RAPPROCHEMENT DES POPULATIONS
Mille ans après que la Vierge a donné le Seigneur au monde ,
Les hommes se précipitent dans lesplus funestes erreurs ;
Cédant à l'attrait de la variété ,
Nous prétendons régler nos mœurs sur les mœurs nouvelles,
Et cet amour imprudent de la nouveauté nous entraîne au milieu des dangers.
Les siècles passés ne sont plus qu'un objet de risée pour le nôtre.
Un mélange de frivolité et d'infamie vient corrompre nos coutumes; .
Désormais les esprits ont perdu tous les goûts sérieux, et jusqu'à la honte du vice.
La mode du jour sert à former des tirans contrefaits.
Avec des vêtemens écourtés et une foi équivoque dans leur parole ;
La chose publique dégénère et je vois en gémissant ces usages efféminés :
Enfin la fraude , la violenoe , tous les crimes se disputent l'univers ». »
Cette marche vers une communauté de moeurs et d'habitudes que le vieux chroniqueur déplore comme une dépravation et une grande calamité , fut encore précipitée par le mariage de Louis VII avec Éléonore de Guyepne, Éléo-
i Chroniq. Raoul Gltber, liv. 3, chap. ix.
22 SV&tÈME DE GOCVERNEMEIIT.
nore, filfc de Guillaume IX dernier due d'Aquitaine, avait apporté en dot à la couronne de France toutes les riches terres de la Guyenne et du Poitou. La cour de Louis VII vit ■ dèslors se réunir dans ses fêtes et ses tournois les chevaliers portant bannière de tous les manoirs du midi ; les bavons des deux langues s'essayaient journellement dans les joutes guerrières , et prenaient place à la table d'un suzerain commun , ou remplissaient les offices du palais ; il dut donc encore naturellement s'établir un échange de moeurs et de coutumes locales.
A mesure que les populations se rapprochaient par les habitudes , le gouvernement s'avançait, quoique bien imparfaitement encore, vers une sorte d'unité monarchique. La vie des peuples ne se compose pas seulement des batailles et des querelles de l'ambition , les progrès des institutions publiques, la marche des idées vers un gouvernement régulier, la naissance et le développement des libertés populaires ont un bien autre intérêt et méritent aujourd'hui surtout l'attention de l'histoire.
i En 1 156. Sager (FUa Ludovo.) Lir. vi. p. 319.
FÉODALITÉ. — DOMAINE. a3
Le système féodal avait pris une grande extension sous la troisième race. L'élection de Hugues-Capet au trône des Carlovingiens en avait été comme le complément. Un comte de Paris , l'expression de la race du sol , porté par ses pairs à la suzeraineté au préjudice du légitime descendant de la famille austrasienne, consacrait tous les en vahissemens des barons : « Nous tefesons notre roi, laisse-nous nos droits » et nos terres , » tel était le pacte qui unissait le nouveau roi avec les hauts vassaux de la couronne, et le prestige des idées religieuses dont lesprincescherehaientii s'environner lors de leur sacre , ne modifiait que faiblement les résultats inévitables de cette situation politique.
Né de la conquête , le système féodal avait conservé toutes les formes d'une hiérarchie militaire. C'était encore une armée qui campait dans ses châteaux et ses donjons , comme autrefois elle s'abritait sous la tente; les concessions de fiefs avaient remplacé ces présens de h framée et du javelot , récompense de la fidélité et de la valeur , quand les Francs habitaient encore les forêts delà Germanie. Sauf quelques terres libres désignées sous le nom.
à'Aleud * comme perdues au milieu du territoire, tout était fief en France depuis les plus vastes provinces jusques aux champs de quelques acres. Sous les titres divers de baronnie, chàtellenie, vavassorerie, fief de haubert, les terres s'enchaînaient les unes aux autres dans un ordre hiérarchique, et de cet ordre, fondement de la société, naissaient les classes, les rangs, et jusques aux devoirs de la morale publique 1 .
Comme la féodalité forma Tordre poli-»
tique dé l'époque et régla l'état des propriétés et des personnes, comme surtout l'administration de Philippe-Auguste eut pour objet d'en détruire les élémens pour y substituer uu nouveau système, il est important de remonter à son origine et de faire connaître les lois pri» mitivesetgénéralesde cette organisation sociale.
Lorsque les Francs envahirent les Gaules, ils s'emparèrent par la violence d'une grande portion des terres conquises. Ces terres ensuite partagées entre le» conquérant, selon les dignités militaires, prirent le titre générique d'al-
i Brussel, De C usage ei de F origine des fiefs, in-4°* a développé cette théorie.
leuds (albdia) ou terres libres. Les nouveaux propriétaires ne furent soumis à aucune autre charge qu'au service militaire , obligation inhérente à la conquête \
Parmi ces terres libres une grande portion avait été assignée au roi, chef guerrier, pour l'exercice de sa munificence et le maintien de sa dignité ; désignées sous le nom de terres du fisc , elles formaient la source la plus régulière des revenus du prince et l'objet de sa sollicitude. Presque tous les cap itul aires des rois de la première et de la seconde race ont pour but leur administration , et Charlemagne ne dédaigne pas de régler commen t se vendront les fruits et les légumes de ses biens domaniaux \ Souvent les rois les distribuaient à leurs courtisans armés, k\eur$ fidèles i kleurzteudesk titre de récompense, et ces terres prenaient alors le nom de bénéfices. Elles soumettaient leurs possesseurs à des devoirs plus étroits de fidélité et de services envers le suzerain; trois manoirs allodiaux étaient nécessaires pour être astreint au servicemilitaire personnel, tandis que le pi us
i Dom Bouquet. Script, rerum Frahcic. T. n. (Préface.) — 2 Capitul. de l'an 797.
petit bénéfice soumettait h fidèle à suivre son chef à la guerre \ Lors de la révolte des vassaux de France contre Charles- le-Chauve, le prince vainqueur ne toucha point au* terres allodialrs, tandis qu'il confisqua tous les bénéfices, parce que les possesseurs avaient forfait à la fidélité. Dans l'origine la plupart de ces concessions de terres furent faites à temps ou pour la vie. À la fin de la deuxième race , elles étaient toutes devenues héréditaires par des usurpa* lions violentes, ou par des concessions arrachées à la faiblesse \ Leur origine première était même perdue au siècle de Philippe- Auguste.
Tant qu'un système un peu régulier de gouvernement avait subsisté, le propriétaire d'une terre libre devait préférer naturellement cette situation à la possession d'un fiefsoumitàdes devoirs envers un supérieur ; mais lorsque tout pouvoir central et protecteur disparut du milieude la société, le propriétaire isoléd'unalleud placé en dehors du seul lien social qui eût survécu , la hiérarchie des fiels , ne pouvait invoquer ni attendre aucune protection contre la
i Capitul. de l'an 807-813. — a Duc ange, v« Bmêf.
violence des seigneurs puissans , on contre les invasion» armées de* Normands et des Hongrois qui déaoMrent k France pendant le X* siècle; «11 roulait trouver nu abri, il devait par la force des choses rentrer dans la société, politique, telle que la féodalité l'avait faite , c'est-à-dire faire hommage de sa terre libre à ira supérieur, qui, en retour des devoirs aux- ' quels se soumettait son nouveau vassal , lui accordait sa protection. Souvent aussi la violence avait changé les alleuds en fiefs, et les barons puisaans, toujours en armes, forçaient à l'hommage le malheureux possesseur des terres fibre* qui avoisinaient leur territoire. Aussi presque tous les alleuds avaient disparu au XI* siècle 1 .
En même temps tous les officiers préposés à l'administration des districts , les comtes , ponr k justice; les ducs, pour le gouvernement militaire \ les marquis , pour la défense des marches ou frontières , changeaient leur pouvoir de délégation sur le territoire qui leur était assigné, en un véritable droit de propriété féodale. L'institution des Missi JJomi-
i Bict. féodal d'Houard. v Afêtttd.
nici ( envoyés du prince ) qui parcouraient sous Charlemagne les districts pour y mainte* nir la hiérarchie et présider les assises , n'existait plus, et cette absence de surveillance immédiate avait favorisé les usurpations ; de sorte que devenus propriétaires féodaux des districts qu'ils administraient , les délégués du prince prirent le nom de ces terres comme celuide fief qui leur était propre ; ils se nommèrent comte d'Auvergne, de Toulouse ou de Champague , à raison qu'ils administraient l'une de ces provinces. Ce fut le dernier terme de l'organisation du système féodal qui se consacra, comme on l'a dit , par l'avènement de Hugues- Capet.
Lorsque la féodalité eut ainsi embrassé le territoire de l'État , toutes les ressources du prince ne consistèrent plus que dans les dé bris de son domaine personnel échappé a la prodigalité de ses ancêtres et dans les obligations qu'imposait la vassalité à la longue hiérarchie des possesseurs de terres. Quelques droits suzerains furent aussi assurés au domaine particulier du roi : tels étaient Y Amortissement , redevance payée dans le cas d'ac*
quisition d'un fief par une corporation ecclésiastique ; la Régale ou la perception du revenu d'un bénéfice , tant que le patron n'y avait point pourvu; /' Aubaine, coutume barbare qui appelait le domaine à la succession de l'étranger , et l'on nommait alors étranger tout homme qui changeait d'église ou de clocher ; la Bâtardise ou droit du roi sur l'héritage d'un bâtard ; X Epave ou la seigneurie de toutes choses trouvées, fortune d'or ou d'argent, comme le disent les chroniques; la Monnaie ou le droit de la battre , d'en fixer le cours , d'en altérer l'aloi , ressource malheureuse souvent employée par le suzerain; enfin le droit d'amende et de confiscation x , en cas de félonie , encore contesté avant Philippe -Auguste , mais que celui-ci mit plusieurs fois à exécution.
A côté des revenus propres du domaine , étaient les obligations et les redevances féodales. Tout irrégulier et violent qu'il pût être , ce système créait, entre le tenancier et son supérieur immédiat , un véritable contrat de protection d'une part , et de fidélité de l'autre ; à quel-
1 M. de Pastoret . préface» des xv et xvi - volumes des Ordonnances du Louvre.
3o SYSTEM* M GOUVnffttMlirT.
que degré de la hiérarchie que se trouvât le vassal, il devait la foi à son seigneur, qui s'obligeait de son côté à le garantir contre toute espèce de vexation ; il était si puissant ce lieu de la terre,que le tenancier devait suivre son saigner immédiat même contre son parent, et à plus forte raison contre le roi ; on verra* eu effet, les vassaux normands de Henri II et de Ri*-* chard marcher, sans scrupule, contre Philippe- Auguste, quoique la Normandie fût comprise parmi les fiefs de la couronne de France.
Le contrat féodal s'opérait par l'hommage.
Le vassal se présentait nu-téte , revêtu de sa cotte de maille, et fléchissant un genou, il mettait ses mains dans celles de son seigneur , qui le baisait sur la bouche^ à moins que ce ne fftt un moine, et que le vassal , possédantfief, ne fut une femme; car c'était wiecho** immtée qu'an* dame baisât un moine. «Je te fais hommage pour mon fief comme un loyal vassal. »— « Je l'accepte , répondait le baron, ett'en donne l'investiture; » quelquefois il le irappait sur l'épaule ; selon quelques coutumes il devait mettre dama ses mains une motte de terre , symbole du fief qu'il lui concédait. Plusieurs chartes de
FÉODALITÉ. — DQMM1W. 5 !
l'abbaye de Saiat-Denis contiennent encore de petits morceaux de bois brisés qui avaient aervi aux investitures du supérieur au vassal» Une fois investi selon la coutume , le vassal disait : « Je deviens votre homme de ce jour et ayant, de rie et de membre de terrestre honneur , et vous serai féal et loyal. » De son côté le baron promettait de défendre son tenancier envers tous venans.
Mais ce contrat, dont nous venons d'indiquer les termes , ne pouvait avoir lieu qu'entre personnes franeques et nobles. Le roman de la Rose dit :
Je veux que pour ton avantage , Tu puisses me faire hommage , Et me baiser ainsi la bouche Que nul vilain ne touche.
A moi toucher ne laisse mie Nul homme où il ait tlltinie* Ne ni laisse mie touebier Aux bouviers et aux bouchiers; Mats doit être courtois et frsac Celui qui hommage prens.
Les obligations du feudataire 'tenaient toujours à la loyauté et aux services militaires ; le
3a SYSTÈME DE GOUVERNEMENT.
fidèle vassal devait révéler à son seigneur, les machinations capables de compromettre sa personne ou sa famille.
• « C'est mentir sa foi envers son seigneur , que de faire honte et dommage en sa maison. Nul vassal ne doit à la femme de son seigneur ni à sa fille, requérir vilainie de son corps ; ne souffrir que autre le fasse ; c'est à savoir d'aller à elle charnellement , si ce n'est pour mariage , ni à sa sœur tant qu'elle est damoiselle en sou bétel \ » •
Le service militaire sous la bannière du seigneur était réglé en proportion de l'importance du fief et du caractère de l'hommage.
L'homme-lige , astreint aux devoirs les plus rigoureux de la féodalité , devait suivre son supérieur dans tous les lieux où il plantait sa bannière et pendant toute la saison ; les fiefs ordinaires n'étaient obligés qu'à un service de quarante jours et au plus de soixante; c'était
i Assises de Jérusalem, chap. 197. Cette coutume existe encore en Angleterre, où elle est établie par le statut d'Edouard , a5. Elle n'a point été appliquée dans le fameux procès de la Reine et de Bergami, parce que le coupable n'était point sujet anglais, et que dès-lors ta vilainie du corp$ n'avait point été requise à la femme de ton seigneur. (Litlleton , tivre des statuts ).
le temps fixé pour les châtelains : les fiefs de chevalier devaient vingt jours de service et ceux de haubert dix jours seulement. Les vieux vassaux de plus de soixante ans, les femmes, les filles et les enfans en bas âge étaient dispensés de suivre la bannière de leur seigneur , mais tous devaient fournir des hommes pour les remplacer , ou payer une indemnité , désignée sous le nom d'Escuage.
Dans les lieux où le service militaire était indispensable pour défendre de récentes conquêtes, par exemple dans le royaume de Jérusalem, les filles ou veuves qui possédaient un fief, étaient astreintes à prendre un époux, à moins qu'elles n'eussent dépassé leur soixantième année , parce qu'il leur fallait un baron pour garder la terre ' .
Le service militaire , limité pour le temps, l'était aussi pour le territoire. Quand les messagers du seigneur venaient appeler les chevaliers sous les armes, ceux-ci pouvaient répondre : Où veut nous mener notre sire? Selon quelques coutumes, le supérieur ne pouvait conduire ses vassaux au-delà de son fief; plu-
i Ducange. Y°Feudum midtiœ.