‹ Histoire de Philippe-Auguste (volume 3)Chapitre 11 sur 124 · FUITE DE JEAN · texte numérisé non relu

FUITE DE JEAN

rer dans File de Wight. Cest là qu'il songeai aux moyens de résister à ce grand mouTement du haut baronnage d'Angleterre'. Son chancelier, Poitevin d'origine, adressa des lettres à toute la chevalerie du Continent , de la Guyenne et de la Gascogne* a Nous vous promettons, disaient* ils , à tous, des châteaux et des terres Sans notre royaume ; nous en ex- , puiserons cette race de révoltés, qui ne veut pas de nos couleurs ni des vôtres. * Il écrivit aussi à tous les châtelains , qui tenaient son parti en Angleterre , de bien fortifier leurs tours; puis , pour conquérir les bonnes grâces des marins des cinq ports , il monta sur une flotte et fit atvec eux quelques expéditions de piraterie.

Lorsque les baronti eurent appris la fuite du roi Jean , ils se réunirent dans Londres afin de délibérer sur le parti qu'ils avaient à prendre. Après quelques Contestations élevées entre eux,

1 Math. We8t.9 p. 1273, et Math. Paris, 222; le docteur Lingard , d'après les documeus pubtiét' par Brady et Rymer, pense que ce Toyage à l'île de Wight est une pure invention ; ses preu^s ne me paraissent point convainquantes. J 'ai suivi et je préfère la chronique aux sonjccturcs des érudits.

TOURNOIS DE CHEVALERIE. ^f

Wici la lettre qu'ils écrivirent. « Robert, maréchal de rarmëe de EKeu, et les autres barons v à Gauthier d^Albiney qui tîeut kl ville de Londres , salut . Tu sais lé grand intérêt qbe nous arvons tous à conserver Londres qui est notre asile, et combien il y aurait de^ honte et de préjudice si par notre absence nous venionc^ à la perdre i Non» saVons qu'il èHt: quelques personùesqui attendent nôtre dépai^t [Bourse soumettre à Jean ;' c*e«t ^our(|iioi nôiis prolbfageions la durée du tournoi, qui a commencé à Stangfôrt, jusqu'éfprès' le premier jour de la lune , dans Foctave des saints apôtres Pierre et Patd«On le tiendra daùs la brujèt^ entre Stalines et le champ de Hundéslatte ; et nous fôisonsf ceci pour conserver la métropole , nous vous prions de venir aii tournoi avec srinës et chevaux afin qtie vdiis puissiez acquérir de rfaotineùr. Le ^rîx sera une ourse qu'une jeune châtelaine nous à envoyée *. »

Taudis qu'ils se livraieat ainsi aux jeux chevaleresques , destinés à occuper les vaillans hommes , ils reçurent là bulle d'Innocent iH,

i Rymeryt. i,adann. iâi6.

nS LE PAPE ET LA CHARTE.

qui cassait leur grande charte de privilèges- Il faut dire qu'immédiatemeut après le scel apposé à sa concession , le roi Jean avait envoyé auprès du pape pour lui demander d'annuler les libertés anglaises. Innocent III pouvait agir dans sa double qualité de suzerain féodal du royaume d'Angleterre , par suite de rtiommage qu'il avait reçu, et de conservateur des domaines de l'Eglise , et des droits, d'un prince qui avait pris la croix". Lorsque Innocent eut ]u les actes imposés k Jean, il, • jeta sa thiare contre terre , ,et s'écria : ((Depuis quand les barons anglais prétendent-ils chasser de son tr6ne un prince croisé et sous la protection du siège de Rome ? Par saint Pierre je ne puis souflfrir qu!une telle injure reste impunie* !»

Le pape assembla son conseil dé cardinaux ; et , délibérant quelques heures , il cassa la grande charte , et , comme témoignage de sa

1 Jean disait au pape dans sa lettre : < Illatae vôbis in pérson ft nostrft injuriae». Jbid,

2 < Nunquid barones angliae regem cruce signatumet sub protectione sedis apostolicae constitutum, à solio regoi nituntur expcllere et dominiam romanne ecclesiœ ad aliam transferre ? Fer sanctnm Petrum banc injuriam non poterimus prœlerire impuoitani. • Jbid.

B0LLE d'aNNULLATION DE LA CHARTE. *2g

volonté suprême , il adressa une bulle fulminante aux Anglais :

a Innocent, évêque» serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les fidèles qui verront cette bulle, salut et bénédiction. Le roi Jean , ayant violemment offensé l'Église , a été frappé d'excomniu^nication ^ mais il s'est repenti avec tant d'ardeur, qu'il a non-seulement réparé le mal , mais qu'il a prêté hommage au bienheureux Pierre du royaume d'Angleterre et d'Irlande, sous 4e cens annuel de mille marcs d'argent ; puis le roi Jean s'est revêtu de l'habit des pèlerins pour accomplir le saint voyage. Voilà que nous apprenons que ses vassaux ont fait certaines conjurations contre lui. Après en avoir délibéré avec nos cardinaux , nous avons écrit à l'archevêque de Cantorbéiy et aux évêques du royaume , afin qu'ils aient à casser et dissoudre les assemblées illégales des barons, et rendre l'autorité à Jean , comme cela convient. En même temps nous avons invité le roi à traiter bénignement ses vassaux , et , que s'ils ne pouvaient s'entendre, à faire décider la cause par les cours régu-

5o LES BAHOKS K£ TIWNENT COMPTE DE LA BULLE.

lières selon les lois et les coutumes. Cependant " ce tumulte a continué , et nous apprenons que Jean a concédé certaine charte très-préjudiciable à Fantorité royale : up tel acte, qui nuit à la puissance du SaiatrSiège et au royaume qui en dépend , ne pouvait être fait que d'après notre consentement : or« comm% le Seigneur a dit de nous au prophète : Jeîe place sur les nations et les royaumes^ afin que tu dissolves les réunions et les mouvemens de 4' impiété, nous réprouvons et cassons la chprte donnée par le roi Jean , comme préjudiciable à TÉglise et au roi \ p

Une lettre ^éciale aux barons accompagnait cette buUe ; die leur ordonnait de se séparer immédiatement , et d'eicéc^iter ses prescriptions pontificales»

L'interrention de la cour de Rome, la crainte de formidables excommunications, engagèrent les barons à diverses conférences avec le roi, <|ui était revenu en Angleterre; elles n eurent aucun résultat : de toutes parts on se déter-

t Bymer, 1. 1, p. ao5>i^.

APPEL AUX ETRANGERS* Cil

mina à la guerre. Les barons ordonnèrent à Guillaume d' Albîney, qui commandait à Londres ', de s'emparer du château Rocbester , comme nouvelle garantie : Guillaume s'en saisît. En ce moment les barons apprirent que le roi Jean marchait sur eux à la tête d'une multitude d'étrangers pris à sa solde.

En effet, pendant son séjour dans Vile de Wight , et depuis son arrivée à Douvres , Jean multipliait charte sur charte pour appeler les cbAtelains du Poitou et delà Gascogne aux armes. Le roi avait une grande influence sur tout ce baronnage: nous avons dit qu'il était d'une même race , et que sa Êimille avait quelque chose de national parmi ces populations du midi ; c'était ménie, comme on l'a vu, sa grande confiance envers les étrangers qui lui avait fait perdre toute espèce de popularité parmi les possesseurs de terre saxons et normands. L'appel fait par le roi Jean à ces aventuriers du Continent fut entendu; car tous ceux qui avaient jusqu'ici suivi la fortune de l'hé^tierdesPlanta-^ genêts en Angleterre s'en étaient bien trouvés. Le nombre fut donc grand des cadets et des puînés de. Gascogne et de Guyenne, qui vin*

52 LES ÉTRANGERS s'eMBABQUËNT.

rent se réunir à Douvres sous le gonfanon du suzerain . D'un autre côté, les résultats de la ba^ taille de Bouvine laissaient oisives de grandes bandes de routiers et flamands qui avaient servi la Flandre et le comte de Boulogne. Jean leur promit tout , argent , terres ; il comptait faire un nouveau partage , rédiger un second livre de fiefs /comme après les conquêtes des Normands sous Guillaume-le-Bàtard*

Parmi ce grand nombre de chevaliers étrangers , arrivés du Poitou et de la Gascogne sur les rivages d'Angleterre, on distinguait Savari de Mauléon et Olivier de Bouteville , dont les noms se sont plusieurs fois rencontrés dans les guerres de Philippe contre Richard ; d'autres troupes débarquèrent successivement. Voici la triste destinée réservée à une de ces colonies. Le roi avait concédé en toute propriété féodale à Hugues de Boves , échappé à la bataille de Bouvine, et aune troupe errante de quarante mille hommes femmes et enfans, partie de Calais, qui le suivait, les comtés de Norfolk et de Suifolk. L'intention de Jean semblait être d'effacer peu à peu la race saxonne et normande et d'implanter dans la Grande-

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