‹ Histoire de pérégrinations de Molière dans le LanguedocChapitre 5 sur 14 · VALÉRE · texte numérisé non relu

VALÉRE

Je vous suis obligé, monsieur de La llàpière.

LA RAPIÈKE.

Le petit Gillc encore tût pu nous assister

Sans le triste accident qui vient de nous fiMer;

Monsieur! le prand dommage: et l'homme de service:

Vous avez su le lour que lui fit la justice :

Il mourut en César; et lui cassant les os

le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots!

Monsieur de La Uàiiière, un homme de la sorte Doit être regretté; mais quant à votre escorte, Je vous rends grâce.

Ainsi , Valère , en se soumettant à la loi , refuse poliment les services de La Rapière, sans le blesser; sans même attaquer la coutume où étaient alors les amants de qualité de se faire accompagner de spadassins, lorsque, le soir, ils allaient faire la cour ou donner des sérénades à leurs belles.

Cependant cette habile diplomatie ne put triompher de l'austère sévérité des États; bien au contraire : toutes les tentatives des comédiens pour circonvenir les députés ne firent que provoquer un vole des plus funestes tant

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pour la troupe de Molière, que pour le succès des négociations que Dufort etCassaignes poursuivaient, afin de faire admettre l'assignation du prince. Voici, dans toute sa naïve crudité, la délibération qui fut prise :

« Samedi, 6 décemhre 1656. — Sur les plain- " tes qui ont été portées aux États par plu- " sieurs députés de l'assemblée, que la troupe '> des comédiens qui est dans la ville de Bé- » ziers a fait distribuer plusieurs billets aux '- députés de cette compagnie pour les faire •' entrer à la comédie sans rien payer, dans » l'espérance de retirer quelques gratifications " des États, a été arrêté qu'il sera notifié par » Loyseau, archer des gardes du Roi, en la » prévôté de l'hôtel, de retirer les billets qu'ils ■' ont distribués, et de faire payer, si bon leur » semble, les députés qui iront à la comédie; " l'assemblée ayant résolu et arrêté qu'il n'y '' sera fait aucune considération ; défendant " par exprès à M3I. du bureau des comptes de, " directement ou indirectement, leur accorder " aucune somme, ni au trésorier de la Bourse

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•' de payer, à pt-iiie de pure perle et d'en rc- " pondre en son propre et privé nom. »

C'est avec ce peu d'égards que furent accueillis à Béziers, nous avons honte de le dire, l'auteur et la première représentation du Dépit amoureux , pièce qui, deux ans plus tard, mit tout Paris en émoi et valut à la troupe de Molière de si fructueuses recettes!...

Malgré cet échec, les comédiens ne se tinrent pas pour battus, et l'un des frères Béjart imagina un singulier expédient pour capter la bienveillance des États. Il avait composé un riche armoriai dans lequel étaient contenus et décrits les qualités, armes et blasons des prélats et barons des États, et en fit hommage (1) à l'assemblée. C'était un coup habile porté à la majorité , à la partie la plus influente de cette

(I) Ot ouvrage, évkloiviinent composé par un liomnie étranger à la province, (ut commencé en {%% ; le prince de Conti en lut la première partie durant une des représentations de Molière à Pézenas. L'impression de cet armoriai fut terminée en juillet 1655, chez Jasserme, à Lyon. On Sait que la Iroupe de Molière (iiiitln cette ville, en Kir/i, pour se rendre à Pézenas

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réunion. Les États de Languedoc étaient composés de cent quatorze députés des trois ordres : trois archevêques et vingt évêques siégeaient en qualité de mandataires du clergé ; la noblesse y était représentée par un comte , un vicomte et vingt et un barons : c'était donc à ces quarante - six illustres que s'adressait le livre de Béjart. Le tiers-état en voyait à l'assemblée soixante - huit députés pris dans les hautes classes de la bourgeoisie et parmi les officiers municipaux ; mais ces soixante-huit députés ne disposaient que de quarante-six voix, afin de ne pas dépasser en influence les deux autres ordres ; et encore au xvii" siècle étaient-ils sous la dépendance immédiate de la noblesse et du clergé. L'essentiel donc était de capter la bienveillance et les suffrages des deux premiers ordres. Malgré tant d'habileté dépensée, le succès de Béjart fut très incomplet. L'Assemblée voulut bien accepter l'hommage de son armoriai, mais non sans rechigner ; car dans son vote du i6 avril 1657, par lequel elle alloue une gratification de 500 livres à l'auteur, elle déclare « qu'à

« l'avenir elle n'accordera aucune gratification " pour de pareils ouvrages, à moins qu'ils ne » soient expressément commandés. »

Voyant qu'il n'y avait rien à espérer de pareilles gens, Molière et sa troupe quittèrent Béziers et se rendirent à Montpellier, où ils donnèrent quelques représentations assez fructueuses. A l'époque de l'échéance de la lettre de change de DufOrt (3 mai 1657), ils étaient installés à Nîmes avec l'intention de se diriger sur Paris où leurs amis commençaient déjà à les appeler. M. Bazin pense, au contraire, que la troupe de Molière passa l'année 1657 en Languedoc (page 49 de ses Notes historiques); c'est une erreur. Nous avons expliqué les motifs qui l'avaient fait séjourner dans cette province de 1656 jusqu'au 3 mai 1657 : les comédiens voulaient, avant de partir, savoir ce que deviendrait la caisse, leur fonds de réserve, c'est-à-dire connaître le sort de la lettre de change de Dufort. Après l'échéance, rien de plus ne les retenait en Languedoc; aussi, dès ce moment, allons-nous les voir constamment ea marche vers le nord : les voici à Nîmes;

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bientôt après ils seront à Avignon, où Pierre Mignard, l'auteur des fresques du Val-de-Grâce, s'éprend, sur la recommandation de son frère, d'une vive amitié pour Molière, touchante affection qui persista jusqu'au tombeau et qui nous a valu un bon poème et d'excellents portraits (1). En classant les archives de l'Hôtel - Dieu de Lyon, M. Pericaud a constaté qu'en 1657, la troupe de Molière avait donné deux représentations au bénéfice des pauvres de la ville; nous la verrons plus tard à Grenoble, suivant invariablement son étoile qui la dirige vers Paris.

Occupons-nous maintenant des différentes phases que subit la lettre de change de Dufort.

Ne prenant conseil que de son dépit, n'écoutant que le chagrin qu'il éprouvait de s'être

(1) A l'exemple de l'Arioste et du Titien, les deux amis st^ servirent réciproquement : Molière célébra le chef-d œuvre d- Mignard dans son poème intitulé : la Gloire du Dôme du V'al-de-Gi'âce (1669); et Mignard, à son tour, peignit pour Molière plusieurs portraits d'une très grande ressemblance, qui ont ainsi popularisé et perpétué les traits de rillustr».' comique.

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engagé dans une si mauvaise affaire, le malheureux mit à exécution l'intention qu'il avait déjà manifestée : il refusa net, à l'échéance, de faire honneur à sa signature ! Mais Madeleine Béjart, femme de tête et âpre au gain, qui était retenue à Nîmes pour des soins à donner à une fille naturelle qu'elle avait en pension dans cette ville, se chargea de mener bon train le débiteur récalcitrant. Elle fait aussitôt protester la lettre de change impayée ; cite Dufort à comparaître devant la Bourse de Toulouse, y obtient jugement, condamnation, ajournement et prise de corps !

Sous ces coups redoublés, si activement portés, si habilement dirigés, Dufort fut atterré ; il courba la tête, se procura à chers deniers l'argent qui lui était nécessaire pour se libérer et paya entre les mains de la Béjart, dans les premiers jours de 1658, les 3,750 livres, montant de sa lettre de change, accrues des frais et des intérêts. Molière et sa troupe étaient alors à Grenoble (1" avril). Aussitôt la victoire remportée et la caisse sauve, Madeleine Béjart court rejoindre ses camarades: et, nan-

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lis de leur pécule , ils se rendent ensemble à Rouen, puis à Paris, où ils débutent avec succès le 24 octobre 1658, en présence du roi, dans la salle des gardes du vieux Louvre.

Molière est déjà monté sur son piédestal ; il va bientôt parvenir à l'apogée de sa gloire ; nous n'avons plus à le suivre dans ce nouvel horizon I

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