dépense, mais augmenter les impositions, étaient cependant contenus par la crainte des mouvements populaires. Après plusieurs tentatives pour amadouer et séduire le peuple, tentatives inutiles, le duc d'Anjou imagina le misérable expédient que voici :

Il rendit, à ce qu'il paraît, une ordonnance qui ne fut pas publiée, par laquelle il rétablissait les impôts, cause de tous les troubles. D'après cette ordonnance secrète, qui doit être du mois de février 1381, on mit au Chàtelet et à huis clos, la ferme de ces impôts aux enchères. Des enchérisseurs , allèches par l'appât du gain, se présentèrent; les fermes furent adjugées. Il fallait cependant donner delà publicité à cette manœuvre, jusqu'alors mystérieuse : voici quel subtertuge fut employé :

(1) Anonyme de Saint-Denis, chap. 7, p. 16,

Un homme, largement payé, brave le péril, et, le dernier jour de février, monte à cheval, se transporte aux Halles, publie qu'une partie de la vaisselle du roi venait d'être volée, et qu'on accorderait récompense à celui qui la rapporterait. Après cette annonce, qui n'était qu'un prétexte pour se faire écouter du public, il pique son cheval, et, en fuyant, il publie que le lendemain on lèvera les impôts. Il parcourt les rues de Paris en galopant, et faisant la même publication.

Cette annonce furtive et alarmante alluma un effroyable incendie que ceux qui gouvernaient n'eurent pas l'esprit de prévoir. Le peuple de Paris jura de mettre à mort tous les percepteurs de l'impôt, et ne fut que trop fidèle à ce serment.

Le lendemain \^^ mars 1381, les rues retentissent de cris séditieux ; on court aux armes ; ceux qui en manquent vont enfoncer les portes de l'Hôtel-de-Ville, y saisissent des maillets de plomb fabriqués par ordre de Charles V. Celte espèce d'arme fit donnera ceux qui s'en servirent le surnom de Maillolins.

Les portes des prisons sont brisées, les détenus mis en liberté, les procédures enlevées, déchirées. On assomme sans pitié les percepteurs de l'impôt. Un d'eux se réfugie, comme en un asile sacré, dans l'église de Saint-Jacques-de-l'Hôpital, au pied du grand autel ; il en est arraché et misa mort.

Le pillage suivit les massacres. Les maisons de ceux qu'on avait tués furent démeublées , quelques-unes abattues.

L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, où plusieurs fermiers et receveurs de l'impôt s'étaient réfugiés , fut assaillie d'abord sans succès ; mais quelqu'un ayant annoncé que celte abbaye recelait des juifs, les séditieux revinrent à la charge, forcèrent les portes, tuèrent quelques personnes, et emportèrent plusieurs meubles et objets précieux de ce monastère.

La rue des Juifs, où demeuraient plusieurs familles de cette nation, devint le but principal du pillage : pendant trois ou quatre jours, les maisons de ces Israélites furent en proie à la cupidité des séditieux. Ceux qui les habitaient prirent la fuite avec les biens qu'ils purent sauver. On n'oublia pas d'enlever de leurs maisons les lettres et obligations : ce qui fait présumer que les nobles qui avaient, dans l'année précédente, soulevé les Parisiens

contre les juifs, continuaient à exercer leur criminelle influence.

A tant de désordres et de forfaits succédèrent le calme et la crainte des châtiments. Les bourgeois de Paris, innocents de tous ces excès, craignirent, tant ils avaient mauvaise idée de la justice du duc d'Anjou, d'être punis comme les coupables. L'Université de Paris fut chargée d'aller à Vincennes faire à cet égard des remontrances au roi , c'est-à-dire à ce duc. Il fut répondu que ceux qui n'a-^ vaient pris aucune part à la révolte ne seraient point confondus avec les séditieux.

Cette réponse rassurante donna des espérances. Les principaux bourgeois de Paris assemblés envoyèrent au roi une députation chargée de lui dire que la dernière classe des habitants de Paris était seule coupable de la sédition; que le souièvement s'était tramé à l'insu des oCTk ciers de la ville ; qu'ils en avaient euxmêmes beaucoup souffert; puis ils supplièrent le roi d'abolir les impôts, dont le poids était au-dessus des forces du peuple. Le duc d'Anjou fit répondre par le roi qu'il consentait à la suppression de l'impôt; qu'il pardonnait à tous les habitants de Paris, excepté à ceux qui avaient forcé les prisons: il ordonna qu'on fît leur procès. On verra bientôt comment furent tenues ces promesses royales.

Jean Desmares, avocat du roi au parle^ ment, estimé du peuple, quoique partisan du duc d'Anjou, et qu'on avait souvent avec succès employé à ramener les mécon* tentsà la soumission, parcourut les rues de Paris, monté sur une litière, à cause de ses infirmités, annonçant cette bonne nouvelle et proclamant la clémence du roi.

Après cette annonce rassurante, le prévôt de Paris fit arrêter les plus coupables de la sédition, et, dans un seul jour, en envoya un grand nombre à l'écnafaud. A ce spectacle, le peuple irritése souleva et s'opposa aux exécutions.

Alors le duc d'Anjou ordonna au pré« vôt de Paris de différer ce châtiment; et, par un ordre secret, il lui prescrivit de se défaire secrètement des coupables. En conséquence, le prévôt, chaque nuit, en faisait jeter un certain nombre dans la Seine: châtiment qui pouvait satisfaire à la vengeance ou à la peur, mais qui,, n'étant point public, devenait inutile a la morale.

Le duc d'Anjou, malgré ses promesses, ne renonçait point au projet de rétablir les impôts redoutés. Il assembla, le 15 avril !381, pour cet objet, les états-généraux: il négocia avec les habitants de Paris, et fit plusieurs autres tentatives qui n'eurent aucun succès.

Alors le duc en\oya dans les environs de Paris des troupes chargées de piller et maltraiter les habitants, et de brûler leurs maisons, sans les tuer. Ce moyen , qui avait pour but d'affamer Paris, produisit l'effet attendu.

La famine commençait à tourmenter les Parisiens : on entra en négociations à Saint- Denis. Il fut convenu que le roi pardonnerait tout, et qu'on lui donnerait cent mille livres.

Cette convention exécutée ramena le <"alme dans Paris; Charles VI y fit son entrée au milieu de la joie et des acclamations publiques. Le duc d'Anjou partit pour l'Italie ; le duc de Bourgogne le remplaça dans le gouvernement, et entraîna le roi dans une guerre contre les Flamands. Cette expédition terminée, le roi arriva, le 10 janvier 1382, à Saint-Denis.

Le prévôt des marchands et les principaux habitants de Paris se rendirent auprès de ce prince, l'assurèrent que cette ville était calme, qu'il n'avait rien à y redouter, et qu'il pouvait y entrer avec la plus grande sécurité.

Le duc de Bourgogne, sans égard au pardon que le roi avait accordé , aux promesses qu'il avait faites, et à la somme considérable qu'il avait reçue des Parisiens, ne s'occupa que de vengeances, qu'il ['Ou\ait facilement assouvir par le movtrn d'unearméevictorieuse et toute rassemblée.

Le H janvier 1382, jour fatal aux Parisiens, les princes et le jeune roi partent de Saint-Denis à la tête de trois corps d'armée, et s'avancent sur Paris. A cette nouvelle, le prévôt des marchands , les ' chevins, etc., viennent au devant d'eux, et déposent respectueusement aux pieds du roi leurs hommages, les présents d'usage, et les clefs de cette ville. Ces magistrats ont la douleur et l'humiliation'de voir leurs offrandes rejetées avec mépris. Les princes ne veulent rien recevoir des Parisiens qu'ils se proposent de dépouiller: ils ne seulent point des clefs d'une ville dans laquelle ils ont le projet d'entrer en brisant les portes: c'est ce qu'ils nrent.

ÉTAT CIVIL i|57

Tout eu méditant des plans de vengeance, ils se rendent ii Notre-Dame pour prier le Dieu réprobateur de leur conduite, et qui place au rang des premiers devoirs le pardon des injures.

Bientôt leurs nombreuses troupes occupent les rues, les places, les postes importants de Paris et les lieux ou le peuple a l'habitude de se réunir; elles y établissent des corps-de-garde ; elles pénètrent et se logent dans toutes les maisons.

Trois cents des plus riches habitants de Paris sont saisis, traînés dans les prisons. Ils étaient innocents; mais ils devaient être victimes, parce que leurs richesses flattaient la cupidité des princes.

Peu de jours après on fait, sans procédure préalable, exécuter à mort deux bourgeois prisonniers. On enlève toutes les chaînes qu'on avait coutume de tendre chaque nuit à travers les rues, et elles sont transportées au château de Vincennes.

On ordonne, sous peine de mort, à tous Parisiens de déposer leurs armes au Palais ou au château du Louvre : il s'en trouva, dit-on, assez pour armer cent mille hommes. On fait démolir la vieille porte Saint- Antoine (1 ) ; et les matériaux sont employés à l'achèvement des constructions de la Bastille. On construit sur le rempart même de la ville une espèce de citadelle en bois, qui, à travers les fossés, communiquait au Louvre, et dont l'objet était de contenir les Parisiens : elle fut nommée le Chast^l de Bois.

Le projet des ducs consistait évidemment, après avoir privé les habitants de Paris de tous moyens de résistance, à livrer au supplice le plus grand nombre, et à s'emparer de tous leurs biens.

La duchesse d'Orléans vint à Paris dans le dessein de calmer le courroux du roi ou plutôt de ses oncles (2j. Elle ne put rien

(1) Située eu face delà me Culture-Saint«- Catherine.

(2) Les écrivains contemporains de ce règne, ainsi que les historiens modernes, font tons agir et parler le jenne Charles VI comme s'il avait parlé et agi de son propre mouvement, et d'après sa certaine science royale. Persuadés, ou voulant persuader aux autres que les rois (dès qu'ils sont . par succession et par les cérémonies d'usage, élevés sur le trône, quelque jeunes qu'ils soient) ont un caractère supérieur à l'humanité, acquièrent miraculensement l'espérience et la science

obtenir, si ce n'est que le supplice d'une partie des bourgeois prisonniers serait différé de quelques semaines.

Le recteur de l'Université, accompagné des plus célèbres docteurs du temps, vint aussi essayer de désarmer la colère des princes; et, dans une harangue, il exalta les avantages de la clémence des souverains, et termina par dire qu'il était injuste de punir plusieurs gens de bien pour les fautes de quelques insensés.

D'après ces représentations, le roi parut consentir à ne pas se venger sur tous les habitants de Paris; et le duc de Berri, un de ses oncles, répondit que les innocents ne seraient pas punis pour les coupables.

Malgré ces belles promesses, sans distinction des coupables et des innocents, chaque jour plusieurs Parisiens périssaient sur l'échafaud.

La consternation générale s'accrut, le 27 janvier, par la publication de deux ordonnances de ce jour, dont voici les principales dispositions.

Le roi abolit la prévôté des marchands, l'échevinage, le greffe de cette prévôté, leur juridiction, et s'empare de tous les droits, biens et revenus qu'ils produisaient ;

11 gratifie le prévôt de Paris de toute la juridiction qui appartenait au prévôt des marchands et aux échevins: il lui donne, en outre, l'hôtel dit Maison de Ville, situé place de Grève, pour y exercer son autolité -. il veut que cet édifice reçoive la dénomination de Maison de la prévôté de Paris ;

Il abolit les maîtrises et communautés de tous les métiers, leur défend de faire des assemblées par manière de confrérie de métiers;

nécessaires pour gouverner avec justice ; ils ont attribué à la volonté de Charles VI tous les actes des commencements de son règne ; et, par respect pour le pouvoir de ce roi, ils ont calomnié sa personne , en le faisant auteur des fautes et même des crimes dont ses oncles étaient seuls coupables. Leur maladroite complaisance pour le pouvoir royal les a induits à des injustices contre la personne du roi, et à des mensonges historiques. Pendant les actes de rigueur exercés sur les Parisiens, Charles VI, entièrement gouverné par ses oncles, était trop jeune pour faire ce qu'ils ne voulaient pas ; il n'avait pas encore atteint sa quatorzième année.

Il supprime les quarteniers, cinquanteniers et dizeniers établis pour la défense de la ville, etc. (1).

Le même jour où les habitants de Paris furent si outrageusement dépouillés de leurs droits, de leurs institutions municipales, douze bourgeois de cette ville périrent par la main du bourreau.

Ce fut avec un sentiment de surprise et d'indignation qu'on vit au nombre de ces condamnés Jean Desmares, avocat du roi au parlement, vénérable par son âge de soixante-dix ans, qui avait des droits incontestables à la reconnaissance du trône par les fréquents et importants services qu'il avait rendus à plusieurs rois, par les soins qu'il s'était donnés pour calmer la fureur du peuple et arièter les progrès de plusieurs séditions. L'iniquité de sa condamnation fait croire à l'iniquité de toutes les autres.

On poussa l'animosité contre lui jusqu'à le placer sur le plus haut de la charrette qui conduisait les condamnés au suppkice, afin qu'étant plus en évidence il éprouvât plus de confusion.

L'historien grave qui me fournit ces faits ajoute ces réflexions : « Celui qui a avait employé honorablement soixante- « dix ans d'une heureuse vie parmi les « rois et les princes, qui jouissait d'une « belle rép-itation acquise dans le minis- « tère des plusgrandesaffairesdu royaume; a celui, dis-je, qui ne devait rien de ses « honneurs à la fortune, ne laissa pas de a tomber sous la tyrannie, comme une de a ses victimes, et d'expier sur un écha- « faud le malheur de s'être trop confié « aux engagements de la cour (2).

(1) Ordonnances du Louvre^ t. VI , p. 685,

(2) Histoire de Charles F/, par un religieux anonyme de Saint Denis, traduite et publiée par Le Laboureur, t. I, p. 70.

Ce magistrat fut la victime innocente de la vengeance des ducs de Bourgogne et de Berri. Desmares , siaivant Froissart, disait, lorsqu'il fut condamné sans être entendu : Où sont ceux qui m'ont jugé? qu'ils viennent avant, et monstrent la cause et raison et pourquoi ils m'ont jugé à mort! Lorsqu'il fut près d'être exécuté^ on lui prescrivit de demander pardon au roi. Il répondit qu'il ne voulait demander pardon qu'à Dieu, qu'il avait fidèlement servi les rois Philippe de Valois, Jean, Charles, le roi régnant, et que

ÉTAT

Chaque jour voyait tomber les tètes des bourgeois de Paris. Pendant le mois de février seulement , plus de cent habitants de cette ville périrent sur l'échafaiM. Le désespoir s'empara des prisonniers, quelques-uns se suicidèrent ; la femme de l'un d eux, quoique enceinte, se jeta par sa fenêtre et mourut. La cour en fut alarmée; et, pour éviter les efforts de la publicité des exécutions, elle ordonna d'égorger secrètement les prisonniers, pendant la nuit, et de les jeter dans la rivière.

La vengeance des princes n'était pas complète. Ils revinrent à leur objet principal : ils rétablirent tous les impôts, cause de tant de troubles et de désespoir (1).

Lorsqu'ils eurent enlevé aux Parisiens tous leurs moyens de résistance, tous leurs biens ; lorsqu'ils eu eurent condamné un grand nombre à des amendes excessives, au bannissement, à la mort, pour mettre fin à tant de vexations, ils voulurent se donner les honneurs de la clémence, faire jouer au jeune roi une pièce dramatique, qui ajouta à tant de scènes déplorables une scène ridicule.

Vers la fin de févTÎer, ces ducs firent dresser, dans la cour du Palais de Justice, ?ur les grands degrés, un théâtre orné de tapi^serles, et chargèrent Charles VI, âgé de quatorze ans, d'y jouer le rjle d'un monarque irrité, implacable, mais qui dece dernier ne le ferait pas périr s'il pouvait gouverner par lui-même.

Après la mort de Charles V , lorsque les natre ducs, frères et beaux-frères de ce roi, :: disputaient l'autorité suprême, dans une .ssemblée de princes, prélats et magistrats, L'csmares avait beaucoup parlé en faveur du -;..c d'Anjou, et déterminé l'assemblée à lui .férer la régence, au préjudice des autres .es. Il avait fait im grand éloge de ce duc, i gardé le silence sur ses frères. « Monstra " ses vertus et despenses, peines et travaux, « dit Jouvenel (p. 7), et teust celles des au- " très. » L'anonyme de Saint-Denis ajoute que Desmares acquit par cette conduite la haine des autres ducs.

Dès que le duc d'Anjou fut hors de France, Desmares, privé de sa protection, se trouva exposé à la haine des ducs dont il avait contrarié les intérêts et blessé l'amourpropre. Le jour des vengeances était arrivé: il lut sacritié,

(I) Ordonnances du Louvre, tom. VI, préface, pag. 32.

vait enfin se laisser attendrir par les sollicitations de ses parents et les larmes de ses sujets. Le peuple qui fut convoqué dans celte assemblée devait y jouer un rôle.

Le roi, accompagné de ses oncles, suivi de ses grands-officiers, paraît sur le théâtre, et va s'asseoir sur un trône qu'on y avait dressé. Ecoutons l'auteur anonyme, déjà cité : « Le premier acte de cette tra- « gédie fut joué par les femmes de ceux « qui restaient encore dans les prisons : « lesquelles y étant accourues en désordre, « tout échevelées et avec de méchants ha- « bits, levèrent les mains, et, tout en lar- « m.es, crièrent à Sa Majesté d'avoir pitié « de leurs maris et de leurs familles. »

Le roi , se conformant au rôle qu'on lui faisait jouer, resta immobile et sans réponse.

Le second acte fut joué par le chancelier Pierre d'Orgemont, qui prononça un long discours, dans lequel les délits des Parisiens furent exagérés : il en fit ressortir lénormité et n'oublia point les châtiments rigoureux qu'ils méritaient. Après une véhémente déclamation qui répandit l'effroi parmi le peuple assemblé, le chancelier se tourna vers le roi, et lui demanda si ce n'était pas sa pensée qu'il venait d'exprimer. Alors le roi parla, et on lui entendit articuler le mot oui.

A cette scène alarmante succède une scène pathétique. Les oncle&^du roi, auteurs de tous ces maux, se jettent aux genoux du jeune morarque, le supplient humblement de pardonner au reste des coupables, et de convertir la peine de leurs crimes en une amende pécuniaire. Aussitôt les dames et demoiselles joignirent en pleurant leurs prières à celles des princes ; le peuple à genoux criait : Miséricorde !

On ne sait pas si le roi répondit; mais le chancelier, se tournant vers le peuple, lui annonça que ses prières étaient exaucées, et lui dit : « Remerciez tous Sa Ma- « jesté de ce qu'au lieu d'employer la juste « sévérité que vous avez encourue , elle « préfère user de douceur et de clémence.»

L'anonyme de Saint-Denis va nous donner la mesure de cette clémence : c- On « relâcha, dit-il, les prisonniers ; mais ce « ne fut pas sans qu'il leur en coûtât ce « qui est le plus cher après la vie ; car il « leur fallut payer comptant une amende « qui égalait la valeur de tous leurs « biens... Semblable exaction fut faite sur

« tous les bourgeois qui avaient été cen- « leniers, soixanteniers, cinquanteniers ou

* dizeniers pendant la sédition, ou bien

* qu'on savait être fort riches. On envoya « chez eux, au nom du roi , des satellites

* affamés qui emportaient tout pour la « taxe ; et, comme elle était plus grande « qu'ils ne la pouvaient supporter, ils « voyaient ravir leurs, biens sans oser se « plaindre du malheur de se voir réduits ■ k la dernière misère (1). »

Ainsi, une petite portion de la population de Paris, pour avoir cédé aux mouvements de son indignation et à des insinualions perfides , pour avoir , dans des moments d'irritation , excédé le droit de résistance à l'oppression, attira sur la totalité des habitants de cette ville un châtiment épouvantable : les innocents, et surtout les innocents riches, furent confondus avec les coupables.

Les premiers et véritables auteurs de tant de troubles et de maux furent ceux qui punirent le peuple de ce qu'il avait osé se plaindre des coups qu'on lui portait, et de ce qu'il avait essayé de les parer.

Les premiers et véritables coupables étaient les oncles du roi, qui , étrangers à tous principes de moralité et de justice, considéraient les Français comme une proie qu'ils pouvaient dévorer suivant leur appétit. Ils furent le fléau du royaume , abusèrent cruellement d'abord de la jeunesse de Charles VI, ensuite de son état de démence, et finirent par vendre la France aux Anglais. Tous ces forfaits, toutes ces iniquités, ces vexations, avaient pour but l'entretien de leur luxe, la splendeur inutile de leurs maisons, dont la dépense égalait celle des souverains.

Après vingt-neuf ans d'exhérédation , de privation de son administration municipale et de privation de ses droits, Paris put enfin les recouvrer. Le 20 janvier 1411,

(1) L'anonyme de Saint-Denis ajoute que des sommes immenses arrachées aux Parisiens, il ne parvint qu'un tiers dans les coffres du roi ; les deux autres tiers furent donnés aux seigneurs de l'armée, pour être distribués aux gens d'armes, afin qu'ils s'abstinssent de piller les campagnes et se retirassent ; mais les seigneurs gardèrent tout pour eux ; et les gens d'armes, comme à leur or- .linaire, rançonnèrent tous les habitants des environs de Paris, pillèrent les villages et »e livrèrent à plusi;.nu's excès.

Charles VJ, par une ordonnance de <jour (1), rétablit le prévôt des marchan^l et les échevins, et les réintégra dans k> juridictions, prérogatives et revenus qu'ils possédaient anciennement.

Les Parisiens restèrent néanmoins accablés sous le poids de contributions nombreuses, excessives, arbitraires , imposées sans règle, et levées avec rigueur ; ils furent en proie aux gens de guerre qui vinrent plusieurs fois attaquer leur ville et ravager ses environs ; ils furent déso].par des famines, des maladies contagieu-^cqui se renouvelaient fréquemment.

Telle était l'espèce de calme que procurèrent aux Parisiens les manœuvres des parents du roi; et ce calme, tout désastreux qu'il était, ne fut pas de longue durée : Paris était destiné à devenir !•■ théâtre d'autres crimes et d'autres malheurs.

Le duc d'Orléans (2), frire du loi Charles VI , le duc de Berri , le duc de Bourgogne, ses oncles, pendant l'alién.»tion mentale du roi, partageaient et se disputaient l'autorité souveraine ; leurs dissensions faisaient le malheur public.

Jean , dit Sans-Peur, duc de Bourgogne , était l'ennemi du duc d'Orléans, son cousin germain. Ces deux princes, toujours odieux Tun à l'autre, feignaient de se réconcilier et se juraient souvent amitié a^e(' l'intention de s'entre-détruire. Us venaient de prêter sur l'autel le serment d'être uni>; des cérémonies religieuses, par leur solennité, semblaient avoir ajouté une nouvelle force à ce serment; le prêtre, en administrant la communion à ces deux princes ennemis, avait partagé le pain eucharistique et distribué une part à chacun d'eux. Mais les formalités et les cérémonies religieuses ont-elles la force de changer les affections, de déraciner les haines pro-

(1) Voyez les Ordonnances du Louvre, t. VI, p. f)85 et 688.

(2) " Le duc d'Orléans était, dit Braji- .< tome, un galand, et trafiquait de toute .' frelte comme un bon marchand et mari- « nier. » {Louis XII, discours 6, t. V, p. ôi, édit. de 1788.)

Il paraît que ce prince avait un sérail à Orléans, qui s'alimentait par les filles qu'il faisait séduire ou enlever. Le Journal de Paris, sous Charles VI et Charles VII, p. 2.5, dit que toute femme était vitupérée d'être menée à Orléans,

P*iiu - Typographie Ltcou», ri:e 50'.ifîLjl, t*.

fondes? et ces princes étnient-ils accoutumés ;i ohscrv. r leur serment?

Peu d..' jo irs ai)rès celte vaine céré'noliie, dans la nuit du 22 aj 23 novembre 1407, le duc.d'Orl'ans, revenant de Ihôtel Barbe! te, où demeurait jj reine, chez laquelle il av;it sou >é et passé une partie de la nuit, et se rendant par la vieille ne du Temple à l'hôtel dé Sainf-Paul . fut •assailli par une troupe armée que com-

ET.T i:iMî,

nmniait un senUlhomme normnnd aop-1 ' Raoïl d'O.: juetonvilîe, et r)érit as«;assine sou> I.-s coups de cet agent du duc de lîo irgo.:^ne.

Ce duc , apr->s avoir dissimulé auehue temps s avoua l'auteur du crime et en rejetai odieux sur le d:aMe: il trouva un moine professeur en th^o'o-ie. nommé Jean Petit, qu, osa publier un discours apologétique de cet assassinat, et qui, pour

Lu Sn nt.

^°.if,^ f "f'^ 1? J''stic9 et la nécessité. peignit la conduite du prince assassiné sous les Hus odieuses couleurs, l'accus. d être magicien , em;)oisonneur, etc (1 et termina pur c.abiir celte raaxi.iie ' « Qu il est permis de tuer les princes que Ion croit èire tyrans. .

L'evêque de Paris condamna v^t ouvrage i m. noral p,r u,e sentence qui fut Dien.ot aprv,'s dénonce au concile de

(1)M. Honaci,danslet XXI. p. 515, desl/emo,re, de C Académie des lascr^mions, a publié nn ,„.:.,„ir. cuneui et circou.iuac.é

II ÛULAURE

-Chapelle.

Constance. Pierre Dailly. Jean Gerson et autres savants ecclésiastiques soutinrent la validité de ceîte sentence; puis trois cardinaux jugèrent qu'elle devait être annulée, .t Charles VI, par lettres du 6 oc tobre UI8. conHrma la décision de ses cardinaux. Les partisans de l'assassinat triomphèrent.

Cet évenemmt eut d'autres suites très lunestes au r^pos des Français, toujours forces de soutenir à leurs dépens les querelles des princes. ^

Divers accords conclus entre les entants du duc d Orléans et le duc de Bourgogne, D ttoatïèrent point les germes d'i-

nimitié qui se développèrent bientôt entre les deux familles. Après plusieurs lèchetés et perfidies commises de part et d'autre, deux partis se formèrent : celui des Bourguignons et celui

pre-

Le duc de Bourgogne, chef de ce mier parti , y avait associé Charles VI , qui, dans les discussions publiques, n'apportait que son titre de roi; du reste, il était ciif'èrement nul, par son état presque continuel de démence. Il s'associa aussi la reine Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI, femme étrangère, cruelle et très galante. Ce parti appela dans la suite l'Angleterre à son secours, et plaça sur le trône de France un prince anglais.

Le second parti avait pour chef le Dauphin, fils de Charles VI, qui se trouvait en guerre contre son père et sa mère. Ce parti, fortifié par les ducs de Berri, de Bourbon, et par le comte Bernard d'Armagnac, connétable de France, fut, à cause du nom de ce connéîable, nommé des Arm.agnacs ou des Arminas.

Ces deux partis aspiraient à la puissance souveraine, aux finances de l'Etat ; aucun d'eux ne pensait au bonheur de la France ; chacun d'eux avait pour soutiens des seigneurs, des chevaliers, des gentilshommes, qui, par leurs brigandages continuels et leurs actes de férocité, devinrent le fléau des campagnes et la terreur des villes. Ces deux partis étaient détestés autant l'un que l'autre; cependant, à Paris, on préférait généralement le parti des Bourguignons.

Les ducs de Berri, de Bourbon, d'Orléans, de Bretagne, etc., s'étaient, en 1410, ligués contre le duc de Bourgogne. Celuici établit à Paris une compagnie dite milice royale, commandée par trois bouchers appelés les Goys, milice qui ne préserva point Paris et ses environs des incendies, des pillages et des massacres. Un parti prit Saint-Cloud, l'autre Saint-Denis; pui.> on fit la paix avec l'intention de recommencer bientôt la guerre.

Bientôt à Paris éclata une insurrection dont le duc de Bourgogne fut l'auteur.

Ce duc leva dans cette ^ille une troupe de bouchers et d'écorcheurs de bêles, dont le capitaine était nommé Simonet Caboche; il fit soulever la classe inférieure des habitants; et cette armée, commandée par le sire de Jacqueville, et dirigée par un médecin appelé Jean de Troyes, partit de l'Hôtel-de-Ville, marcha vers la rue Saiut-

IIISTOIRE DE PARIS

Antoine, arriva devant Thôtel où demeurait le duc de Guienne, fils du roi, et où se trouvait aussi le duc de Bourgogne. Là, cette troupe mmaçante demande qu'on lui livre la plupart des officiers du duc de Guienne. Ils sont livrés et conduits prisonniers à l'hôtel d'Artois, et de là à la Tour du Bois, près le Louvre. Le dauphin exigea du duc de Bourgogne, son beaufrère, son serment sur une croix de fin or, qu'il ne serait fait aucun mal aux prisonniers. Pierre Desessarts, qui commandait la Bastille, rendit cette forteresse à ce même duc, qui par serment lui promit toute sûreté; mais aussitôt que Desessarts en eut ouvert les portes, il fut saisi, emprisonné, accusé de divers crimes et déca-

pité. Le roi, la reine et le dauphin habitaient l'hôtel de Saint-Paul, et y vivaient sous la dépendance du duc de Bourgogne, qui, en '1414, fit avec les princes ligués une paix sur laquelle les contractants ne comptaient pas. Une nouvelle guerre amena une nouvelle paix. Tous les partis étaient trompeurs.

Henri V, roi d'Angleterre, profitant des crimes, de la fablcïse et des désordres de la cour de France, demonda, en 4415, à Charles VI, sa fille Catherine en mariage, un million de dot, et les provinces cédées à l'Angleterre par le traité de Bretigny. La France négociait, temporisait. Le roi d'Angleterre , à la tète d'une armée de cinquante mille hommes, dé-barqua siu nos côtes; le 25 octobre, la bataille d'Azincourt accrut les malheurs de la France et la haine des deux partis.

Les Parisiens, indignés des ravages et des excès que commettaient, dans les environs de leur ville, les troupes du parti des Armagnacs ou du Dauphin, avaient conçu pour ce prince une haine qu'alimentaient et fortifiaient les intrigues du duc de Bourgogne. Cette haine reçut un nouveau degré d'accroissement lors de la violation du traité de Ponloise. Cette violation , commise par le connétable! d'Armagnac, fut le prélude et !e prétexte des scènes affreuses dont Paris devint le théâtre, et le duc de Bourgogne le principal moteur.

Quelques Parisiens, poussés par la faction bourguignonne, allèrent secrètement, au nombre de six ou h-uil, trouvera Pontoise le seigneur de l'Lle-Adam , qui tenait cette ville pour le parti des Bourgui-î-gnons, et convinrent avec lui du jour, de-

ETAT

l'heure et du lieu où il se présenterait sous i les murs de Paris, avec toutes les troupes qu'il pourrait rassembler.

Dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, risle-Adam, à la tète d'environ huit cents hommes, arrive, sans être aperçu et s'approche de la porte Saint-Germain. Perrinet-Leclerc ou le Feron, fils de celui qui gardait les clefs de cette porte, était parvenu à les soustraire de dessous le chevet de son pèie; il ouvrit cette porte aux troupes de l'Isle-Adam. '

Ces troupes, favorisées par l'obscurité de la nuit, s'avancent en silence dans Paris jusqu'aupiès du Chàtelet, où les attendaient douze cents Parisiens armés. Alors, de concert, ils crièrent tous :Nostre-Dame, la paix! vivent le roi et le dauphin, et la paix! ajoutant que ceux qui voulaient la paix n'eussent qu'à s'armer et se joindre à eux. Ils proclamaient la paix en allumant les feux de la guerre civile. Tel était le manège emjJoyé par le duc de Bourgo gne pour décevoir les Parisiens.

Les séd'tieux, dont le nombre allait toujours croissant, se portèrent à l'hôtel de Saint-Paul, en brisèrent les portes, parlèrent au roi, et le déterminèrent à monter à cheval et à se mettre à leur tête.

A la nouvelle de cette entrée, les partisans des Armagnacs furent saisis deffroi. Le connétable de ce nom, chef de ce parti, se réfugia dans la maison d'un pauvre homme, maison voisine de son hôtd (I).

Taneguy du Chùtel, prévôt de Paris, courut à l'hôtel du dauphin, éveilla ce prince, qui depuis régna sous le nom de Charles VII, et, l'enveloppant dans ses draps, letran>porta à labasii le de Saint- Antoine, puis le conduisit à Melun : plusieurs personnes du même parti se retirèrent dans cette bastille: mais beaucoup d'autres n'en eurent pas le temps.

Les uns se cachèrent dans des caves, des ce.liers: d'autres, pris dans leurs lits, furent traînés dans les prisons du Louvre, du Chàtelet, etc. De ce nombre était le chancelier.

Peu d'heures après cette entrée, tous les Parisiens portèrent sur leurs habits, pour signe de ralliement, la croix de Saint-André, qui formait le blason du duc de Bourgogne. « On eût trouvé à « Paris gens de Tous estats, dit un témoin

(1) Hôtel situé sur l'emplacement d'une partie des bâtiments du Palais-Royal.

« oculaire, comme moines, ordres men- « diants, femmes, portant la croix de « Saint-André... plus de deux cent mille, a sans les enfants ,11. »

En même temps Guy de Bar, de la faction des Bourguigncns, fut nommé prévôt de Paris.

Bientôt les Armagnacs, retirés à la Bastille, s'y fortifièrent, firent venir du dehors environ seize cents gendarmes :

avec cette force ils entreprirent une sortie dans la ville. S'étant avancés dans la rue Saint-Antoine jusqu'à la rue Tyron \l<, et se croyant assurés de la victoire, ils crièrent A mort! à mort! ville gagnée! vivent le roi et le dauphin ! tuez tout ! tuez tout! Chaque parti, pour séduire le peuple, invoquait les noms du roi et du dauphin.

Alors Guy de Bar, nouveau prévôt de Paris, arrive à la tête de sa troupe, arrête les Armagnacs, les combat, les met en déroute, et, après leur avoir tué environ trois cents hommes, force le reste à se réfugier dans la Bastille. Les corps morts des vaincus furent jetés à la voii le.

Cette tentative des Armagnacs enflarr.ma la colère des partisans du duc de Bourgogne, qui se portèrent dans toutes les itaisocs où ils croyaient trouver des ennemis cachés; ils en découvrirent plusieurs, les pillèrent et les traînèrent dans les prisons, qui en furent encombrées.

Le roi, qui, suivant un contemporain, n'était pas alors bien sensible, c'est-à-dire n'était pus en son bon sens, ne gouvernait pas. Les ennemis de sa couronne, les Bourguignons, firent, en son nom, publier à son de trompe, dans les rues de Paris, un ordre portant que tous ceux ou celles qui sauraient les lieux où les [ arîisansdu connétable d'Armagnac se tenaient cachés, vinssent, sous peine d être arrêtés ou privés de tous leurs biens, les déclarer au prévôt de Paris. Cet ordre menaçant détermina le pauvre homme qui recelait le connétjible dans sa maison, à venir en faire la déclaration. Le prévôt aussitôt ordonne qu'il soit arrête et traduit dans les prisons du Palais.

« Tous les conseillers du roi, dit Jean

(1) Journal de Paris^ sous les règnes de Charles VI et Charles VU, pag- 37 et 38.

(2) Rue de Tyron, où se troava)t une prison de ce nom, appartenant à l'abbé de TvTon.

HISTOIRE DE (AniS

« Lefèvre, et autres tenant le parti du « comte d'Armagnac, furent pillés, pris < on tués cruellement (V. »

En cette circunslance, le collège de Navarre fut entièrement pillé, et on n'y laissa que la bibliothèque.

On ne se bornait pas au pillage : on massacrait.

Dans celte même journée on compta les cadavres d'hommes, femmes et enfants étendus dans les rues, et leur nombre s'éleva à cinq cent \ingt-deux, sans y comprendre ceux des personnes égorges dans l'intérieur des maisons ou noyées dans la Seine.

La fureur était calmée, la vengeance satisfaite, et les Parisiens en serais nt restés là; s'ils n'eussent, par le génie malfaisant des agents du duo de Bourgogne, été poussés à des excès plus violents encore.

Ces agents imaginèrent, pour les diriger ; lus f.icilemeut, de réunir les Parisiens en confrérie. En conséquence, dans l'égl.se de Saint-Euslache, fut instituée une confrérie de Saint-André. Chaque confrère devait orner si tête d'une couronne de roses : on en fabriqua soixante douzaines dans douze heures. Quoiqu'elles manquassent au zèle des associés, ces fleurs furent assez abondantes pour pjrfumer l'église de Saint-Eustache.

Qui croirait que cette fêle printanière, que ces roses, symbole du jeune âge et des amours, fussent le prélude des scènes les plus atroces?

Tro.s jours après, le 12 juin 1418, des cris d'alarme se font entendre sur divers points de Paris; on répand le bruit que les portes Bordet et Saint-Germain-des- Prés sont attaquées; on s'arme, on s'attroupe, on marche vers ces portes, ( t l'on s'as>ure qu'aucun ennemi ne s'y est présenté, ici se laisse voir la main perfide qui dirigeait 1rs Parisiens : les agitateurs sentirent le besoin de les tromper pour les disposer à prendre les armes.

Alors paraît un nommé Lambert ; il se met à la lê e de l'allroupemen!, et l'excite à le suivre aux prisons de la ville.

La Iroi'.pe, conduite vers celle de la conciergerie du Palais, en entonce les portes, et fait en endre, dans le tumulte, ces cris affreux : Tuez, tuez ces chiens, ces traîtres Arminaz! Les prisonniers,

(1) Hidoirç de Charla VI, pag. 85.

parmi lesquels se trouvaient le comte d'Armi<"gnac, connétable de France, le chance'lier de Marie, son fils IVvèque de Coutanccs, et l'iusieuis autres personnes, détenues nour des Ciiuses étrange es aux affaires publiques, sont tous massacrés, et leurs corp dépouillés restent exposéaux outrages d'une troupe furieuse.

Du Palais, les massacreurs se portent i, la ptison de Saint-Elci, où tous les pri> sonnitTs sont tués à coups de hiiche. Un seul put échapper à cette boucherie. Ce fut Philippe de Vilelte, abbé de Saint- Denis ; il se vêtit de ses habits sacerdotaux, et se mit à genoux devant l'autel de celte prison, tenant en ses mains l'Eucharistie. Cet stratagème, qui n'e^-t passans exem[)le, sauva la vie à cet abbé, que l'auteur du Journal de Paris qualifie de très faux papelard.

Les prisons du Pet it et du Grand-Châtelet sont ensuite assaillies. Ceux qui les gardaient en refusent l'entrée à la foule des meurtriers ; mais bientôt, trop pre-sés, ils consentent à en faire sortir les prisonniers qui, passant par le guichet, sont, l'un après l'autre, jiercés de coups. Le Scuig humain ruisselait abondamment autour de ces deux édifices.

Les frisons du For-l'Evêque, de Saint- Magloire, de Saint-Martin-dcs-Champs, du Temple, de Tyron , furent les théàtr&s de semblables horreurs.

Le nouveau prévôt de Paris et le seigneur de risle-Adam se réunirent, dans les premiers moments de ces massacres, pour en arrêter le cours; ils paraissaient vouloir éteindre l'incendie qu ils avaient allumé; ils employèrent le raisonnement et même les prières. Ou leur répondit : Maugré bieu, Sire, de votre justice, de votre pitié, de votre raison. Maudit soit de Dieu celui qui aura pitié de ces faux traîtres Arminaz, Anglois : ce ne sont que des chiens; ils ont détruit, g;isté le royaume de France, et l'ont vendu aux Anglois.

Le prévôt, voyant ses remontrances inutiles, n'osa plus insister, et dit aux massacreurs : Mes amis, faites ce qu'il vous plaira.

Les massacreurs continuèrent : quand les meurtriers ne pouvaient jiénetrer dans les prisons, ils y mettaient le feu, et les prisonniers périssaient étouffés par la fumée, ou dévorés par les flammes. Une seule prison fut respectée, celle du Louvre, parce que le roi habitait alors ce château.

Le nombre des prisonniers de Paris qui, pendant douze heures consécutives, j erdirenl la vie, par l'eau, par le feu et par le fer, se mon ait alors à mille cinq cent dix-huit, eiitie lesquels, dit l'auteur du Journal de Paiis, « furent trouvés tu' s € quatie évoques du faulx et dampnable « conseil, et deux présidents du parle- « ment. »

Les ma.-sacres cessèrent enfin, et firent place aux calamités qui suivent ordinairement les grands excès. j

Le parti des Armagnacs continuait de | ravager, de piller, d'incendier, de tuer aux j environs et jusqu'aux portes de Paris, et privait cette ville de toutes ses ressources alimentaires. Bientôt il s'y fit sentir une affreu>e disette qui ralluma la colère des habitants: ils voulurent se venger des maux que leur faisaient les Armagnacs du dehors sur d'autres Armagnacs que, depuis peu de temps, on avait traduits dan.- les prisons de Paris.

Déjà, au mois de juillet de la même année 14l 8, les massacreurs avaient tenté une seconde expédition contre les Armagnacs; on ne sait pourquoi ils en furent dètou.-nés : la partie fut remise au 21 août suivant, époque d'un soulèvement nombreux et terrible.

En ce jour les Parisiens vinrent mettre le siège devant le Grand-Chàltlet, dans l'intention d'en égorger les prisonniers.

Ceux-ci, instruits du péril qui les menaçait, soutinrent l'assaut en lançant des tuiles et des pierres sur leurs ennemis: faible moyen de résistance! Des échellrs, posées sur plusieurs points, favorisèrent l'escalade. Les assaillants égorg. aient les prisonniers, les jetaient vivants du haut des fenêtres et des tours, tandis qu'en bas leurs coips, en tonibant, étaient reçus sur la pointe des piques ou percés à coups d'épée.

Au Petit-Châtelet, les mOmes scènes se répète renl.

Les Parisiens, ou plutôt les agitateurs de la faction bourguignonne, se \ laignaient de ce que les Aimagnacs, enfermés dans la bastille Saint-Antoine, échap[aient a leur fureur; ils disaient qu'on k-s lai.-sait secrètement évader hors de la ville, moyennant une forte rançon. C est pour mei.re fin a ces évasions aehetces qu'ils \ lurent en même tenjps as^itger cette bastille : a coups de picFits, de tièches et de boulets de canon, ils parvinrent à en enfoncer les

portes. Le duc de Bourgogne, instiprateur de tous CCS meurtres, arrivé depuis peu de jours à Paris, voulut se faire l'honntur de paraître en arrêter le cours : il se présenta pour calmer la fureur populaire; et, n'y reus-iïsant point, il consentit à livrer à la troupe armée les vingt prisonniers détenus dans cette bastille, à condition qu on ne leur ferait aucun mal. Il fut résolu que ces { risonnicrs seraient transférés à la prison du Grand-Ch;itclet. On exécuta leur translation au moment même où cette forteresse était assiégée par des meurtriers : cétait envoyer ce» prisonniers à la boucherie : ces malheureux, en appiochant du Grand-Chàtelet, furent arrachés des mains de ceux qui les escortaient, et mis en pièces parle peuple.

On continua pendant les jours suivants les massacres à oomicile. Plusieurs femmes et même des femmes enceintes furent égorgées; le bourreau, homme alors considéré, convaincu d'êlre le [ rincipal auteur des atrocités de cette dernière espèce, fut arrêté, condamné et oécapilé par son valet, auquel, avant l'exécution, il donna froidement une leçon détaillée sur l'art d'abattre adroitement une tête. Ce bo rreau, appdé Capeluche, était l'agent favori du duc de Bourgogne.

Les bouchers Goys, Saint-Yon et Caboche, dont les L.miUes étaient renommées dans les annales des boucheries de Paris, faisaient aussi partie des massacreurs.

L'auteur de l'Histoire ch;onologique de Charles VI dit : « Or estaient conduc- « teurs de cette si cruelle besogne et d'un « tel mesfait ledit siie de l Ule-Adam, « mossire Jean de Luxembourg, messire « Charles de Lens, messire Claudd de « Chatclus et messire Guy de Bai ; les- « quels les faisaient meurtrir dedans les « prisons, ou bien sail.ir par les fenêtres « ou par de? sus les murs, par le bourreau « de i'aiiset un tas de porielais et de bii- « gands des \illages d'environ de Paris; « ei en furent bien noyés et tuis de la « sorteju.-qu'aunonibrede troismilie(l).»

Aillai les instigateurs de ces nias.-acies, les auteurs de ces scènes déplorables, ceux qui diiiueaient la main des meurtriers, étaient des nobles bourguigncns.

L'auteur du Journul ae Paris, sous le

(l) Histoire du roi Charles VI, jar Denis Gouelroi. — histoire chronolorjmue de Charles VI, pag. 435.

Charles VI, nous apprend, que ! gogne, et Isabeau de Bavière, épouse de c€s actes sanguinaires furent suivis d'une j Charles VI, me semblent devoir tenir le dés plus belles processions qu'il se vit '

oncques (1). Les massacreurs voulaient justifier leurs crimes en les associant à des cérémonies religieuses.

Cependant la disette, occasionnée par les pillages et les incendies qu'exerçaient les Armagnacs dans les environs de Paris, allait toujours croissant dans celte ville : elle fut, comme à l'ordinaire, suivie d'une maladie contagieuse qui se manifesta au mois de septembre suivant, et qui fit de .si prompts ravages que , dans l'espace de cïnq semaines, on vit mourir à Paris cinqtianle mille habitants.

L'auleur du Journal de Paris sous ce règne, qui me fournit les détails de cet e calamité, ajoute qu'à une seule messe de morts on porlail six et même huit chefs de maison : il fallait, dit-il, marchander les messes avec les prêtres qui souvent faisaient payer 16 ou 18 sous parisis une messe a notes, et 4 sous une messe basse. Cette morlalilé dura pendant les mois de septembre, d'octobre et de novembre.

Pendant ces troubles et ces massacres, les Parisiens, vers la fin de juin, avaient rétabli dans leurs rues les chaînes inventées par le prévôt des marchands Marcil; chaînes qu'en 4 382 les oncles de Charles VI firent enlever et déposer à Vincennes, et dont trois cents environ manquèrent, lorsque les habitants de Paris allèrent les y reprendre.

Un crime amène d'autres crimes; une calamité d'autres calamités.

Jean sans Peur, duc de Bourgogne, qui causa tant de maux à la France, et livra le trône au roi d'Angleterre, fut, le 10 septembre 1419, assassiné sur le pont de Montereau, en présence de Charles Vil lui-même, par les seigneurs de sa cour, au moment où la paix allait se négocier.

Paris devint la capitale d'un des Etats du roi d'Angleterre (2); la guerre civile et toutes ses circonstances dépioiables désolèrent encore les Français pendant plusieurs années.

Parmi les hommes qui, dans ces crises polili jues, se sont signales par les actions

es plus criminelles, Jean, duc de Bour-

(1) Journal de Paris, Charles VI et Charles VII

\2] Voyez, ci-dessus, Henri V, roi d'Angleterre.

pag farts

les règnes de

.sous le régent

premier rang. Les massacreurs parisiens, les portefaix, les bouchers, le bourreau Capeluche, étant séduits ou trompés, paraissent moins coupables qu'eux : les princes qui projettent froidement et commandent des crimes, des massacres, sont plus. scélérats que ceux qui les exécutent.

Les habitants de Paris et ceux des villages voisins étaient outragés, ruinés, torturés, égorgés par les troupes du dauphin, par les troupes du duc de Bourgogne et par celles du roi d'Angleterre : ces troupes n'abandonnaient un pays que lorsqu'il n'y restait plus rien à dévorer.

« On ne pouvait labourer ni semer « nulle part, dit, sous l'an 1421, l'auteur « du Journal de Parh; souvent on s'en « plaignait aux seigneurs et princes, qui « ne faisaient qu'en rire et s'en moquer, « et faisjient leurs gens pis que devant. « dont la plupart des laboureurs cessèrent « de labourer, et furent coraiiie désespérés, « et laissèrent femmes et enfants, en di- « sant l'un à l'autre : Que ferons-nous? « mettons tout en la main du diable : ne « nous chault (ne nous importe) que nous « devenions : autant vaut faire du pis « qu'on peut comme du mieux. Mieux « nous voulsist (vaudrait) servir lesSarra- « sins que les chrétiens ; et pour ce faisons « du pis que nous pourrons ; aussi bien « ne nous peut-on que tuer ou que pen- « dre ; car, par le faux gouvernement des « traîtres gouverneurs, il nous faut renier <f femmes et enfants, et fuir dans les bois « comme bêtes égarées, non pas un an ne « deux. » Ainsi les habitants des campagnes étaient induits aux crimes par la misère et par les calamités dont les gouvernements étaient la cause.

L'auteur du journal où se trouvent ces expressions de désespoir ajoute : « Mais « il y a quatorze ou quinze ans que celte « danse douloureuse comn ença ; et la plus « grande partie des seigneurs en sont <c morts, par le glaive ou par le poison, ou « sans confession, ou de quelques raau- « vaises morts contre nature (1;. »

Dans Paris, les gouverneurs, donnant des ordres iniques, portaient les habitants à les enfreindre, à tromper, à frauder, à mentir, et continuaient à y maintenir

(1) Journal de Paris sous les règnes de Charles VI et Charles VII, p. 80.

l'immoralité qui résulte toujours du des- ' potisme et surtout des gouvernements éminemment prohibitifs. Les hommes et !

les choses, tout portait au crime. \

Le clergé de Paris prélevait sur ses hn- ' bitants des impôts continuels. Tels étaient ' les offrand':'s exigées, le prix des confes- | sions et des autres sacrements, les con- ; fréries, les processions, les pèlerinages, les j pardons, les indulgences, les bénédictions très multipliées, etc. ; les évêques excommuniaient afin de vendre l'absolution, interdisaient une église, un cimetière, pour se faire payer la levée de l'interdiction. Dans l'espace de trois ans, l'église et le cimetière des Innocents furent interdits deux fois par l'évêque.

Déplus, l'évêque et les curés arrachaient aux héritier- une partie de la succession de leurs parents, en exigeant du mourant un legs, sous peine de privation de sépulture. Denis Dumoulin, évoque de Paris, nommé en <440, était un homme dur, qui ne payait point ses dettes, et avait, dit l'auteur du Journal de Charles VII, plus de cinquante procès. Il envoyait dans les rues de Paris des agents chargés de s'informer, de porte en porte, s'il n'y avait point quelque mort dans la maison, quels étaient tes héritiers, et quels legs les mourants avaient faits à l'Eglise. Ils obligeaient ensuite les héritiers à produire les testaments, eussent-ils été faits dix ou douze ans avant, et à payer une seconde fois les legs exigés (1).

En 1480, un habitant de la rue de la Ferronnerie mourut dans une maison qui dépendait de deux paroisses, celle de Saint-Eustache et celle de Sainte-Opportune. Le mort avait fait deux legs en faveur de l'une et de l'autre. Il y eut de ' vives querelles entre les prêtres de ces i deux églises, pour savoir qui enterrerait le mort, et aurait le prix de l'enterrement. | J'ai parlé du droit de prise et des rois ! qui, depuis saint Louis jusqu'au roi Jean | inclusivement, en avaient prohibé la per- ' ception dans Paris. Aucun de ces rois ne fut obéi; tant les abominables coutumes de la féodalité étaient difficiles à déraciner. On croirait d'après l'ordonnance du roi Jean, de l'an 1351. que les Parisiens étaient entièrement affranchis de cette exaction ; ils ne le furent point, ou ne le

[1] Journal de Paris sous les règnes de Charles VI et Charles VIF. p. 1«8.

furent qu'en partie; et Charles V, par une ordonnance du 17 du mois d'août 1367, ne l'abolit point, mais la modéra. Par cette ordonnance, il est, pour la première fois, enjoint aux preneurs de p-jyer les objets enlevés dans les maisons. En voici la substance, qui présente une face peu connu? de la situation civile des habitants

« Plusieurs personnes estimables se sont plaintes, dit ce roi, des prises que depuis longtemps on a faites à Paris, et que l'on" fait encore aujourd'hui. Les charrettes, le blé, le vin, le foin, l'avoine, la paille, le fourrage, les matelas, les coussins, les draps, les couvertures, les couvre -chefs, le bétail, la volaille, les tables, les bancs et autres objets sont pris pour la provision de notre hôtel, pour celle des hôtels de la reine, de nos frères, de notre connétable et d'autres personnes de notre parenté et autres maisons : ce qui empoche les denrées et les marchandises d'être transportées à Paris, et celte ville d'être approvisionnée. Plusieurs bons habitants des faubourgs sont sur le point d'en partir, et d'abandonner leurs maisons, à cause des dommages et des pertes graves qu'ils éprouvent par lesdites prises : les habitants de la campagne ne peuvent point travailler la terre, ni en retirer aucun fruit ; plusieurs terres et grandes propriétés restent en friche, parce qu'en y enlève les chevaux, le foin, l'avoine et autres fourrages destinés aies nourrir; parce qu'on y enlève les voitures, les charrues, le bHail. la volaille, et autres biens nécessaires à la nourriture des laboureurs. Si un tel abus durait plus longtemps, et si ceux contre qui il s'exerce n'étaient bientôt préservés des preneurs, ces malheureux abondonneraient le pays, ou seraient réduits au dernier état de misère. Ayint pilié et compassion du pauvre peuple, ordonnons que toutes espèces de prises cesseront à 1 avenir; qu'aucuns preneurs ni officiers quelconques ne prendront ni ne feront, par eux ni par autres, pour quelque cause que ce soit, prend e dans notre bonne ville de Paris, ni dans ses faubourgs, ni dans autres lieux du « royaume, pour la provision de notre « hôtel et des hôtels des princes de notre « parenté, aucun des objets ci-dessus dé- « ciarés; excepté, seulement, les matelas

* et con?sins pour notre chambre, le foin, \ « paille et avoine pour les che\aux de

• notre corps et pour ceux de la reine et « des prince.^. Voulons que lesdits foin, « paille, asoine, soient payés sur-le-champ « et à juste prix, et que l'on paie aussi le

« loyer des matelas et (oussins (1). Et, i « paice qu'à Paris on peut facilement ' « trouver du foin, de l'avoine et autres « choses, sans recourir à des prises, nous « voulons qu'en cette ville, ainsi qu'en la ; « vicomte, il ne soit fait aucune prise que \ « du consentement de ceux auquels les , a objets appartiennent, et en les payant à « juste prix, sur-le-champ, et avant de j « les emporter. >'andons à tous preneurs, « con.mis, etc. (2). »

Dans cette ordonnance, les habitants des faubourgs de Paris j aiaissent souffrir beaucoup plus du droit de prise que ceux de la ville. Cette différence de condition exige une explication. i

On entendait alors par le mot ville • toutes les habit tions com; rises dans l'en- I ceinte de Philippe-Auguste : tout ce qui ; était contenu dans cette enceinte avait, par plusieurs rois, et notamment, en 1 351 , par le roi Jean, été exempté du droit de prise. Les faubourgs qu'Etienne Marcel, et ensuite Charles V, renfermèrent dans les murs qu'ils firent construire, n'avaient point encore été exem|)tés du droit de pri-e; et lorsqu'en 4367 ce roi rendit son ordonnance, tout le poids de cette exaction était supporté pur ks habitants des | faubourgs. Voilà pourquoi ces habitants nous sont représentés comme prêts à déserter leurs demeures, tandis qu'on ne parle point de même des habitants de la ville.

Une autre ordonnance du môme roi Charles V, datée de Paris, en janvier 1374, , ex[liqLe cette différence. Le roi y déclare que le droit de prise exeicé sur ces (au- ' bourgs en a fait dcseiter presque tous les habitants: que la plupart des maisons, abandonnées, tombent en ruine : « Pour j

(1) Ce passage prouve que les nifiisons [ royaes étaient alors dépourvues de meubles, et n'étaieiit garnies que de ceux qu'on enlevait aux particuliers.

(2) Ordonnances du Loutre, tom. V, pag 33. J'ai trad.iit exactement eu français actuel cette ordonnance, que les lecteurs auraient I difiicilement entendue dans son langage ori- | çiBal. I

« lesquelles prises, est-il dit, les deniou- « rans esdiZ lieux, appelés forbours, conmie « dit est, ont été moull grevtz et sont « plusieurs d'iceux retraiz de y habiler, « demeurer et converser; et pour ce ont « esté et sont moult empires et ( heuz en

* ruines plusieurs bonnes et grans mai-

« sons, habitacions et mansioiis qui y j « étaient, etc. » Il ajoute qu'il serait impoitant que ces maisons fusent reconsl miles et les faubourgs repeupks, c d'autant « plus que j'ai commencé, dit ce roi, à

• faire bàlir un gros mur d'enceinte, de « bonnes portes, et à faire creuser des « fossés qui doivent réunir ces faubourgs- « à la ville. » Ces considérai ions determV nèrent Charles V à déclarer que Paris et ses faubourgs ne formeraient désormais.

qu'une seule et même ville; ^ue les deux parties jouiraient d-'s mêmes privilèges; et que celle des faubourgs serait, comme celle de la ville, exempte du droit de prise (1).

Remarquons que l'ordonnance de 1367 ■ modifie, mais n'aboli pas la coutume des ' prises ; elle porte que les obji ts pris seront payés sur-le-champ. Celle de 1374, ea assiii.ilant la condition des habitauls des faubourgs à a'Ile des habilan's de la ville, ne change rien à celte dis()osition. Les princes et seigneurs pouvaient prendre, mais ils devaient [ ayer ce qu'il.' prenaient. On va voir comment cette loi fut exécutée.

L'auteur anonyme de la vie de Charles VI nous parle de l'insolence des officiers ou preneurs des pi inces et (\es seigneurs qui, de l(ur autoiité, enevaienfc ckez les marchands, non-seulemeni ce qui pouvait suffire pouriin a-rlain nombre de jours à leurs maisons, « mais ils prenaient « assez, dit-il, pour faire de> magasins. « Ils allaient jusque dans les fermes, dans « les granges, pour faire la prisée des « grains et des autres provisions, et dé- « fendaient, sous peine de fortes amen- « des, d'en rien vendre avant qu'ils n'en « eussent enlevé tout ce qu'ils en vou- « laient. Faire résistance, c'était beaucoup « s'exposer. Pour avoir le paiement des t denrées ou marchandises enlesees, il « fallait le solliciter avec douceur et mé- « nagement, à peine d'< tr • jeté hors des « hôrels. Celait un bonheur d'en rajipor- « ter quelques parties de sa dette. Plu-

(1) Ordonnances du Louvre, tom. VI, pag. 92.

t sieurs labourenrs riches furent, par ces « violences, réduits à la mendicité... On

* apprit au roi qu'il ne mangeait pas un

• morceau de pain qui ne fût assjisonné < des malédictions des pauvres fli. »

Charles VI, le 7 septembre i407, donna des lettres portant que, pendant quatre ans, le droit de prise serait suspendu dans tout le royaume 12).

• Ce qui surprit tout le monde, dit

« l'historien dijà cite, c'est qu'on insért « dans l'ordonnance qu'elle avait été faite « à la prière de la reine et du duc d'Or- « léans, qui étaient ceux qui abasaient c davantage de ce désordre. »

Cette exaction, dont la longue durée est une preuve irréfragable de la tyrannie de l'ancien gouvernement, se maintint encore pendant quelques règnes.

Dans les mes de Paris on voyait autr^

VieKeàclievilb/

Orgue potfctifXlV S

In-tmments de musiqiie, du xv^ et xvi*^ siich

fois un grand nombre de cochons. Un de ces animaux s'étant trouvé, proche de Saint-Gervais, embarrasse entre 'esjambes du cheval que montait Philippe, fils aîné de Louis le Gros Ij cheval effrayé renversa son cavalier qui mourut ' de sa chute (3) De; uis c^tte époque, dit-on, il fut défendu aux habitants de Paris de lais-

(1) histoire de CharU» VI, par Le Laboureur, t. II, p. 621

(2) QrdonnancM du Loutre , tom. IX , I pag. 250. I

(3) Recueil de» Historiens de France, t. XII, p. 229, 470, 471. I

ser vaguer les cochons dans les rues. Ceux des religieux deSaint-Antoine furent honorablement exceptés: ils pouvaient, une sonnetto au cou, et au nombre de douze, parcourir impunément les rues de Paris.

Cette ordonnance, tombée en désuétude, fut renouvelée en J38I . On défendit à tous les Parisiens de laisser aller les cochons dans les rues, sous peine de soixante souj d'amende; et on permit aux sergents de les tuer, quand ils en rencontreraient, d'en garder la tète pour eux, et de porter le cor sa l' Hôtel-Dieu.

Dans la suite, et notamment pendant le cours du quinzième siècle, le droit de tuer

les cochons dansles rues et de s'en appropirier la tête fut réservé au bourreau de

La police de cette ville, mal ordonnée, mal exécutée par des sergents ou archers qui n'agissaient que lorsqu'ils y voyaient un intérêt personnel, n'était guère propre à tranquilliser les habitants sur la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés. Aussi chaque bourgeois de Paris était muni d'armes, et veillait à sa conservation personnelle.

Si les archers saisissaient des voleurs, des meurtriers , ils avaient l'espérance d'oblenir une partie de l'amende h laquede ces criminels devaient être condamnés; ou, le plus souvent, ils les relâchaient sur-lechamp, moyennant quelque argent que ces hommes arrêtés leur donnaient furtivement. S'ils saisissaient quelques filles publiques qui se trouvaient revêtues d'habits ou d'ornements qui leur étaient interdits, ils le faisaient dans l'espoir d'en obtenir une rançon, ou au moins une part dans l'amende qu'elles avaient encourue.

Mais ces sergents et archers n'étaient pas stimulés par le même espoir, lorsqu'il s'agissait de préserver les Parisiens d'autres êtres également redoutables au repos public. Ils n'avaient ni rançon ni amende à prétendre sur les loups, qui en grand nombre désolaient les environs et les faubourgs de Paris, et même portaient leurs ravages jusque dans l'intérieur de cette ville: aussi les archers laissaient-ils un champ libre à leur voracité.

Ces animaux carnassiers, accoutumés à se nourrir de cadavres humains que les meurtres conlinuels faisaient abonder partout, s'étant effroyablement multipliés dans les environs de Paris, attaquaient de préférence à tous autres animaux ceux de l'espèce humaine. Dans le Journal de Paris des règnes de Charles VI et de Charles VII, on lit que, pendant le mois d'octobre 1 437, les loups s'introduisaient dans Paris par la rivière, « et prenaient les « chiens, et si mangèrent un enfant de « nuit en la Place-aux-Chats, derrière les « Innocents (î). »

Cet écrivain ajoute : « En celui temps « .esptcialemect tant comme le roi fut à « Paris, les loups etoient si enragés de •« manger chair d'hommes, de femmes et

(1) Journal de Paris sous les règnes de Charles VI et Charles VII, p. 179.

« d'enfants, que, en la dernière semaine» « de septembre (H37), estranglèrent efc* « mangèrent quatorze personnes, que' « grands que petits, entre Montmartre et « la porte Saini-Antoine, dans les vignes tt et Marais. Et, s'ils trouvoient un trou- « peau de bestes, ils assailloient le berger, « et laissoient les bestes. »

Il parle ensuite d'un loup monstrueux, le plus terrible de tous , nommé le Courtaud, parce qu'il manquait de queue. Il répandait partout l'épouvante ou la mort. On disait à ceux qui allaient aux champs : Gardez-vous de Courtaud. Il s'était acquis une horrible réputation : « On en parloit. « dit notre auteur, comme on fait du lar- « ron des bois ou d'unu cruel capitaine. »

Cet animal dévorateur fut enfm tué; et son corps, promené dans Paris, parut un objet de curiosité et d'étonnemeht pour les habitants (1).

Le même écrivain nous parle encore des loups: il dit que, le 16 décembre 1438, « ils vinrent soudainement a Paris, et es- « tranglèrent quatie femmes mesnagicres « et le vendredi ensuivant ils en affolièrent « (mordirent) dix-sept, entour Paris, dont c il en mourut onze de leurs morsures (2).»

Mais les loups, pour les Parisiens, étaient, moins redoutables que les seigneurs et les brigands appelés escorcheurs, qui marchaient à leur suite; moins redoutables que le chevalier Jean Foucaud, qui commandait à Corbeil ; que les capitaines de Châleau-de-Beaulé, deVincennes, d'Orsai, de Chevreuse, d'Ourville, etc., qui, tour à tour, avec leurs brigands, venaient piller, rançonner, incendier et tuer jusque dans les faubourgs de Paris.

Population. Nous n'avons encore que des données approximatives sur cette importante partie de la statistique de Paris; voici les notions que nous offre le règne de Louis XI.

Le 14 septembre 1467, ce roi ordonna aux habitants de Paris, depuis l'âge de seize ans jusqu'à soixante, de sortir de la ville, tous armés, pour y être passés en revue. La chronique de Jean de Troyes dit à ce sujet « qu'ils étoient bien de soixante « à quatre-vingt m. Ile têtes armés... Ils « étoient tous eu bataille... C'étoit chose

(1 ] Journal de Paris sous les règnes de Charles VI et Charles VU, pag. 182.

(2) Journal de Paris sous les règnes de Charles VI et Charles VII, ip. 182.

« merveilleuse à voir le monde qui estoit € en armes dehors Paris; et si maintet noieut plusieurs qu'il cp. esloit à peu « près demeuré autant dedans Paris, qu'il c y en avoit dehors (1). »

D'après l'exagération très connue des écrivains de ce temps (2), on doit préférer le plus petit nomb:e au plus grand, celui de soixante mille à celui de quatre-vingt mille; ainsi, en doublant cette quantité pour les habitants restés dans Paris, et qui n'étaient pas sous les armes, on aurait un résultat de cent vingt mille âmes.

Une autre revue ou monstre fut faite le 20 avril 147i, et, suivant la même chronique , on estima le nombre des Parisiens qui se trouvèrent sous les armes, de quatre-vingt à cent vingt mille hommes (3).

Cette estimation, faite à vue de pays, nous semble exagéiée: il n'est pas possible que, dans l'espace de temps écoulé depuis la première revue faite en 1467 jusqu'à la seconde, en 1474, dans l'espace d'environ sept ans, la population de Paris se soit accrue de vingt miile âmes ; d'autant plus qu'elle avait été diminuée par les guerres continuelles, et 5:rtout parles maladies contagieuses. LouisXI fut obligé, en 1467, d'ordonner, « pour bien repeu- « pler cette ville, qu'il disoit avoir été dé- « populee, tant pour les guerres, mortali- « tés ou autrement, que quelques gens, de « quelques nations qu'ils fussent, pussent, « de la en avant, venir demeurer en la- « dite ville et ez faubourgs et banlieue, et ï qu'ils pussent jouir de toutes franchises « de tous cas par eux commis, comme « meurtres, vols, larcins, piperies, et de « tous autres cas, réservé le crime de lèze- < majesté (4). »

(1) Chronique de Jean de Troyes, sous l'année 1467.

(2) Et notamment celle de récrivain que je cite; il ne craint pas de dire qu'en 1467, dans la place ce Grève, place alors beaucoup moins éteridue qu'elle ne l'est aujourd'hui, étaient deux cent mille Loinmes rassemblés, poTir assister au supplice du connétable de Saint-Paul. -Sa manière inexacte d'apprécier la quantité des individus réunis doit inspirer beaucoup de méfiance.

i3) Clironique de Jean de Troyes, sous l'année 1474..

''4: Chroniqtte de Jean de Troyes, sous l'anûée 1467.

Les niotifs qui déterrainèrent ce roi à prendre cette mesure fort immorale, et dont on trouve plusieurs exemples dans l'histoire des quinzième et seizième siècles, existaient encore dans l'espace de temps dant on vient de parler.

Je pense qu'on devrait évaluer le nombre des personnes armées, depuis seize j jusqu'à soixante ans, à cinquante mille, et I tripler ce nombre pour obtenir celui des 1 vieillards, des femmes et des enfants : il I en résulterait, par approximation, une population de cent cinquante mille âmes, et c'est l'estimer avantag- uscn.ent.

I Un écrivain de la fin du quinzième siècle attribue au règne de Charles VJI la consommation suivante :

« Il faut, dit-il, dans Paris, en cha- « peaux de fleurs, bouquets et mais verts, « tant pour noces que confréries, baptê- « mes, images des églises, audiences de « parlement, chanjbre des comptes, chance cellerie, généraux des aides, requête du « Palais, le trésor, le Chàtelet, et autres « juridictions étant dans l'enclos du Pa- « lais, et aussi pour fêtes et banquets qui « se font en l'Université, en faisant les « gradués et autrement, chacun an pour « quinze mille écus et plus. 11 y a dans « Pariscinqou six mille belles filles (1). On « brûle pour deux cents livres de bougies « par an, devant la statue de M. Pierre « du Quignet (de Cugnières) [^]. »

Pendant cette période, les environs de

\l] C'était par ces mots belles filles qu'alors on désignait poliment les filles publi jues. (?) LesRues de Paris, irapriméversl'an 1493, Pierre de Cagnières , avocat général au parlement de Paris, défendit, en 1329, avec vivacité, les droits du roi Philippe de Valois contre les prétentions du clergé et de la cour de Rome ; il dévoila plusieurs abus, et se fit de violents ennemis parmi les ecclésiastiques, qui le nommèrent, par dérision, maître Pierre du Coguet, nom d'une petite figure de diable qui faisait partie d'une représentation de l'enfer, placée à Taugle de ;a clôture du chœur de la cathédrale de Paris,, sous le jubé. C'était sur cette ligure ridicule que les familiers de cette ég'ise éteigr.aient les ci.rges, par mépris pour Pierre deCugniè, res. L'auteur que je cite dit , au coutrairequ'au lien d'y éteindre les cierges, on en faisait brûler devant cett« figure. J'avoue que je ne puis concilier ces opinions centradictoires.

Paris furent presqne continuellemeat dé- ■ vastes par des brigands et par «les militai: es mal payés : on n'osait point sortir de C'^tie ville. L'intérieur était troublé par d >s clercs, siTviteurs, pages, qui s'eritre-battaient, insultaient les habitants, portaient des armes meurtrières, jouaient^ aux dés dans le Palus. Une ordonnance du 4 4 juillet 1484 leur interdit ces excès sous peine d'être fouettés Vout nus de verges au cul de la charrette, et d'avoir les oreilles coupées (1).

On verra dans la suite les désordres des pages et laquais inutilement réprimés par le parlement.

Les guerres et les troubles de cette période eurent leurs résultats ordinaires, des famines et des mabdies pestilentielles. En 1374, une de ces contagions désola les habitants de Paris, tellement que les magistrats n'osaient plus se réunir. Cette contagion dura pendant tout l'été, jusqu'à la fin d'octobre (2).

En 1399, la famine et la contagion firent tant de ravages, que, pour ne pas alarmer les Parisiens, on ordonna aux crieurs des trépassés de cesser leurs cris publics.

Pendant les guerres des Anglais et des Armagnacs, la famine et la pesle furent presque permanentes. En 1418, il mourut à Paris, dans l'espace de cinq semaines, cinquante mille personnes : les fossoyeurs et les prMres manquaient aux enterrements. En 1420 et 1421, un enfant fut trou\é tétant sa mère moite de faim. Lorsqu'on donnait aux pauvres, plusieurs d'entre eux disaient : Donnez h un autre, car je ne puis manger (3).

Dans les rues de Paris, pendant cet hiver de 1420, on entendait, homme-, fom mes, enfants crier : Hélas! je meurs de froid ! helas! je meurs de laim! On trouvait sur les fumiers vingt à trente enfants qui poussai; nt ces cris déchirants, sans que personne put les secourir.

En 1438, une famine affreuse, qui dura pendant tout l'été et une grande |)artie de l'automne, enleva un tiers de la poimlation de Paris; plusieurs écrivains contemporains en parlent. Suivant l'un d'eux,

(l) Begistres de la Tournelle criminelle , au 14 juillet 1484.

(2 Histoire de la paroisse de Saiiit-Jacquesde-la- Bouche rie, pag. 3;^.

»i) Sauvai, tom. II, pag 557.

il mourut cinq mille individus h l'IIùtel- Dieu, et quaraute-cinq mille dans le reste de la ville.

Le Jot/rnol de P iris du temps des règnes de Charles VI et Charles VII, qui commence en 1 408 et se termine en 1 449, n'offre, pi'ndant cet espace de quaranteun ans, qu'une série de calamités et de crimes, et le tableau le plus di^goùtant de la désorjïanisation sociale, ou, ce qui est pire encore, le tibleau d'une organisatioa ' très vie euse, et les déplorables lésultats ' de l'ignorance générale et delà féodalité, f

Le tableau moral de cette période n'est i pa3 plus satisfaisant.

X. Tableau mord de Paris, depuis le règno de Joan Jusqu'à celui deFrauçois I*'.

Cette période comprend et dépasse même la durée du quinzième siècle. Ce siècle, tant cité comme terme de comparaison, comme le nec pi un ultra de la barbarie, était cependant beaico ip moins barbare que les sièc'es précdents ; mais sa corruption, ses erreurs et 3es crimes, éclairés par un plus grand nombre de lumières, l'ont mis en plus grande évidence.

Ritn do grand, rien de généreux ne se présente sur la scène historique; et, si l'on en excepte une jeune paysanne, Jeanne d'Arc, les autres personnages titrés qu'on y voit figurer intéressent peu : leur courage militaire, seul titre qu'ils aient à l.i renommée, est si souvent mêlé à des actes vils ou criminels, que le sentiment d'admiration qu'il pourrait faire naître est étouffe par des sentiments de mépri-î ou d'indignation Chaque parti, également souillé de crimes, également funeste au bonheur public, soit qu'il triomphe ou succombe, n'inspire qu'indifférence ou dégoût. La lutte de ces partis n'offre que l'unique intérêt de m-jttre en un plus grand jour les vic^;s du régime féodal (1).

(1) La France, désolée par les guerre»

affreuses que .se iaisaient les princes du sang royal, l'était encore, comme a .x douzième et treizième sièc'es, par les troupes tiès nombreuses de brigands, appelés auparavant BraV'ançons , et alors Grandes Co i pagnies, Routiers, Trente mille Diables, Quinze mille Diables, Kscorcheurs. Tous le» mémoires du temps parlent des exploits épouvantables de

TABLE AL

L'état social, dans un dt'.-odrecomf let, lendail fcrterrertr; maintcrir et p'opaccr les vices : uiie prrtie de la société étail €D cuerre ^oi rrie et ouxerte contre la vie ou la bours-e de l'aïUie partie. Les rois ou leurs aper ts \ i laiert les rraisons des babi tanis de Par. s, en vertu du dr it de prise, les dc'sclaicnt par lei^rs in'pôts torjourcroissants. } ar des changements successifs dans !a \alei:r des monnaie?^, comme on a pu le voir dans le paragra[ he précédent, les punissaient cruellement de leur résistance à l'cpi ression. Les évêques atliraie^nt

ces brigands, dont les armé-^s s'élevaient quelqu' foi? jusqu'à cent mire homnaes. Ennemis de tout le monde. il$ ne seraient aucun part), à moins qu'on ne les f^rît à gages. Ces troLpes étaient généraUment composées de cad-^ts et de bâtards de maisons nobles et de leurs serviteurs , et commandées par de grands seigneurs de France.

Olivier de La Marcbe, grand admirateur de la noblesse et de la che\aler:e, ne sera pas suspect ; voici ce qu'à cet égard il dit dans se^ nénoires :

« Tout \t toumoyement du royaume estoit « plein de places et de forteresses dont le» M gardes vivoi^nt de rapine et de proie; et " par le n^iiieu du royaume et des pays voi- •* sins s'assemblèrent toute manière de gens « de compagnies que Ton nommait escor- " cheurs ; et chevauchoient et alloieni de " pays en pays et de marche en marche, ' quérfus \ictuailles et aventures, pour vi- " ^r<i et pour gagner, sans regarder, u'es- " pargi.er let- pays du loi de France, du di c Il de Bc'urgogne, ne d'autres princes du .. royaume ; mais leur eEto"ent la proie et le >i butm tout un, et tout d'une querelle : et « furent les capitaines principaux le hastard 1 de B urbon , Brusac, Geoffroy de Saint- H Belin, Lvstrac. le bastard d'Arroignac, « PiOdrijiues de Villandras, Pierre Régnant, .< Guillaume Regnaut et Antoine de Cba- M banes, comte ce Dammartin. Et, combien M que Poton de Saintrailles et La Hire fusm sent deux des principaux et des plus re- " nomm< s capitaines du parti des François, «I touiesfois iis furent de ce pliage et de u cetic escor chérie ; mais ils combattrient les - ennemis du royaume... Lesdits escorcheurs *t firent moult de maux et griefs au pau\re « peuple de France et aux marchands, etc. » (MeiTiotres d (Jltiier de La Marche, partie pe chap. 4, p. 25 du VlIJe lo^e de la CoUec- Hou des Mémoires sur l'Histoire de France.)

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