SUR LA CAPTIVITÉ D'INGERBURGE
» lui dirait: Ævancez-vous, et régnez par votre » bonne mine et par votre bonté, ou ces pa- » roles pleines d'amour, dont Salomon s’est » servi : Revenez, revenez, afin que nous ayons » le plaisir de vous voir. Revenez, à cause de » votre noblesse; revenez à cause de votre » bonté; revenez à cause de votre vertu; re- » venez pour la pureté et l’excellence de vos » mœurs! Cette princesse,avec tous ces mérites, » grand rejeton des rois et des martyrs, cette » princesse si noble, cette princesse si sainte, » est forcée de vendre et d'engager, pour exister, » le peu qui lui reste d’habits et de meubles; » elle demande de quoi vivre, elle sollicite » l’'aumône, elle tend la main pour recevoir, » et prie pour qui lui donne. Je lai souvent » vu pleurer, j'ai pleuré avec elle, et mon cœur » s'est attendri et s’est pâmé en la voyant en » cet état. Je l’ai exhortée autant que j'ai pu à » mettre toute son espérance en Dieu, ce » qu’elle fait incessamment, et elle me répon- » dait chaque fois : «Mes amis, mes proches » parens se sont éloignés de moi comme s'ils » avaient été des étrangers ; mon unique refuge « est mon Seigneur lParchevèque de Reims, qui
DURE CAPTIVITÉ D'INGERBURGE. 05 » m'a favorisée, entretenue et nourrie si lhibé- » ralement depuis ie commencement de mon » adversité. Mon pére, laissez-vous toucher par » les soupirs et les gémissemens entrecoupés » de larmes et de sanglots d’une jeune prin- » cesse qui à pour aïeuls et pour bisaïeuls un » Si grand nombre de rois, et vous qui faites » des aumônes si considérables et à un si grand » nombre de pauvres, ne fermez pas les en- » trailles de votre piété à une reine qui, comi- » blée d’une si grande gloire, est aujourd’hui » dans un état si pitoyable. Ma lettre est trop » longue, mais une matière si importante ne » m'a pas permis de la faire courte; la piété a » échauffé mon stylet. »
Soit que le cardinal de Champagne demeurât insensible à ces prières, soit que l’inflexibilité du roi fût à toute épreuve, la captivité de la reine n’en fut pas moins continuée avec des rigueurs aussi cruelles; elle fut renfermée dans un château plus triste encore, ou elle ne voyait jamais le jour ; le sénéchal et le majordome oubliaient souvent de lui apporter à manger.
: Voy. Baluze Miscellan. , t. 1, p. 420.