‹ Histoire de ParisChapitre 83 sur 261 · MURAL · texte numérisé non relu

MURAL

;i leurjiiiidiction le plus de criminels qu'ils pouvaient pour en tirer des amendes, excommuniaient pour vendre l'absolution.

Les cun s liraient parti du moindre délit commis dans ieurrglist' pour l'interdire à tous les paioissiens, et jour faire paver arbitrair ment ensuite 1) levée de cette interdiction. Tout se vendait, jusqu'aux sacrt-meufs.

Le peu le trompait parce qu'il était trompé, pi lait parce qu il était p lié: et, dans l'art d'envahir et de décevoir, il était enc< re surpa.'^é par les princes. J'en ai déjà fourni des exemples notables dans les paragraphe- précédents i j'en fournirai de nouveaux. Au milieu de ces désordres se mi'Iaient des cérémonies pompeuse-s, de belles processions et beaucoup de débauches.

Louis XI, s^icré à Reims le lo août 1461, s'Lchemini vers Paris, et arriva, le dei nier jour de ce mois, à l'hôtel des Porcheroi s, situé au faubourg de la porte Saint- Honoré 1).

11 fit son entrée solennelle par le faubourg Saint-Denis. Au de\ant de lui acco rurent l'évèque de Paris, rUniver>ité, la cour de parlement, le prévôt de Paris, la chambie des comptes, le prévôt des marchands et les éihevins, tous vêtus de robes de damas fourrées de martre (2) : iis lui offrirent les clefs de la porte Saint- Denis. Arrivé deNant l'église de Saint- Laziire, le roi trouva un h.raut, m.outé à cheval, couvert d'un habit aux armes de la Ville, et qui s'intitulait Loyal-Cœur : il s'avança \ers le roi, et lui presi-u'a cinq dames richement %êtues et montées sur de beaux chevaux caparaçonnés aux armes de la ville. Chacune de ces dames avait I our signe et pour nom une des cinq lettres qui composent le mot Paris; elles rf( résentèient devait le roi une scène relative à la circonstance et au personnage qu'elles jouaient.

Le roi, velu d'une tunique de couleur violette, recouverte d'une robe de sjitin blanc, sans mant hes, coiffé d'un petit ch peron loquclé, monté sur un cheva! bîanc, était accumpagûé des ducs d'Orléans, de

il) La porte Saint Honoré était alors située à l'endroit où la rue de ce nom est cjiiyéc par la rue Saini-Nicaise et par la petite rue da Rempart.

(2) Au mois d'août on portait des fourrures; l'étiquette le comroaudait.

Boiirp:ogne, de Charolais, de Bourbon et de Cièves, des comtes d'Angoulême, de Saint-Paul et de Dunois. Les chevaux parf icipaient au mérite et au luxe de leurs maîtres : ils avaient l'honneur d'être couverts de belles housses de damas, de velours et même de drap d'or, doublées d'hermine, de martre zibeline, ornées et brodées d'orfèvreries et de campanes en argent, en rartie dorées.

En entrant par la porte Saint-Denis, le roi aperçut, au-dessous de la voûte, un grand navire argenté, représentant les armes de la ville : dans ce navire étaient les trois états, A l'avant et à l'arrière se voyaient deux personnages : Justice et Equité, qui jouèrent une scène, ou récitèrent des vers. A la hune du mât de ce navire, on avait juché un homme, couvert du manteau royal, qui se laissait conduire par deux anges. Les allégories, encore en usage alors, n'étaient pas toujours heureuses.

Le roi, parvenu à la fontaine- du Ponceau, y trouva un nouveau spectacle, que le contemporain qui me fournit ces dét uls va décrire à s;i manière : on y voyait des hommes sauvages « qui se combattaient « et faisaient plusieurs contenances; et « si y avait encore trois billes filles, fai- « sant personnages de seraines, toutes « nues, et leur voyait-on le beau tétin « droit, séparé, rond et dur, qui était « chose bien plaisante; et disaient de pec tits motets et bergerettes. Et près d'eux « jouaient plusieurs Jd.is instruments qui « rendaient de grandes mélodies. Et, « pour bien rafraîchir les entrants en « ladite ville, y avait divers conduits en « ladite fontaine, jetant lait, vin et hypo- « cras, dont chacun buvait qui voulait. »

Le roi et son cortège arrivèrent près de l'hôpital de la Trinité, où les confrères de la Passion, ayant élevé un théâtre sur la rue, y représentèrent une scène analogue, non à la cérémonie, mais à la nature de leurs spectacles. C'était une scène muette, ou, pour me servir des expressions de mon auteur, « une passion à personnage, « et sans parler, et Dieu étendu en la « croix, et les deux larrons à dextre et à « senestre. »

On pensait alors que trois hommes nus, attachés à des croix, devaient être un spectacle digne de la majesté royale , et propre à ajouter beaucoup d'éclat à la fête.

Non loin de là, et toujours en s'avançant

par la rue Saint-Denis, le roi vit, à la Porte-aux-Peintres, « d'antres personna- « ges moult richement habillés. >

A la fontaine des Innocents se trouvi une scène différente : elle représentait dechasseurs qui , accompagnés de plusieui chiens, poursuivaient une biche. L'aboiement de ces chiens, le son des cors « faisaient moult grand bruit. »

A la boucherie du Grand-Ghàtelet , on avait dressé un vaste échafaud, d'où s'ékvait la bastille de Dieppe ; et, quand le roi passa, des hommes qui représentaient les troupes royales assaillirent vigoureusement cette bastille, s'en rendirent maîtres; et ceux qui jouaient le rôle des Anglais assiégés furent pris, et eurent tous les gorges coupées ( 1 ) .

La barbarie du siècle fait douter si cette scène fut fictive ou réelle.

Près de la porte du Grand-Chàtelet étaient encore de « moult beaux personnages. »

Arrivé au Pont-au-Ghange, le roi y vit une scène d'un autre genre •. il trouva ce pont entièrement couvert, et l'air agite par le vol de plus de deux cents douzaines d'oiseaux de toute espèce. Les oiseleurs de Paris étaient tenus, lors de Ventrée des rois, de faire cette dépense; et à ce prix on leur permettait d'occuper, pendant les jours de fêtes, une place sur ce pont pour vendre leurs oiseaux.

Le roi se rendit à Notre-Dame, et de la au Palais (2\

A la suite de ces traits qui caractérisent le goût et les goûts du temps, joignons-en d'autres qui peignent plus particulièrement les mœurs des diverses classes de la société.

Les Français avaient conservé leur cruauté originelle, et les jugements des tribunaux contribuaient beaucoup à la maintenir. La justict^, dans les peines qu elle infligeait , n'avait aucune règle certaine. Les supplices étaient arbitraires, et semblaient ordonnés par le caprice déjuges. Les délits les plus ordinaires se punissaient par le feu. On brûlait, on enterrait tout vifs les voleurs. Deux femmes coupables de vol sont, en 4 440, enterrées

(1) En 1443, ce roi, n'étaiit encore que dauphin , prit sur les Anglais la bastille de Dieppe.

(2) Chronique, de Jean di Troyes^ sous l'année 1461.

TABLEAO MORAL 1*75

toutes vives. Dans le troisième volume de Pour les moindre? délits on coupait les Sauvai, on trouve des exemples très fré- oreilles. Les rois ordonnaient de temps en quents de ces supplices qui accoutumaient ' temps Je noyer dans la Seif)e les sei?! eurs les Parisiens à la férocité (li. i j--. m :,. ^. i.^^ j- . x-j:

Voici un de ces exemples que je ne dois pas omettre. Dans les comptes de la pré-

vôté de Paris, publiés par Sauvai, on lit sous l'an 1463 : « Donné à Jean le Pias

dont ils avaient à se plaindre; tandis que les meurtriers étaient seulement condamnés à fonder des chapelles, à faire des pèlerinages. Le caractère de cruauté se remarque

triers, sergent, etc., pour avoir quis et i même dans les fêtes et cérémonies publi brûlé une attache de bois, plusieurs ^ ques. On armait de gros bâtons, appelés

chaînes et cram;jons de fer avec cinq cents tant bourrées que colterets pour faire l exécution d'une lommée Jehanne de l'Es( ine, en ce compris 12 sous parisis qu'il a payés aux matrones qui ont vis té ladite Jehanne, pour ce qu'elle se di^ait être pucclle (2). »

Après le supplice de cette malheureuse

boulaies, des sergents qui, pour écarter la foule, en frappaient à tour de bras à droite et à gauche.

Lorsque Isabeau de Bavière fit son entrée à Paris, Charles VI, désirant voir, plus tôt que le cérémonial ne le permettait, les traits de sa nouvelle épouse, se déguisa, et, monté en croupe derrière son favori

qui fut brûlée vive, le procureur du roi au iSavoisi, s'avança a travers la foule

Ghàtelet, le lieutenant criminel, etc., aile rent dîner au cabaret et dépensèrent cinquante-deux sous.

Ou plongeait dans une grande chaudière pleined'eau bouillante les faux monnayeurs. Ces exécutions, fréquentes à Paris, avaient lieu au Marché- aux-Pourceaux, près la porte Saint-Honoré (3).

(1) Sauvai, Antiquités de Paris, t. III, p. 368.

(2) A l'occasion de cette Jear^ne de l'Es-

y avait, dit un écrivain du temps, foi- « son de sergents à grosses boulaies, les- « quels , pour empêcher la presse , frap- « paient de côté et d'autre de leurs bou- « laies bien et fort... en eut le roi plusieurs « horions sur les épaules bien assis. »

Cette période est, en outre, sii^nalée par des vols, des massacres, de nombreux empoisonnements et par des excès horribles, dont j'ai offert quelques traits dans le paragraphe précèdent; par des processions, des sermons, des pèlerinages, des querelles

pine, prétendue p ucelle, je dirai que la haute sur les privilèges de cléricature, par des

réputation que s'était acquise Jeanne d Arc, dite Pucelle d'Orléans, inspira à plusieurs filles le désir de l'imiter.

Au mois de mai 1440 , tine femme, se donnant pour Jeanne d'Arc ressupcitée^ vint à Orléans, y fut honorablement reçue, puis elle se d.rigea vers Paris. L'Université la fit arrêter et montrer au peuple en la grande cour du Palais, sur la pierre de marbre. Là, elle fut prêc-hée, c'est à-dire qu'un prêtre ou moine fit publiquement le récit, vrai on faux.

débauches de toute espèce.

Outre les processions d'usage, on en faisait, à l'occasion de tous les'' événements extraordinaires, où l'on portait force reliques et châsses les plus renommées, et où les figurants marchaient pieds nus.

Les femmes de Paris fasaieut de fréquents pèlerinages à Aubervilhers ou Noire-Dame-des-Vertus, à No're-Dame-de- Boulogne , à Saint-Maur-des-Fossés et ailleurs ; mais ces promenades avaient

des événements et actions de sa vie. {Journal \ moins pour motif la dévotion que le p'ai- -'- "— - sous Charles YI, etc., pag. 185 'sir : c'étaient des rendez-vous galants ou

de Paris et 186

j des parties de débauche ; et , si l'on en

Il parut plusieurs autres pucellea qui se j croit l'official de l'église de Reims, Guil-

disaient, comme Jeanne d'Arc, inspirées de j laume Coquillart, les pèlerines pari ienues

n avaient de dévotion qr.e pour les moines.

^ -Dieu : telle était Pierronne de Bretagne, que -les prêtres de Paris firent brûler en sepiem-

'bre 1430.

Catherine de La Rochelle, autre pucelle, suivait aussi l'armée de Charles VII, et faisait des préJictiv ns.

Enfin Jeann-^ de l'Espine fut brûlée vive pour avoir aussi voulu jouer le rôle de pucelle.

(3) Dans un compte rapporté par Sauvai

et se rendaient couvents (1).

«ecreleroent dans leurs

(tom. m, pag. 274), trois faux monnayeurs furent jetés dans la même chaudière, et on employa cent cinquante cotrets et un demicent de bourrées pour les fiiire bouillir. (1) H se trouve, dans les écrits en prose

Presque tous ceux qui avaient fait quelques étud- s se proenraient le titre de clercs. Avec ce grade ecclésiastique, ils étaient affranchis de la juridiction civile, très rigoureuse, et se Irouvaienî soumis à celle

écrivain ajoute que, « esdites joustes, Ln- « brica jncta sunf (1). »

La dernière nuit d? cette fête, les princes, princesses, seigneurs et dîmes, dit l'anonyme de Saint-Denis, se livrèrent à

du tl rgé, qui n'infligeait que des peines la faveur de masques dont ils couvrirent pécuniuire . Les registres des tribunatix leurs vi>aîïes, à tous les excès de la dé'auoffrent de 1res fréquents exemples de cri- che. Sans respect pour la présence du roi, „. 1 A4 . -: i u X v 1^ ;,..:__ ■ ^^^^ j^ sainteté du lieu, « chacuiî

chercha à satisfaire ses passions; et c'est

minds arrêts qui échappent à la justice m du roi en montrant leurs lettres de cleiicature ou leur couronne, c'est à-dire leur tonsure: ils oftVent, en même temps, les

tout dire qu'il y eut des maris qui pâtirent de la ma ivaise conduite de leurs

réclamations faites par les cours épisco- | « femmes, et qu'il v eut aussi des fiUes pales et j)ar l'Université de Paris en faveur des clercs ou des agrégés à cette Université, poursuivis par les Iribunaux sécnliers. La cour donnait des exemples de débau-

qui perdirent le soin de !eur honneur i2l. »

Ces scènes scandaleuses se passaient dans un lieu sacré , qu'on respectait peu,

che qui n'étaient que trop bien imités, j et qui, d.ms ce siècle , comme dans plu- Lorsquo L«abeau de Bavière eut fait son . sieurs autres, n'arrêtait pomt le débordeentrée à Paris, entrée magnifique où fut ment des passions, étalé un luxe extravagant, la cour se ren- Mayeu ou Mathieu, dans son poème dit, le 2 mai 1389, à l'abbaye de Saint- ! manuscrit intitulé Matholu^! Bigamus , Denis, où c Ile passa trois jours en cérémo- \ dit que les femmes vont à l'église, non par nies religieuses, en fêtes chevaleresques et amour pour les reliques et le crucifix, en plaisirs. On entendit la messe, les of- j mais par amour pour les prêtre-^. Il nou

fices: on fit des festins, des jeux et des joutes. Le tout fut suivi de désordres et d'actions très dissolues. « Et estoit com- « mune renommée que desdites jousteses- « toient [irovenues des choses deshonnes- « tes, en matières d'amourettes, dit un « écrivain du temps, et dont depuis beau- « coup de maux sont venus. » Un autre

et en \^.r& de re temps , des témoignages nombreux d^ ces désordres; voici ce que dit Coquillart :

Me (lames sans aucuns vacarmes, V nt en voyn£;e bien malin, F,ii la rha iihre dp quelques carmcf, r ur a)iiir>-n(lrr ^ parler îa in ; Irère lifiiiiie 1 1 Diiinp Fiéiuin Lc attendent en lieu celé.

Ont- Is liien taudy et galle.

En lien de diri' Irurs Matines; I p vi:i blanc, le j.inilion »alè.

Pour fesioyer ces pèlerine»; At>n"-s, on leilosi les courtines, On accule irère Fiapan, etc.

Leurs maris se plaignent de leur longue abseiiCt^; ellts répondent qu'elles viennent d'un pèlftriuage :

Du trava 1 le font me dégoûte; Je vii-ns de Siiiic'.-Maur-<les-FoSSéi, PO'ir eire allégée de la «onle.

Moyncs, préT s et cordeliers Preunenk uvec elles déduit.

\ Le Hnnologue des P.rriiqueï, Poésies de Coquillart B. i70,171.)

présente les églises de Paris comme des lieux où se négociaient les marchés de débauche. « Celui, dit-il, qui mènerait son « cheval à Kéglise pour le vendre, ferait « une action très inconvenante; mais les « femmes qui', sous prétexte de religion, « viennent à l'église pour s'y vendre elles- « mêmes, ne sont-tlles pas plus coupa- « blés? Ne convertissent-elles pas la mai- . son du Seigneur en un marché de pro5^ « titution (3)? »

Cet écrivain énumère ensuite les églises de Paris où se tiennent le plus ordinairement ces infâmes maichés.

Il cite d'abord les églises des moines de toute couleur : celle de Notre-Dame, église cathédrale, ensuite celles de Notre-Damedes-Ghamps, de Saint-Llustache ; puis il leur adjoint :

Et Saint-Victor dedans sa châsse.

Les Quinze-Vingts et Saint-Antoine, El le lieu dn cardinal Lenioine; Saint-Bernard et Suint-Honnouré,

(1) Histoire d^ Charles VI, par Jouvenel des Ursins, p. 73.

(2) Histoire de Charles Vf, publiée par Le Laboureur, t. I, pag. 170, 171.

(3) Voici le passage qui concerne ce reproche :

Hais assés plus est a deffenirt Que fenini ne si doie vendre Elle fait de la U eu-niaj>on ' I lJoi.rdel,cjnire Deu et raison.

Paku. — Typ, UcoOT, me Sourflot, la.

Le Chevalier an frpin doré.

Ou Sepulrrfide la Gund'Rue.

Et Saint Mai ry (Merrij à col de grue,

El SjhUUuh lie b.iime foruuo.

Et Sailli Lou iLt-ul et Samie-Opoortune

SaiDt-Oliri«!oOe el Sainte-Marine,'

Sairit-Pol ei Saiuie-K.Mlierin»»,

Sainl-S iiplisiSuliiice. el S .inl^Gene\iè>*

Salnl-Gervuis el >aiiil-JeaD-<>n Grève,

SaiiiîJacni-s-de-la-Bûiiclierie,

Saiiil-E oi eu la Savaierie,

Sainl-Ueiiii an pjpil de M-niimarlre,

El au pripiirè de larhiirlre,

Sainl-Genuairi-des-Pres el d'Aiixerre,

Sainl-Loi* ni, qui les deuis ilesserre,

Saiiii-Manin el Saint-Nicolas

Fout à nos duDies grand soulas.

TABLEAH MORAL 177

! L'auieur parle ensuite de leur goût poulies pèlerinages de Boulogne, qu'il nomme Boulognèle, et de Saint-Maur. « Elles sup- « posent de nouveaux miracles, dit-il * (sans doute pour justifier leur empres- « sèment à s'y rendre); elles n'en mon- « trent pas moins pour assister à la foire « du Lendit , où les rendez-vous sont « donnés. »

L'auteur termine cette tirade par cette triviale moralité :

Ai-Biiàner

CCMjgcois

Aftuir

.■)sl.umcs du xiu^ siècle.

Eo obéissant à Vànug,

Pliu:eurs maalz en sont aveaus fl).

La prostitution était considérée à l'égal des autres professions de la société, fes femmes publiques formaient une corporation, avaient leur règlement, comme je l'ai dit ailleurs, et même étaient protégées par les rois. Charles VI et Charles VII ''ont laissé des témoignages authentiques de cette protection (2|.

(1) Poème manuscrit, intitulé : Matheolus Bigamus, ou Mathieu le Bigame.

(2) Charles VI, au njois de décembre 1389,

Il DULAURE.

La prostitution, autorisée par les rois, était encore favorisée par le grand nombre

accorda des lettres portant privilèges en faveur des filles publiques de Toulouse, qui habitaient, y est-il dit, .. la maison nominée " le bordel de nostre ville de Toulouse, dit " la grand Abbaye. •' [Histoire jenerale du Languedoc, tom. IV, preuves, col. 379.)

Charles VII confirme les privilèges accordés à ce lieu de débauche, qui, dans se^ lettres du 13 février 142-1, est nommé.- Hofpilium vulgariter vccaium Bordelum. Les habitantes de ce lieu sont, dans ces mêmes let-

de célibataires, prêtres et moines, par le libertinage des magistrats, des gens de guerre, etc. Les fem'mes publiques, richement \ètues, se répandaient dans tous les quartiers de cette ^ille , et se trouvaient confondues avec les bourgeoises, qui ellesmêmes n-'enaient une vie fort dissolue.

En 1367, Hugues Anbriot , prévôt de Paris, renouvela l'ordonnance de saint Louis, et ordonna « que toutes les femmes « prostituées, tenant bordel en la ville de « Paris, allassent demrure-- et tenir leurs « bordeaulx ez places et lieux publics à ce « ordonnés et accoutuinés, selon Tordon- « nance de saint Louis ; c'est à savoir : à « l'Abreuvoir de Mascon (1), en la Bou- « clerie (2), rue Froidmeutel, près du clos « Brunel (3), en Glatigny (4), en la Court- « Robert de Paris '5), en Baille-Hoë (6), « en Tyron (7), en la rue Chapon i8) et en « Champ-Flory (9). »

Si les femmes publiques , porte ensuite cette ordonnance, se permettent d'habiter des rues ou quartiers autres que ceux cidessus désignés, (lies seront emprisonnées au Chàtelet, puis bannies de Paris ; et les sergents, pour salaire, prendront sur leurs biens huit sous parisis.

Cette ordonnance fut mal exécutée. En 4 379, 1386, 1395 et 1446 , « la semaine « avant l'Ascension, dit l'auteur du /owr- « nal de Paris sous Charles VI et Char- « les VII, fut crié parmi Paris que les ri- « bandes ne porteraient plus de ceintures « d'argent, ni de collets renversés, ni de

très , qualifiées de Mulieres publicœ , site ias filias cotnmunas. [Ordonnances du Louvre, l. Xm, p. 75.)

(1) A l'endroit où commence la rue de la Huchette, et à l'extrémité méridionale du pont Saint-Michel.

j2) Rue voisine de la rue de la Huchette.

(.3) Petite rue à l'est du collège de France, aboutissant au carrefour du Puiis-Certain.

(4) En la Cité, rue nommée aussi Vald' Amour.

• (5) Rue du Renard-Saînt-:Merri.

(6) Petite me, près de l'église Suint-Merri, communiquant à la rue Taille-Pain et à la rue Brise-Miche.

(7) Rue qui aboutit de la rue Saint-Antoine à celle du Roi-de-Sicile, près de l'église du Petit-Saint- Antoine.

(8) Aboutissant à la rue du Temple et à la rue Transnonain.

(9) Rue Champ-Fleuri, près du Louvre.

« pennes (plumes) de gris (peut-être de « geai) en leurs robes menuver ifourrures « de diverses couleurs), et qu'elles allas- « sent demeurer ez bordeaulx, ordonné « comme il était au temps passé (1). »

Le prévôt de Paris, Ambroise Delore, baron de Juilly, ne faisait nullement exécuter les ordonnances contre les filles publiques ; il les tolérait , et , quoiqu'il eut une très belle femme, il vivait encore avec quatre concubines. Il y en avait trop à Paris, ajoute l'auteur du journal déjà cité : «X A peine pouvait-on avoir droit de ces « folles femmes de Paris, tant les suppor- « tait, etc. »

On renouvelait les ordonnances, et elles étaient toujours enfreintes. En 1480, le parlement fut obligé de rendre des arrêts tendant à contenir les femmes publiques dans les lieux qui leur étaient assignés, et dont elles sortaient continuellement. Les peines prononcées contre elles furent d'abord la prison et une amende arbitraire, ensuite le bannissement.

On a vu, d'après un écrivain du quinzième siècle, qu'il existait dans Paris cinq ou six mille belles filles dévouées à la prostitution (2). Un poète italien, Antoine Astezan, qui écrivait vers la fin du même siècle, et avait fait un voyage en France et à Paris, s*étonne du grand nombre et de l'élégance des filles publiques qui se voient dans cette capitale. « J'y ai vu avec « admiration, dit-il, une quantité innoni- « brable de filles extrêmement belles : « leurs manières étaient si gracieuses, si « lascives, qu'elles auraient enflammé le « sage Nestor et le vieux Priam (3). »

La prostitution n'était qu'un des moindres effets des vices du gouvernement. La lutte perpétuelle des rois contre les princes et seigneurs, de la monarchie contre la féodalité ; les guerres, le pillage, les incendies, les massacres, les famines, et les maladies contagieuses qui en résultaient; l'arbitraire et l'iniquité des magistrats; les contributions mal réparties, perçues avec dureté par les officiers du roi, par ceux des seigneurs : les exactions odieuses des curés, des évêques ; celles que, par

(1) Journal de Paris, p. 202. ^ ^ (2j Voyez, ci-dessus, état civil

Population.

(3) Lettres héroïques

Jeanne d'Arc, par M.

page 311.

article

d'Antoine Astezan,..

Berriat-Saint-Prix»

TABLEAU

supercherie, prélevaient sur la civdui.l-.' publique les moines et les charlatans, { plongeaient le peuple français dans la plus j déplorable misère et la plus abjecte servi- j tude. Tourmenté, opprimé journellement j par les rois, les nobles et les prêtres, il j cherchait dans la débauche des moyens de i s'étourdir sur ses malheurs. j

Les règnes de Charles VI et Charles VII j virent renaître toutes les horreurs, toute j la barbarie des onzième, douzième et j treizième siècles. Le journal composé à j Paris pendant ces règnes, par un membre j de l'Université, contient aes détails dont j on ne peut qu'avec horreur soutenir la i lecture. J^avoue que je n'ai eu ni la force I de les reproduire, ni la volonté d'en souil- | 1er cet ou\T3ge. Je renvoie à ce journal les i déclamateurs^ modernes qui exaltent les ! mœurs du temps passé sans les connaître. | Le clergé n'était ni n.oins désordonné | ni moins ''scandaleux que la cour et le { clergé des siècles précédents. Les évêques TÏvaient comme des tyrans féodaux, en avaient tous les vices, croupissaient, pour la plupart, dans une épaisse ignorance, et faisaient la guerre comme les seigneurs. Guillaume de Poitiers, moine de Clugny, prieur de la Charité, (hêque de Langres, prélat guerrier, eut, peudaiit qu'il était moine, d'une femme appelée Marguerite et de quelques autres, quatre enrants, et ne craignit pas d'avouer en public ses dérèglements , en demandaint au roi la légitimation de ses bâtards.

Son frère, Henri de Poitiers, aussi prélat guerrier, évêque de Troies, eut plusieurs enfants d'une religieuse du Paraclet, appelée Jeanne de Chénery, et, sans crainte de publier son incontinence et celle de cette religieuse, il parvint à obtenir la légitimation de ses enfants naturels (1j.

Jean de Moniagu, archevêque de Sens et chancelier de France, portait, suivant Monstrelet, un casque au lieu d'une mitre, une cuirasse au lieu d'une chasuble, une hache au lieu d'une crosse, etc. Il périt comme un brave militaire, en 1443, à la bataille d'Azincourt.

Jean V, évêque deLeyde, figurait parmi les brigands. On le vit, en 14U1, à la tête de sept mille hommes de guerre, combattre avec fureur. Ses exploits sanguinaires

11] Histoire généalogique des grands officiers de kl. couronne, par le père Anselme, etc. , t. 11, p. 190, 191.

lui valurent lesurnom de Jean sans Pitié (\)i Le cardinal Georges dAmboise, favori et ministre de Louis XII, est généralement considéré comme un prélat ennemi des abus, et dont les intentions étaient pures; il contribua a l'espèce de calme dont jouit le peuple français au commencement du seizième siècle. Le peuple, dont il diminua les charges, doit révérer sa mémoire. Il fit le bien général, et souvent se distingua par des bienfaits particuliers. Il tenta sans succès d'arriver à la papauté ; mais il n'ambitionnait la tiare que pour travailler, disait-il, à la réforme des abus et des mœurs. Quoique surpassant en bonnes qualités tous les prélats ses contemporains, Georges d'Amboise n'avait pas tenu une conduite exempte de censure.

Quatre jours avant sa mort, arrivée le 25 mai iolO, Louis XII vint le visiter. Le cardinal, en versant des larmes, avoua au monarque qu'il laissait des biens considérables dont l'acquisition lui causait des remords. Il n'avait rien pris sur les sujets du roi ; mais , depuis longtemps . il recevait des pensions de divers princes et républiques de l'Italie : les Florentins seuls lui payaient annuellement trente mille ducats; il avait d'ailleurs reçu des présents très considérables. Sa fortune était immense ; il pria Louis XII de lui permettre d'en disposer : ce que ce roi lui accorda. Il usa de cette permission dans son testament. Il y donne à son neveu Georges d'Amboise sou archevêché de Rouen et toute sa déferre, laquelle est prisée deux millions d'or ; les meubles de son beau château de Gaillon, et l'accommodement de la maison, telle qu'elle est. « A mon « neveu, dit-ii, M. le grand-maître, chef « de mes armes, cent cinquante mille du- « cats d'or; ma belle coupe, prisée deux « cent mille écus; cent pièces d'or, cha- « cune valant cinq cents écus ; m.a vais- « se'le d'or, et cinq mille marcs en vais- » selle d'argent. Tout mon patrimoine au i « fils du grand-maître. »

I 11 fait aussi des legs considérables à ses 'autres neveux et à sa sœur; donne dix ] mille livres aux quatre ordres mendiants, I afin qu'ils disent des messes pour le salut ' de son âme ; une somme pour marier cent I cinquante filles en l'honneur des cent cin-

' (1} Gallia Christiana, t. III, p. 900. — î Histoire de Fra7Ke, par Vilkret. t. XII, ;p. 351.

HISTOÎRIÎ DE PARIS

quanlepsaumesqui composent le Psautier.

Son f^ntorrement fut très somptueux : il se wlébra à Rouen. Deux cents gentilshommes, douze cents prélats et onze mille prêtres assistèrent à son convoi (1).

Comment ce cardinal faisait-il accorder ses immenses richesses avec les princi'.ies de la probité, avec ceux de l'Evangile?

Les principes de la religion étaient méconnus, et les croyances les plus absurdes continuaient h être en vigueur. On croyait fortement à l'influence des astres, aux présages, à la magie, à la vertu des reliques; Paris n'était jamais dépourvu de sorcières ou devineresses. On continuait à fabriquer en cire des images baptisées par un prêtre; on les torturait, on les perçait au cœur, dans le dessein de faire souffrir ou périr les personnes dont ces images avaient reçu le nom.

Les sorciers, pour leurs opérations magiques, dépendaient les cadavres attachés aux fourches patibulaires de Montfaucon, et parvenaient à se procurer des enfants morts-nés, etc. Le 10 février H04, le prévôt de Paris vint déclarer à la cour du parlement « que des personnes avoient dé- « pouillé certaines fourches ou gibets pa- « tibulaires des environs de Paris, des « charognes de ceux qui y avoient été « exécutés ; et si avoient tant fait par cer-

* tains moyens de femmes ou autres,

* qu'ils avoient eu certains enfants morts- « nés; et estoit grande et vraisemblable « présomption qu'ils ne fussent gens cri- « mineux et sorciers. » Le parlement, en présence del'évêque de Paris, ordonna au prévôt de Paris de procéder aux informations (2).

L'ignorance, -ou plutôt l'erreur, venait au secours du crime. Toutes ces croyances ridicules et misérables, dont étaient également imbus les habitants des chaumiè.es et ceux des palais, n'amélioraient pas la morale publique : elle ne peut s'épurer que sous le règne des lumières, de la justice et de la raison. Ce règne n'était pas venu ; et les Parisiens, sous un tel gouvernement, avec de tels exemples, ne devaient pas avoir des mœurs très pures.

(1) Loisir d'un ministre d'Etat, parle marqnis de Paulmy. — Histoire de Venise, par M. le comte Daru, 2e édition, tom. III, pag, 520, 521.

(£j [ieriistres manvscrifs de Iri 'rournelle crimineUe, registre coté î?, p, 411.

Les prédicateurs qui les ont peintes aveo détails, tels que Maillard, Menot, Pépin, Clérée, etc., m'ont fourni les traits dont j'ai composé le tableau suivant.

Aucun état n'échappe à la surveillante censure du prédicateur Maillard, qui, pendant les années 1494 et 1508, débita un grand nombre de sermons dans l'église de Saint-Jean-en-Grève, à Paris,

Les marchands trornpent les acheteurs, dit-il; ceux qui vendent du vin font des mélanges; les apothicaires mettent leurs drogues dans leur cave, afin que l'humidité leur procure plus de poids; ils vendent du gingembre pour de la cannelle; ils mettent de l'huile dans le crocus, pour lui donner de la couleur et du poids.

« Jevousdemande,MM. les marchands:

« n'avez-vous pas le caractère du diable? « Ce caractère est celui de la fraude, « qu'on nomme en français barat, décep- « tion. Marchands de vin, ne vendez-vous « pas pour d'Orléans ou d'Anjou du vin « de votre crû? Marchands de draps, « vous vendez pour du drap de Rouen ce- « lui qui n'est que de Beauvais; vous « vendez du drap humide pour du drap « sec; l'acheteur croit avoir deux aunes « et n'en a qu'une; et vous, mesdames « les marchandes, qui achetez à la grande « mesure, et qui vendez à la petite, et « qui, lorsque vous pesez, donnez un coup « de dorgt sur un bassin de la balance, afin « qu'il descende. MM. les changeurs, * n'est-ce pas vous qui rognez les e«- « eus (1)? »

Il déclame contre les tromperies des notaires; et, à ce propos, il cite ce proverbe : De trois choses Dieu nous garde : des et cœtera des notaires, des quiproquo ! d'apothicaire et de boucon (poison) de Lombard Friscaire.

Les usuriers, dans les sermons de Maillard, ainsi que dans ceux des autres prédicateurs de son temps, sont l'objet de fréquentes déclamations : il leur reproche des subtilités que les plus rusés d'aujourd'hui ne surpasseraient pas.

Les conseillers du parlement, les avocats, les procureurs sont souvent maltraij tés; et les juges sont peints comme des I âmes vénales, des fourbes qui vendent leur j voix à ceux qui les paient. « Il vaudrait I « mieux, dit-il aux pères et mères qui ; «f achètent un office de judicature pour

I [i) McUia^'àiSermoms; ÂdviiUus, sermo 34.

TABLEAU MORAL

« leurs fils, il vnudrjiiL mieux leur faire « iiorder les bœufs et les cochons (1).»

Les avocats plument les oies, c'est-àdire dépouillent ceux qui leur confient leurs intérêts. « Notre office nous coûte -< cher, disent-ils : il faut se compenser, « se rembourser (2). Et vous, messieurs « du parlement, quand vous avez con- « sommé quelques fourberies, si vous avez

un procès, il faut que vous invitiez les « avocats à boiie , et que vous donniez « une robe à leur demoiselle (3). »

« Vos confrères ne vous disent-ils pas : « Vous avez bien fait, vous lai avez bien

• fait déployer ses escus; il semble un " grand papelard (4). »

Menot déclame aussi, presque à chacun de ses sermons, contre les juges et les avocats. « Il n'est point de princes, dit-il, « il n'est point d'évèques ni de marchands

• qui ne puissent être ruinés par les pro- « ces. Les animaux qui rongent les bour- « geons des vignes et autre* fruits de la « terre font beaucoup de maux; mais ils « n'eu font jamais autant qu'un mauvais « avocat fripon, un procureur cauteleux « et un gros usurier (o). »

Maillard reproche aux Parisiens de se lisrer aux jeux de hasard, aux cartes, aux des et au glic; de jurer le nom de Dieu par son sang, par son ventre , par sa tête et par tous ses membres.

(1 leur fait un reproche plus grave, celui de tenir dans leur maison des lieux de prostitution (lupanaria); et, surtout, il se plaint que ces maisons, ainsi occupées, sont voisines des collèges; de sorte que les écoliers, en sortant de leurs écoles, •mtrent dans des maisons de débauche (6).

<^1) MalliardiSermones; Adventus, sermo 37. Les charges de judicature commencèrent à t'ire vendues sous Louis XII.

•2) Malliardi Strmones : In die sancti >l<:phani, sermo 42.

S) Malliardi Sermones : De peccati stipenilio, sermo 5.

('4) Malliardi Sermones : Àdventus . ser-

>noU.

(5)Menoti uermones, feriœ post primam Dominicam, Quadra'jesimum.

(6) Maillard, in die sancti Stephayii, i-ei-'mo 42. Ce que dit ici ce prédicateur t'oïncide avec ce qu'écrivait, au treizième siècle, sur le même abus, le cardinal Jacques de Vitry, dans son Histoire sur les croisades, t. II, chap. 2.

« Vous, bourgeois, qui foue:^ vos mai- « sons où les femmes publiques exerceni « leur immonde métier, où se rendent le> « agents de la prosliiuiion.... vous voulez « vivre des produits de la débauche. /^'wV- « tis vinere de posteriuribus meretrl- « cum (1). »

Il existait alors à Paris une grande Quantité de ces agents de prostitution . dont la qualification, grossière en tiiinrais. est cependant crûment énoncée dans k<.

sermons de ce prédicateur. 11 s'en trouvait du sexe masculin : ce qui est rare aujourd'hui; il s'en trouvait du sexe féminin, ce qui est plus commun. Dans chacun de ces sermons on voit figurer ces mots orduriers, ainsi que des déclamations contre l'emploi qu'ils désignent. Ces agents

1 de l'un ou de l'autre sexe exerçaient leur infâme métier dans les lieux de débauche, et auprès des bourgeoises de Paris, des.

' femmes d'avocat, etc.

I Maillard déclame aussi contre les impri-

I meurs et 1^ libraires qui impriment et vendent la Bible, traduite en français, et,

I surtout, contre ceux qui lisent cette traduction. Ce dernier reproche est souvent répété. « Le pape Innocent, dit-il, a dé- « fendu d'imprimer des livres avant d'être « approuvés par l'évêque, par son vicaire « ou par un commissaire. 0 pauvres li- « braires, il ne vous suffit pas de vous " damner seuls : vous voulez damner les « autres, en imprimant des livres obscènes « qui traitent de l'art d'aimer et de < luxure, et en fournissant occ^ision à mal « faire. Allez à tous les diables. » C'est le refrain ordinaire du prédicateur, qui dénonce surtout le livre appelé l'Evangile des quenouilles (2).

Les jeunes gens adonnés au jeu, aux banquets, étaient, par ce prédicateur, qualifies de gaudisseurs; les débauchés, de ribauds(3); les amoureux, de garçons; les

(1) MaUlard, Quadragesim., strmo 28.

(2) Maillard, Adtentus, sermo 29,

(3| Les jeunes gens désœuvrés, livrés à la débauche, étaient appelés gaudisseurs, ribauds, galants sans-souci, mauvais garçons, etc. ; ils vivaient d'escroquerie , et s'honoraient de leur habileté dans l'art de la filouterie; ils s'attachaient aussi à faire de bons repas aux dépens d'autrui : c'est ce qu'on nommait franches repues. On peut consulter la légende de maître Pierre Fai-

maris trompés par leurs femmes, de cornus; les femmes trompées par leurs maris, de sottes; les usuriers, de gros godons. Ces différents états sont, tour à tour, le sujet de ses cyniques censures.

L'Université de Paris n'échappe point aux traits acérés du frère Maillard : il se plaint de la débauche des écoliers et des professeurs; il demande aux premiers si leurs parents les ont envoyés à Paris , et aux seconds s'ilssont payés pour dépenser leur argent avec deS prostituées. Il blâme vivement l'extension démesurée des privilèges de ce corps, dont jouissaient une infinité d'agrégés, même les parents et les serviteurs de ceux qui eu étaient membres.

Les mœurs des femmes de Paris sont présentées sous un jour peu favorable à l'opinion de ceux qui vantent le passé aux dépens du présent. Elles se fardaient le visage et portaient des perruques; leurs robes, d'étoffes riches, étaient fourrées de pelleteries, et avaient de Hi^bs longues queues qui, disent nos prédi'catcurs, balayaient les rues. Ces robes , ouvertes par devant, laissaient voir leur poitrine nue et découverte jusqu'au ventre, p(?c^?/6' discoopertum usque ad ventre)». (1 ). Ces robes, garnies de grandes manches, étaient nommées à la grand-gore, et celles qui les portaient, des dames gorières. A leur ceinture dorée pendait un chapelet dont les grains ^étaient d'or, de corail ou de gayet (jaisl, objet de luxe et non de dévotion, disent nos prédicateurs. Ils reprochent aux Parisiennes d'aller aux bals, aux banquets, et à l'église pour y parler de galanterie, pour faire des signes d'amitié à leurs amants, tout en disant leurs heures; de se trouver souvent avec leurs agents de prostitution et leurs ribauds. A'os, Burgenses, quando habelis lenones vestros et r'ibaldos (2).

« N'est-il pas beau de voir la femme « d'un avocat, qui a acheté son office et « n'a pas dix francs de revenus, s'habiiler « comme une princesse, étaler l'or a son « cou, à sa tête, à sa ceinture! Elle est « vêtue suivant son état, dit-elle. Qu'elle « aille à tous les diables elle et son état ! « et vous, monsieur Jacques, vous lui

ieu, et la partie des poésies de François Villon, intitulée les Repues franches.

(1) Menot, Sermones , édit. 1530, fol. 25.

[2) Maillard, Adventus^ sermo 16.

« donnez l'absolution! Sans doute elle « dira : Ce n'est point mon mari qui me « donne de si beaux vêtements; mais je « les gagne à la peine de mon corps. A « trente mille diables une telle peine {1 ; ! »

Maillard ne craint pas de dire en pleine assemblée : « N'est-il pas vrai, mesde- « moiselles, qu'il se trouve parmi vous à « Paris plus de femmes débauchées que « de femmes honnêtes? ros, domicellx, "■ nmnquidplures sunt ribaldx Parisiis « quam prubx mulieres (21? »

Je ne reproduirai pas ici les reproches multipliés qu'adresse ce prédicateur aux bourgeoises de Paris, qui, pour soutenir leur luxe, se prostituaient à des conseillers du parlement, à des abbés, à des évêques; qui vendaient leurs corps aux prêtres et aux moines, commettaient des indécences dans les bains, en présence de leurs filles ; faisaient coucher leurs enfants dans leurs lits, et les rendaient témoins des embrassements conjugaux; qui refusaient de payer le salaire de leurs dômes' iques et celui des ouvriers qu'elles employaient ; qui médisaient de leurs voisines, en les accusant de tenir chez elles des lieux de prostitution; consultaient les sorciers et les sorcières, et mettaient en usage des opérations magiques, etc., etc. Mais je dois m'arrêter à un reproche plus grave encore.

Les mères prostituaient elles-mêmes leurs filles à des hommes riches pour leur faire gagner leur dot. Ce reproche est si souvent reproduit dans les sermons de Maillard et dans ceux de Menot qu'on doit le croire fondé. Voici les principaux passages qui attestent l'existence de cette abominable corruption :

« Ne sont-elles pas ici ces mères qui « prostituent leurs filles et les livrent à « des hommes du parlement pour leur « faire gagner leur mariaae (3)?

« Mesdames les bourgeoises, n'êtes « vous pas du nombre de celles qui for. i « gagner la dot à leurs, filles à la sueur d^ | « leur corps? ad sudorem corporr ce sut (4) ?

(1) Maillard, Quadragesim., sermo 25.

(2) Maillard, Adventus, sermo 19.

(3) Suntne hic matresillw, viacquerellœ filiarum sitarum, quœ dederunt eas hominibus de curiâ ad lucrandwn matrimonium suum ?

Maillard, Adventus, sermo 14.

(4) Maillard, antè Advenlum, sermo 6.

TABLEAU MORAL

« Nousavons plusieurs mères qui vendent i

leurs filles et sont les niaq de leurs '

filles, et leur font aagner leur mariage à la peine et à la sueur de leur corps : Et faciunt eis lucrari matrimonium suum ad pœnam et sudorem sui corporis (i).

« Mères, qui donnez à vos filles des robes ouvertes et autres vêtements indé- j

cents pour leur faire gagner leur ma-| filiam ducit (2)

« ce qui est bien pis encore, et je ne le dis « qu'en versant des larmes, elles vendent « leurs propres filles a des pourvoyeuses « de débauche : Proprias jiUas venun- « dant lenonibus (1). »

Jean Glèrée, confesseur de Louis XII, parle du même usage ; et, dans une énumération de vices, il n'oublie pas celui-ci : De maire qux ad malum propriam

nage (2)1 »

« Et vous, bourgeois, n'est-ce pas pou prostituer vos filles que vous leur donnez de beaux habits,§et que vous les fardez comme si elles -étaieut des )d||es (3)? ^ Dans un autre sermon, il dit: ^. Vous, femmes qui portez des chaînes (objet de luxe) et des queues (à vos robes), et qui dites : Mon père, nous voyons les autres qui en ont et qui ne sont ni plus riches ni plus nobles que nous, et lorsque nous ne sommes pas riches, les évêques et les abbés nous en donnent à la peine de notre corps. Cela est vrai, répli(|ue le prédicateur ; mais il *«ûsuit la damnation de votre àiQâlfi).

z Tari

e n'étaient pas seulement les femmes de derniè^i^^ cl^se J^i^ bourgeoises de aris qui se livraïenfflT cette infamie : des femmes nobles ne rougissaient pas d'y prendre part. Dans les registres manuscrits du parlement, on trouve", au 10 février 1405,|i une dame, qui est qualifiée de madame ' Jeanne de F«pi]loy, dame de Voltis, con- ^mnee pSrglè' prévôt de Paris pour avoir prostitué sa fille. £lle en appela aa parlement, qui prongjnça contre elle une peine fort adoucie (3). j^

Les lieux de déba ucne^taient nombreux . Maillard d^^u'ils aWjatiaient dans toutes Mss xues ddJPrls.' 'tncU

dat merefricibusf Ma

ùllard se plaint qui

Etes-vouslà,fr qui avez tenu des If^s magistrats n'exerçaient aucune

b pendant tq|iJe^vA^re vie? Vous veillance à l'égard des filles (4).

faites de vos fille«;"de.^p!vf.!. ainsi que ^La prostitution » ei\ effet, fui vous l'êtes, et de vos fils des maq

que ur-

Les expressions grossières employées par les prédicateurs caractérisent, le sièc C'est pourquoi je me suis has^^dé a ner cet échantillon du style ^^usa§Ê.^u quinzième siècle.

"t Je ne crois pas, dit ce prédicateur « dans un autre sermon, que depuis l'In- « carnation il y ait eu dans tout le monde « autant d'hommes luxurieux qu'il s'en « trouve aujourd'hui à Paris (6). »

Frère Maillard revient souvent sur l'usa gëLles mères de prostituer leur$ filles ; et ^if not , qui.prêchalGii Pari? peu de ^mps après lui, en confirme l'existence : «'Les « mères, dit-il, damnent leurs filles par le « mauvais exemple qu'elles leur donnent , « par le goût du luxe et des parures « qu'elles leur inspirent, et par la trop * grande liberté qu'elles leur laissent. Et,

(1) Maillard, Âdventus, sermo 16.

(2) Maillard, Âdventus, sermo 24.

(3) Maillard, iidrerj fus, sermo ^2.

(4) Maillard, Quadragesim., sermo 38.

(5) Maillard, Adventus, sermo 38.

(6) Cité par Henri Estienne, Apol. pour Hérodot-e, t. I, p. 42.

prostituiion , ei\ ettet , fut protégée, ne fut jamais prohiiile que par Louis IX; encore ce roi m.odéra' sa défense. L'orflonnance de 1 446, qUi défendait aux imes publiques de porter des ceintures «es d'afgegt,^t>^(^vent re^uvelée.

On saisissait les ceintures des prosktuées; maison ne diminuait- pas la prostitution. On trouve dans les Comptes publies par Sauvai un très grand ngmbre d'exemples de femmes amoureuse^èpoui liées de leurs ceintures prohibées. Le prévôt de Paris s'était attribué le profit de^;es confiscations. Henri VI, roi dé Franceget d'Angleterre, par $on ordonnance du 5 août 1424, lui déi'eid.de s'approprier ces ceintures. A l'article VI de cette ordonnance , on lit : « Que dores en avant il ne preigne ou

(1) Menot, Feriaqumta post primam dominicain, fol. 37.

(2) Sermo de sabbato in Passione.

(3) Registres criminels manuscrits, registre coté 12, fol. 306.

(4) Maillard, Quadrages., senno 21, et De p/^ccati stipendia, sermo 8, où on lit : Domini justifia? qui sustinetis lenones, et nihil dicitis, nuare vobis serviunt. Ce reproclje est souvent répété.

•< applique à son

)rouffit !es ceintures,

niSTOlHE DE PARIS

'< Messieurs les ecclésiastiques, vous nt» « souffrez un pauvre prêtre dans votre pît- « roisse qu'à condition qu'il vous donnera « une partie du gain qu'il relire des sait crements; vous lui dites : M. Jean, vous « célébrerez aujourd'hui telle messe, d « vous aurez pour vous douze deniers ; « n'est-ce pas un lucre honteux? Vous « dites encore : M. Jean veut entendre les « confessions dans ma paroisse ; par Dieu, « il n'en se|p rien, à moins qu'il ne me « donne4.e tiers de son profit \1). «

Jean Glérée parle, dans un de ses sermons, des confesseu|^ ignorants et qui donnent^É^ilement l'ah^olubion ; il en cite un qu'il désigne sous le nom de monsieur Guillaume, qui savait à peine lire son pater, et récitait lewu.screreauliea de h. formule d'absolution (2i.

Maillard se récrie contre les turpitude^;

3 de

« joyaux, habits, \etemenls ou autres pa- « rements deffendusaux fillettes et femmes - amoureuses ou dissolues (1). »

En Uo9, on saisit « la ceinture, ferrée '< de boucles . mordant et clous d'argent « doré, pesant deux onces et demie, avec « une surceinture aussi ferrée de boucles, « mordant et clous d'argent doré; un pâte?' « noster de corail, tels quels, à boutons '. et un agnus Dei d'argent ; des he « à femmes, tare^uelî^ ^^"^ ^^^^ « d'argent; un^caRt''îe satin fourré « menu-vair, etc., » sur une dame noble appelée demoiselle Laurence de Villars, femme amoureuse (2).

Voilà une femme à la fois noble, dévote et prostituée : ce mélang^ riionstrueux d'actes de débauche avec cSsj^ures et.^

chapelets, se trouve dans t^us les pays ou ,

l'on fait principalementjjwnsister la reli- pratiquées à Rome pour obtenir des bénégion dans les pra^ues. i fices; contre ces religieux coureurs, appe-

Les étuves, oiiTOisons de bains, étaient lés porteurs de reliques ou porteurs de aussi des lieux "dûi^aisir aji les dames rogatons; contre les prêtres qui se char- ^n:e sou^jur^^ntlt reçoiveot^ naiement d'un nombre il s'y pas:^it .beaucoup de messes qu'ils n^n^uvent acquitter et les bains Ses hommes ■ qu'ils suspende t^jaii ^jc : « Messieurs les

bourgeoises

prêtres, dit^il. ^s avez plus de mille messes s*a^p««ue5,au croc i3) ; » contre

prétexteiîôïïnele

d'indécenees. Dans

se trouvaient des filles>ipubliques, et ceux {

des femmes servaie^^.de rendez -vous aâ|L

amants favorisés :^|ifesdames, dit Ma^ Jes prêtres de Paris qui vendent les sacrelard, n'allez- xoas^as aux étuves, et n'y lîtepts, les confessions et autres choses;

contre le hixe des évoques et de leurs con- Mjjùnes qsi portent des habits rouges, de dîjp^es ^uleurs, plissés et fourrés de martréS'^de peaux de Lombardie, et qui

« faites-vous p^ ce que vous savez (3) ?•>

Le clergê^B.eîftitpas à l'abri des ceiisu- ' res des|predicâf^|^ï>^5;^ ^Sfiie, laiJCps-'i nion jFi:)lusieurs b blesse luxe des

éïïces, plaies incura-

ats, l'ignorance de la I ont les doigts remplis d'anneaux d'or;

plupart des prêtres, leurs supercheries, la contre l'avarice des prélats qui, possédant

vie licencieuse dés uns et des autres, leur sont fortement i(^ochés.

« Aujourd'hui, dit-il, les bénéfices se « vendent (4) ;i)lusieur^ savent que pos- « séder deux ^puéfîcesVncompatjbles est « une chose aamnable,*et cependant von " voit des prêtres en posséder dei4X,^ro«, « et même quatre, etc. (5) ; ce qui est « très-remarquable, c'est la quantité in- « nombrable de bénéfices qu'obtiennent « nos prélats (6). »

(1) Ordonnances du Loutre, t. 13, p. 89.

(2) Sauvai, Antiquités âe Paris, t. III, p. 360.

(3) Maillard. De peccati stipendia, ser-

(4) Maillard, Quadragesima, sermo 23.

(5) Maillard, .^ermo 21.

(6| Maillard, sermo 25.

de grands biens, ne laissent pas d'envahir ceux des pauvres et des hôpitaux, leur refusent des aumônes que les séculiers ne leur refusent pas l4), et emploient les biens de l'EJ^lise à l'entretien des oiseauà des chien^'ë gb^se, dl||SKilles p.ublique^t das porffvoyeurs de débauche, tous ces a'bus, tous ces vices, et surtout le dernier, sont les objets les plus ordinaires de ses déclamations (5).

(1) MaiUsLxà, Indiesancti Johan. Evangel,^ sermo 44.

(2) Johannis Clcree sermones.

(3) Maillard, Adventus, aermones, 28, 33.

(4) Maillard, In die aancli Johan, Emng.^ sermo 44 ; Adtentus, sermo 10.

(5^ La multitude des béuétices ecclésiasti- I ques accumulés sur un même individu était ' un vice incurable, reproché par les ecclé-

« M. Jean ( c'est ainsi que, par mépris, i ' on nommait alors les prêtres chargés de desservir une église, auxquels le curé ne laissait qu'une petite partie des profits des sacrements ), M. Jean, dit-il, il faut abso- « lument que vous renvoyiez votre con- « cabine, sinon vous irez à la léproserie « du diable.

* Combien d'ecclésiastiques entretien- « nent des femmes publiques et célèbrent ■ tous les jours la messe! et les curés sont

assez complaisante pour ne pas leur re fuser l'eucharistie (I)!

« Saint Nico'.as n'entassait pas des trésors comme font nos prélats modernes; il n'entretenait point comme eux des femmes débauchées, à pain et à pot. A tous les diables une telle conduite!...

Ce saint ne provoquait point les jeunes filles au libertinage, et ne leur faisait point gagner leur mariage à la peine de leur corps (2).

Sièges be lu;<e AmeuLlements des xiV et xn*" sit-cles.

siasiiques pauvres ou vertueux, prohibé par les Jo"s canoniques, inspiré par l'avarice, la <'upidité, et autorisé par les papes. Dans les écrits des quatorzième et quinzième siècles, les déclarations sont fréquentes contre ces prêtres, transgressf'.irs des lois ecclésiastiques, qui, dit un :' iteur parisien,

Qiiionthnit,f.*nf dignités en nrébandes, brands alibayps. prieuré» et commandei.

Ma.s fii.Vn foni-iU? M» en font bonne chière. gui les (1 «sert? Us ne s'en soucient «fuerre. «uj rail pour eux ? Lng autre tient sa place. Ma:» ou vont-Ut » Us courent à lacbssse.

L'auteur se deiDaude ensuite à quoi sont employés ces revenu?, ces biens de l'Eglise, et répond : à la gourmandise, au luxe" de» habits; car, ajoute-t-il, ils sont tous damoiseaux; en chiens et en oiseaus de chasse, en bains et en luxure. [Les tirgiles du roi Charles K//, par Martial d'Auvergne, t. II, p. 24)

(1) Maillard, Dominica I, s^rmo 9., Quadrages., sermones 17, 19, 20, etc.

(2) Maillard, Adventus, $ermol6.

« Lorsqu'un évêque ou un abbé fré- « quente une maison, les personnes qui .( l'habitent sont diffamées (1),

« Messieurs les prêtres, vous faites de « vos clercs de vils agents de prostitution. » II emploie sans façon le mot trivial qui sert à désigner ces agents (2).

« Croyez-vous que Te Christ, qui a souf- « fert pour nous, soit venu dans ce monde « pour ses plaisirs, pour être cardinal, « évêque ou abbé, obtenir plusieurs béné- « fices et se livrer à la débauche? Jamais « le Christ ne fut concubinaire : jamais il <* n'eut plusieurs bénéfices ; jamais il « n'entretint des chiens de chasse ni des « oiseaux de proie (3).

« Croyez-vous que les fondateurs aient '<■ donné des bénéfices pour que vous en « employiez les revenus à l'entretien de « votre luxe, de votre mollesse, aux dé- « penses de votre libertinage et à des « jeux de hasard (4) ? »

Les moines et religieux de Paris avaient une conduite aussi scandaleuse que celle des autres ecclésiastiques. Maillard rapporte plusieurs exemples de leurs débordements et de leur mépris pour les convenances. « Les religieux courent les rues « de Paris sans observer la règle; ils scan- « dalisent les novices par leur mauvaise « conduite; il en est qui tiennent des ca- « barels ; j'en vois qui fréquentent les « lieux de débauche ( in lupanar )\ j'y « vois aussi entrer un abbé qui ne s'oc- « cupe qu'à entasser de l'argent par des « friponneries (o).

« Aujourd'hui, dit notre prédicateur, « les ecclésiastiques sont plus scandaleux « que les séculiers; ils les surpassent en « infamies et en turpitudes (6). » Le cardinal Jacques de Vitry avait, au treizième siècle, fait le même reproche au clergé.

Il parnît que les prêtres dans leurs actes de Hbertinage ne respectaient pas même les lieux consacrés au culte. « Si les pi- « liers des églises avaient des yeux, dit « Maillard, et qu'ils vissent ce qui s'y

(1) Maillard, Quadrages.^ sermo 4l^.

(2) Maillard, Adventus, sermo 25.

(3) Maillard, Âdvenius, sermo 30; Quadrages., sermo 30.

(4) Maillard, Adventus. sermo 10.

^5j Maillard, Advextns, sermo 10 -, sermojies 14, 28.

(6j Maillarû, Feria secunda hebd. sanctse, sermo, OO.

DE PARIS f^

« passe ; s'ils avaient des oreilles pour « entendre, et qu'ils pussent parler, que « diraient-ils? Je n'en sais rien. Messieurs « les prêtres, qu'en dites-vous? » Après cette demi-révélation, le prédicateur recommande aux ecclésiastiques d'observer les règles de la chasteté (1).

Il dit dans un autre sermon, s'adressant aux Parisiens : « Il existe en enfer « quarante mille prêtres, autant de mar- « chands, autant de riches, oppresseurs « des pauvres, qui n'ont pas autant que « vous mérité d'y être (2). »

Les ecclésiastiques ne prenaient pas même le soin de cacher au public leurs dissolutions. Ils semblaient même en faire parade. On a vu un moine de Clugny, évêque de Langres, et son frère, évêque de Troyes, avouer publiquement leur libertinage, et demander au roi la légitimation de leurs bâtards; on va voir un moine du couvent des Mathurins de Paris se vanter de ses débauches.

Robert Gaguin, religieux mathuviii, écrivain considéré dans son temps, auli'ur d'une mauvaise histoire de France, d'un poème sur la conception de la Vierge, où se trouvent des descriptions ordurièn-, l'était aussi d'un autre poème qui contivut l'éloge d'une cabaretière de Vernon, sa maîtresse, dont il loue les gentillesses et les bons mots. Dans ses éloges, il n'oublie ni le lit, ni les chaises commodes, li la bonté de son vin, ni ses charmes les plus, secrets. Voici les expressions de cet impudent religieux, expressions que je n"oserais traduire en français :

Risus, verba, jocos, fttlcra, cubile, merum , Albentes coxat, inguina, crura, nates.

Et Veneris, etc. (3).

Ces prêtres considéraient toujours la religion comme étrangère à la morale, et croyaient cette dernière inutile.

Les chanoines, plus libres que les moines, se laissaient aller au torrent de la corruption générale; presque tous avaient leurs concubines, et menaient la vie la plus voluptueuse. Aussi un écrivain du quinzième siècle, ayant à offrir le tableau de la condition la plus heureuse, n'en voit

(1) Maillard, Quinquages.j sermo 11.

(2) Maillard, De Jxtstitiâ sermo 60.

(3) Récréations historiques, par Dreux du Radier, t. II, p. 187.

TABLEAU MORAL

jOint de préférable à celle d'un chanoine, /oici le tableau qu'il en fait :

Sur mol duvet assis un gras chanoine.

Lez un brasier, en cLambre bien nallée,

A son cosié gysant dame Sydoine,

Blanclie, tendre, poDie et atleinlée;

B<:.ire ypocras, a jour et à nuyetée.

Rire, jouer, niignoner et baiser,

Et nud à iJuJ pour mieux leurs corps ayser),

Les \y tous deux par un trou de mortaise;

Lors je cogneu que, pour deuil appaiser,

II n'est irèîor que de vivre k son aise (i).

Les mœurs des religieuses, si l'on en croit les plus graves écrivains du temps, n'étaient pas plus régulières. Le respectable Jean Gerson, chanoine et chancelier de l'Eglise de Paris, qui avait sans doute puisé dans les couvents de cette ville ou de ses environs ses notions sur la conduite des filles cloîtrées, parle de leurs maisons comme de lieux de débauche :

« Ouvrez donc les yeux, dit-il, et voyez « si ces couvents de moinesses ne ressem- « blent pas aux repaires de la prostitu- « tion . quasi prostibula meretricum ( 2) . »

Nicolas de Clémangis, docteur en Sorhonne, recteur de l'Université, et professeur au collège de Navarre en cette ville, qui ccrivait dans le même temps, confirme le témoignage de Gerson : « Que ' de choses à dire sur ces couvents de re- « ligieuses, qui sont moins des commu- « nautés de vierges consacrées à Dieu, c que des lieux de prostitution, habités « par des femmes livrées à tous les excès ,« de la débauche, a la fornication, à l'in- « ceste, à l'adultère, à tous les actes de « luxure et de méchanceté en usage chez « les femmes publiques ; mais je suis ret tenu par la pudeur et par la crainte de « m'er gager dans de trop longs discours: « car nos monastères actuels, que je ne « puis appeler des sanctuaires de Dieu,

sont-ils autre chose que des infâmes .paires de Vénus, qu'un refuge oii les eunes gens lascifs, impudiques, vien- - lient assuuvir leur luxure? Et aujour- « d'hui n'est-il pas reconnu que faire « prendre le voile à une jeune fille, c'est « comme si on la livrait a la prostitution « dans un lieu de débauche (3}? »

(1) Œuvres de François Villon, ballade in- ; titulée ?«5 Contredits de Franc-Gontier,-p. 71. .

(2; Declaratio defectuumvirorum ecclesiast., ! no 6.3. ;

(3) SicoîausClemai^gis , de corrupto Ecclesisitaiii^ cap. de impudicâ f:itâ et conversatione M'y.iialium.

Théodoric de Niem nous apprend que les couvents de religieuses étaient des espèces de sérails à l'usage des évêques et des moines; qu'il en résultait plusieurs enfants qu'on érigeait en moines; que quelq-ies religieuses se faisaient avorter, que d'autres tuaient leurs enfants lorsqu'ils étaient nés, etc. (1).

C'est à ce sujet que le prédicateur Barlette s'écrie : « Oh! que de luxures, que « de sodomies, que de fornications î les « latrines retentissent des cris des enfants « qu'on y a plongés (2) ! » « Puissions- « nous, dit aussi Maillard, avoir d'assez « bonnes oreilles pour entendre la voix des « enfants jetés dans les latrines ou dans « les rivières (3)! »

Je n'offre ici qu'une très faible esquisse des mœurs de cette période. Elles n'étaient pas. comme je l'ai dit, plus corrompues que celles des siè6les piécédents; mais les lumières croissantes, répandant sur elles un plus grand jour, les ont fait ressortir davantage. La simonie, le luxe, la gloutonnerie, le concubinage du clergé, et surtout les abominables supercheries que pratiquaient les prêtres pour lever des contributions sur l'ignorance et la crédulité des peuples, parurent plus choquants à mesure qu'on fut plus éclairé.

Que nos modernes qui, par ignorance ou mauvaise foi, s'érigent en apologistes du passé ; que les contempteurs du'présent viennent, dans leurs fastueuses déclamations, exalter la pureté des mœurs de ceux qu'ils qualifient de nos bons aïeux, ils pourront prouver qu'a quelques égards ces mœurs étaient simples: mais celte simplicité était l'effet de la misère et du défaut d'industrie. Enchaînes par la routine, presque entièrement dégradés, abrutis par le régime féodal et par" la superstition, dépourvus d'arts, de liberté, de sciences et d'encouragements , nos aïeux se maintenaient encore dans leur vieille barbarie, qu'on nommera, si l'on veut, simplicité, mais que les personnes instruites et impartiales ne confondront jamais avecla pureté des mœurs.

FÊTES ET Usages. Il s'est conservé à Paris quelques usages qui remontent à la

(1) Nemoris unionis traciatus 6, cap, 34, pag. a94.

(2) Barîeii Sermones, fol. 262. col. 2.

(3) Malliardi Sermones, fol. 74, col. 2.

^88 iiisToiiu:

plus haute antiquité, cl que le christianisme, en les revêtant de ses livrées, est parvenu à s'approprier. Nous avons décrit l'antique fête des Calendes de janvier, célébrée à Paris sous le nom de fête des Fous ou des Sous-diacres. En voici quelques autres moins folles, moins scandaleuses, mais aussi antiques.

Le Bœuf gras. Le jeudi qui précède le dernier jour du carnaval, on célébrait et l'on célèbre encore à Paris la cérémonie du Bœuf gras, qui, dans d'autres lieux de France, est nommé le bœuf ville, violé ou vielle, sans doute parce qu'il était promené par la ville au son des violons ou des vielles Cette fête avait ordinairement lieu à l'équinoxe du printemps, époque où le soleil entrait autrefois dans le signe du zodiaque appelé le Taureau, cbjet de vénération chez tous les peuples de la terre où le culte astronomique avait ptMiétré.

Les Parisiens adoraient le taureau zotiiacal, et, parmi les bas-reliefs du monujnent trouvé à Notre-Dame , on voit, entre plusieurs divinités gauloises et romaines, figurer ce taureau revêtu de létole sacrée,, et surmonté par trois grues, symbole de la lune et oiseaux de bon augure (1).

Là promenade du bœuf gras ii Paris est évidemment un reste des cérémonies de ce culte; il s'y est conservé, parce que le peuple y trouvait de l'amusement et (juil y était habitué. Le plaisir et l'habilude ^ont les plus puissants conservateurs des antiques usages.

Un écrivain du dix-huitième siècle parle de cette cérémonie : il pense qu'elle tire son origine du paganisme, et la décrit telle qu'en 1739 iria vit célébrera Paris.

'■ Les garçons bouchers de la bouche-

- rie de l' Apport-Paris n'attendirent pas '< en cette année le jour ordinaire pour '• faire leur cérémonie du bœuf gras : le •■ mercredi matin, veille du jeudi-gras, ils " s'assemblèrent et promenèrent par la

- ville un bœuf qui avait gur la tête, au « lieu d'aigrette, une grosse branche de " laurier cerise; il était couvert d'un ta- -' pis qui lui servait de housse. »

Il ajoute que ce bœuf, paré comme les victimes que les anciens allaient immoler, portait sur son dos un enfant décoré d'un

(1) Voyez tom. I, planetu' 2.

ruban bleu passé eu écharpe , teuant d'une main un sceptre doré, 'et de l'autre une épée nue. Cet enfant était nommé le roi des bouchers. Environ quinze garçon^ de cette profession, vêtus de corsets rouges., avec des trousses blanches, coiffés de turbans, ou de toques rouges bordées de blanc, accompagnaient le bœuf gras, et deuxd'entreeux le tenaient par les cornes. Cette marche était gaîment précédée par des violons, des fifres et des tambours. « Ils « parcoururent en cet équipage plusieurs « quartiers de Paris, se rendirent aux « maisons des divers magistrats; et, ne « trouvant pas dans la sienne le premier *f président du parlement, ils se décidè- « rent à faire monter dans la grand'salle i « du Palais par l'escalier de la Sainte- '^ Chapelle, le bœuf gras et son escorte. « Et, après s'être présentés au pré^- « dent, ils promenèrent le pauvre animal. « dans diverses salles du P.dais. et le « firent descendre par l'escalier de la - cour Neuve, du coté de la place Dau- tir « phine. »

Le lendemain, les bouchers des autre* quartiers de Paris exécutèrent la même cérémonie, mais ils ne firent point monter leur bœuf gras dans les salles du Palais. Ce tour de force parut alors sans exemple (1).

Quoique cet usage ne soit nullement mentionné dans les historiens de Paris, il n'en existait pas moins depuis longtemps. .|i Rabelais, dans sa longue nomenclature 9 des jeux auxquels s'amusait Gargantua i dans sa jeunesse, cite le jeu du Bœuf i violé. Ce jeu d'enfants était la parodie d'une cérémonie existante avant le temps | où écrivait Rabelais (2).

Cette cérémonie avait cessé pendant la révolution; elle fut remise en vigueur sous I l'empire de Bonaparte ; elle se pratique encore pendant les derniei^ jours de car- ^ naval, même avec plus de pompe qu'au- \ trefois. L'escorte est plus nombreuse, et ï le bœuf énorme que Ion promène dans les rues porte encore sur son dos un joli enfant, mais privé de son sceptre et de son épée.

GÉANT DE LA RUE AUX OuRS. La Cérémonie du Suisse ou géant de la rue aux

(1) Variétés historiques, t. I, partie l""**, p. 170.

(2) OEuires de Rabelais^ t. I, édit. de 1711, p. 142.

TARIFAT- MORAL

(loF'^ (1)3 uue oripiue ykis aucionne que 'elle qui lui est attribuée par quelques .^cri vains. Le christianisme, en s'en emparant, a couvert son antiquité d'un voile religieux et moderne ; voici en quoi consistait cette cérémonie :

Tous les ans, le 3 juillet, les habit-ants de la rue aux Ours faisaient fabriquer un mannequin d'environ 20 pieds de haut, représentant un homme tenant en main un poignard. 11 était, pendant plusieurs jours, promené dans les rues de Paris par des porteurs (]ui ne manquaient pas de faire la quête : ensuite ce mannequin était condamné à être brûlé dans la rue aux Ours. Cette exécution a pendant longtemps été accompagnée d'un feu d'artifice, qu'en 17 53 la police fit supprimer à cause des accidents qui pouvaient en re-ulterdans une rue aussi étroite.

Voici, suivant le vulgaire, l'origine de c-tte cérémonie : Le 3 juillet 1418, un soldat, Suisse de nation, ou qui n'était pas Suisse, sortant d'un cabaret où il avait perdu son argent au jeu, dans son «It.^sespoir, frappa d'un coup de couteau une image de la Vierge [lacée au coin de ;i lue aux Ours et de celle de Salle-au-

iiite; le coup fit jaillir de cette statue pierre du sang en abondance. Le soldat ut pris, attaché à un poteau, en face de l'image de la Vierge qu'il avait blessée, et fut frappé, de; uis six heures du matin jusqu'au soir, avec une telle barbarie que -es entrailles lui sortaient du corps. On 1 ;i perça la langue avec un fer chaud, et er.^:uite en le jeta au feu. C'est, dit-on, t'ii mémoire de ce crime, etde l'épouvantable supplice du criminel, que les habi- 'anls de la rue aux Ours ont imagine de prf mener dans Paris cette fiaure "eiaant<\-que.

Ce récit, que le libiaire Corozet, écrivain fort crédule, a le premier mis au jour, dans ses Antiquités dePoris, et que l)i:breuil, Lemaire, ainsi que l'auteur l'une inscription qu'on avait coutume de f lacer chaque année au-dessous de l'image outragée, ont adopté sans examen; ce ré-

llj La rue aux Ours, qui communique ■le la rue Saint-Denis à la rue Saint-Martin, le nommait anciennement rue aux Oues, aux Ces, c'est-à-dire aux Ores, parce qu'elle abondait en rôtisseurs d'oies, volailles très recherchées par les anciecs Pari-

cit. dis-je, rempli de circonstance^ contradictoires et absurdes, n'est, il faut l'avouer, appuyé sur aucun témoignage digne de foi. Les écrivains du temps n'en parlent nullement. Lq Journal de Paris, sous les règnes de Charles VI et de Charles VII, qui a recueilli avec un soin minutieux les moindres événements de Paris, n'en dit pas un mot. On npporte que le soldat fut condamné par arrêt du jiarlement, et l'on ne trouve dans les registres civils et criminels de cette cour aucun arrêt relatif à ce miracle, à ce .supplice. Dans la même relation, on dit que le coupable fut, le 3 juillet 1418, mené devant messire Henri de Marie, chancelier de France ; et il est certain que ce chancelier était mort à cette époque, puisqu'il fut arrêté le 30 mai précédent, renfermé dans la grosse tour du Palais, et assassiné le 12 juin par ceux de la faction du duc de Bourgogne.

L'auteur du Journal de Paris a parlé, au 3 juillet 1418, des év^^nements de ce jour; il ne dit rien ni du sacrilège, ni du miracle, ni du supplice; il fait mention seulement d'une belle procession qui, en jour-là, eut lieu à Paris.

Je ne m'occupe pas à relever les autre» contradictions qui se rencontrent entre ces diverses relations; je me borne à dire qu'elles ont été, pour la première fois, écrites environ cent cinquante ans après l'événement.

La cérémonie elle-même dépose contre l'origine qu'on lui attribue. Des feux de joie ou d'artifice, la promenade d'un mannequin, ont-ils quelque analogie avec la profanation commise par un joueur furieux, avec l'horrible supplice qu'on lui fit endurer? Sont-ils des rites convenables à l'expiation, à la commémoration d'un sacrilège, suivi d'un prétendu prodige?

Pourquoi la figure du soldat profana t'eur a-t-elle les proportions d'un géant? Quel rapport se trouvait entre son action et l'énorme stature de cette effigie? Ces questions, et l'impossibilité d"y faire des réponses satistaisantes, montrent suffisamment le peu d'analogie qui se trouve entre l'outrage fait à l'image de la Vierge et la promenade de la figure du géant (l). Cette

(1) Quelques pieuses supercheries, si iréquentes alors, se fout soupçonner ici; et les religieux de Saint-Martin-des-Champs ne paraissent pas y être étrangers. C« tureir

cérémonie avait une autre origine; elle remonte bien au-delà du quinzième siècle, et dérive certainement des antiques fêtes du solstice d'été.

A Rome, le 1 5 mai de chaque année, on promenait en procession trente figures colossales en osier, qu'on appelait les Argéeiis, et que les vestales jetaient dans le Tibre. Les prêtres d'Osiris accablaient de coups d'énormes figures qui représentaient les ennemis des dieux.

Cet usage, maintenu dans le christianisme à la faveur de la barbarie, est établi dans presque toutes les contrées de l'Europe; l'Italie, l'Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, égayaient et égaient encore leurs processions par le spectacle de figures de géants ou de géantes. Je ne citerai ue celles qui se célèbrent dans les villes "Anvers, de Gand, de Dunkerque, de Maliues, de Louvain, de Douai, où l'on porte des mannequins de vingt-quatre à vingt-cinq pieds de hauteur.

Dans plusieurs villes de France, les jours des fêtes de saint Jean et de saint Pierre, on fabrique des mannequins que l'on brûle dans un feu de joie, comme on faisait à Paris : ces fêtes se célèbrent à l'époque du solstice d'été. Elles diffèrent daiîs leurs formes, dans leur motif actuel, mais elles partent toutes d'un même principe : c'est ici l'allégorie du triomphe du soleil sur les ténèbres. En Egypte, à Rome,

eux qui recueillirent la figure prétendue insultée par le soldat, qui la placèrent dans la net de leur église, près de l'entrée du chœur, où elle a été longtemps confondue avec une autre madone, nommée Notre-Dame-de-Carole, située derrière le chœur. On sait qu'une image réputée miraculeuse était d'un grand produit pour l'église qui la possédait; et cet intérêt a pu être le mobile du miracle.

Le jour des fêtes, on plaçait au coin de la rue aux Ours une autre image très bien parée, et de plus éclairée par une lampe : on n'oubliait pas un tronc destiné à recevoir les offrandes des dévots. Les habitants de cette rue avaient grand soin de cette image. Ils formèrent, en 1743, une confrérie; chaque aunée ils établissaient un roi qui payait cher les honneurs de cette royauté ; il avait beaucoup de dépenses à faire pour les décorations de cette fête, et pour le repas qui en était le complément. {Variétés historiques,tom. I, ire partie, p. 149.)

comme à Paris, le personnage du géant ., toujours un caractère hostile : il est considéré comme un ennemi, un être odieux, et : dont on se venge. i '

Ainsi la cérémonie pratiquée à Paris en , I mémoire d'un prétendu sacrilège est un reste d'une fête païenne. Les ^bourgeois de la rue aux Ours n'en connaissaient point l'origine, ne s'en mettaient point en peine, et célébraient la cérémonie parce qu'on l'avait célébrée autrefois.

Une autre fête solsticiale était en usage à Paris : celle du feu de la Saint-Jean ; j'en parlerai en détail dans la suite.

FÊTES DES Fous DE L'UnIVERSITÉ. Lcs

clercs du Palais jouaient des farces, des soties, des moralités ; les écoliers de l'Université dressaient des théâtres dans leurs collèges, et imitaient les jeux des clercs. Ils imitaient aussi les diacres et les sous- , diacres de Notre-Dame-de-Paris, et comme eux ils célébraient la fête des fous avec tous ses scandaleux accompagnements. ; Voici ce que j'ai pu recueillir sur cette fête.f Le 5 décembre, veille de Saint-Nicolas, ! les écoliers et professeurs de l'Université;. se réunissaient pour élire un évèque qui, sans doute, portait comme l'élu des diacres de Notre-Dame de Paris, la qualification d'évêque des fous, ou autre qualification aussi honorable. Sans doute ils se livraient à tous les actes de débauche, à tous les désordres, à toutes les profanations que l'on reprochait aux diacres de Notre-Dame, puisqu'en 1276 Simon de Brie, légal du

pape, accuse les écoliers de plusieurs actions désordonnées, notamment, dans certaines fêtes, de se livrer aux excès du vin, à toutes sortes de dissolutions, de parcourir les rues en armes, et de pousser l'insolence et l'impiété jusqu'à jouer aux ! dés sur l'autel, en blasphémant le nom de Dieu (i).

Voilà des actes conformes à ceux que pratiquaient les diacres de Notre-Dame, lors de la fête des fous.

En 1365, pendant la nuit de la veille delà Saint-Nicolas, les écoliers, suivant la coutume dece temps, ayant élu un d'entre eux évèque, et l'ayant revêtu d'ornements pontificaux, le menèrent chez le recteur. En revenant, ce cortège fut rencontré par le guet. Cette rencontre produisit de part et d'autre des injures et des coups. Les

(1) Histoire de l' Université , par Duboulay, t. m, pag. 431.

TABLEAU MORAL

sergents qui composaient ce guet, se royant maltraités, sans respect pour l'evêque et son cortège, tombèrent brutalement sur eux, les mirent en déroute, les poursuivirent jusqu'aux écoles de la rue de la Bùchcrie, en enfoncèrent les portes, firent prisonniers plusieurs écoliers, et les traînèrent dans les prisons du Ghàtelet.

Le lendemain 6 décembre, l'Université délibéra sur cet attentat à ses privilèges, poussa des cris de vengeance, et parvint, par ses vives réclamations, à faire arrêter les sergents du guet, qui furent condamnés à la prison, à faire amende honorable, à perdre leurs offices ; et les écoliers, quoiqu'ils eussent commencé la rixe, et attaqué les premiers le chevalier du guet, restèrent impunis (1).

On ignore à quelle époque cette fête des fous fut abolie; mais il est présumable qu'a Notre-Dame, ainsi qu'à l'Université, cette cérémonie extravagante et impie ne le fut que dans le quinzième siècle.

Les jeux, les divertissements du peuple caractérisent l'esprit et les mœurs de ce temps : je ne dois pas les omettre.

Jeux. En 14.5, les Parisiens, sous la domination anglaise, se trouvant dans un temps de calme, firent ouvrir la plupart des portes de ville qui depuis longtemps étaient murées, réparèrent les ponts places sur les fossés, et se livrèrent à divers jeux.

L'auteur du Journal de Paris, sous les règnes de Charles VI et de Charles VII, nous apprend que le dernier dimanche daoùt 1425, dans l'hôtel d'Armagnac, situé rue Saint-Honoré, et sur une partie de l'emplacement des bâtiments du Palais- Royal, on enferma dans un champ clos quatre aveugles couverts chacun d'une armure, çX munis de gros bâtons. Un fort cochon, renfermé avec eux, devait être le prix de celui d'entre les aveugles qui parviendrait à tuer cet animal.

Les aveugles frappaient au hasard à tour de bas; et, vou'ant assommer le cochon, ils s>e portaient les uns aux antres des coups assez violents pour s'assommer entre eux : ce qui amusait beaucoup les spectateurs.

« Ils se donnèrent, dit l'auteur cité, de « si grands' coups de bâton, que dépit

(1) Registres manuscrits du parlement.

Toumelle criminelle, registre coté 8, 5 décembre 13tj5, fol. 19.

« leur en fut; car, quand le mieux cui- « doieiit (croyaient) frapper le pourcel, ils « frappoient l'un sur l'autre; car .s'ils « n'eusent été armés, pour vrai, ils se fus- « sent tuesl'un l'autre (j). »

Le même écrivain, en qualifiant ce jeu de bataille étrange, fait présumer qu'il n'était pas national, et que les Anglais, qui dominaient alors a Paris, l'avaient introduit dans cette ville, où, à ce qu'il paraît, il ne fit pas fortune.

Le jeu du màt de Cocagne semble aussi avoir été introduit par les mêmes étrangers.

Le l^r septembre de la même année 1425, dans la rue aux Ours, en face de la rue Quincampoix, on planta un màt qui n'avait que trente-six pieds de hauteur. A la cime était place un panier, contenant une oie gras=e et six blancs de monnaie (deux sous six deniers). On oignit Je màt, et on promit a celui qui parviendrait à la cime, le màt, le panier, et ce qu'il contenait.

Pendant le cours de la journée, on essaya à diverses reprises de grimper jusqu'au bout de ce màt ; nul ne put l'atteindre : mais un jeune varlet, qui en approcha le plus près, obtint l'oie, sans obtenir ni le màt, ni le panier, ni la monnaie (2). De ce feit, comparé avec l'état actuel de la force et de l'adresse des hommes, on peut tirer une conséquence favorabie à la génération présente. Si, au quinzième siècle, nul ne put atteindre la cime d'un màt de trente-six pieds de hauteur, et qu'au dix-neuvième siècle les hommes qui se livrent à cet exercice parviennent à monter jusqu'à la cime d'un màt de soixante pieds, ainsi que cela se voit journellement dans les fêtes publiques données à Paris, on doit en conclure que la force et l'adresse des hommes d'aujouidliui n'ont point dégénéré, comme quelques ignorants se plaisent à le dire.

Bains. On était fort en usage, pendant cette période, ainsi que pendant la précédente, de prendre des bains publics, que l'on nommait alors estuves. On compte à Paris six rues, ruelles ou culs-de-sac qui portent ce nom.

Dans la pièce de vers intitulée les Crieil) Journal de Paris sous Charles VI et Charles VII, pag. 104.

(2) Journal de Paris sous Charles VI et Charles VU, pag. 104.

ries de Paris, on voit que les propriétaires ou serviteurs de ces établissements criaient chaque matin, dans les rues de Paris :

Seignor, <iuar vous allez baingner;

Et ezluver sanz" délayer,

Li bains sont chaiil, c'est sanz menlir ;ij.

Les bains OU étuvesse maintinrent longtemps : ceux qui les administraient se nommaient barbiers-étuvistes,et formaient une corporation. Sous Louis XIII, et même sous Louis XIV, les bains de Paris étaient des lieux de plnisir ou même de débauche. Sauvai, qui écrivait au commencement du dix-huitième, dit : « Vers la fin du siè- « cle passé (dix-septième siècle), on a cessé «d'aller aux étuves; auparavant elles « étaient si communes qu'on ne pouvait « faire un pas sans en rencontrer (2). »

Luxe et modes. Le luxe continuait à exercer son empire sur les habitants de Paris. On a vu les seigneurs piller les marchands sur les chemins, mettre à contribution leurs sujets, leur arracher le nécessaire: les femmes se livrer à la prostitution; plusieurs individus faire la fausse monnaie,etc., pour se procureruneconsidération qu'il était alors plus facile d'acquérir par des crimes que par des travaux utiles, et pour avoir l'honneur de porter des habits d'étoffes précieuses, de taffetas, de satin, de velours, doublés de riches fourrures, et enrichis d'or et de perles.

Sous Charles V et Charles VI, cette émulation, funeste à la morale, fit des progrès sensibles. Philippe de Mézières, dans son vieux Pèlerin, dit : u Quand le vieil pèle- « rin fut né (vers l'an 1320), la robe d'un « vaillant chevalier ne coûtait que trente « sous... Aujourd'hui un varlet despendra « en chausses quarante ou cinquante « francs (3). » Cinquante francs d'alors en vaudraient aujourd'hui près de quatre cents : les chausses des varlets nous paraissent un peu chères.

Celui qui écrivit en ^e^s l'histoire de .Tean IV, duc de Bretagne, dit le Conquérant, nous peint ainsi les formes efféminées et le luxe excessif des Français qui

(1) Fabliaux de Barbasan, édit. de MéoD, t. II, pag. 277.

(2) Antiquités de Paris, par Sauvai, t p. 650.

(3) Dissertations de p. 118.

vinrent, en 4373, s'emparer de celte province, et semble s'étonner de leurs superfluités, inconnues chez les Bretons.

Il,

l'abbé Lebeuf, t. III,

Les François estoipnt bien ppignèi.

Les vis (visage») leiuirps pi délié*; Et si avoieni barbes fonrchèfs ; Bien dansoienlen saîli'i joncliées.

Et si elianioieiU Ciimme seiaines.

Grand coup (beauroup) avoieni de'pèrlêrie» Et (le nouvelles broderies ; Seulement lo derroié (le derrière) Esioitde perles tout royé.

Voici la traduction de ces quatre derniers vers : « Leurs habits étaient ornés do « broderies nouvelles, et chargés d'un « grand nombre de perles : on en voyait* « même jusqu'à leur dos qui en était tonl « rayé. »

Charles V avait beaucoup contribue a l'accroissement du luxe des habits, des meubles et des bâtiments. Les seigneurs voulurent se donner un pareil mérite, et imiter le roi ; les gentilshommes voulurent imiter les seigneurs, et les bourgeois des villes, les gentilshommes : ainsi de suite.

Les vicissitudes de la mode avaient déjà une grande influence sur les vêtements des Français, et variaient fréquemment leur forme et leur couleur. Ces changements rapides furent ingénieusement cen- ■ sures par un prince italien. Dans sa galerie, il fit peindre un individu de chaque nation civec le costume qui lui était particulier. Le Français seul y était représenté tout nu, tenant sous son bras une pwrr d'étoffe, afin de montrer que la rapidité des changements d'habits en France ne permettait pas d'en saisir les formes.

Avant Charles V, les dames nobles portaient sur leurs robes le blason de leur mari.

Sous Charles V, les habits des gens de cour, des magistrats et de tous les officiera de leur dépendance, consistaient en vêtements dont une moitié était d'une couleur, et l'autre moitié d'une autre. C'est ce qu'on nommait robes mi-parties. Lorsque l'empereur Charles VI fit son entrée à Paris, le prévôt des marchands, les échevins et les principaux bourgeois de Paris étaient vêtus de robes mi-parties de blanc et de violet. Tous les officiers royaux portaient pareillement des robes de deux couleurs.

Charles VII, ayant une stature mcil proportionnée et lès jambes trop courtes, pour cacher cette imperfection, reprit l'habit long, tel qu'on le portait sous Philippe de Valois.

Paris, - Typ. Lacoih, rue Soufflot, «.

TABLEAU

Dès les commencements du règne de Louis XI, la forme des habits changea entièrement. Au lieu d'habits longs, on en porta de très courts. Voici le témoignage d'un auteur de ce temps. « Les « hommes, dit Monstrelet, se prindrent à " vestir plus court qu'ils n'eussent onc- * ques fait •. tellement que l'on vé^it la « façon de leur c... et leurs génitoirjs, ' ainsi que l'on souloit vestir Tes singes,

« qui estoient chose très malhonnête et « impudique. Et si faisoient les manches « fendre de leurs robes et de leurs pour- '( points, pour monstrer leurs chemisa « déliées, larges et blanches. Portoient « aussi leurs cheveux si longs qu'ils leur « empcschoient leurs visages, mesmement « leurs yeux. Et sur leurs testes portaient « bonnets de drap, hauts et longs d'un « quartier ou plus. Portoient aussi, comme

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Le pilori des halles.

« tous indifféremment . chaisnes d'or moult «somptueuses; chevaliers et esculiers, « les varlets mêmes, pourpoints de soie, ■' de satin et de veloux, et presque tous, » ospecialement ez cours des princes, por- - toient poulaines (1) à leurs souliers

(Ij On nommait poulaines des souliers dont les pointes s'élevaient d'un demi-pied ou d'un quartier, quart d'aune, comme le dit Moustrelet. Cette mode, qui date du treizème siècle, prohibée par les sermons des prédicateurs, par les conciles, par les or-

II DULAURE

« d'un quartier de long, voire plus tels y « avoient. Portoient aussi à leur pour- « point gros mahoîtres (1 ), pour montrer t qu'ils fussent larges par les épaules, qui « sont choses vaines et par aventures fort « haineuses à Dieu. Et qui estoit hui

donnances des rois, et que l'on qualifiait de poulaine de Dieu maudite, s'est maintenue^, grâce aux prohibitions, jusque vers la fin du quinzième siècle. [Voyez Glossaire de Ducangt, au mot Poulainia.)

(1) Mahoîtres était une espèce de vêtement

« (aujourd'hui) court vestu, il estoit le . lendemain long vestu jusqu'à terre. Et « si estoit ceste manière si commune, n'y « avoit si petit compagnon que ne se voul- « sist (voulut) vestir à la mode des grans « et des riches, fust long, fust court, non « regardans au coust, ne à la despense, « ne" s'il appartenoit à leur estât (1). » Cette émulation à imiter la mode des longues robes est attestée par plusieurs autres écrivains du temps. Un poète dit :

Varlets, couturiers, pelleurs d'aulnes.

Paveurs et revendeurs de pommes.

Ont de longues robes de cinq aulnes.

Aussi bien que les gentils hommes (ï).

Monstrelet. déjà cité, parle aussi des modes des femmes. « En ceste année (1 467) , K dit-il, aussi délaissèrent, les dames et « demoiselles, les queues à porter à leurs « robes, et en ce lieu, mirent bordures « de gris lectices (fourrures), de martres, « de veloux et d'autres si larges, comme . d'un veloux de haut ou plus (3). »

Monstrelet dit qu'en U67 les dames renoncèrent à leurs queues : cependant on voit, sous les règnes suivants, ces longues queues, toujours en vogue, balayer les rues de Paris, et continuer à être l objet des violentes déclamations des prédicateurs, qui, en cherchant à les décrier, en les qualifiant d'inventions diaboliques, travaillaient sans s'en douter à en maintenir l'usage. . ....

Le prédicateur Maillara, qui prêchait a Paris dans l'église de Saint-Jean-en- Grève, en 149 4 et en 1508, se récrie fortement, et dans presque tous ses sermons, contre ces longues queues. En cette dernière année il dit : « Et vous, mesdames « fardées, et qui portez la queue trous-

i^ui garnissait les épaules et la moitié des bras^les militaires enportaieiit. Decemot on a fait celui de maheutre, qui est plus connu, et qu'on aonnait à des soldats. Du temps de 'a Ligue fut publié un livre intitulé le Maheutre et le Manant, c'est-à-dire le soldat it l'habitant.

jl) Chroniques de Monstrelet^ t. III, édit. deléos, p. 129, verso.

(2j Poésies de Guillaume Coquillart, monologue des Perruques, p. 172.

"i3) IL parait qu'il y a ici une erreur : et qu'au lieu du mot veloux, il faut le nom d'une mesure; ou peut-être l'auteur a-t-il voulu parler de la largeur d'une pièce de velours.

« sée (1); et vous, femmes, qui portez des « chaînes et des queues, etc. (2); et ^ou.<<, « messieurs les seigneurs, qui souffrez « que vos filles portent des queues, et vos « (ils des manches larges (3). » Ces citations, et plusieurs autres que je pourrais y joindre, témoignent qu'en 1508 les femmes portaient encore des robes à longues queues.

Monstrelet nous apprend" encore que les femmes commencèrent alors à porter leurs ceintures de soie beaucoup plus larges que de coutume. « Les ferrures plu.^ K somptueuses assés, et colier d'or à leur « col et autrement, et plus cointement « beaucoup qu'elles u'avoient accoutumé, c et de diverses façons (4). »

Les robes des femmes étaient, en été comme en hiver, toujours fourrées d'hermine, de menu-vair ou petit-gris.

On a vu qu'à l'entrée de Louis XI à Paris les magistrats de cette ville et les seigneurs qui" formaient le cortège du roi étaient, au mois d'aoùl, vêtus de robes fourrées. La mode ou l'étiquette commandait tyranniquement, et faisait taire la voix de la commodité et du besoin.

Jouvenel des Ursins, à propos des dissolutions en usage dans l'hôtel delà reine L^aboaude Bavière, dit, sous l'an 1417, que, maleré les guerres et les tempêtes politiques, les dames et demoiselles menaient un excessif estât; que leur coiffure se composait de cornes merveilleuses, hautes et larges; qu'elles avaient de chaque côté, au lieu de. bourrelets, deux grandes oreilles si large.-, que, quand elles voulaient passer par la porte d'une chambre, elles étaient obligées de se baisser et de se tourner de côté (5).

Les galanteries de la reine la firent exiler à Blois, ce qui dut porter quelques atteintes au volume de ces cornes merveilleuses.

Sous Louis XI, de nouvelles coiffures avaient remplacé ces cornes. Monstrelet nous apprend que les dames et demoiselles, vers l'an 1 467, « mirent sur leur teste a bourrelets à manière de bonnets ronds,

(1) Si.'rmo 60, de Justitiâ.

(2) Sermo 39.

(3} Sermo 59.

(4) Chroniques de Monstrelet, tom. III, p. 129, verso.

(5) Histoire de Charles Fi, par Jouvenel des Ursins, p. 336.

« qui s'amenuisaient j ar dessus de la « hauteur de demi-aulne ou de trois quar- - tiers de long. » Sur la cime de ces bonnets en forme de pain de sucre était attaché nncoui'i'echief déWé, ou voile qui par derrière pendait jusqu'à terre.

L'usage des perruques prit aussi naissance pendant cette période. La mode de faire retomber abondamment la chevelure sur le visage ne pouvait être suivie par ceux qui manquaient de cheveux ; de plus, 1^ acteurs des théâtres, pour certains rôles, avaient adopté des chevelures postiches. Ce défaut et cet exemple induisirent les personnes dont la tète était chauve à la couvrir de chevelures artificielles. On donnait à ces perruques ainsi qu'aux cheveux naturels la couleur blonde, alors fort à la mode. Voici ce qu'en dit un poète de ce temps :

A Paris, un tas de bejaunes Lavent, trois lois le jour, leur teste. Afin qu'ils aieni les cijeveux jaunes.

Hector se promène au soleil Tour faire sécber sa perruque (1;.

Ce poète dit aussi qu'on portait des perruques tissues avec des crins de chevaux teints en couleur blonde :

De la qufoe d'un cheval peinte.

Quand leurs cheveux sont trop petits, lU ont uue perruque feinte (2 .

Le même nous apprend que les Lombards et les Romains faisaient usage de perruques de laine, propres, bien peintes et bien pignées : et Maillard reproche dans ses sermons aux femmes de Paris de se servir de perruques.

Les femmes qui portaient des robes ouvertes par devant, et dont l'ouverture était contenue par une attache qu'on nommait affiche, passaient pour des femmes galantes.

Les dames, en général, ^e fardaient le Tisage avec du blanc et du rouge. « Vous « peignez votre visage, dit Maillard, et « le chaigez de couleurs, ce qu'une hon- € nête femme ne doit jamais faire; mais « vous dites : Bach, bach, il ne faut pas « croire tout ce que disent les prédica- « teurs (3j. » Les femmes décriées ou dé-

(1) Poésies de Guillaume Coquillart monologue des' Perruques, p. 172.

(2) Poésies de Guillaume Coquillart, monologue des Perruques^ p. 75.

(3) Sermones MalUardi, De leccati stijjendio.

TABLEAU MOBAL 495

vouées à la prostitution ne laissaient pas que d'avoir, pendu à leur ceinture, uu chapelet dont les petits grains étaient de corail et les gros grains en or, en argent ou en vermeil. « Dites, mesdemoiseïles, « est-ce pour l'honneur de Notre-Seigneur « Jésus-Christ que vous portez des pateî' « noster ou chapelets en or! » s'écrie Maillard dans un de ses sermons (1).

D'autres avaient des Heures ou livres de prières garnis de fermoirs d'argent. La demoiselle Laurence de Viliars, femme noble et femme publique, dont j'ai parle, avait à sa ceinture un chapelet pareil, et possédait des Heures précieusement garnies. Les hommes portaient aussi des chapelets riches par leur matière. « Etes- « vous corrigés ? dit Maillard aux Pariée siens, avez-vous renoncé à votre luxe, à « vos concubines, à vos anneaux et à vos « pater iiosier, qui sont en or, et que « vous portez non par dévotion, mais par « vanité? Si vous ne changez pas de con- « duite, je vous enverrai a tous les dia- « blés (2j. » Le luxe, le libertinage et la dévotion étaient alors en parfaite harmonie.

Les femmes avaient leurs lieux de reunion aux églises, aux banquets, aux bains et chez les accouchées. Là on parlait, et l'on parlait beaucoup ; on médisait de même. Maillard se récrie souvent contre l'habitude qu'avaient les Parisiennes de médire de leurs voisines, de les qualifier

de filles de prêtres, de filles de p Le

poète Villon a composé une ballade où il assure que les femmes de Paris surpassent en caquetage celles des autres nations de l'Europe. Chaque strophe de cette ballade se termine par ces vers :

Il n'est bon bec que de Paris (3 .

Les hommes se réunissaient aux cabarets, aux églises, chez les barbiers, aux Halles et à la porte Baudet. Ce dernier lieu était le rendez-vous des iiomuilistLS du tem.ps. 11 n'exiUait point à Paris de promenade publique.

Les hommes, en prononçant le nom du

( Ij MalUardi Sermones , Quadrages. , serrno 49.

{2) Sermones MalUardi, Feria 5, Lom.i, ôermo 43.

(3; Poésies de Villon, ballade sur les femmes de Paris, p. 72.

roi, levaient leurs bonnets, témoignage! de respect qu'ils ne donnaient pas lorsqu'ils prononçaient le nom de Dieu : ce qui excitait les reproches des prédicateurs.

Il se pratiquait, pendant cette période, un usage remarquable qui n'est pas dans nos mœurs : les jeunes personnes, filles de seigneurs, de princes et même de rois, étaient, avant de se marier, assujetties à un examen peut-être nécessaire, mais qui { paraîtrait aujourd'hui très humiliant. « Il ; « est d'usage en France, dit l'historien « Froissart (quelque dame ou fille de haut « seigneur que ce soit), qu'il convient « qu'elle soit regardée et avisée toute nue « par les dames, pour savoir si elle est 1 « propre ou formée pour avoir des eu- j « funts (2). » Isabeau de Bavière, avant | d'épouser le roi Charles VI, fut obligée de ' se soumettre à cet usage, et de se laisser visiter par les dames.

On a dit que, sous Charles V et Charles VI, l'usage des chemises de toile était très peu répandu, qu'on ne se servait que de chemises de serge, et qu'on taxa de luxe extraordinaire la reine Isabeau de Bavière, parce qu'elle avait deux chemises de toile. Gela pouvait être à Paris, mais non ailleurs (1).

Quoique cette période et, surtout, les règnes de Charles VI et de Charles VII, soient signalés par des calamités et des crimes innombrables, on voit cependant, tiu sein des guerres intestines et d'épouva::tables actes de férocité, jaillir plusieurs traits de lumières nouvelles, et l'édifice de la barbarie perdre plusieurs de ses appuis.

Depuis l'origine du christianisme en France, on avait constamment envoyé au supplice les condamnés à mort sans leur permettre d'être absous par la confession. On avait la cruauté de vouloir perdre le

(Ij Chroniques de Froissart, vol. 2, eliap.142, p. 285, édit. de 1595.

(2j L'usage des chemises de lin était plus ancien. Dans la Chronique de GeofFroi de Vigeois, on lit : «< En cette année fllTO), .. lu disette du lin et de la cire se lit forte- .. ment sentir. Une chemise, qu'on payait " ordinairement neuf deniers, se vendait « deux sous quatre deniers. » [Recueil des Hif^toriens de France, t. XII, p. 447.) Il est certain qu'il s'agit ici de chemises de lin; mais i'u-age en vigueur dan$le Languedoc, au douzième siècle, pouvait n'être que réemment introluit en France au quinzième.

corps et l'àme. Charles V trouva cette coutume peu catholique, et voulut l'abolir; mais les chefs de la justice et les membres de son conseil s'y opposèrent fortement : ce roi laissa subsister l'ancien usage.

L'honneur de cette abolition appartient a Charles VI, qui, par sa déclaration du 21 février 1397, permit enfin aux condamnés d'être, av.int leur supplice, consolés ou absous par un confesseur.

Sous Charles VII. le latin était la seule langue enseignée à Paris. En 1458, Grégoire de Tipherne, disciple d'Emmanuel Chrysolore. obtint la permission d'y donner des leçons de grec ; et Paris, dès lors, commença à se trouver en communication avec la Grèce antique.

Cette communication devint plus rapide et plus efficace par l'invention de l'imprimerie, dont j'ai parlé.

Cest sous le règne de Louis XI (ju'on vit naître ce nouvel art si utile, qui contribua si puissamment à retirer l'hommide l'abîme des erreurs, décida irrévocablement l'accroissement des lumières, le perfectionnement progressif de la civilisation et des connaissances humaines, et condamna la barbarie à reculer sans cesvers sa source.

Ce règne vit aussi l'établissement depremières manufactures de soieries en France: elles furent fondées dans la vill'^ de Tours, en 1470, sous la direction (U' quelques ouvriers attirés de Venise, de Gênes et de Florence.

L'art médical s'enrichit d'une nouvelle découverte : en 1 474, comme je l'ai dit, l'extraction de la pierre s'opéra pour la première fois avec succès.

Les beaux-arts suivirent les lettres dan> leur marche progressive. Sous Louis XI et sous Louis XII, l'architecture, la sculpture, reçurent des améliorations sensibles, et même un caractère particulier que j'ai indiqué. La peinture sur verre et les miniatures s'élevèrent à un très haut degré de perfection. Paul Ponce, habile statuaire, exécutait, sous ce dernier règne, des ouvrages que les artistes les plus distingués de nos jours ne désavoueraient pas (1).

(1) Sous le règne de Louis XII, on composa, pour le blason de la ville de Paris, l'acrostiche suivant :

paisible domaine,

>.n>oureux vergier,

^epos sans dangier,

—ustice certaine, i

v^cience liaultaine,

«Ti'St Paris eiilier.

sous FRANÇOIS

Tout semblait disposé pour l'heureuse révolution qui allait s'cpérer dans les lettres, les sciences et les arts; tout présageait le règne prochain de la vérité et de la raison : !eur marche était franche et directe; mais la socitté contenait des classes intéressées au maintien des institutions de la barbarJe. et des abus dont elles vivaient. Ces classes s'élevèrent [our détruire de si flatteuses espérances: elles trompèrent,

séduisirent la plupart de ceux qui exerçaient la puissance souveraine, les déterminèrent à combattre pour c^s abus, pour les erreurs et le mensonge. Une lutte violente sengagea : il en résulta des maux dent la raison et l'humanité eurent beaucoup à gémir, comme on le verra dans la période suivante : la marche de la civilisation fut contrariée, un peu ralentie, mais non pas arrêtée.

PERIODE X

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