LES PROVENÇAUX
laire en l'honneur de sainte Marthe à Tarascou . Le» châtelaines de Provence seserraient de tous les prestiges de la coquetterie, pour retenir leurs volages amans; vieilles et jeunes, toutes voulaient de l'amour : a Moi, cependant, » j'aime mieux les caresses de la jeune que de
• la vieille; je ne puis souffrir le teint blanc et » rouge dont les femmes surannées peignent
* leur visage. Une jeune femme bien faite vaut » mieux que cinq cents vieilles ' • » On peut juger par un seul trait de cette société galante et licencieuse. Guillaume, comte de Poitiers, qui passait pour un chevalier incomparable et un maître en fait de prouesses , mais pour un grand trompeur de dames , fonda , à Niort, une maison de débauche selon la règle d'une abbaye; elle était divisée en cellules, gouvernée par une prieure et une abbesse ; chaque dame faisait des vœux pour le plaisir, comme on en faisait dans les monastères pour la religion , et Guillaume invita ses vassaux à donner
1 De la color que se fan blanca et merveilla, Ab I'eagiut D'un ov battit , etc.
(ke troubadour Augier, jongleur de Vienne. Raynonard, t. v, p. 55).
î4/ ETAT DE LA SOCIÉTÉ.
de l'argent et des fonds de terre à ce temple de nouvelle espèce, comme on en donnait à l'église du voisinage \
On ne peut aussi s'imaginer la licence d'opinion et de propos qui existait parmi ces populations enjouées; les troubadours ne respectaient rien dans leurs surventes; ni le clergé, ni les rois , ni les barons» a Une faible et vile » multitude, couverte de surplis, qui jamais ne » fit un pas en avant pour combattre, enlève » aux nobles hommes leur tour et leur pa- »lais: le bouc attaque hardiment le loup, la » perdrix poursuit l'autour, la charrue va » devant le bœuf et Noël avant le nouvel »an '.»..».. Le félon évêque de Qermont ne » fournit une bière à ses amis morts qu'au » prix de mille sous 5 ; il aime la belle femme » d'un pêcheur ♦ et il la prend souvent pour » un beau poisson 4 .. • C'est le pape qui règne , »il ne cherche qu'à fomenter des troubles, tel
i Guillaume de Malmesbury. De Gest. reg. Angl. et le Prieur de VigeoU (Labbe, Bibl. MSS., t. n,p. 292.) —a Poés. de Guillaume Rainols, Mill. , t. 1, p. a5i.
* Vergogna aura breumeot nostre et esque cantaire Qui nuils hom sonr amie ses ave non sosterra. Et quan pot tant donar costa il mil solz la bera. 4 Per un bel peisson que l'ai pren.
(Raynouard, t. iv,p. 359).
LES PROVENÇAUX. l5
» est l'usage des gens d'église; quand ils trou* » vent un empereur puissant , de se soumettre » humblement à ses ordres, et de l'accabler
» quand ils le voyent décheoir Dis donc ,
» seigneur évêque, tu ne seras jamais sage qu'on » ne t'aie rendu eunuque , et déjà plus de qua- » rante filles sont devenues mères * , . . ♦ L'arche* » vêque d'Arles fait continuellement la guerre , » opprime les citoyens et les met en prison , et » pour comble de fausseté, les excommunie, » les absout, le tout pour de l'argent. Pour de » l'argent, il fit mourir Jonquère en prison, » sans qu'on ait pu en savoir d'autres causes. ' » Les barons n'étaient pas plus épargnés que les prélats, a Vos méchans sirventes font dé- » tester vous et votre jonglerie. J'aimerais mieux » entendre limer des éperons et chanter des » faucons et des coqs , que de vous écouter.
» Quand la nature renaît, que les rosiers sont » en fleurs et que les méchans barons s'em- » pressent d'aller à la chasse , il me prend en- » vie de faire contr'eux un sirvente. Je fais plus » de cas d'un coursier sellé et armé d'un écu
i Le troubadour Guillaume de Pergodau, ibid., t. n, p. is5-ia8. — 2 Le troubadour? ertrand, scign* d'AlamanoD,t6> 1. 1. p. 390*595.
» que d'un baron. Je voudrai* que les seigneurs » fussent tels que je serai moi-même si j'avais » leurs richesses , on les verrait revêtus d'armes » magnifiques , ils offriraient bonne chère , leur » cour serait brillante et cela vaudrait mieux » que la pillerie à laquelle ils se livrent ; leurs » chevaliers sont armés à la légère pour courir » plus promptement vers le butin et pour fuir )) quand on leur résiste. Ils ne se distinguent » plus qu'en volant les boeufs et en dépouillant » les voyageurs et les vilains. ' »
Telles étaient les populations d'origine et de mœurs différentes qui se partageaient l'ancien territoire des Gaules au douzième siècle. La difficulté des communications , l'absence de tout but commun dans les expéditions militaires , des préventions et des haines locales les séparaient les uns des autres '. Le Franc était loin de se croire de la même nation que l'Aquitain , l'Aquitain que le Breton , le Breton à son tour ne voulait point être confondu avec le Normand. Ces répugnances bien caractérisées ren-
i Le troubadour Bernard- Arnaud de Montcuc. 1. 1. pag. 97. — a In gravi prœtioducitantesFrancorum et Jquitanorum animatitatesmulto sanguine alterna cœdefuso. (Script, rer. Francîc. t. x. p. i45.)