ARTS,——MUSIQUE
mour, la colère, tout cela est exprimé par des poses. Rien d'intérieur, rien de cette parole des yeux et du regard qui signale la douleur, la joie, et jusqu'aux plus intimes pensées. La sculpture sur bois, sur or, sur ivoire, est d’un fini remarquable, et ce mélange de pierreries et d’or façonnés en ogives, qui ornent les manuscrits royaux, les mitres ou les crosses des abbés, ne sont surpassés que par les vitraux merveilleux, qui offrent en couleurs vives et brillantes la plupart des sujets de l'Écriture sainte 1.
La musique complétait aussi sa grande révolution , c’est-à-dire la substitution des notes à point aux notes par lettres, et l'introduction de la mesure et des accords parfaits, dont l’orgue et sa large harmonie donnèrent la premiere idée. Les hymnes d'église et quelques chants
1 Le dépôt des manuscrits de la Bibliothèque du Roi contient La plus précieuse des collections pour l’histoire des arts dans le moyen Âge ; j'ai souvent étudié les coutumes , les mœurs, dans ces miniatures si brillantes, si bien conservées, et qui représentent les cours plénières, l’intérieur des cloiîtres, les tournois , les travaux de la campagne et des serfs. Voyez d’ailleurs d’Agincourt, Histoire de l'Art, depuis sa décadence au . 1v® siècle, jusqu’a son renouvellement au xvi.
populaires formaient tout le répertoire de la musique contemporaine !. On s’en occupait très activement, et maintes bulles du pape, ou certaines lettres épiscopales, furent lancées pour régler les points d’orgues, les lignes musicales, les accords à trois voix, le chant organisé ou déchant. On composait des prières pour les processions publiques, pour les fêtes des patrons du voisinage. Dans le castel, la chanson d'amour et le lay plaintif étaient cultivés avec frénésie par les jeunes damoiselles et les varlets. Lorsqu'une troupe de troubadours ou de menestrels s’arrêtait dans un noble manoir ou même dans une simple hôtellerie, il était rare qu'on ne leur fit répéter quelques uns de ces sirventes moqueurs, qui poursuivaient Les clercs et les jeunes béguignes, ou le baron couard, ou le vieux châtelain trompé?. Les plus graves personnages du temps, saint Bernard, Abélard, Pierre de Blois, avaient fait de nombreuses et bonnes chansons à l’usage des grandes et petites gens. La musique en est
* La musique était cependant placée parmi les sept arts libéraux.— Gerbert, Script. de re Musica.— Lebœuf, Traité hist. du Chant ecclésiastique.
? Legrand d’Aussi, préface des Fabliaux , t. I, p.xv..
MUSIQUE. 393 écrite en notes carrées, sur quatre ou quelquefois cinq lignes tracées en encre rouge; le premier couplet seul est noté. S'il est presque impossible de retrouver le véritable mouvement de ces airs, les modulations, qui n’ont rien d’âpre n1 de bizarre, peuvent être facilement saisies, et ressemblent un peu dans leur combinaison aux airs vulgaires que l’on chante encore dans nos campagnest.
Ces chants populaires ou d’église sont presque tous destinés à être accompagnés par des instrumens de musique, et on est étonné de leur nombre, en le comparant avec la simplicité et la monotonie des accords notés.
On connaissait la guiterne ou guitare, la ci1tole, instrument à corde très doux, le psalterion, les harpes qui avaient alors la forme d’un delta majuscule, le tambour, la trompette, les nacaires ou timbales d'Orient, les orgues portatives, les cornes, cornemuses, les flageolets, les duceines, flûtes à bec, les cimbales et clochettes, le grand cornet d’Allemagne ou trombone, le flageolet de saule ou
1 Voyez l’excellente Dissertation sur l’état des beaux-arts dans le moyen Âge, en tête du 16€ volume de l’Histoire littéraire de France, par les Bénédictins, continuée par PInstitut.
flûte, la pipe ou grand chalumeaur. Les règles d'harmonie n'étant point encore découvertes et posées, 1} en résultait un bruissemeut discord entre cette multitude d’instrumens peu agréables à l’oreille.
Dans ce grand mouvement des intelligences, à la fin du douzième siècle et au commen:- : cement du treizième , la littérature ne resta point stationnaire. Ce fut, à vrai dire, la plus notable des époques, car elle vit la lutte vigoureuse et décisive entre l'esprit national et limitation des anciens; entre l’idiôme populaire et la langue latine. C’est alors, en effet, que
: Voici un passage d’un poète, où tous les instrumens de
musique sont désignés :
« Je vis là tout en un cerne (cercle),
« Viole, rubebe et guitterne,
« L’enmorache, le micamon,
« Citole , et le psalterion,
« Harpés , tabours, trompes et nacaires,
« Orgues , cornes , plus de dix paires
« Cornemuses , flajeols et chevrettes ,
« Douceines , cimballes et clochettes,
« T'ymbres, la flauste brehaingue,
« Et le grand cornet d'Allemaigne, ANT « Fiajol de saus, fistule, pipe, « Muse d’Aussay, trompe petite,
« Buisine et les monocordes , etc. »
Guillaume de Machault, le Temps des Pastours, au chap. Com-
ment li amant fut au diner de sa dame.
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parurent les meilleures compositions des trouvères et des troubadours, en même temps que les études classiques recevaient une haute impulsion dans les écoles et les monastéres.
Déjà nous l'avons constaté, les anciens triomphèrent, et pendant plus de quatre siècles la langue française et les productions de sa littérature furent flétries par l’épithète de Darbares; notre génie fut ainst arrêté dans son essor; et s'il est vrai qu'il vaut mieux être soi avec ses défauts que d’imiter un sublime qui n'est pas nôtre, il faut peut-être déplorer cette influence de limitation sur la marche naturelle et spontanée de notre littérature.
Supposons qu'on eut laissé à lui-même, à sa propre force, l'esprit français, qui sait les productions originales qu'il eùût osé? Abandonné à toute son énergie, toujours contemporain, 1l nous aurait légué je ne sais quelles œuvres nationales bien plus attachantes pour nous-mêmes que cette littérature toute occupée des Grecs ou des Romains. Les études classiques dominèrent au commencement du treizième siècle, et cela s'explique facilement si l’on considère combien les premiers essais de notre muse patriotique furent encore au-
dessous des beaux modeles de l'antiquité; ül suffit de comparer les poésies ‘encore informes des troubadours, les chants monotones etsans invention des trouvères normands aux admirables conceptions d'Ovide et de Virgile, ies lays plaintifs aux érotiques et gracieuses compositions de Tibule et Properce; les sirventes moqueurs aux spirituelles et mordantes satires d’'Horace et de Juvénal, pour comprendre cette préférence donnée aux anciens : il fut si complet ce triomphe, que pendant les deux ou trois siècles qui suivirent le treizième, on n’aperçoit plus que de rares essais écrits en langue nationale.
Ajoutez à ces causes, prises dans la puissance même des compositions anciennes, les influences diverses exercées sur les opinions contemporanes. Les actes de la Cour de Rome, toutes les hturgies de l’Église , les Pères, les Conciles, tout était écrit en latin. Dans ce siècle pieux la langue de Cicéron et de Virgile ne se présentait donc pas seulement avec ses beautés et son admirable harmonie, mais encore avec une sorte de caractère sacré, et tout ce qui se disait lettré en faisait son étude spéciale. Tous les livres de science, toutes les disputes scholasti-