CHAPITRE XXTII
Préparatifs de la croisade de Louis de France contre les albigeois. — Situation de la Langue-doc depuis les conquêtes de Uontlbrt.— RécUmatioDS de Philijppe^Aiif aste.o*-]>u roi d'Ara*- ^n. — Le pape suspend la croisade. — Concile de Layaur, — Appel de sa décision. — Prise d^arraes du roi d'Aragon , des •comtes de Toulouse , de GomingeS et de Foix. — Soulèvement de la P^o?ence.— Siège de Mur^t.^ — Grande déCaite des Proven* ^ux. — Cause de la perte de la bataille de Muret. — Soumusion de la Langue-doc. — Alliances de Montfort. — Cession du comté de Toulouse par Raymond à son fils. — Concile de Montpellier. — Le sire de Montfort. proclamé seigoeu^ de la Langue-doc. — Confirmation du pape. — Pépart de Louis pour la croisade des albigeon. — Louis dans la Langue-doc. — Séjour à Toulouse. — Concile de Latran.-* Décret du concile.— État féodal de la Langue-doc. — ^ Montfort est «dmb k lliom* * mage, comme comte de Xoulousç , par Philippe- Auguste.
Au retour de l'expédition contre le roi d'Angleterre dans le Poitou, le prince Louis de France résolut d'accomplir un vœu de piété et de chevalerie, qu'il avait fait depuis quelques années. Lorsque la croisade contre les T. m. ao
3o6 GftOISÀDB DB LOUIS DANS LA LAKGÛB-DOCf*
albigeois fut pr^chée dans les domaines du roi , Louis voulut suivre les barons qui prenaient la croix. Il en avait hautement témoigné le désir. Jeune et brillant chevalier, il cherchait partout des expéditions périlleuses , sans voir autre chose que de grands coups de lances à donner. Philippe , son père ^ n'avait point encouragé celte résolution ; on dirait qu'il craignait de perdre un fils unique « et peut-être àu^si était-il prudent avant que le suzerain prît parti dans cette guerre de savoir ce qu'il en adviendrait. Cependant au printemps de l'année 1 2 1 3 \ Philippe avait octroyé licence à Louis d'accomplir son pèlerinage, mais les représentations des envoyés du roi Pierre d'Aragon en faveur du comte de Toulouse, les menaces de la ligue de Bouvine, retardèrent le pieux voyage pour la Provence.
Ce ne lut cpie l'année suivante, lorsque le triomphe du roi de France et la retraite des Anglais eurent délivré le territoire féodal, que Louis put se mettre en route avec ses preux compagnons.
La Langue-doc avait encore éprouvé bien
1 PIcrrt de Vanlz-Gernay , chap. 68.
ÉTAT DE LA LANQUE-DOG. 5oj
des yidssitudes depuis la conquête des croisés. On a TU que Montfort s'était hâté de régler l'ordre des fiefi^ et l'organisation politique au profit de la nouvelle race qui s'établissait dans les beaux (^stels de Provence. Les comtes dépossédés recoururent à l'intervention du roi d'Aragon , pour réclamer les droits et les terres dont ils venaient d'être dépouillés. Pierre était suzerain de plusieurs fiefs dont les comtes de Toulouse, de Comingeset deFoix, et le vicomte de Béam , avaient étépossesseùrs» et cette qualité de seigneur supérieur donnait un juste titre à sa réclamation. Il s'adressa au pape Innocent III. L'émotion causée par les violences du comte de Montfort était si grande, les excès commis par les croisés dans la Langue-doc avaient causé une si vive indignation ^ que le pontife crut de vpir écrire au légat et au nouveau possesseur de ces terres : a Vous archevêque de Narbonne, et vous Simon comte, de Montfort', ayant conduit l'armée de croisés dans les domaines du comte de Toulouse, vous ne votfs êtes pas contentés d'envahir les lieux où il y avait des hérétiques,
1 Innocent III, IW. xy, epist. 21a.
5o8 REPROCHES DU PAPE AUX CROISÉS.
mais TOUS vous êtes emparés de ceux où il n'y avait aucim soupçon d'hérésie. Vous avez usurpé le bien d'ai(itrui avec tant d'avidité et si peu de ménagemeq^ , qu'à peine de tons les domaines du comte hii reste-t-il la ville de Toutouse et le château de Montauban. Vous avez pris le pays que Richard, roi d'Angletarre, avait donné à sa sœur , les terres de Foix, de Cominges et du Béam , et vous faites prêter par les vassaux serment d'allégeance à d'autres ^qu'aux sdgpeui^s légitimes. Au reste , comme l'affaire est difBmle, on doit y procéder avec beaucoup d'attention; c'est pourquoi nous vous ordonnons de rassembler un concile dans un lieu commode et assuré; et là vous convoquerez tous les archevêques, évêques , abbés , comtes, barons, consuls et autres; et après avoir pris leur avis yov» nous l'enverrez afin de statuer ce que nous croirons convenable '.» Et ensuite de ces lettres, le pape suspendit sa bulle de croisade et les privilèges qu'il avait concédés, parce qu'il ne feUait pas abuser davantage du peuple êhrétien par les indulgences
1 /^ûf., epût. ai S.
CONGILB DE LAVAUR. So^
que le Saint-Siège avait acoordëeê à ceux qui portaient les armes contre les hërëtîques.
Ce fut à jLayaur que se raiseno^la le concile dont Innocent avait ordonne la convocation.
U fut présidé par les archevêques de Narbontie et de Bordeaux. Le roi d* Aragon vint y réclamer les terres des comtes de Toulouse^ deFoix, de Cominges et du vicomte de Béarn; on lui ré« pondit qu'il fallait les demander par écrite Pîerte expOéa êeè droits fort brièvement : a Je Pierre, parlagràoedeDieurmd'Aragon^suf^pfie humblement les prélats du concile, de rendre au comte de Toulouse les fie& qu'on lui a enlevés ; ce comte fera les satisfactions p^'sonnelles que vont jugerez convenable. Que si l'élise croit ne point devoir accileiUir la réclamation du père, qu'elle l'accorde au moini^ à son fiis > Raymond ira servir contre les Sarrasins d'Espagne « ou dans la Palestine. Le con^e de G>miilg|ss n'a point défendu les hérétiques; il s'est borné à répondre à l'appel féodal du comte de Toulouse, son cousin et son seigneur* Je sollicite donc qu'on lui restitue ses domaines. Je les revendique aussi pour mon loyal cousin et vassal le comte deFoix, ainsi que pour le vicomte
3lO RÉPONSE DU CONCILE.
de Béam. J'implore et votre justice^t votre miséricorde '. »
Voici ce qui fut répondu par le concile, quant à ce qui touchait le comte de Toulouse, ce Ce comte a fait plusieurs sermens d'expulser les hérétiques et il n'en a tenu aucun. U a maintenu les routier»^ les grandes compagnies, à Taide desquels il a donné la mort à plus de mille croisés Francs; ilachassél'évéqued'Agen, pillé les abbés de Moissac et de Montauban; enfin , depuis si long temps il est réputé fauteur d'hérésie, que cette opinion doit être conndérée comme une vérité *.
» Pour le comte deCominges, il s'est associé avec les albigeois maudits de Dieu, malgré son serment de ne plus les hanter. Raymond afsure que c'est ce comte qui l'a poussé dans Terreur, etqu'il est ainsi Tauteur de tous les maux qui s'en sont suivis. Qu'il soit d'abord absous ; puis l'Église ne se refusera pas à rendre toute justice.
» Le comte de Foix est le plus zélé protecteur de l'hérésie, et ceux-là qui la favorisent
1 Ce mémoire est daté du 16 janvier iai3.
a Pierre de Vanix-Cernay, chap. 66 ; et Epistol. Innocent, Ut, |6| ep. $3.
RÉPONSE I>U GONCILB. 3ll
sont auMÎ coupables que les hérétiques euxmêmes. A peine le léguât lui a-t-il fait gréoe, qu'il a massacré les catholiques allant en toute simplicité de cœur au siège de Layaur. Cependant, comme pour le comte de Gominges, s'il se purge aux yeux de l'église, justice lui sera &ite.
» Quanta Gaston de Béam, n'est-il pas un des grands persécuteurs de la foi? Il est accouim au siègç de Castelnaudary^sous la bannière du comte de Toulouse, il a protégé dans ses domaines le meurtrier du saint légat Pierre de Castelnau. M'est - il pas aussi entré dans la cathédrale d'Oleron , avec ses routiers et pillards , où il a Élit violencç aux clercs? Qu il se purge d'abord, puis toute justice sera rendue. ' n
Les réponses du concile donnaient ainsi gain de cause à Simon de Montfort et à la race Franque. Le roi d'Aragon crut devoir en appeler au pape; car, indépendamment des sentimens que lui inspirait sa parenté avec les anciens possesseurs du sol, il craignait le voisinage de ces valeureux en&ns du nord
1 Pierre de Vaulx - Gerniy , chap. «6, £pUt. Ipnocwt 2t, ÎT. 16 , cp. 59.
3l3 INTRIGUES DU ChÉKOfÉ CATHOLIQUE.
pour msê propres dcMnmtied. Une cotifédérutio» secrète ^organisa; le roîd'Aragoii, les comité de Toulouse, de G>muiges et de ¥6tx, les cherafiers , bocirg^oîs de Todiouae et de Carca»sotiue, jurèrent d'obtenir justice, par k douceur ou par la force ^ et de ue se séparer qu'après avoir conquis la restitution do leurs terres et de leurs aBcienues seigneuries.
Le clergé catholique s'agitait toujours pour la cause des Francs ; non-'seulement le concile de Laraur frappait la vieille race féodale des seigneurs de la Languedoc , mais tous les évèques et aU^és territoriaux, dans leurs lettres au pape, foudroyaient les Prôvençauit et par* ticuliéremènt lesTouIoti^insé a Si on ne détruit pas entièrement Totdonse comme un membre pourri , disâient-ils , elle infectera tout le toiànage, et fera revitre l'erreur dans tous Jes endroits d'où on l'a chassée; armez-vous, «ei* gneur, du zèle de Phinée, anéantisses cette ville avec touà les infèmes cpt'elle contient, comme Dieu a fait pour Sodome et Gomorrhe ; que si le tyran Toulousain ( le comte Raymond ) ou même son fils, pouvait lever la tête, qu'on lui a déjà écrasée et qu'il faut lui fouler en*
BAIUS DBS GLnCS CONTRE LES PKOTBUÇAint. 5l3
eore plus fortemcol , il ferait des rayages affreux'. »
Sir les diercs pourmiTÀent ainsi leur ancien comte et la popakâon èa sol, ils prodanuôent Moiitfort le béros» le Machabée, le venge^ir de la cause catholique ; les souTenin de kBible, les exemples du Tieu^i-Testament qui peuvent tout fostifier ^ le tueurtue « Fusurpation , les excès des rois , comme ceux des prêtres et du peuple , étaient inroqués au profit de la c§nquéte.' Le comte venait de recevoir quelques hommes de la race des Francs et s'était pré* cipitë dans le territoire de Toulouse; tous 1^ petitacbàteaiix«qui couvraient cette grande ciiè^ farcsit rasés et ces chevaUers pillards détrtûsirent les blés et les vignes jusqu'à âéxtx heues aux environs , ce qui causa un grand préjudice aux bourgeois*. Les clercs voulaient à toute forée perpétuer la famille des conquérans dans, ta Langue-doc; ils inâst^ent auprès de Mont^ fort pour qu'il donnât au jeune Amaury son fils ,
I Voyez daoi le registre» d«s lettres d'Ianoceot m » epist. Ht. .6^ epiflt . 39 et 4o.
a Pierre de Vikulx - Ceruay , chafp. 69; et Guill. de Puy-Lau rens , c. ao.