III. Antiquités de la partie septentrionale de Paris
L'espace encadré par le cours de la Seine et les hauteurs de Chaillot, de Clichy, de Montmartre, de Ménilmontant et de Charonne, qui contient aujourd'hui la partie la plus étendue, la plus peuplée, la plus industrieuse de Paris, était, dans les premiers temps de la période romaine, une solitude composée de forêts et de marécages. Au quatrième siècle, des édifices y furent construits, et l'on vit dès lors s'élever au milieu de ce terram sauvage des productions des arts et de l'opulence. Des fouilles exécutées sur divers points ont révélé des faits que l'histoire s'obstinait a nous cacher.
Cette partie de Paris était traversée par une voie romaine, qui, partant de la Cité et du Grand-Pont, aujourd'hui remplacé par le Pont-au -Change, se dirigeait au nord jusqu'aux environs du marché des Innocents. Il paraît qu'au nord de ce pont était, à droite, un terrain appelé Tudella.
(1) Gregor. Turon. Bist., lib. B, cap. 33.
(2) Gesia Dagoberti régis, cap. 33.
nom commun à plusieurs anciens lieux de France, et qui désigne une fortification. Puis on arrivait à une bifurcation, dont une branche suivait la direction de la ru»' Montmartre, passait à Clichy, et de là au bourgde l'Estre, près Saint-Denis, puis à Pierre-Laie et à Pontoise. Quelques parties de cette voie romaine subsistent encore entre ces deux dernières positions.
L'autre branche se dirigeait vers les lieux nommés depuis Saint-JDenis, Pierrefitte, etc. Il existait certamement d'autres routes, et notamment une qui suivait la direction de la rue Saint-Antoine ; elle s'est conservée jusqu'au douzième siècle, elle était alors qualifiée de voie royale.
Passons aux établissements romains contenus dans cette partie de Paris.
Aqueduc de Chaillot et Bassins du Palais-Royal. Un aqueduc souterrain prenait son commencement sur les hauteurs de Chaillot, à la source des eaux minérales de ce lieu, traversait las emplacements des Champs-Elysées, d'une parîiQ du jardin des Tuileries, et aboutissait vraisemblablement vers le milieu du sol occupé par le jardin du Palais-Uoyal.
Lorsqu'en 1763 on travaillait à la formation de la place Louis XV, on reconnut les tuyaux de conduite de cet aqueduc.
On découvrit à Chaillot un reste de maçonnerie antique qui présente une des parties de cet aqueduc, que M. de Caylus a décrit avec détail (1).
Mais ce qu'il n'a pu décrire, c'est le résultat des fouilles faites en 17SI au jardin du Palais-Royal. Vers l'extrémité méridionale de ce jardin, à trois pieds au-dessou.'î du sol, on a décom^rt un bassin ou réservoir de construction romaine, dont la forme était un carré de 20 pieds de côté, et en même temps des médailles d'Aurélien.
de Dioclétien, de Posthume, de Magnence, de Crispe et de Valentinien I^r. L'époqua de ce dernier empereur doit être celle du bassin, c'est-h-dire de la fin du quatrièms siècle, au plus tard de l'an 375 de notra ère.
Une coïncidence remarquable tend à prouver que l'aqueduc de Chaillot aboutissait au bassin découvert dans le jardin du Palais-Royal: la ligne de cet aqueduc, reconnue par M. de Caylus depuis Chaillot jusqu'à la place Louis XV, étant prolongée
(1) Voyez son Recueil d'antiquités, tom. II, p. 375.
dans la même direction, rencontre précisément ce bassin (l). Ainsi il est ti^s vraisemblable que l'aqueduc a été fait pour le bassin, et que la construction de l'un et de l'autre est du même temps.
Cet aqueduc avait évidemment pour objet d alimenter les eaux de ce bassin, espèce de lavacrum destiné à des bains.
Les fouilles du jardin du Palais-Royal ont produit la découverte d'un autre bassin antique, situe dans la partie septentrionale de ce jardin ; il s'étendait depuis le café de Foy jusqu'au passage de Radzivill. Le pavé de ce bassin, composé de moellons, se trouvait à près de cinq pieds au-dessous du sol. Comme on ne déterra que des portions de ce second bassin, on ne peut en connaître les dimensions ; il était certainement beaucoup plus -vaste que le premier (2).
Cimetière, Tombeaux et autres antiquités DE LA RUE VlVIE.NNE. Non loin des bassins dont je viens de parler, on rencontra sous terre, en <751, en travaillant aux fondations d'une écurie, dans :iie maison de la rue Vi\ienne , huit ragments de marbre ornés de Las-reliefs. M. de Caylus, qui en a publié les gravures et la description, ne doute pas que ces fragments n'aient appartenu a des tombeaux (3).
L'un représente un homme à demi couché sur un lit de table, et un esclave iiargé d'un plat ; l'autre, Bacchus couché : !*ès d'Ariane; sur un troisième est une . rêtresse qui rend des oracles et un homme jui les écrit dans un livre ; le quatrième • •ffre un repas, trois convives couchés sur leur lit, et uu esclave portant un plal: sur la table on voit, dans un autre plat, une hure de sanglier. Ces bas-reiiefs, dont j'omets les moins intéresixinls , paraissent tous appartenir au même tombeau.
Dans la même fouille fut trouvée une urne cinéraire en marbre, dont la lace principale est ornée d'un feston de tleurs et de fruits qui se rattache à des tètes de béliers placées à la partie supérieure des
(1) Voyez le Plan de Paris sous la domination romaine.
(2) Obstrvations sur quelques antiquités romaines déterrées dans le jardin du Palais- Royal, au mois de novembre 17B1 , par M. Bourignon, pag. 39.
(3) liecueil d'Antiquités, tom.II, pag. 37 3 et suivantes.
PÉRIODE II 3
angles de cette urne. Au-dessous de ce feston est une inscription portant que Pithusa a fait exécuter ce monument pour sa fille Ampudia Araanda, morte à l'ùge de dixsept ans.
Un couvercle de marbre, richement orné de sculptures appartenant à une autre urne cinéraire plus grande que la précédente, atteste l'existence d'un troisioir.e monument sépulcral dans le même lieu.
Un quatrième monument de la même espèce fut découvert en 1 806, dans la même maison, rue Vivienne, n» 8. En y faisant reparer un four, on déterra une urne cinéraire pareille à celles qui Vienne ;it d'être décrites. A chaque angle, des tètes de bélier soutiennent de larges festons de tleurs et de fruits qui décorent les quatre faces. Quatre aigles éployées occupent la partie inférieure de ces angles. Sur une des laces, au-dessus du feston, est une inscription annonçant que Chrestus, affranchi, a fait à ses dépens ériger ce monument à son patron Nonius Junius Epigonus. Au-dessous de celte inscription on voit, en bas-relief un peu fruste, une biche fuyant un aigle qui lui déchire le dos. Ce bas-relief est peut-être l'allégorie d'une persécution exercée par le gouvernement des empereurs contre la famille connue d'Epi^onus.
Sur les autres faces, au-dessous (îu feston, est une palère et une aiguière ou prœ/ericn/itni.
Cette coïncidence de monuments sépulcraux dans le même lieu a fait penser a M. de Samt-Morys que là était l'hypogéo de quelque famille puissante et constituée en dignité. On peut aussi conjecturer que non loin de ce lieu était lhabita[ion d'un homme riche et puissant, peut-être d'un des préfets romains qui résidaient dans le chel-lieu des Parisiens, préfets dont je parlerai dans la suite.
Le bassin qu'on a découvert dans le jardin du Palais-Royal, jardin très voisin de la rue Vivienne, et l'aqueduc qui semble y aboutir, ainsi que* les autres antiquités trouvées dans la même rue ou dans le voisinage, rendent vraisemblable, sinon l'existence de celle habitation romaine, au moins celle d'un lieu consacré aux sépultuies et aux lavations ou ablution? d'une classe particulière et puissante de quelques habitants de Lutèce. Ce cimetière, destine aux gens opulents, n'était pas !• seul dans la partie eptentrionale de celtô
ville ; on verra bientôt qu'il en existait un second plus considérahle.
Voici quelques autres détails sur les antiquités de la rue Vivienne :
En 1628, un jardinier fouillant la terre pour déraciner un arbre à l'entrée de la rue Vivienne, dans le jardin de l'ancienne Bourse de Paris, fit la découverte de neuf cuirasses de femmes. Les formes arrondies du sein ne laissaient pas de doute sur le sexe des personnes auxquelles elles axaient servi. A quel temps, à quelle nation appartenaient ces cuirasses ? Ceux qui publièrent cette découverte négligèrent de fournir les détails nécessaires à la solution de ces questions.
Dans une maison de la même rue Vivienne fut trouvée sous terre une épée de bronze, que Montfaucon a fait graver dans ses Antiquités.
A l'extrémité septentrionale delà même rue Vivienne, à l'endroit où l'on voit le nouvel édifice de la Bourse, et lorsqu'on travaillait û sa fondation, on déterra plusieurs fragments de poterie romaine et deux poids antiques en verre, que M. Lenoir a recueillis.
L'emplacement où toutes ces antiquités ont été trouvées était traversé par une voie romaine, qui, parlant de l'ontoise (Briva /iT/ro'), passait au lieu de 1 Eslrée, près Saint-Denis {Stiafu}^ puis au \illage de Glichy {Clipiocum)^ et de là à Paris. Les Romains plaçaient leurs habitations, ainsi que leurs tombeaux, près des grandes routes.
TÊTE - DE Cybèle. Dans les fondements d'une ancienne tour dépendante de la muraille de Paris située au bout de la rue Coquillière, vis-à-vis l'église Saint- Eusfache, on rencontra, en 1657, une tête de Cybèle en bronze, plus grande que nature, couronnée d'une tour élevée, symbole caractéristique de cette divinité. Cette tête a 21 pouces 8 lignes de hauteur, y compris la tour, haute de 7 pouces. M. de Caylus, qui en a donné une description et une gravure, pense qu'elle a été apportée de Rome à Paris comme un objet de magnificence ou de superstition {]). Mais cette opinion est fort douteuse ; le champ des conjectures est vaste. Peut-être que là se trouvait un autel ou un scdicuUun consacré à Cybèle. Cette tète de bronze, découverte dans un lieu voisin de l'église
(1) Antiquités, tom. II, pag. 379.
Saint-Eustache, me le. fait croire. Toujours à l'endroit destiné au culte d'une divinité païenne, les chrétiens plaçaient le culte d'un saint (1^
Il ne faut pas quitter cette partie de Paris sans parler des antiquités trouvées dans des lieux autrefois éloignés de cette ville, et qui aujourd'hui lui sont contigus.
MÉDAILLES. En 1807. lorsqu'on creu- ?ait le bassin du canal de l'Ourcq, à La Villette, on décousrit un vase de teir.contenant environ deux mille cinq cent'médailles de bronze saucé; elles appartenaient à l'époque comprise entre Dioclétien et Constantin, c'est-à-dire à la fin du troisième.siècle et au commencement du quatrième. L'histoire de Paris retire peu d'avantages de cette découverte (2).
Antiquités trouvées a Montmartre.
Une montagne, un bourg ou village, un faubourg de Paris qui leur est contigu, portent le nom de Montmartre, Cette montagne est nommée par Frédégaire • Mans Mercorii ^ par l'abbé Hilduin.
Mona Mariis^ par Frodoart et autres écrivains moins anciens, Mons Martyritrn. En conséquence de ces différents noms, des écrivains modernes y ont placé un temple de Mercure et un temple de Mars, en ont fait un lieu destiné au supplice des martyrs. C'est là, suivant quelques légendaires, que saint Denis et ses compagnons furent décapités. Rien ne le prouve ; mais il est certain que le mot marte ou martre indique un lieu destine à l'exécution des criminels (3).
(1) A la place de l'autel de Jupiter, situe dans la Cité de Paris, les chrétiens ont substitué une église dédiée à Notre-Dame; à la place d'un autel à Bacchus, le culte d'un saint Bacchus ; le cippe antique, offrant les images de quatre divinités païennes, existait près du lieu où depuis on a construit la Sainte- Chapelle du Palais, etc.
(2) Voyez Recueil des Monuments antiques. par M. Grivaud, t. II, p. 255.
l3) Le mot martre est commun à plusieurs lieux de France ; en outre un grand nombre de villes et bourgs ont des rues, des place» nommées, Martre, Mar trais, Mar trois, Marthuret. Plusieurs pierres druidiqixes ont conservé les noms de Marte, Martet, Martine. Une rue de Paris, située entre l'Hôtel de-Ville et l'église de Saiut-Gervais, porule nom du Martrai ou du Martroi, Cette riK-
sous LE
Un vieil édifice, situé au nord et sur le penchant de celte montagne, a certaineraent accrédité l'opinion que la était un temple de Mercure ou de Mars. Cet édifice fut. en l'an 944. renversé par un ouragan furieux qui dévasta tous les environs. Frodoart, qui nous l'apprend, ajoute :
• On raconte qu'alors on \ïI des démons
• -ous la forme de chevaliers, qui. après