‹ Histoire de pérégrinations de Molière dans le LanguedocChapitre 3 sur 14 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Molière à Vienne, à Lyon : l'Etourdi. — D'Assoucy. — Nicolas Hignard. — Le prince Armand do Conti, commissaire du roi près les États de Languedoc. — Molière à Pézenas, et dans les environs. — La fontaine de Gignac. — Mèze. — Marseillan. — La valise perdue. — La langue d'oaet la langue d'oiJ. — Les VOiturins. — L'équipage aveugle. — Les réquisitions du prince de Conti. — Les impressions de voyage de Molière racontées par lui-même. — Cailhava ; son culte pour .Molière. — Soins qu'il prend de son exhumation. — Scènes et liéciis do Molière.

b^ " A p R È S une biographie de Pierre Boissat, écrite en latin par Chorier, on a constaté que la troupe de Molière pouvait être à Vienne, en Dauphiné, vers 1652. De Vienne à

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Lyon^ il n'y a qu'un pas; et c'est en cette ville qu'elle vint s'épanouir, l'année suivante, on en a la date certaine ; car c'est en 1653 et àLyon qu'eut lieu la première représentation de l'Etourdi, pièce où se révéla le génie dramatique deMolière. Quelques aristarques méticuleux ont dit que VÈtourdi n'était qu'une imitation de Vlnav- ;certito de Barbieri, et de VEmilia de Grotto; sans doute il y a certains points de ressemblance entre ces deux pièces et celle de Molière ; mais tout ce qui est renrïarquable dans VEtourdi : la mise en scène, la rapidité du dialogue, la conduite de l'intrigue, le sentiment comique, l'esquisse des caractères; tout ce qui, en un mot, promettait à la France un homme de génie, appartient incontestablement à Molière ! « Tous les actes de cette pièce, " dit Gailhava, sont riches en comique de » situation et terminés de manière à faire dé- » sirer l'acte suivant. Les incidents s'y multi- ') plient, s'appellent et se croisent mutuelle- » ment ; et le spectateur y' semble ballotté par )> ce même lutin qui, si l'on en croit Masca- » rille, le persécute et s'oppose à sa gloire! »

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De Lyon, la troupe de Molière dut rayonner dans les villes environnantes du Forez , de la Bourgogne et du Dauphiné; car Dijon, Grenoble, Montbrison , même, à qui les d'Urfé avaient fait une réputation de ville littéraire, gardent encore le souvenir du passage de Molière dans leurs murs. Cependant, l'exploitation de ces villes secondaires était loin de subvenir à l'existence de nos comédiens; aussi les voyons-nous, en 1655, retourner à Lyon où D'Assoucy devint leur commensal.

« Ce qui me charma à Lyon, dit l'insouciant » aventurier, ce fut la rencontre de Molière et » des frères Béjart! » Le charme, en effet, dura si longtemps que D'Assoucy passa trois mois à Lyon, en leur compagnie ; puis, ensemble, ils descendirent le Rhône jusqu'à Avignon. Là, D'Assoucy, quittant ses compagnons, courut aux tripots perdre ce qu'il avait, « tout, jusqu'à la chemise! » (août 1655) Molière, au contraire, ayant été mis en rapport avec Nicolas Mignard, peintre distingué de la ville, se décida, sur ses instances, à donner quelques représentations dans la cité papale, et prépara ainsi l'étroite

amitié qui le lia, deux ans après, avec Pierre Mignard, le peintre du Val-de-Grâce ! Mais des offres obligeantes appelaient Molière et sa troupe dans le Bas-Languedoc, et il s'empressa de s'y rendre (20 octobre 1655), emmenant avec lui, par pitié, le pauvre D'Assoucy, dont il avait payé les dettes.

Le prince Armand de Conti, condisciple de Molière au collège de Clermont, avait assisté, en passant à Lyon, aux représentations que son ancien camarade donnait avec succès en cette ville ; et , comme il avait été chargé par le roi de convoquer pour la seconde fois (1) les États de Languedoc, sans doute, afin de se délasser de cette tâche ennuyeuse pour un jeune homme de vingt-sept ans, il voulut avoir un théâtre à Pézenas où devaient se réunir les États, et chargea Molière d'y organiser les représentations.

(1) La première convocation des Etats de Languedoc, faite par monseigneur le prince de Conti, eut lieu le 7 décembre 1654, à Montpellier. Cette session, présidée par monseigneur deRebé, archevêque de Narbonne, fut close le 12 mall655. Molière n'y donna aucune représentation, ainsi que l'ont, par erreur, annoncé plusieurs l'iograplips.

Un ancien apanage de la famille de Montmorency, le magnifique domaine de La Grangedes-Prés, situé à peu de distance de Pézenas, était entré, par suite d'alliances, dans la maison des Condé et avait été dévolu à la branche cadette, représentée par les Conti. Le prince Armand mit à la disposition de Molière et de sa troupe une partie des bâtiments de La Grange, où elle fut nourrie et hébergée, ce qui était pour elle d'un grand avantage; et les représentations commencèrent, à Pézenas, dans les premiers jours de novembre. Nous en trouvons la preuve dans les procès-verbaux de la session : « 9 novembre 1655. — Les évoques » de Béziers, d'Uzès et de Saint-Pons, en ro- » chet et camail; les barons de Castries, de " Villeneuve et de Lanta, députés par les États •> pour complimenter S. A. R. le prince de » Conti, se rendirent en l'hôtel de M. d'Al- » fonce, où logeait ledit seigneur. Le prince » de Conti les reçut à la porte du vestibule qui » regarde la cour, et, après les avoir fait en- ') trer, leur dit qu'il était forcé de les recevoir » en cet endroit, parce que sa chambre était

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'■ en un exlrénie désordre, à cause de la co- " mcdie; sur ce, les compliments furent faits. » Après que les prélats curent quitte le ro- » chet et le camail, la députation se rendit au- » près de madame la princesse de Conti, qui, ■' quoique au lit, l'accueillit avec beaucoup de » civilité. » Le 1" février 1656, une autre députation s'étant présentée chez le prince, fut reçue en sa chambre, dégagée alors des em~ harras de la comédie.

C'est la première fois que sont donnés au public ces détails authentiques sur les représentations de Molière à Pézenas; maintenant donc il ne peut plus y avoir d'incertitude à cet égard.

La session des États s'ouvrit le 4 novembre 1655 et fut close le 22 février 1656 ; elle dura donc cent dix jours ; mais la troupe de Molière ne donnait qu'une ou deux représentations par semaine et rarement trois. Elle utilisait ses jours de relâche en exploitant les villes avoisinant Pézenas, telles que : Mèze, Lunel, Gignac, Marseillan , Agde, Nissan, Montagnac, Béziers, etc., etc.; car toutes ces villes gardent

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encore quelques souvenirs du passage ou de la présence de Molière en leurs murs (1).

Les fréquentes stations des comédiens à Mèze^ les repas charmants qu'ils y faisaient, égayés par leurs continuelles saillies, avaient donné à l'auberge du Saint-Esprit, où ils descendaient habituellement, la plus brillante réputation. Cette auberge fut longtemps renommée pour ses excellents dîners, quoiqu'ils ne fussent plus assaisonnés par la spirituelle causerie des pensionnaires de Molière; et, pendant près d'un demi-siècle, elle porta encore le sobriquet (ï Auberge des comédiens. Enfin, les déjeuners de 31èze sont restés célèbres chez les gastronomes nomades, tant que les messageries, ne se piquant point d'une folle vitesse, eurent le bon esprit de s'arrêter deux fois par

(1) Lorsqu'on examine attentivement l'itinéraire que suivait la troupe de Molière dans le Languedoc, on est tout surpris du peu d'importance des bourgs oii elle donnait des représentations. Durant les deux siècles qui se sont écoulés de 1656 à 1856, la population do ces bourgs a plus que doublé, et cependant elle est loin d'oflrir, même aujourd'hui, un appât bien tentant à des comédiens ambulants. Ainsi Nissan ne compte maintenant que 1,800 habitants; — Gipcnac, 2,900; —Montagnac, 3,600; - Ma[scillan,3,700; — Mèzo,4,9Û0; — Lunel,6,300; - Agde,9,.500.

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jour pour laisser le temps aux voyageurs de faire deux bons repas. Le succulent poisson, le fin gibier d'eau et les savoureux coquillages de l'étang de Thau contribuèrent pour beaucoup, il faut le dire, à main tenir cette réputation. Gignac, dont l'esprit malin et ricaneur des habitants est proverbial, conser\e encore deux vers que Molière fit à son intention. En 1655, on venait de construire en cette ville une fontaine-abreuvoir, en concentrant dans un bassin les eaux d'un petit ruisseau qui se perdaient autrefois sans utilité. Fiers de ce résultat, les consuls de Gignac voulurent le constater par une inscription qui transmît leur triomphe à la postérité la plus reculée. 31ais le Santeuil de l'endroit, un peu poussif, au lieu d'un distique, ne livra à l'autorité que ce pentamètre tant soit peu énigmatique :

Quœ fuit ante fiigax, nrte perennis crit. Les savants, les curieux et les malins de Gignac cherchaient à rendre ou à torturer de leur mieux le sens de l'inscription, et les gloses les plus étranges se heurtaient de toute part, lorsque Molière, se mêlant à la préoccu-

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pation générale, proposa l'interprétation suivante :

Avide observateur, qui voulez tout savoir, Des àhes tle Gignac, c'est ici l'abreuvoir.

Et cette traduction un peu libre du vers latin fut adoptée à l'unanimité, mais non ciselée.

Les archives municipales de Marseillan possèdent encore le rôle de la cotisation que s'imposèrent les notables habitants de ce bourg, afin de venir en aide aux comédiens, que l'insuffisance des recettes avait mis dans un cruel embarras. M. Jordan, auteur de VHistoire d'Agde, ne nous a transmis aucune particularité sur le séjour de Molière en cette ville; mais la tradition y indique son passage. A Montagnac, on s'entretient encore des amours ù'aon Fvanciman (1) avec la belle châtelaine de Lavagnac; c'est presque une légende. A Belarga, à Saint-Pons-de-Mauchiens, que Molière traversa plusieurs fois à cheval, on vous dira les étranges vicissitudes de sa valise où

(1) Expression languedocienne qui sert à désigner un liomnie du Nord, d'origine franke; ici le mot Franciman s'applique à Molière.

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se trouvaient : « tant de trésors! tant de ri- » ches habits! tant de pierreries! » Mais écartons ces rêves de pauvres gens, qui, dans leurs récits, ont transformé les oripeaux et le strass du comédien en objets de prix, et ne nous occupons que de la partie positive de cette singulière aventure.

A cette époque de parcimonieuse administration et de minces profits, la troupe de Molière voyageait souvent à cheval, et encore n'accordait-on aux femmes qu'un cheval pour deux, et aux hommes un cheval pour trois ; ce qui dit assez que la moitié de la route, hélas! se faisait à pied! Seul, le directeur à cause de sa dignité, et certes celui-ci méritait bien une telle distinction, avait une monture qu'il ne partageait avec personne. Or, il arriva que, dans une de ces chevauchées, la valise de Molière, se détachant de la selle, glissa sur la grande route et excita la convoitise de jeunes villageoises qui travaillaient près de là. Distrait ou endormi, Molière ne s'aperçut pas d'abord de l'accident, et continua son chemin; de leur côté les scélérates jeunes filles le laissèrent

s'éloigner sans l'avertir ; puis une d'elles , s'élançant sur la route, allait s'emparer de la valise, lorsque Molière se retournant brusquement, sans doute pour se rendre compte de ce qui venait de lui arriver, empêcha la drôlesse de consommer son larcin. Mais, comme celle-ci n'avait pas perdu un seul instant de vue le cavalier, d'un rapide mouvement de hanches, elle étale sa jupe, qui n'était alors balonnée ni par l'acier, ni par la crinoline, et de ses plis en cache la valise ; puis, à grands renforts de gestes et de : Ohé! Moussu!... elle attire Molière près d'elle et lui fait comprendre que c'est bien plus loin que la valise est tombée! Confiant en ces paroles, le cavalier pique des deux pour rattraper son bien ; aussitôt la villageoise, d'un vigoureux coup de pied, pousse la valise dans le fossé, et se met à courir après le comédien, comme pour l'assister dans ses recherches , tandis qu'au contraire c'était pour mieux le fourvoyer. En résumé, la valise fut perdue; et Molière, en racontant cet événement, disait avec un sourire mêlé de regrets : « Comment voulez-vous qu'il en ait

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" été autrement? Lorsqu'au sortir de Gignac, " on laisse de côté Brignac, pour se diriger sur » Montagnac, en passant par Lavagnac, et » qu'au milieu de ces gnicet de ces^/îacvien- » nent s'enchevêtrer, sans motif et sans cesse, » des Agaro Motissu ! — Ah ! boutats Mousm! » — Aoii sabètz pas Moussu ? — Pécaïré '> Moussîi ! les yeux, l'esprit et les oreilles » sont tellement abasourdis par ces étranges " assonances, accompagnées de gestes plus » bizarres encore, que l'on finit inévitable- » ment par perdre ce qui n'était qu'égaré ! » Cet accident survint sans doute à Molière dès les premiers moments de son séjour dans le Midi , alors que son oreille n'était pas encore façonnée au doux langage de ces contrées, et que son esprit n'en comprenait pas la valeur. Depuis, il a prouvé, en introduisant une jeune femme languedocienne dans la pièce de Monsieur de Pourceaugnac (1669), qu'il avait fait de grands progrès et qu'il entendait parfaitement le dialecte de Pézenas. Lucette reproche en ces termes au gentilhomme limousin et son inconstance et sa perfidie :

« Que té boli infâme! Tu fas sémblan dé non mé pas counouïssé é rougisses pas impudent que tu sios ; rougisses pas dé mé béiré? (A Oronte.) Nou sabi pas, moussu, s'aco's bous dount m' an dit gué bouillo éspousa la fillo ; may yéou bous déclari que yéoii soun sa fénno, é que y a sèt ans, moussu, qu'en passan à Pczénas, él aouguèt Vadrésso, d'ambé sas mignardisos , coumo sap ta pla faire, dé mé gagna lou cor; é m'oiibligèt p'raque mouyen à l'y donna la man pér ï éspousa! (Acte II, scène viii.)

M. Astruc, de Pézenas, à qui l'on doit des notes curieuses sur l'identité et la transmission du célèbre fauteuil, a constaté que les expressions caractéristiques employées par Lucette dans toute cette scène appartiennent au dialecte de Pézenas, et qu'elles ont été très judicieusement choisies par Molière (1). Nous

(1) Un des commentateurs estimés de Moli&re, M. Petitot, a cru pouvoir afflrnier dans son analyse de Monsieur de Pourceatignac, que c'est avec intention que le poète a mis en opposition, sur la scène, les deux anciens idiomes de France, les deux représentants des langues d'oc et û'oil ( le picard et le langrnedocicn), afin de prouver la supériorité du premier sin

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pourrions ajouter qu'elles sont aujourd'hui

le second; " car, dit-il, si le languedocien a plus de douceur, " plus de \ivacité, ses formes sont moins régulières et sa phra- " séologie plus éloignée de la nôtre. Le picard, au contraire, " semble beaucoup plus conforme à notre esprit et à nos " usages; sa construction est plus claire, sa syntaxe plus ré ■• " gulière, et l'on voit qu'il a dû nécessairement prendre le " dessus lorsque la langue française s'est formée! " Quelque bonne opinion que nous ayons du génie de Molière, nous sommes loin de supposer qu'il ait voulu introduire dans la farce de Monsieur de Pourceaugnac une leçon d'etlmograpliie. Et, certes, si telle eût été son intention, nous ne pourrions nous empêcher de dire qu'il aurait mal choisi ses termes de comparaison. Si tant est qu'il ait voulu mettre en opposition, sérieusement plutôt que par un simple badinage, le dialecte roman et le dialecte gallo-gr^rniain, il aurait dû prendre ses exemples dans les monuments en prose et en vers des deux langues que le xiir siècle nous a légués, alors que, de part et d'autre, ces deux langues étaient parlées dans leur indépendance et leur originalité; alors que les troubadours et les trouvères, sous l'iulluence des châteaux, travaillaii'nt chaque jour, dans leur sphère respective, à perfectionner l'instrument qu'ils employaient. Mais depuis la guerre des Albigeois (1212) ; depuis que, par une série d'événements déplorables, le Languedoc et la Provence sont passés sous la domination du Nord et ont été délinitivement annexés à la couronne de France, le roman, c'est-à-dire la langue des vaincus, s'est insensiblement abâtardi sous l'étreinte des conquérants et par l'afilux incessant des formes et des expressions gallogermaniques. Ce n'est donc pas après quatre siècles de domination qu'il convenait de mettre en parallèle deux idiomes placés dans des conditions si différentes! .iu xiii° siècle, le roman des troubadours n'avait aucun parallèle à redouter; c'était la langue polie par excellence, adoptée par une grande partie du monde civilisé; et lorsqu'elle fut exilée de son bcr-

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très mal dites au théâtre, et plus mal reproduites encore dans la plupart des éditions.

Si le manque de chevaux de selle ou la rigueur de la saison (car tout ceci se passait de novembre à février) forçait la troupe à recourir à des moyens de transport confortables, elle se trouvait aux prises avec le voiturln ou messager, personnage cupide, astucieux, hâbleur, toujours sûr de lui-même, sans cosse parlant de son carrosse, de ses chevaux, comme s'il eût été équipé à l'égal d'un prince. Fascinés par tant de belles paroles, les comédiens se livraient, et n'avaient, hélas! pour tout équipage qu'une affreuse patache, sans soupentes, sans bancs rembourrés, et attelée de rosses efflanquées! Enfin, après mille retards prévus ou imprévus, et toujours après le versement préalable du prix convenu, l'horrible véhicule s'ébranlait; pour cette fois seulement, à force de coups et de jurements, les

ceau, Dante et Pt'trarque s'en emparèrent et surent si bien la rendre sympatliique qu'ils furent salut% par l'Europe entifre comme ses premiers poètes, et cepeiulant 11= n'i^f^ient, 1\ vrai dire, que les derniers troubadours!

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che\aux prenaient une vive alliirjî; puis, insensiblement, ils ralentissaient leurs pas, le conducteur poursuivait un facile sommeil, et •la patache cessait de rouler. Si les voyageurs essayaient une plainte timide contre cette immobilité : •' Tout beau, messieurs! un peu de » patience, s'il vousplatt! répondait l'automé- » don ; faut laisser souffler les chevaux! » Ainsi, de pause en pause, la journée se consumait, et la malencontreuse troupe était souvent obligée de renvoyer à un lendemain incertain une représentation qui, la veille, aurait été fort lucrative! C'est un de ces retards imprévus qui motiva la souscription de Marseillan.

Molière s'était, un jour, disposé à aller donner des représentations à Béziers, et pour qu'aucun contre-temps ne ie surprît, encore que Béziers ne soit qu'à vingt-quatre kilomètres de Pézenas, des la veille il se mit en route avec ses compagnons. Quoique attelée de trois chevaux, la patache roula lentement, suivant l'habitude; et déjà la nuit répandait ses voiles sur les monts et les vallées, lorsque la portière s'ouvrant brusquement, le voiturin appa-

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raît aux comédiens, et leur dit d'un ton impérieux :

« — Il m'est impossible de vous conduire » plus loin!

» — Mais vous n'y pensez pas? Nous n'avons » pas fait la moitié du chemin, et nous sommes » en rase campagne !

» — Qu'importe? Je ne puis aller plus loin, " vous dis-je. Il y a force majeure : un coup » de sang vient de paralyser l'œil droit de ma » pouline (jeune bête de trente ans)!

» — Et pour un si mince accident vous vou- » lez interrompre notre voyage? Vos deux » chevaux de droite et de gauche conduiront » suffisamment la pouline; marchez donc!

- — Impossible! mon cheval de droite et » mon cheval de gauche sont tous les deux » aveugles; la pouline seule les entraînait, et » avant ce dernieraccident elle étaitborgnel... »

A cette révélation inattendue , les comédiens se regardèrent stupéfaits et se résignèrent à achever, cahin-caha, la route à pied!

Pour soustraire Molière et sa troupe à ces fréquentes avanies, le prince de Conti, qui

Ti MOLlÉRi:

était prodigue de tout ce qui ne lui coulait rien , frappa à tort et à travers des réquisitions de chevaux et de cliarrettes, que les communes mettaient à la disposition des comédiens, et qui transportaient ainsi, d'un lieu à un autre, sans frais et sans encombre, leurs personnes, leurs décors et leur fortune. Les archives de Pézenas avaient conservé jusqu'en 1789 un de ces singuliers ordres de service; depuis, cette pièce a été égarée. Cependant quelques municipalités s'étant assez mal acquittées des ordres qui leur étaient prescrits, le prince de Conli ne trouva rien de mieux, pour triompher de leur mauvaise grâce, que de faire escorter les comédiens par un détachement de sa Compagnie de Gendarmes, qui fourragea le pays pendant toute la durée de la session des États, et dont l'apparition suffisait pour intimider les municipaux récalcitrants. C'est cette étrange manière de voyager qui a fait croire à certains biographes que Molière était au service du prince. Henri Nicolle dit formellement que le prince de Conti comptait « parmi les gens de « sa suite un nommé l'oquelin de Molière. »

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Malgré les incidents nombreux qui leur survenaient en route, les excursions de nos comédiens étaient de très courte durée; car, le samedi, Molière était toujours rentré à Pézenas, et ne manquait pas d'aller se faire accommoder chez le perruquier Gély. Là, sur ce fameux fauteuil historique, déposé aujourd'hui au foyer des Français, Molière se plaisait à raconter, avec sa verve désopilante, les moindres accidents de ses voyages , au grand ébahissement des habitués de la boutique de Gély; c'était comme un avant-goût de la représentation qu'il devait donner; c'était la petite pièce avant la grande ; car à ces scènes recueillies au dehors s'ajoutaient encore celles que provoquaient les gens naïfs ou bizarres, malotrus ou grotesques, qui venaient à leur insu , chez le barbier-coiffeur, poser devant l'ingénieux portraitiste.

Longtemps après le départ de Molière, on répétait encore dans la boutique de Gély les spirituelles charges dont il avait, en badinant, tracé la silhouette; puis chaque habitué prit soin de transmettre à son successeur, comme

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une légende, la part des récils que sa mémoire avait retenue; et ces anecdotes circulant de l)ouche en bouche et d'âge en âge, amusèrent pendant un siècle la bonne société de Pézenas. En 1750, lorsque Cailhava, se préparant à embrasser la carrière dramatique, visita, par admiration pour Molière, les lieux où le grand maître avait préludé à ses succès, il retrouva ces récits et ces anecdotes dans toute leur fraîcheur (1). Aussi, après avoir publié son Art

(1) Cailhava était de \arbonne,ville peu éloignée de Pézenas. Certains biographes font naître Cailhava à l'Estendous, village ou bourg qui n'a jamais existé. Voici ce qui les a induits en erreur : la famille Cailhava possédait une petite propriété sur les bords de V Étang-doux, situé près de Coursan; et Cailhava avait transformé le nom de cette mare en un titre de noblesse à son usage, comme ont fait, avant et après lui, 51. de L'Ile et tant d'autres. Quelques amis, dans l'intimité, appelaient même Cailhava M. le rnarquix de VEstenJous, par allusion à la fatuité qui faisait le fonds de son caracti'^re. — Quelque retentissement qu'ait eu ce nom autrefois, on ne peut aujourd'hui, raisonnablement, placer Cailhava que parmi les critiques et les auteurs dramati(iues d'un ordre secondaire; cependant Marie- .li.sepli Chénier, dans son Rapport à Napoléon (27 février 1808' sur la littêralure française à la fin du xviir siècle, met Cailhava en première hgne comme critique. Avant Chénier, Cubières avait dit, en s'adressant à Molière :

Tel n'est point Cailhava, ton plus savant élève!

Sa muse, do ton art, sonda tous les secrets;

Et, pour te cominfiifer. Dieu le fit naître exprès. Conmie auteur dramatique, Cailhava trouva des partisans

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de la Comédie (Paris, 1772, 4 vol. iu-8''), œuvre exclusivement consacrée à résoudre ou à

non moins exagérés : ainsi, Rooolène eut le coiu'age d'écrire ce vers qui a été gravé au-dessous du portrait de son ami ;

Des pinceaux de llolière il peignit la nature! L'auteur des Maris corrigés s'exprime ainsi dans la préface de cette comédie. " Cailhava est un des meilleurs auteurs eo- ■1 miques de notre siècle. " Un tiomme reenmniandable par son caractère et l'étendue du ses connaissances, M. de Marcurelle, baron d'Escales, membre correspondant de l'Académie des sciences, et lié d'amitié avec BufTon et Vicq d'AzjT, n'hésita pas à Signer de son nom une pièce de vers très louangeuse, insérée dans les feuilles publiques et adressée à Cailhava ; on y lit le passage suivant :

Le Dieu du Pinde à ceux de ta maison Depuis longtemps a confié sa lyre ; Pour s'en convaincre on n'a qu'à lire Les jolis vers de ta façon.

Et ce chef-d'œuvre où l'on admire La touche et les tîdents du peintre d'Hnrpagon!

Le chef-d'œuvre auquel .M. de .Alarcorellc fait allusion, c'est l'Égoïsme, comédie en cinq actes et en vers, que Cailhava donna aux Français en 1777, et qui y obtint un grand suicès. Déjà, en 176'), Cailhava avait fait jouer sur ce théâtre et avec non moins de succès le Tuteur dupé, que Men ier met sur le même rang que le Barbier de Séiulle. Cette pièce, ayant été demandée à Fontainebleau pour le théjtre de la cour, Cailhava ftit appelé sur la scène apns la représentât on, et reçut de l'illustre assemblée Taccueil le plus obligeant. Ces éloges et ces succès éphémères avaient considérablement exalté l'humeur fanfaronne de Cailhavaet réellement il se croyait le continuateur du grand comique. Nous mettons de côté ces travers,et ne considérons ici Cailhava que comme un admirateur passionné de Molière, qui ne cessa de l'appeler son maître, qui s'efforça toujours de le pre:idre pour modèle, et qui, enfin

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expliquer les difticiiltrs de l'art drainai iqiie, Cailhava avait conçu l'idée de réunir en un corps d'ouvrage séi)aré, les saillies, les traits d'esprit bizarres, spirituels ou comiques que la tradition imputait à Molière durant son séjour à Pézenas : idée charmante dont la réalisation aurait considérablement rehaussé le prix du maussade fauteuil que l'on conserve aujourd'hui ; car au moins le livre de Cailhava nous aurait dit quelque peu de l'esprit qui, pendant quatre mois, fut dépensé sur ce siège grossier !

Personne en France n'a voué à Molière un culte plus constant, plus sincère que celui que Cailhava, dès son extrême jeunesse, avait consacré au grand comique! Nous l'avons vu, aux débuts de sa carrière, suivre les pas du maître et recueillir les moindres vestiges qu'il avait laissés sur sa route. Au milieu de ses succès, Cailhava ne s'occupe que de Molière; c'est lui

parvenu aux dernit'ies Uiuites tU» la vif , trouva assez de Ibrcc.'. PII son enlhoiisifsiiK» pour rendre à re maître vénéré, au milieu de la poudre des lumbi-auv, l'hoiuniage le plus solennel'

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seul qu'il veut imiter, et c'est lui qu'il invoque pour obtenir tous les secrets de l'art. Ensuite, n'ayant plus rien à demander pour lui^ Cailhava gourmande les acteurs qui veulent innover, et dans ses Études sur Molière leur apprend à respecter la tradition ; — il lutte pendant dix ans contre le Théâtre-Français pour le forcer à jouer le Dépit amoureux tel que l'avait écrit Molière, et sa persévérance, il faut le dire, fut couronnée d'un plein succès! — Admis à l'Académie française, Cailhava fut indigné de ne pas voir rayonner le nom de son maître au milieu ou au-dessus de tant de noms obscurs, et, devançant l'ingénieuse Histoire du quarante et unième fauteuil, que M. Arsène Houssaye devait écrire cinquante ans plus tard, il publie le Discours prononcé par Molière le jour de sa réception posthume à V Académie française; juste mais trop tardive épigramme, qui n'avait plus rien à réparer! — Toujours occupé de son maître, même dans ces jours déplorables où l'on oubliait tout, Cailhava se souvient que, depuis la grande révolution qui a bouleversé la capitale, rien no signale à l'él ranger qui vi-

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riile Paris, le lieu où naquit .Molière, el de concert avec Alexandre Lenoir, ils enrichissent la vieille demeure des Poquelin de cette inscription bien connue depuis :

Jean -Baptiste Poquelin de Molière esi

NÉ DANS cette MAISON, EN 1620.

Cette date n'est peut-être pas bien exacte (1 ) ; mais l'intention était bonne, et l'acte de notoriété accompli. Trois personnes seulement assistèrent à cette consécration : Cailhava. Alexandre Lenoir et Laporte, fils d'un ancien souffleur des Français. — Cependant la tâche de Cailhava n'était pas encore achevée : Il apprend que le cimetière Saint-Joseph, où depuis un siècle reposaient ensemble, selon leur vœu, Molière et la Fontaine (2), va être supprimé!... Il s'y transporte aussitôt pour écarter toute

(i) Nous avons déjà indiqué la date exacte de la naissance de Molière; c'est le 15 janvier 1622.

(2) Le cimetière Saint-Joseph appartenait à la chapelle de ce nom, érigée en 1610 par la laniille Séguier dans la rue Montmartre, là oii le marché Saint-Joseph se trouve aujourd'hui, la Fontaine ne fut inhumé dans ce cimetière que vingt-deux ans après Molière, le 16 mars 169.5.

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profanation, pour surveiller tous les détails de cette précieuse exhumation. Malgré les glace* de l'âge ( Cailhava avait alors soixante-douze ans), son cœur toujours ardent l'entraîne dans la fosse ; et là, pour mieux s'assurer de l'identité de ces vénérables dépouilles, le vieillard assiste le fossoyeur et soulève un à un les ossements desséchés : « J'ai pressé, dit-il , sur ') mon sein, les têtes de ces deux hommes de » génie ; je les ai baisées religieusement : » celle du fabuliste inimitable m'a fait verser » des larmes d'attendrissement ; —je me suis " prosterné devant celle du premier des co- ') miques (1), et j'ai sollicité, j'ai obtenu la » permission de la ceindre d'un bandeau sur

(1) Nous regrettons, dans l'intérêt de la science ptirénolugique, que Cailhava ne soit pas entré dans plus de détails sur la situation et l'aspect des restes de la Fontaine et de Molière. Il a seulement ajouté à la suite de ses impressions la note suivante : « La tète de Molière a plus de largeur d'une tempe » à l'autre, et celle de la Fontaine du front à Vocciput. n Longtemps avant cette exliuniatiun, Cailhava s'était procuré une dent de Molière qu'il portait à l'index enehassi'e dans le chaton d'une bague, dent qui, pour le dire en pa^-sant, lui valut de bien cruels coups de dent de la part de La Harpe dans sa Correspondance avec Saint-Pétersbourg !

H'i MULltKi;

>' lequel, me déliant de moi-même, je me suis >• borné à inscrire un seul vers emprunté à l'un » de ses chefe-d'œuvre :

C'est un homme... qui. ..ah !... un homme... un homme

(enlin!

Le Tartuffe, acte 1er, scène vi. »

Parvenu au déclin de la vie, Cailhava se reprochait de n'avoir pas encore accompli un dernier devoir envers Molière ; il se repentait d'avoir trop longteinps ajourné la rédaction de ses Soiaenirs du Languedoc, qu'il arrangeait sans cesse dans sa pensée, et dont chaque feuillet éclos était ensuite mis en ordre par ses débiles mains. Dans sa retraite de Sceaux, c'était une de ses occupations favorites, lorsque les infirmités ou l'écononiie de sa maison lui laissaient quelques moments lucides ; et. comme pour s'encourager à ce travail, il se plaisait à répéter les dits et gestes de Molière aux rares amis qui l'entouraient, aux étrangers (|ui lui faisaient visite, aux compatriotes surtout (|ui venaient lui rendre hommage. Nous axions espéré rolronver lo manuscril des Sourrnirs du Langncdor a Lezignan chez la der-

DANS LE LANCUEUOr. M|

nière héritière des Cailhava ; mais le docteur Labadié, qui a été tuteur de cette nièce, et dont l'obligeance nous est bien connue, nous a assuré qu'après un minutieux examen des papiers provenant de l'héritage, il n'avait rien aperçu qui ressemblât à un manuscrit destiné à l'impression. M. Techener, bien plus bibliophile encore que libraire, et qui est si heureux toutes les fois qu'il peut contribuer à illustrer son cher Molière, nous avait fait presque espérer qu'il se mettrait sur les traces du manuscrit que nous cherchons ; mais son silence à cet égard nous dit assez que ses démarches n'ont pas été couronnées de succès. M. le baron de Lamothe-Langon a constaté, dans la biographie qu'il a consacrée à Cailhava, l'existence de ces Souvenirs.

Bien jeune encore, nous avons entendu de la bouche de Cailhava une partie de ces récits, et y prîmes un vif intérêt. Chose étrange! plus nous nous éloignons de cette époque, qu'un demi-siècle va bientôt séparer du temps présent, et plus s'accroît en nous la conviction, corroborée par la réilexion, (jue ces scèiu'^s

Xi MOLIKKK

et ces récils conservés par la tradilion sont l'expression fidèle de la vérité ; c'esl-à-dire qu'ils émanent réellement de Molière. Aussi voudrions- nous bien sincèrement que les feuillets de Cailhava soient un jour retrouvés; car ils fourniraient, nous en avons la persuasion, de nouveaux sujets d'étude et d'appréciation sur les compositions de l'illustre poète ! Sans doute, dans ces charges, dans ces saillies, dans ces scènes improvisées, il ne faut pas s'attendre à rencontrer le philosophe, le penseur qui a écrit le Misanthrope , le Tartuffe, V Avare ; mais bien le caustique frondeur des vices et ridicules de son époque, l'auteur des Précieuses, du Cocu, du Malade imaginaire, de la Comtesse d'Escarbagnas, pièces qui firent la joie de ses contemporains et qui exciteront encore chez nos arrière-neveux la plus franche gaieté.

Loin de nous la prétention de vouloir reproduire aujourd'hui ces récits comme originaux ; ce serait vouloir substituer notre peu d'esprit à celui de l'homme éminent dont nous nous occupons. Notre modestie nous défend de nous

DANS LE LANGVEDOi; n3

élever si haut. Nous nous bornerons donc à donner ici le simple trait, le scénario sans reflet et sans couleur de quelques-unes de ces ébauches, telles que notre souvenir les a conservées, d'après la version de Cailhava.

Voici Molière de retour de Mèze, où il a été assailli par une compagnie de marchands provençaux , dont le sans-façon et l'acre gaieté ont désagréablement froissé la sensibilité de sa fibre. Il est déjà installé dans son fauteuil chez Gély , et à son attitude pensive , à son air soucieux, on reconnaît qu'il a eu une mauvaise journée ; aussi, pour se venger de ceux qui la lui ont infligée, se plaît-il à reproduire, dans le récit consacré à cette rencontre, le ton gausseur de ses commensaux, leurs mensonges insoutenables, leurs épithètes hyperboliques, leur açent rrocaUleux , leurs intonations provocantes et jusqu'à leurs gestes bizarres et incessants : les roulements d'yeux, les contorsions grotesques, les hochements de tête narquois, les haiit-le-corps outrecuidants, accessoires qui, à cette époque, mieux encore qu'aujourd'hui, rehaussaient toujours

l'éloquence provençale. La tradition assure que Molière excellait dans la mise en scène de cette charge, que Ton était convenu d'appeler le Déjeuner de Mèze.

Maintenant va se montrer à nous une physionomie plus finement étudiée : c'est un jeune dissipateur que Molière a rencontré retournant dans ses foyers ; c'est M. de La Roustecagnac fils, dont le père habite Pézenas, dans la grand'rue de Pézenas, à Pézenas même (répétition dans le goût de la localité et de l'époque). Le dissipateur de Molière n'est point le prodigue de la parabole, résigné dans sa misère, détestant sa mauvaise conduite passée et prêta rentrer dans la bonne voie; ce n'est pas non plus un don Juan , fier de ses vices et bravant le qu'en dira-t-on ! M. Polydore de La Roustecagnac est d'une nature placide mais orgueilleuse , et ne veut point convenir de ses erreurs ; malgré ses déconvenues, il a toujours grande foi en lui-même ; malgré sa misère, il est resté fanfaron ; malgré les preuves flagrantes de son indigence, il

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proteste contre ces apparences ; il ne vent pas que l'on y croie, et met tout en œuvre pour détourner d'une pareille idée. Molière l'a rencontré dans un chemin de traverse ; — c'est pour se soustraire aux ovations de ses concitoyens ; c'est pour que sa rentrée ne fasse pas trop de sensation en ville ; car il a un grand intérêt à ce que son retour ne soit pas ébruité. — Ses vêtements sont usés et flétris? — il eût craint, par une mise trop soignée, d'exciter la jalousie de ceux de ses concitoyens qui l'auraient rencontré ; et à dessein il a laissé ses bagages en arrière. — Mais pourquoi rentrer dans ses foyers, la nuit, furtivement? — parce qu'il a une affaire importante et très urgente à communiquer à son père, et ne veut pas que les étrangers y soient initiés ; car la moindre indiscrétion pourrait nuire au succès. Polydore a une réponse à toutes les questions, un masque prêt à couvrir chacune de ses défaillances !

La littérature picaresque de l'Espagne offre seule des types de cette espèce : Hurtado de ^tendoza , dans son LazanUo de Tormès , a

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esquissé la figure d'un chevalier ruiné, résigné dans sa misère, mais allant toujours au devant des questions que l'on peut lui faire , et étalant fastueusement des richesses, des propriétés qui n'existent que dans son imagination ; c'est ce qu'on appelle faire des châteaux en Espagne. L'hidalgo de Mendoza est fanfaron par droit de naissance, comme il appartient à un descendant des compagnons de Pélasge ; le prodigue de Pézenas est fanfaron par circonstance ; c'est un caractère (l'emprunt enté sur une bonne nature, qui s'est déviée à son insu , et qui ne veut pas convenir de ses écarts ; c'est l'orgueil de la bourgeoisie parvenue, qui se roidit à l'idée d'une déchéance possible !

Ne quittons point ce fauteuil ; car, mieux encore que sur celui d'Alfred de Musset, le spectacle y change sans cesse ; c'est un véritable panorama :

Maître Gély court la pratique en ville, et Molière est resté seul dans la boutique, rêvant sans doute à son théâtre, à ses artistes, peutêtre même à son avenir ! Entre un lourdaud :

DANS LE L\NGliEUOC. H7

c'est le messager d'Aniane (1), client habituel de maître Gély , qui , prenant Molière pour un garçon nouvellement entré chez son ami, lui dit brusquement de le servir. Molière s'excuse , veut expliquer la méprise ; mais, sans l'écouter, le messager lui tourne le dos, dénoue sa cravate, s'assied et lui intime une seconde fois l'ordre de l'accommoder, et tôt ! En présence d'un original si opiniâtre, Molière feint de se rendre, et familier avec tous les accessoires de la boutique, il apprête les rasoirs, la houppe, passe même la serviette de rigueur. Jusque-là tout allait pour le mieux. Mais, tandis que la savonnette jette sa mousse et que le lourdaud se prélasse sur son siège, Molière entame une lamentable histoire de vols, d'incendie , de brigandages ; histoire à faire envie à Anna Radcliffe, histoire à glacer d'effroi le cœur le plus intrépide. Ce sont les rou-

(1) Aniane est une petite ville assez industrieusp, située à 30 Iciloniètres nord-ouest de Montpellier; ellf doit son origine à une abbaye de Bénédictins qui fut fondée sur les rives de l'Anian, en 780, par un flis puîné des comtes de Maguelone.

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tiers, les huguenots, les baudouliers qui, descendant des Cévennes, ont envahi le pays bas et mettent tout à feu et à sang !

Absent depuis quelques jours de son domicile, le messager croit à ces désastres ; une émotion profonde l'agite... il pâlit !... les muscles de son visage se crispent !... sa peau devient rugueuse, et le rasoir refuse de glisser!... Mais Molière n'avait pas encore atteint le but qu'il s'était proposé; il assombrit un peu plus les teintes de son tableau, et les derniers paroxismes de la peur ne tardent pas à s'emparer du messager." Hors de lui, il arrache convulsivement la serviette, se débarbouille comme il peut de la savonnade, abandonne chez Gély sa cravate, en signe de.défaite, se sauve et ne reparut que longtemps après dans l'officine du barbier. Lorsque ensuite Molière raconta aux habitués de Gély ce qui venait de lui arriver, d'un commun accord et en riant aux éclats, tout l'aréopage convint d'appeler cette scène la Barbe impossible, et c'est sous ce titre qu'elle fut transmise de génération en génération jusqu'à l'époque où Cailhava la recueillit.

DANS I.K LANCrKDUC, su

Une des plus jolies historiettes que nous ayons entendu raconter à Cailhava, et qu'il n'était pas seul à attribuer à Molière, car M. de iMarisy, fondé de pouvoirs du dernier président des États de Languedoc, en la rapportant, lui assignait aussi la même origine : c'est la Lettre improvisée :

Une jeune fille de Pézenas, gentille, fraîche, accorte , ingénue, a son amant au service. Celui-ci vient de lui écrire, et comme la pauvre fille est illettrée, elle accourt chez Gély, où elle espère trouver un interprète complaisant! Elle ouvre timidement la porte, et, de sa voix la plus douce, elle réclame ainsi l'assistance :

" Escusatz Mèstré Zély! boudriotz pas nir >' léjji aquésto létro?

» — Pourquoi pas, mon enfant? baille-moi " ton poulet; » et comme maître Gély était en ce moment occupé à calamistrer ses perruques, il fait passer la lettre à Molière, en ajoutant : « Tiens! voilà un Monsieur qui te la " lira bien mieux que moi ! ■•

Molière se prèle de la inei Heure grâce a

m MULlÈRli

cette substitution, prend la lettre, la décacheta, et d'un coup d'œil reconnaît que c'est une de ces épîtres vulgaires comme en écrivent les modernes élèves de Bellone à leurs payses. Mais l'air candide de l'ingénue lui a souri , et aussitôt, rapide comme l'éclair, de remplacer la rédaction du milicien par une improvisation de son crû ; c'est assez dire que la jeune fille ne perdit rien au change. Molière commence donc sa lecture improvisée : « Le milicien a " assisté à une sanglante bataille où il s'est " vaillamment distingué ; malheureusement

» un éclat d'obus lui a fracassé un bras »

A ces mots , la jeune fille pousse un cri aigu qui interrompt la lecture : Aï! moiin Dioiis! Jésus! Nostré Seigné!... lou paoïiré magnac méou ! Ces plaintives exclamations apprennent à Molière qu'il a un peu trop supersaturé sa phrase de fluide électrique, et il s'empresse d'en amortir ainsi les effets : « Ad- » mis à l'hôpital, l'habileté des chirurgiens a » triomphé de la gravité de la blessure, et au » moment où cette lettre s'écrit , le milicien " est en pleine convalescence. » La jeune fille

DANS LE LANGIEUOC. M

est heureuse alors ; elle renaît; son visage s'épanouit et respire une douce sérénité!

Cependant l'habile magnétiseur ne borne pas là ses expériences : il veut encore faire un nouvel essai de son influence mystérieuse, et attaque ainsi un autre passage de la prétendue lettre : « La guérison presque miraculeuse du >> jeune soldat a fait grand bruit et lui a attiré » la visite des plus riches personnages et des » plus belles dames de la ville, dont une d'elles » s'est éprise d'un violent amour pour lui et » veut absolument l'épouser. » Ici nouvelle pâmoison de la jeune fille, nouveaux gémissements et nouvelle interruption de la lecture. Molière dut alors employer toutes les ressources de son art pour ranimer ce cœur qu'il venait de briser; et, toujours impassible, il lit ou plutôt il improvise le remède au mal qu'il a fait naître : « Le milicien est resté ferme >' comme un roc aux brillantes propositions » qu'on lui a adressées ; il n'a eu qu'à rappro- » cher de son cœur les modestes gages d'amour •> que lui donna son amante en partant; qu'à " se rappeler ses tendres baisers pour rester

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" inaensible à tout et n'aspirer qu'après le jour » où ils pourront réaliser les serments qu'ils » se sont faits! » Ce fut la dernière épreuve à laquelle le maître voulut soumettre son sujet : il lui rendit sa lettre ; et, radieuse, la jeune fille la serra précieusement dans sa gorgerette, en faisant àMolière sa plus humble révérence, qu'elle accompagna de ces mots : Pla mercio, Moussu ! Puis, en retournant dans son quartier, la pauvre illusionnée racontait à tous venants la bonne nouvelle qu'elle avait reçue , et l'assurance qu'elle avait de son prochain mariage ■ avec son amant, qui allait revenir sergent ou tout au moins officier. Des lettrés incrédules à qui elle faisait ses confidences ayant voulu , eux aussi, prendre connaissance de la lettre, n'y trouvèrent, hélas! que l'affreuse vérité; mais la jeune fille, à son tour, plus incrédule qu'eux, leur arrachait vivement le papier des mains en leur disant : « Laïssats aco! laïssats •' aco ! aoit sabètz pas ta pla léjji coumo lou » Moussu dé can Zély! » (Laissez cela! laissez cela ! vous ne savez pas'aussi bien le lire que le Monsieur de chez Gélv ! )

DANS LE LANGlîEUOC. !K{

C'est ainsi que s'écoulèrent les quatre mois que Molière passa à Pézenas : repas et réunions de famille à La Grange, où la troupe, joyeuse de se trouver au sein de l'abondance, exemple des soins précaires du lendemain , se livrait à la plus franche gaieté; — représentations chez le prince de Conti en présence des notabilités de l'armée et de la province ; — conversations et entretiens familiers avec les clients deGély ; — puis excursions dans les environs de Pézenas. Chaque jour nouvelles scènes, chaque jour nouveaux visages, et chaque jour aussi nouveaux sujets d'observations et d'étude pour Molière ; car au milieu de ses artistes, à l'hôtel du prince, chez le perruquier Gély , même dans les plus humbles villages , il réfléchissait sur tout ce qui se présentait à lui, et étudiait partout la nature en homme qui veut la peindre !

Si un minutieux journal des dits et gestes du grand comique avait été tenu , on y puiserait la conviction que bon nombre de ses meilleures scènes ont été ébauchées dans les représentalions improvisées qu'il donna on province ;

!»4 MOLIÈKE

scènes qu'il introduisit ensuite, après les avoir convenablement polies, dans des compositions savamment étudiées : c'est ainsi que la farce du Médecin volant est devenue le Médecin malgré lui ; — que la Jalousie du Barbouillé, dégagée de ce qu'elle avait de trop libre, s'est transformée en Georges Dandin. C'est ainsi que l'on retrouverait dans maintes autres pièces des scènes dont les premiers germes sont éclos dans la boutique du perruquier Gély. N'y a-t-il pas, en effet, une grande analogie entre le messager d'Aniane et M. de Pourceaugnac, se livrant tous les deux, sous l'influence de la peur, aux actes les plus excentriques? — la naïveté de l'amante du milicien de Pézenas n'a-t-elle pas servi de type à la crédulité de Mathurine et de Charlotte, acceptant comme vrai tout ce que leur dit don Juan, et lui cédant sans résistance (1)?

(1) Les farces improvisées dont Molière gratifia la province ont laissé peu de traces apris ellos : deux seulement, le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé, ont été imprimées dans quelques éditions des œiivics complètes de fillustre comique; on n'a conservé que le titre de trois autres : le Doc-

Dans le cours de sa brillante carrière, Molière étendit son investigation philosophique sur la société tout entière , sans se laisser intimider par les situations les plus élevées, sans dédaigner les positions les plus humbles : à la cour, il fronda l'immoralité des grands seigneurs, l'arrogante vanité des marquis ; et, mieux que Richelieu avec la hache , Molière parvint à rabaisser l'aristocratie sous la verge du ridicule ! — la ville lui livra à pleines mains ses précieuses, ses avares, ses hypo crites, ses jaloux, ses pères quinteux, ses médecins burlesques et aussi ses bourgeois parvenus, avides de singer le grand monde et le bel air ; — à la province, Molière emprunta les petites manies de ses habitants, leurs tracasseries intestines, leurs étroits calculs, leur ignorance et leurs faux jugements : c'est ce qui nous a valu la comtesse d'Escarbagnas, M. de Pourceaugnac. les Thibaudier, les Sottenville,

teur amoureux, les Trois rivaux, le Maître en droit, sans que l'on puisse encore indiquer leur origine et le lieu où elles ont iHê produites pour la première fois.

les Harpin, caractères évidemment étudiés sur place, et qui appartiennent à la monographie que nous consacrons aujourd'hui au grand comique; — descendant ensuite plus bas, Molière recueillit loin des villes ces types vulgaires qui, mis en opposition avec des natures d'un ordre plus élevé, se font ressortir réciproquement : ainsi dans le Dépit amoureuœ, la brouillerie et la réconciliation entre Marinette et Gros-Réné, où sont peints, dans la simplicité villageoise, les mouvements de dépit et les retours de tendresse, donnent aux mêmes scènes entre Éraste et Lucile un cachet de distinction qui aurait moins de relief sans cette juxta-position ; la restitution du demicent d'épingles fait valoir la remise du portrait ; et ce retour bourru de Gros-Réné :

J'oubliais d'avant-hier ton morceau de fromage: Tiens!

rehausse l'expression de ce reproche sorti de la bouche d'Éraste :

Et c'est un imposteur, enfin, que je vous rends! Dans l'Êcole.j'eii Femme.^, la niaiserie ero-

Dans le LANGliEDOC y7

tesque d'Alain et de Georgelte ajoute un vernis charmant à l'innocente candeur d'Agnès ; enfin l'amour simple et sincère de Pierrot pour sa Charlotte met mieux en évidence le libertinage effronté de don Juan.

Il est incontestable que c'est dans ses voyages à travers la province que Molière a recueilli ces naïves peintures qui; sans manquer de grâce et de finesse, ont, comme les bambochades de Téniers ou de Van Ostade, le mérite du coloris, de l'entrain et de la vérité ! Ailleurs, Molière épuise toutes les ressources de l'art pour peindre- la nature; ici, il ne la pare que de sa simplicité , et, par cet habile contraste, il rend l'effet de ses tableaux plus saisissant!

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