TOME I
sieurs autres lui permettaient de s'en servir, même dans les terres lointaines : Philippe-Auguste , à Messine , somma Richard , son vassal , de le suivre dans la terre Sainte.
Les vassaux devaient aussi des aides d'argent à leur seigneur, en quatre cas, spécialement désignés par les coutumes féodales : i ° à son départ pour la Palestine; a° lorsqu'il mariait sa sœur ou son fils aîné , afin de leur faire un état; 5° l'aide de chevalerie quand le seigneur chaussait à son fils les éperons de chevalier, car il fesait alors force dépenses de tournois; 4° enfin la rançon pour le rendre à la liberté lorsqu'il gémissait captif chez les infidèles, ou dans le donjon d'un châtelain ennemi. Outre tous ces droits , le seigneur jouissait encore de la garde féodale , c'est-à-dire , de la tutelle de son vassal pendant minorité ; alors il recueillait tous les produits du fief. On ne confiait pas cette tutelle au plus proche parent , car il était à craindre que mauvaise convoitise du fief ne lui fit faire garde de loup. Le baron choisissait aussi le mari de la jeune pupille placée sous sa garde 1 .
i Ducange. V* Auxitium,
FÉ0DAE.1T&-— DOMAINE. 35
Une multitude d'obligations bizarre» étaient quelquefois imposées au vassal; souvent les chartes contemporainea le soumettent à* tenir la bride du cheval de son seigneur lorsqu'il revenait d'une expédition militaire , ou à soigner son faucon et ses chiens de chasse pendant son absence. Plusieurs châtelains des environs de Parts avaient exigé de leurs vassaux qu'ils vinssent baiser la serrure du fief dominant en signe d'hommage ; les hommes de Bantelu devaient battre Feau des fossés de la grande tour , lorsque la dame de Maugin était en mal d'enfant; la dame dé Béthisi devait au comte d'Auge dont elle était vassale , 4 deniers parisis pour chaque fille publique qui venait habiter son fief, et cette redevance annuelle s'élevait à 1 o sous ; un des hommes de la comtesse d'Auge lui- devait aussi un rasoir pot» lui servir à ce quelle juger mt à propos t; dans le fief du Maine, plusieurs vilains devaient comme protestation de leur foi , contrefaire les ivrognes et chanter une gaie chanson à la dame de lèverai , ; souvent même les nobles hommes s'o-
i Sauvai. Antiquités de la ville de Paris, tome * , page 439 et suivantes.
bligeaient à raison de leur fief, à de» services domestiques envers leurs barons; ils devenaient leur ëchanson, maréchal, écuyer, et tel était alors l'entraînement pour le régime féodal , que les seigneurs se donnaient entre eux à titre de fief, des troupeaux , des hommes d'armes et jusqu'à des ruches d'abeille * .
Quelques classes particulières sortaient de ce vaste système et étaient soumises à des coutumes spéciales; il faut d'abord parler du clergé. Le clergé était déjà puissant lorsque les Francs envahirent les Gaules; après la conversion de Constantin et les lois impériales qui permirent les donations pieuses , le clergé reçut immensément de la ferveur des fidèles , et sous ^administration romaine il possédait déjà une grande portion du territoire. Le résultat de la, i conquête ne blessa que passagèrement lés intérêts deçévêques et des prêtres. Dès que les France adorèrent la croix, leur superstition ignorante et prodigue augmenta encore les possessions ecclésiastiques dans le royaume fondé par les Mérovingiens. Sous la première race une portion des. biens fiscaux avait passé
4 Brussel. De l'usage et de l'origine des fiefs. Pag. 4*-
aux églises. « Notre fisc est devenu pauvre , » nos richesses ont été transportées aux églises ; » il n'y a plus que lçs évéques qui régnent; » ils sont dans la grandeur et nous n'y somme* » plus * , » La violence des maires, du palaip* les besoins des rois ne permirent pas toujours aux clercs de posséder paisiblement leurs terres. Charles-Martel fut placé dans l'enfer par le& légendes contemporaines, pour avoir spolié les biens des églises; et quoique la consécration de Pépin fut favorable à la puissance ecclésiastique, la nécessité de distribuer des bénéfices aux grands qui avaient servi son élévation , ne lui permit pas de réparer toutes les violences que ses prédécesseurs avaient faites aux évéques et aux monastères. Cependant , a comme l'église acquérait toujours, était toujours dépouillée pour acquérir encore ' » sous Charlemagneetses faibles successeurs, presque tous les alleux ou terres libres étaient revenues dans les mains du clergé. Mais les invar sions des Normands , l'esprit rapace de la noblesse , forcèrent les églises à acheter des ap-
i Edit de Chilperic. Baluze, t. 1. — a Montesquieu. Esprit des Lois. Liv, 3, ch. 10.
puis, el à se mettre, comme la plupart des possesseur» d'alleux* sous la protection d'un seigneur puissant et plus tard de la couronne. Dans ces temps d'anarchie et de confusion, souvent Burchard , à la longue barbe , seigneur de Montmorency, lessireSsdeMontlhéri et de Nanterre , avaient fait trembler les églises du voisinage; l'abbaye de St.-Denis, elle-même, avait vu les hommes d'armés du sire dé Montmorency jusqu'aux pieds de ses tours «élancés eomme le vol du faucon 1 »* et les voûtes du monastère avaient retenti du bruit de leurs longs. éperons de fer, de leurs brassards et de leurs gantelets. Les abbés qui précédèrent Suger dans le gouvernement de St.-Denis, avaient vainement lancé les foudres de l'exGomtfranicatiorr contre ces barons hautains qui ne respectaient ni les fermes, ni les celliers du monastère; ils étaient presque toujours obligés d'acheter la paix et le repos par de grandes concessions de terres ou de fréquentes redevances.
Mais cette protection acquise à prix d'argent, par des prières ou par des services, ne créait pas les liens réguliers de la féodalité; c'était le
h Suger Vita Lud&v. gro$s,Lib. 6.
repos que l'église achetait contre les violences de ses voisins. Sous le titre de patron ou de vidante du monastère , le baron s'obligeait de lui prêter appui. Quelquefois cependant le clergé possédait des fiefs militaires , et quant à ces propriétés, il était tenu aux mêmes devoirs que les vassaux laïques , même aux services de la guerre. De là , cette coutume qui obligeait les prélats à guerroyer, comme les paladins au jour de bataille ; leurs prouesses ont été souvent racontées par les chroniqueurs et mises en parallèle avec les exploits merveilleux des chevaliers de la table ronde ou des paladins de Charles, décrits par l'archevêque Turpin. Ces, habitudes errantes favorisaient peu la sévérité des moeurs du clergé ; si dans le fond des monastères , pouvait se rencontrer l'austérité de l'église primitive, et la piété sincère; dans la vie du monde , l'évêque ou le moine guerrier subissait l'inévitable influence des passions humaines. Les clercs jouaient aux dés et à tous les jeux de hasard avec une ténacité infatigable; ils aimaient aussi la chasse avec passion; souvent ils dépensaient les revenu» du monastère à réunir une bonne meute de chiens , des
faucons exercés. L'abbéSuger et tous ses moines vinrent camper sons des tentes au milieu de la forêt de Saint-Denis , et tuèrent du gibier toute la journée, pour défendre les droits de chasse de l ? abbaye menacés ; la peau de daim leur servait à faire des gants et quelquefois couvrait les missels, tandis que la corne de cerf, façonnée en coupe , s ? empKssait du vin exquis de Clos-Vougeot et de Cluni \ Les fabliaux leur reprochent d'aimer mieux le vin que l'autel et les distractions des villes que la solitude du cloître ; en même temps que les conciles et les sages évêques «.'élèvent sans cesse contre la licence de leurs mœurs* et leur faiblesse pour les concubines \ Les poètes contemporains t dont les écrits sont l'expression fidèle des mœurs , ne racontent pas une aventure galante qu'ils ne mettent en soène un clerc ou un chanoine; il est rare qu'un abbé ou le curé d'un village n'ait une mie, qui le trompe pour un troubadour ou un beau chevalier 5 ; quelquefois aussi le clerc est lui-même trompeur, et
i Anonyme. FitaSuger. (Mém. sur la chasse de'M. de Ste-Palaye.) — aConcil. Aurel. m. Toled. i. Labbe , t. xi, p. 488 ; t. xm , p. 601 . . — 3 Fabl. du boucher d'Jbbeville; du Prêtre crucifié, MS. du roi, 72 18; dm Curé qui eut une mère malgré lui. (Legrand d'Aussi, t. 2, p. 259.)
la dame du baron , oulafemme du vilain du voisinage, le reçoit furtivement en l'absence de son mari. Dans le fabliau du ménestrel et de la concubine , le poète termine la moralité de son conte en donnant le ménestrel àun baron, mais la concubine il la réserve aux clercs \ Cette conduite du clergé d'autant plus remarquée qu'elle était plus en opposition avec son caractère , excitait tous les sarcasmes de la poésie licencieuse des troubadours et des trouvères.
« Ah ! faux clergé , traître , menteur, parjure, débauché , tu commets chaque jour tant de désordres publics, que le monde en est dans le trouble et la confusion ; saint Pierre n'eut ■ jamais rentes , ni châteaux , ni domaines ; jamais il ne prononça excommunication ou interdit.
Qu'on ne croie pas que je censure tous les ecclésiastiques, il y en a de bons, mais la plupart refusent de donner pour le Christ leurs riches habits de couleur et leur vaisselle d'argent ; ils n'ont d'ardeur que pour le jeu d'amour, ils n'ont pas d'autre Dieu; je trouve tant de gens d'église qui ne brillent que par
i Comparez avec le Fabliau, des chevaliers , des etercs et des^ vilains, MS. du Roi. 7218.
l\'J le clergé.
leur magnificence , et qui marient à leur neveu la fille qu'ils ont eue de leur mie '! Si le Saint- Esprit écoute mes vœux, je te briserai le bec, Rome en qui la perfidie des Grecs est réunie; je sais qu'on me voudra du mal de ce que je fais un sirvente contre cette gent fausse et mal apprise qui est la source de toute décadence *. » 11 ne faut pas croire aussi que cette population de seigneurs et de chevaliers qui, au lit de la mort, accablaient souvent de legs pieux l'église du voisinage § conservât durant la vie cessentimens d'une religion épurée ; les fabliaux contiennent l'expression à peine déguisée d'opinions religieuses qui expliquent peut-être la popularité que trouvèrent plus tard les doctrines réformatrices des Albigeois; dans le fabliau d'Aucassin et de Nicolette, le vicomte de Beaucaire menace son fils Aucassin , pour le séparer de ft sa mie, du séjour de l'enfer; le jeune damoiseau lui répond qu'il n'a que faire de son paradis où n'entrent que des moines fainéans et demi-nus, de vieux prêtres crasseux et des ermites en haillons ; que les grands rois de la terre, les paladins de
i Poésie» de Bertrand des sires de Marseille, Millot, t. a, p. 43*» 4^9 — 2 Poésies de Guillaume FigueLa, t. a, p. 449* 4^ a -
Charles, tout le baronnage courtois et magnifique , tenaient leur cour plénière en enfer; qu'il veut y aller aussi; qu'il y trouvera les belles femmes qui ont aimé , des ménétriers et des jongleurs, amis du vin et de la joie, et que s'il peut y avoir Nicolette , sa mie, il n'aspire point à un autre bonheur 1 . Alors même que les idées religieuses n'étaient point ainsi foulées aux pieds , elles étaient mêlées h un système licencieux d'amour et de galanterie qui ne se tenaient pas toujours dans lesbornes décentes etchevaleresquesdessièdespostérieurs.çCheva- Kers, pueelles, clercs, laïcs, dames et seigneurs, écoutez-moi; je vous réciterai l'aventure d'un damoiseau, qu'adversité long-temps éprouva et qu'amour enfin rendit heureux. » Après ce début , le trouvère raconte comment l'aine des enfans du châtelain d'Aupais aima Ogine , la fille d'un riche vassal , comment il obtint ses faveurs ; il termine ainsi son conte : disons un pater pour que' Dieu procure à tous ceux qui aimeront comme lui , le plaisir qu'il eut cette nuit-là \
1 MS. du roi, 76 1 5. On le trouve aussi dans Legrand d'Aussi, t. a , p. 2ïo. — a Ibid. , t. 3, p. £9.
Du système féodal naissait l'état des- personnes. Chez les Francs , comme chez les gran des nations de l'antiquité, on divisait la société en hommes libres et en esclaves; mais la féodalité rattachant tout à la terre y ramenait aussi cette distinction. Les classes se formaient par la hiérarchie des fiefe, depuis le baron possesseur de vastes provinces jusqu'au chevalier sans avoir qui avait vendu sa terre , ou que la coutume rigoureuse avait dépouillé en faveur de l'aîné; celui-ci cherchait à gagner un état par ses prouesses et à se placer sous les lois d'un chevalier plus fortuné en acceptant cm fief de Haubert ou de misère.
La classe la plus infortunée et la plus nombreuse au milieu de cette société imparfaite > était celle des serfs, race malheureuse que les lois féodales considéraient comme ôestesenpark, poissons en viviers et oiseaux en cage \ Les malheureux esclaves attachés à la glèbe enétaient considérés comme une dépendance dont la propriété se transmettait avec celle de la terre. Autour du donjon, de la grande tour et de la châtellenie , on voyait une multitude de petites
i Cartulaire MS. de l'abbaye de St-Victor de Paris, f» 4j.
cases couverte» en bois enfumées; là, tous rangés près d'un large foyer , les serfs reposaient leurs corps fatigués par les travaux du jour; dès que la cloche du monastère avait sonné matines , et que les rayons de l'aurore avaient doré l'horizon , le serf, revêtu d'une bure grossière , se rendait dans les champs voisins ; les uns défrichaient la terre , les autres semaient le grain ; d'autres , attachés à la charrue , traçaient un pénible sillon '.Le cruel majordome , armé d'un fouet aigu , l'excitait au travail ; lorsque midi arrivait, le serf pouvait se livrer au repos et à la prière ; puis il reprenait la hache ou la coignée jusqu'à la cloche du soir. Le seigneur possédait sur lui toute espèce de droits. On Ht, dans une charte contemporaine, qu'Agnès , femme de corps , taillable de haut en bas à volonté, demande à son seigneur la permission de se marier \ « Guillaume, archevêque de Paris , consent à ce qu'Odeline , sa femme
i J'ai trouvé dans les MSS. du roi quelques miniatures où Ton voit reproduits le costume et la vie des serfs ; dans un livre d'heures qui appartient aux siècles postérieurs, l'enlumineur a peint tous les travaux de la campagne ; l'on y peut voir les diverses occupations et les vêtemens du servage. — a Coutume de Vitri. art. i44-
de corps, épouse Bertrand, serf de l'église de Notre-Dame , et les fils et filles qui seront arrivés de ce mariage, appartiendront moitié à sa personne, moitié à l'abbé dudit monastère * . » D'après les assises de Jérusalem , « si aucun vilain de qui que ce soit se marie avec une vilaine d'autre lieu sans le consentement du seigneur de la vilaine , le seigneur du vilain en rendra au seigneur de la vilaine un autre en échange de tel âge par la connaissance et appréciation d'experts et bonnes gens, et s'il ne trouve vilaine qui la vaille , il lui donnera le meilleur vilain qu'il aura, d'âge d'être marié § . » La religion, les coutumes locales accordaient quelque protection au serf; si son seigneur était convaincu d'adultère avec sa femme en servitude , s'il le frappait d'un instrument qui ne fut point en usage dans les travaux auxquels le serf était occupé , il devenait libre sur-le-champ ; quelquefois aussi le malheureux battu par son maître fuyait vers l'église du voisinage , et là il pressait les autels de la vierge ou du patron de la contrée , comme les es-
i Apud Duboulai. Hist, universitat. parisiens, — * Assises de Jérusalem. Chap. 170.
tES BOURGEOIS. 47
claves de l'ancienne Rome embrassaient la statue des empereurs pour y trouver un abri.
Tel était l'état de la société féodale au moment où Philippe -Auguste parut; elle était arrivée à son dernier terme , et rien ne manquait à l'harmonie de son ensemble ; cepen r dant des symptômes de décadence prochaine se faisaient déjà sentir , et des esprits prévoyans se seraient aperçus que plusieurs causes qui commençaient à se développer, menaçaient cet état social , et tendaient à lui en substituer un nouveau.
Quoique le système féodal et la conquête eussent réduit pour ainsi dire la société à deux catégories , les hommes libres et les esclaves , toutefois, une classe intermédiaire s'était formée au milieu des débris de ces municipes romains dont la Gaule était remplie sous les empereurs. Le manoir du seigneur, les petites cases du majordome , situés non loin de ses tourelles , étaient habités par des esclaves attachés à la glèbe ou au service du château ; mais les villes voisines voyaient une population qui, sans être beaucoup plus heureuse, tendait au moins à se préparer un meilleur avenir. Un