CHAPITRE XXVIII
Cour et gouveraement de Philippe-Auguste. — Sa famille. — La feive Ingèrbiixi^* -^ Naissance de PUI^pey petit<£ls du roi. — Anne de FraQce,et l'empire latin à Con«tantinQjple. — Jean de Brienne.— Colonies chrétiennes de la Palestine. — Croisade chevaleresque contre les Maures d'Espagne. — Actes du gonvemement. — Libertés bourgeoises. — Rapports de féodalité avec les grands feudataires. — Bourgogne. — Bretagne. — Champagne. — Rapports avec les arrière-yassaux. — Avec les églises. — Événemens contemporains. — Actes d*administration et d'utilité publique.
Les événemens si diveiaset si importans que nous Tenons de raconter ne nous ont pas permis de nous arrêter sur les actes du gouTernement intérieur de Philippe - Auguste. A l'aspect de f es luttes , grandes et décisives , l'attention s'est détournée des petits accidens
hVUE DE LA. COUH. SSS
d€ la cour du Sp^erain. Maintenant qu'elles sont résolues , reyenons aux scènes non moins intéressantes de la vie privée et de Fadministration féodale a
Depuis l'année 1 204 » où s'opéra la réunion delalNormandie et des fiefs anglais au domaine, le palais de Philippe- Auguste avait pris une splendeur nouvelle^ et, depuis le règne de Charlemagne , tout-à-fait inconnue aux chefs militaires des baronsde France : les revenus royaux s'étaient considérablement augmentés d'un grand nombre de terres et de cités bourgeoises où maintenant s'exerçait la justice du roi. Le luxe s'en était accru à ce point que les robes de soie 9 les riches vétemens écarlat^s , étaient aussi communs parmi les officiers du suzerain , que la bure noire et les capes chez les bourgeois et les vilains. Cette magnificence des habits, et surtout leslongues queues , excitaient la vive indignation des vieux barons et des clercs. Un des ardens moralistes de l'époqUje regrette le temps des vétemens courts et serrés qui épargnaient l'étoffe, et il aperçoit une grande corruption dans les manches amples et les robes traînantes : « Sachez, mes bonnes dames, que
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356 LA REINE INGBBBURGE.
si, pour remplir l'objet de votre destination, TOUS aviez besoin de longues queues, la nature y eût pourvu par quelque chfose d'approcKant '. »
La reine Ingerburge était revenue à la cour de Poissi, et sa présence jetait Philippe dans le plus mortel ennui. Il avait subi la sentence du pape, qui le forçait à lareprendreetàla traiter comme sa femme ; mais il la repoussait de son lit et de sa noble compagnie , et bien qu'il eût reçu une très-bonne dot en argent dont le divorce entraînait le remboursement , il aurait consenti à la tripler pourvu qu'on le séparât d'elle".
La princesse délaissée s'était livrée à la plus extrême dévotion , sans doute pour t:onsoler ses chagrins domestiques; elle se faisait affilier aux prières des monastères et au fervent acétfsme des moines. 11 nous reste une lettre de Gervais , abbé des Prémontrés , adressée à
1 SermoDs de Pierre , chantre de Téglise cathédrale, de Pari«^ chap. 82 à 85. J'emprunte la traduction du naïf et savant bénédictin dom Brial, Hist. littéraire de France, in-4>» t. xv, p. agi» article Pierre- (e-Chanire,
2 Toutes ces relations entre le Danemarck et la France par rapport au mariage d'Ingerburge et du roi , sont très-bien racontées dans les^ lettres de Guy , abbé du Paraclet, publiées par Langebeck , Rej*um Danicar. script., t. vi.
INGBRBURGB, SES F£MMES BTLBSMOINBS. 557
la reine, et dans laquelle il la rend partijcipante des oraisons de ses cinq cents moines \ Ingerburge ne se contentaiit pas de ces correspondances par lettres; elle yisitaitles courens d'hoDoimes et y couchait même avec ses %nmes« C'est ainsi qu'elle vint à Fabbaye de Poutbivii» et il parait que les religieux ne se tinrent pas dans les bornes strictes de la continence , car il existe un décret de Tordre deCiteattK, qui condamne l'abbé de ce moDastèraitrester pendant un certain temps hors^des «ellules pour avoir reçu la reine de France et une multitude de ses suivantes dans l'abbaye ' ; elles avaient dqrmi pendant deux nuits dans le dortoir.
. Quoi qu'il en soit, le roi n'en perjûstait pas moins dans son idée de divorce ; il écrivait des lettres pressantes au pape. En 1 208 il lui disait : ce Seigneur , donnez à votre légat l'autorité suffisante pour rompre mon mariage avec la reine* soit à cause des maléfices , soit pour la faire entrer dans la vie reli^euse , et en lui fiusant accomplir des voeux '. »
1 Sacr» aotiquiUt. mçnumeot., t. i, p, 49a Martèoe , thetaunis anecdot., t. ui, col. ia4^. 3 Ibîd. AinplÎMlm. colUc., t. i,col. 1079.
358 SOLLIClTAnON DU PAPB l»OUR INGERBURGK.
Loin de répondre à ces pressantes prières, le pape l'exhortait à rompre enfin la répugnance sans raison qu'il «tait conçue pour sa femme, et déclarait que FEglise verrait comme un acte de véritable piété qu u se rapprochât dlngerburge\ Pitts tard il lui enjoignait de traiter au moinsavec douceur celle quijoin de son époux, éteit macérée par une continuelle continence*. Le|K)iitife, parla plus singulière inqmsition, pénétrait encsore plus avant dans les mystèresdu mÉlâage; il écrivk à Guarin, évêque de SenHs, ministre et confesseur du roi, pour que, dans les prescriptionsde la pàiitence, il exigeât expressément de Philippe qu'il connût sa femme selon l'oeuvre de la chair au moins deux fois par semaine'. Toutes ces petites enquêtes domestiques , comme on lèsent , devaient fort ennuyer le roi qui prenait seè joyeux ébats avec n<^Ies dames et châtelaines. Cependant les injonctions du pape étaient si impérieuses, qu'il reçut en grâce cette femme qu'il avait si long- temps, détestée • aMoult eult li peuple grant joie de cette
1 Epist. d'Innoeent III , t. a , p. 3i^.
a Ibid. , t. Il , p. 638.
5 Ibid. , ibid.
PAMlLLB ]>U BOI. 559
cboâe^ dit le chronicjueur de Samt-Dettîs, car en la personne du roi n'y eut plus vice ni chose qui fust à blâmer for seulement que il soustroyaît è la Roine la débite selon la chair ^ mais il lui faisait administrei" trèsJargément et honorablement toutes seé nécessîtél, et tous furent aises de cette conjonction*. »
Quoi qu'en dise le moine de Saint-Denis, toujours un peu courtisan pour le prince , Philippe-Auguste éprouva quelque peine de l'arrivée d'Ingerburge ; il la relégua encoi*e presqu'aussitôt à Étampes , d'où elle ne ftdt rappelée que lorsque , accablé par la maladie , le roi se sentit près de sa fin ; se» ennuis domestiques fiirent consolés|yàr la naissance d'un petit-fils issu du prince Louis' ^ ce qui assurait l'ordre d'hérédité dans sa race , et permettait d'accomplir ses desseins monarchiques. L'enfant fiit présenté aux barons comme le successeur de la couronne et salué par eux à ce titre; il n'accomplit pas sa destinée et mourut jeune , mais un second petit-fils naquit plus tard» et ce
1 Ghroniq. de St.-DeQÂs, ad aon. «217. Dm. Brial» coUecL-des Historiens de France, t. zvii, p. 4oo.
9 En 1209. ^
36D LB petit BATARD^ GHiMULOT.
ftil depuis ce LoimIX'i qw eùt^cbeTé l'oeuvre de 80D aïeul si les principes d'une piété eiiagérée aVraient absorbé les ÊK^ultés de son esprit.
Mais daâs le^gnage de Philippe, le-rejeton cpd e&cttaitson plus xif intérêt était un petit bâturd qu'il ^yait eu, quelques-uns diseat d'une noble dame : il aurait nom Chariot' ; de blonds cbcTeux toihbaient bouclés sur ses épaules ; il. ne (|ftittait point le roi qui en avait confié l'éducation à ce chroniqueur poète que nous avons eu si souvent l'occasion de citer, 6uillaume^ ,le-Breton; plus tard celui-ci lui dédia laPh^ippéSde ; Chariot (ut destiné, selon l'usage suivi pour les bâtardsi à l'état clérical; il reçut la trésorerie de la cadiédrale de Tours, dignité importantedabs la hiérarchie ecclésiastique*.
U y avait déjà bien du temps qu^une jeune fille de France , partit de la cour de Paris , destinée pour épouse à l'empereur Alexis.
Les grandes révolutions qui agitèrent l'empire
1 La légitimatioD n'avait été accordée par le pape qu'aux deux eofaus d'Agnès de M^anie.
9 Voyez l'épttre dédicatoire de Guinanme-Ie-Breton^ où le poète «broniquear célèbre lea vertus et la beauté de son élèfe. Doia Ifrial, collect. ^es.hibt. de France, t. xyii« p« 119.
ANNE DE FRANGE A GONSTANTINOPLE. i&l
d'Orient Tavaient rendue veuve, à l'âge de quatorze ans , de deux prmces revêtus de la pourpre,d' Alexis et d'Andronic; elien'avaitpas atteint encore sa trentième année lorsque la dynastie française s'établit sur les débris du trône de Constantin. Cette grande colonie avait éprouvé de tristes vicissitudes ; à peiné fondée > quelques querelles s'étaient élevées entre Baudouinélu empereur deConstantinople et le marquisdeMont-FerratquiavaitobtenuIeroyaume de Thessalonique, et, pour nous servir de Fexpression de Yilhardouin , «les deux barons s'étaient départis en mauvais ménage". » Il i^lut pour les calmer l'intervention dudogedeVenise, et des pileux cbevaliersde l'Occident, qui montrèrent la nécessité de l'union pour achever de soumettre l'empire de Bysance ; ces dissentions furent jugées par la cour féodale ; et au printemps suivant» les croisés quittèrent Constantinople afin de dompter les dififérentes provinces; le comte Louis de Blois, qui avait obttmu en partage la Bitbiuie, vainquit Théodore Lascaris, et conquit toutes les côtes de la Propontide et du Bosphore jusqu'à Niçée ;
i Vilhardoain , liv. vi.
502 l'bmpire fkang db constantinople.
Henri de Halnault s'empara da pays qui s'étead depuis THelIespont jusqu'au mbnt Ida; le marquis deHont-Ferrat dirigea ses hommes d'armes sur la Grèce , traversa la ThessaKe, et porta ses gonfanous dans la Béoiie et l' Attique; enfin, GeofFroi de Vilhardouin , neveu du maréchal de Champagne , s'établit dans le Péloponèse avec une troupe de joyeux compagnons de ses batailles. '
La domination de France était pesante ; elle \ avait amené un partage de terre, une violente dépostession des pi'o priétaires du sol * . IjCs usurpations des prêtres latins sur le clergé national , le désespoir, l'amour de la patrie, portèrent les Grecs à k résistance, et comme ils étaient impuissans par eux-mêmes , ils appelèrent à leur aide lesBulgares, population barbare, qui obéissait à un roi du nom de Jean ou Joauice.
Les chevaliers français assiégeaient Andrinople lorsque les Bulgares et les Comans, horde de TartareSi qtii campaient sur les frontières de la
1 Vilhardouin , Rv. ti. Le bon sénéchal de Champagne est par fois un peu ohscur dans sa topographie pour les conquêtes des Francs.
7 Voyez Nicétas^ Uv. 5 et 6.
TftISTE SORT DB l'eMPBRBUR BAUDOUIN. 565
Moldayie, se déployèrent dans la plaine ; cette armée était innombrable; néanmoins la bataille fut donnée, et les Francs succombèrent. La plus Taillante chevalerie périt dans cette journée, et parmi les morts on compta Louis de Champagne, comte de Bloîs. L'empereur Baudouin tomba dans les mains des barbares ; unef foule de récits circulèrent sur sa triste destinée que les trouTères déplorèrent long-temps. Us disaient dans leurs chants que Tempereur avait été renfermé dans une étroite prison à Terrenova, que là, il avait inspiré un violent amour à la femme de Jean, et qu'aussi chaste que Joseph , il avait repoussé des feux impurs ; la femme iiritée le dénonça à son mari comme ayantvouluFentralneràradidtèrejilsajoutaient que Jean l'avait fait massacrer au milieu d'un festin ; puis il avait livré son corps à des oiseaux de proie et aux bêtes féroces' ! Selon d'autres^ les barbares ^près avoir long temps détenu Baudouin en un château obscur, lui firent couper bras et jambes , jetèrent son tronc mutilé en une vallée où il demeura trois jours à com-^
\ Alberic Tiiafont. Ghroniq., ad ann., 1106.
364 AMouBs d'anne de frange bt de branas.
battre la mon ; o les bétes et oiseaux le mafi-^ geaient tput en vie, puis de sa teste, lesBulgres firent faire un gobekt dont ils buvaient \ » Les barons apprenant sa triste fin , nonunèrent d'abord pour régent, et ensuite pour empel'eur Henri de Filandre, wn frère.
L'empire franc de Constantinople eût donc été meuacé, si Tamour n'avait préparé une utile alliance. Après la mort; des deux em^ pereurs , Alexis II et Andronic l , Anne de France ; demeurée veuve , n'était point retournée dans son beau pays. Un lien secret l'attachait à Théodore Branas, prince d'illustre race, et dont le père avait pris. la pourpre, sous le règne d'Isaac l'Ange. Branas était plus brave que le commun des Grecs :
il possédait le dominium ou suzeraineté féodale des villes d'Andrinople et de Didimotique. La jeune impératrice s'était depuis longtemps abandonnée au noble hellène. Le sentiment qui l'unissait à une fille de France, peutêtre aussi la haine que Théodore Branas portait aux Intimes empereurs , décida son air
1 Végenèce sur Vilhardouin, chap. viu