‹ Histoire de pérégrinations de Molière dans le LanguedocChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Etats refusent de payer l'ussignation du prince de Conti. —

— Mauvais procédés du prince envers Molière. — Le fonds des étapes et les fonds secrets. — Le prince de Conti , gouverneur du Languedoc. — Son excessive dévotion. — Les Jansénistes.

— Mcolas Pavillon. — Traité du prince de Conti contre les spectacles —nétuté dans la préface du tartuffe. — Dufort est éconduit par le priace de Coiili. — Lettre de Racine qui caractérise ce prince. — Sigean au xvii' et au \ix' sicdes. — Procts entre Dufort et Cassaignes. — Déclaration de .Molière à C3 sujet.

— Dufort gagne son procès. — Revenus de Molière avant sa mort. — Appréciation do sa conduite dans l'affaire de Dufort.

UE devint le malheureux Dufort après le payement forcé de sa lettre de change, et après le départ de la troupe de Molière?

11 y aurait. c(> nous semble, une bien coupable

m MoLitiii-:

indifférence à l'abandonner ainsi, lui qui avait soldé de ses deniers les plaisirs du prince et des notabilités de la province; — lui qui, par un pénible sacrifice, avait contribué à sortir d'embarras la troupe de Molière, à lui faciliter son retour dans la capitale, et peut-être aussi à seconder l'essor de son illustre chef!... Nous serions d'autant plus coupable d'abandonner ainsi ce généreux inconnu, que tout n'est pas encore fini entre Molière et lui.

Pour ne pas perdre la totalité de la somme qu'il avait si malencontreusement exposée. Dufort actionne, en payement de sa moitié, Joseph Cassaignes, son co-engagé. La convention du 3 mai 1656 faisait à celui-ci un devoir rigoureux de payer sa part, au cas où les États viendraient à méconnaître l'assignation du prince. Au lieu de s'exécuter loyalement , Joseph Cassaignes aima mieux louvoyer, opposer à Dufort une foule de fins de non-recevoir plus absurdes les unes que les autres ; cependant, hâtons-nous de le dire, après quelques escarmouches, les deux contondants se réunirent |»our faire une démarche collective au-

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près des États, afin d'obtenir le payement de l'assignation du pTince.Les États furent inexorables ; ils laissèrent cette assignation entièrement à la charge des deux cessionnaires de Molière; et ils eurent raison.

Avant de clore leur session de 1655-1656, les États avaient voté spontanément, à titre de remercîment, une somme de 60,000 livres, qui fut offerte très respectueusement au prince de Conti et accueillie par lui avec empressement (1). Et, après avoir reçu un don si important, si bénévole, ce prince ne rougissait pas de mettre encore à la charge de la province la rémunération qu'il daignait accorder aux comédiens qui l'avaient amusé pendant la session! Et ce qui augmente encore l'indélicatesse de ce procédé, c'est que cette rémunération était accordée d'une manière subreptice, fallacieuse, illusoire. Le fonds des étapes était, suivant l'expression consacrée à cette époque,

■Ij Los Etats iioussèroiit leur ipspectueuse obswiuiosili' jusqu'à ofiVir 3,000 livres à M. de Guilleragues, secrétaire des comman'leuients du prince do Conti, cadeau qui fut accepté avoc une vivo satisfaction.

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une véritable bouteille à encre; personne n'y voyait goutte. Un corps de troupes venait-il à traverser la province? Les syndics administrateurs des diocèses en ignoraient presque toujours reffectif; le gouverneur militaire seul le connaissait, et en doublait ou triplait le chiffre au gré de sa cupidité ; il s'entendait avec l'étapier, ou plutôt obligeait ce malheureux Raton à tirer pour lui les marrons du feu, autrement dit, à couvrir ses exactions. L'étapier présentait ensuite un compte de fournitures correspondant au chiffre mensonger; elles États acquittaient le mandat, tout en soupçonnant le dol et en exprimant leur doute de la manière la plus incisive. Il fallait donc encore employer certaines précautions pour faire réussir la fraude : ce que négligea de faire le prince. Lorsque l'on examine attentivement les procèsverbaux des États du Languedoc, on voit qu'une guerre acharnée était déclarée aux étapiers , et qu'à la moindre irrégularité leurs comptes étaient rejetés. Ainsi, donner une pareille assignation, sans avoir la ferme volonté de la faire accepter par les États, sans être

bien résolu à couvrir de son blason ou de son épée un pareil tripotage, c'était donner une non-valeur, c'était un leurre offert à la bonne foi de celui à qui l'on faisait croire que ce que l'on donnait était une récompense réelle (1)! Dans cette circonstance, le prince de Conti, tranchons le mot , se comporta indignement envers Molière, envers son ancien condisciple, envers son ami, ainsi que le disent les biographes. S'il l'eût voulu récompenser noblement, avec honneur, avec délicatesse, il fallait donner au grand artiste une assignation sur les soixante mille livres que les États avaient si libéralement, trop libéralement peut-être, allouées au prince , et non puiser en eau trouble la somme qu'il prétendait accorder au mérite, et non faire passer l'honnête Molière sous les fourches caudines du fonds des éta-

(1) Si La Grange et Vinot avaient été au courant de la conduite du prince de Conti envers Molière , s'ils avaient surtout connu son Traité contre la comédie, auraient-ils inséré, dans leur Préface de IGS2, la phrase suivante : « Par la » vivacité de son esprit, Molière s'était acquis l'estime et i les bonnes grâces du prince, qui l'a toujours honoré de sa » liienveillanco et de sa protection? "

pes, comme naguère on faisait passer à la caisse des fonds secrets l'écrivain dont on voulait récompenser des services peu avouables!

Quoi qu'il en soit, aussitôt après la notification du refus des États, l'instance engagée par Dufort contre Cassaignes recommença avec une nouvelle activité. Les placets et les facturas étaient déjà distribués aux juges, lorsque survirtt un événement qui, tout à coup, parut devoir être favorable à l'heureux dénoûment de cette affaire.

MonseigneurGaston, duc d'Orléans, oncle du roi et gouverneur du Languedoc, était mort en 1660, et ses fonctions furent dévolues à son cousin le prince Armand de Conti. Dès ce moment, l'espérance vint au cœur de nos malheureux plaideurs : « Une fois dans le pays, le prince " ne pourra pas s'empêcher de nous faire jus- " tice, disaient ces bonnes gens. Il forcera les •< États à acquitter son assignation laissée en » soutîrance, ou bien il remboursera de ses ') deniers la somme que nous avons comptée à » Molière, son pfotégé, pleins de confiance que ') nous étions en la signature d'un prince du

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» sang royal ! » Tous ces beaux raisonnements tombèrent devant la désespérante réalité.

Le prince de Conti, dont la première éducation fut toute ecclésiastique, et qui avait épousé une femme dominée par un profond sentiment religieux, Maria Martinozzi, nièce du cardinal Mazarin, avait été péniblement froissé, durant son dernier séjour à Paris, de la persécution exercée contre les Jansénistes (1). Voulant, autant qu'il dépendait de lui, réparer cette injustice et témoigner aux sectaires toute sa sympathie, il résolut, en arrivant dans le Languedoc, de se mettre sous la direction de l'un de leurs chefs les plus considérables et les plus estimés. Ce chef était Nicolas Pavillon , disciple chéri de saint Vincent de Paul, que le cardinal de Richelieu avait élevé, à cause de ses vertus, au siège d'Alet (province de Languedoc). Boileau a mis délicatement l'éloge

(1) Port-Royal des Champs, principal foyer des jansénistes, résidence des frères Arnauld, des Sacy, des Pascal, des Nlcolle, etc., fut formé par ordre du Roi, en 16â() ; et tous ceux qui habitaient cette retrait.^ furent dispersés par la force. I.a signature du formulaire fut ordonnée en 16til-1662, et les nou-sijnataires furent interdits et excommuniés.

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de ce prélat dans la bouche de la Discorde,

s'adressant au trésorier de la Sainte-Chapelle :

Ne borne pas ta gloire à prier dans un chœur. Ces vertus, dans Alet, peuvent être en usage; Mais dans Paris, plaidons; c'est la notre partage!

Nicolas Pavillon ne restreignit pas son zèle dans les seuls exercices d'une austère dévotion : il avait été placé au milieu d'habitants pauvres et ignorants; il les encouragea, les instruisit, les consola et adoucit leur misère. Alors que la plupart des prélats de France se faisaient un point d'honneur de ne pas résider dans leur diocèse, lui, au contraire, s'était imposé le devoir rigoureux de ne s'en absenter jamais. Après la dispersion de Port-Royal, Nicolas Pavillon avait réuni dans le monastère de Saint-Polycarpe, situé à peu de distance d'Alet, tous les Jansénistes qui s'étaient trouvés sans asile, et qui avaient bien voulu se mettre sous sa loi. Le souvenir de ce vertueux prélat est encore vivant dans ces misérables contrées, et sa tombe y est vénérée à l'égal de celle d'un saint (1)!

{Il Nicolas Pavillon C-tait flls trÉtienno Pavillon, correcteur

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Le prince de Conti eut donc de fréquentes conférences avec l'évêque d'Alet; fil des retraites, plusieurs confessions générales; — il modéra sa dépense; — retrancha dans le service de sa maison toutes les superfluités ; — interdit le bal, la comédie, le jeu à ses domestiques. A part quelques moments consacrés aux affaires, il était sans cesse occupé de lectures pieuses; — il faisait l'examen de sa conscience avant chaque repas; — il entendait trois messes par jour; — et condamnait à dix jours de jeûne, au pain et à l'eau, ceux de ses domestiques qui n'apportaient pas le recueillement convenable à la prière commune. Le prince de Conti faisait, en outre, d'abondantes aumônes aux hôpitaux, aux pauvres; il donnait des sommes considérables aux églises et aux couvents; — il avait même voulu se dépouiller de tous ses biens, de tous ses titres.

de la Chambre des Comptes de Paris, où il était né, en 1597. 11 mourut à Alet, le 8 décembre 1677, âgé de quatre-vingts ans. L'épitaphe qui est sur son tombeau commence ainsi : Pauperum pater, piorum consiliarius, cleri lumen, etc. etc. —Etienne Pavillon, de l'Académie française, poète aimable, émule de Chaulieu était neveu de l'évêiiue d'Alet (1632-1705).

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et ne vivre qu'avec un seul domestique; mais révoque d'Alet ne jugea pas à propos d'autoriser un si grand sacrifice ! La princesse de Conti voulut à son tour se mettre à la hauteur d'une telle abnégation : elle fit vendre ses diamants, ses bijouXj et en distribua le montant aux pauvres!

Mais la chair seule n'est que pour moitié dans les erreurs humaines ; l'esprit y a sa large part; et le prince de Conti voulut aussi mortifier son esprit. 11 avait beaucoup aimé le théâtre ; « c'était l'un des grands seigneurs de " France, dit l'abbé Voisin, aumônier du " prince, qui connaissait le mieux l'art dra- ' matique. » Par esprit d'humilité, et pour démontrer à ses directeurs combien sa conversion était sincère, le prince de Conti résolut d'écrire un Traité contre le Théâtre. Cette résolution , il l'accomplit, quoique jeune, avec une énergique opiniâtreté; la rédaction de cet ouvrage fut même la constante occupation des dernières années de sa vie. 11 n'avait que trente-sept ans lorsqu'il mourut, en 1666, dans les bras de Talibé Ciron cl de 1 é\è(|ue d'Alet !

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Dans ce Traité (1), le prince de Conli attaque avec une grande vigueur d'expression les comédies de son ancien protégé : VÈcole dex Femmes, — le Festin de Pierre, — le Tartuffe, etc. ; mais il s'attache surtout à démontrer que, « d'après la tradition perpétuelle de » l'Église, les comédies ont toujours été con-

(1) Luiivragfi du prince Ainiand de Contl est intitulé : Traité de la Comédie el des Spectacles, selon les traditions de lÉyliSt"; il l'ut imprimé, un an après sa mort, en 1667, par les soins de l'abbé Voisin, aumônier du prince, en vertu des ordres exprimés dans le testament de monseigneur de Conti. — L'abbé HeJelin d'Aubignac, auteur de divers ouvrages sur l'art dramatique, et, ent e autres, de la Pratique du Théâtre et de \'ApolO(jie des Spectacles, entreprit de combattre l'ouvrage du prince de Conli dans une publication à laquelle il donna pour titre : Dissertation sur la condamnation des Théâtres. Mais l'abbé Voisin, qui gardait soigneusement la mémoire du prince, riposta vigoureusement à l'abbé d'Aubignac par un volume in-4'' de ".00 pages, intitulé : Défense du Traité de M. le Prince de.Conli, touchant la Comédie et les Spectacles. Cet ouvrage, qu'il serait aujourd'hui inutile d'analyser, est rempli d'érudition ecclésiastique et de recherches très curieuses sur les jeux et les spectacles des anciens. Toutefois, les Mémoires échangés enire l'abbé d'Aubignac et l'abbé Voisin ne sont que vaines passes-d'armes de rhéteurs, que purs sophismes decasuistes; la véritable critique du pamphlet de Pézenas, du Traité de monseigneur de Conti, se trouve dans la Préface de Tartuffe. Si notre dessein eût été de faire de cet opuscule une œuvre de critique littéraire, il nous aurait été facilo do prouver ce que nous avançons, et

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