‹ Histoire de Philippe-Auguste (volume 5)Chapitre 4 sur 336 · CLERGÉ · texte numérisé non relu

CLERGÉ

Nous avons déjà signalé l'indépendance d'opinion et de manière qui distinguait les populations de la Provence en général; toute nouveauté y était adoptée avec ardeur. C'était sur ce territoire qu'avait pris naissance la grande hérésie des Ariens elle y avait jeté de profondes racines ; la vive imagination de ces races enjouéecs les portait vers tout système nouveau avec entraînement; la situation du clergé catholique dans ces provinces, ses mœurs, ses richesses , étaient aussi tellement en opposition avec esprit de l’évangile, avec la baute pureté de la vie pastorale, qu'il n’est pas étonnant que les peuples ne conservassent qu'un faible respect pour les dogmes et les enseignemens émanés d’une source si terrestre. On ne peut se faire une idée de la vie joyeuse de la plupart des évêques et des cleres dans la Provence, et pour en donner un exemple, nous retracerons les gestes du plus puissant des prélats de ces contrées, à cette époque ; l'evêque de Toulouse.

Folquet de Marseille, évêque de Toulouse, depuis si célèbre par son fanatisme dans la guerre des Albigeois, était fils d’un marchand

FOLQUET ÉVÊQUE DE TOULOUSE. (e

de Gênes; les travaux du commerce ne pouvant lui plaire , il préféra le service des grands et la science gaie des troubadours. Par l’art des chansons, 1l acquit une douce influence à la cour de Richard d'Angleterre, d'Alphonse d’Aragon, et de Raymond comte de Toulouse; mais il s’attacha particulièrement à Barral , l'un des cinq sires de la vicomté de Marseille, ou plutôt à Azalaïs de Roquemartme, sa femme, qui devint l’objet de ses adorations” ; il chanta pour elle amour et merci, divinités favorables aux amans, et obtint aussi aimable retour de Laure de St.-Julien et de Mobile de Portevez, bien que, dans un lay plaintif, :l prétende que son amour pour ces deux nobles dames n’est que fictif *, et sert de voile pour déguiser la passion réelle qu'il porte à la belle Azalaïs : « Hâte-toi, dit à la noble dame le volage troubadourdepuisévêque de Toulouse, hâte-toi de me rendre heureux, tandis qu'on

1 Et entenda se en la molher del sien senhor en Barral et pregava eld’amor. Nostrad, 53.

2 En Barral se avia due serors de gran valor et de gran Bieutat l’une avia non Laura de san Julian lantra Mobilia de Pontevez et Folquet avia tant damistat ab chascune que semblar era quel entende chascune per amor. Nostrad. p. 55.

me croit encore, passionné pour Laure et Mo:

bile ; la circonstance est favorable. » La femme du vicomte Barral ne se laissa point prendre à ces protestations de fidélité; jalouse de la dame de Saint-Julien , elle chassa son amant qui vint se consoler dans les bras d'Eudoxe, femme du sire de Montpellier. Un an plus tard le troubadour se couvrait de l’habit de Citeaux, devenait abbé de Toronet, non loin de la cour de la dame de Barral, sa mie, puis était élevé à l'évêché de Toulouse qu'il remplit de trouble et de désolations *.

Avec un clergé riche, opprimant toutes les classes de la société, insultant par sa pompe et ses débauches à la foi du Christ, 1l n’est pas étonnant que l'esprit de piété ne se fût point conservé pur parmi les populations vives et enjouées de la Langue-doc, et que le sacerdoce n’inspirât que les sirventes moqueurs des troubadours.

«Pourquoi le clergé veutäl avoir de si beaux habits et vivre dans l’'opulence? pourquoi pré: tend-1l à de si beaux chevaux, puisqu'il sait

à Millot, hist. des troubadours, 1.1, p. 181. 2 Millot, hist. des Troub., t, 2,3, ct Raynouard , t, 4.

que Dieu vécut pauvre? Pourquoi veut-1!

s'emparer du bien d'autrui, puisqu'il sait que tout ce qu'il dépense au-delà de son nécessaire est un vol qu'il fait aux nécessiteux, si l’écriture ne ment. * »

« Si j'étais mari je me garderais bien de laisser approcher de ma femme ces gens-là, car rien ne s'allume si aisément que la graisse avec le feu? ‘ »

« 1 n’y a point de crime dont on ne trouve l’absolution. Pour de l'argent ils donneront à des renégats, à des usuriers, la sépulture qu'ils refusent aux pauvres, qui n'ont pas de quoi ‘la payer; vivre tranquilles, acheter de bons poissons, du pain bien blanc, du vin exquis, c'est à quoi ils passent l'année entière. * »

« I n’est point de vautour qui évente d'aussi

1 Le troubadour Guillaume de Montagnagout, apud Millot, hist.

des troubadours, t. 3, p. 100. Raynouard, choix de poésies , t, 4, P. 333.

O per que clercs vol belha vestidura,

Ni per que vol vivre tan ricamen

Ni per que vol belha cavalcadura.

Que el sap que dieus vol vivro paubramen.

2 Le troubadour Pierre Cardinal ; Müllot, t. 5, p. 245. 3 Le même troubadour , Millot, t, 5, 249,

loin un cadavre, que les clercs et les prédicateurs sentent un homme riche ; aussitôt ils en font un ami; et, quand il lui survientunemaladie, ils lui arrachent une donation qui dépouille ses parens *. Vous les voyez sortir tête levée de mauvais lieux pour aller à l'autel; les rois. les comtes, les chevaliers avaient coutume de gouverner la terre, mais les clercs ont a sur eux cette au torité. « :

«Si Dieu sauve pour du manger et avoir

des femmes blanches de peau, les moines, les. templiers et les chanoines auront le paradis;

saint Pierre et saint André sont bien dupes d’avoir tant souffert de tourmens pour un pa: radis qui coûte si peu aux autres. ?

1 Tartarassa ni voutour, No sent plus leur carn puden Com clerc et predicador , Senton ont es lo manen Mantenen son siei privat , Et quand malautia il bat, Fan li far donatio

Tal que il paren no y an pro.

Le troubadour Pierre Cardinal, Raynouard , t. 4, p. 358.

2 Le troubad. Pierre de Castelnau, Millot, t. 3, p. 77, sur les MSS. Sainte-Palaye.

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