‹ Histoire de Philippe-AugusteChapitre 75 sur 248 · ENTREVUE DU ROI ET DU COMTE DE FLANDRES · texte numérisé non relu

ENTREVUE DU ROI ET DU COMTE DE FLANDRES

« En peu de mots , je réplique , comte. Mon père ne ,t'a cédé ce* terres que pour un temps; une si courte prescription ne peut perpétuer cette propriété en tes mains , et quant à ce que tu dis que j'ai moi-même confirmé ce don, la possession qui est accordée par un enfant, n'est, selon le droit, d'aucune force. »

« Il serait inconvenant , sire roi , que la promesse du suzerain fût aussi peu solide»

que sa parole pût être ainsi reprise à sa volonté. Quand même je n'aurais aucun droit ancien sur ces choses, je les possède cependant par ton fait et celui de ton père. Un juste titre fonde donc mon droit et me disculpe de tout reproche. Il ne t'est pas permis d'ignorer que nul ne doit perdre les choses qu'il tient de son suzerain 9 s'il n'a point commis de faute selon la coutume. »

<c Je le répète, comte, la possession est illégitime puisqu'elle vient d'un enfant. Un vassal demandait dernièrement par tes propres conseils, devant ta cour, la restitution du bien paternel. Le possesseur répondait que le fief lui avait été donné par le réclamant dans sa jeunesse; tu décidas que la donation faite pen-

GUERRE AVEC |>B COMTE DE FLANDRES. ï^S

daiit l'enfance n'avait aucune râleur , de sorte que ton homme s'en alla remit en possession.

Voudrais-tu avoir dieux règles : une pour toi , une pour les autres. Gesse donc tes propos.

Veux-tu restituer le Vermandoîs à mon domaine ? je te reçois en mon amitié ; autrement je marche eu armes , et nous verrons ce que la , force peut donner de supériorité aU suzerain qui demande une chose juste \ »

« Je ne crains rien , jeune roi ; j'attends tes hommes et tes batailles. »

Lé comte voyant bien l'imminence de la guerre , se rend en toute hâte dans Àrras où il convoque &s bâfrons et ses communes.

« L'amour de la guerre fermente dans tous les cœurs. La commune de Gand , fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de sa population , donne au comte , à ses propres frais , deux fois dix mille homtnes couverts de leurs boucliers et habiles à manier

i Guillaume le Breton. PhiUpetdot> Chaut a c , p. 4 a > édit. des Chroniques. Je suivrai souvent la traduction fidèle de ce poème , dont les fictions et les vers ne sont Ie^plus souvent que des réminiscences classiques des poètes latins, et particulièrement d'Ovide et de V irgile.

l46 ARMEMENT DES VILLES DE FLANDRES.

les armes. Après elle , viennent la commune d'Ypres, dont le peuple est célèbre par la teinture de se$ laines, et qui fournit deux légions à cette guerre exécrable; la puissante Arras , ville très-antique , remplie de richesses, avide de gain et se complaisant dans l'usure. Au milieu de ce fracas d'armes , Bruges ne manqua pas non plus d'assister le comte de plusieurs milliers d'hommes , Bruges qui fabrique des bottines pour couvrir les jambes des seigneurs puissans, Bruges, riche de ses grains, de ses prairies et du port qui l'avoisine. Après toutes ces cités , Lille déploie pareillement ses armes ennemies; cette ville agréable qui se pare de ses marchands élégans , et qui fait briller dans les royaumes étrangers les draps qu'elle teint , donne au comte plusieurs milliers de bourgeois en armes. Il en est de même de Saint- Ômer, Hesdin', Graveline, Douai, qui toutes se lèvent pour la même cause. Leurs anciennes querelles ne retiennent plus ni les Isengriens, ni les Belges, ni les Blavotins : les fureurs intestines qui les divisent , ne les empêchent plus , comme au temps de César , de se réunir et de se précipiter ensemble dans les combats. »

PROJETS DU COMTE DE FLANDRES. l/fl

A l'aspect de l'ardeur qui animait les villes libres de ses états, le comte de Flandres ne put retenir sa joie : « Il n'y aura rien de fait, s'écriâ-t-il, si je ne plante mon Gonfanon sur le Petit-Pont de Paris , et ma bannière dans la rue de la Calandre \ »

Cet orgueil habituel aux chevaliers et aux barons de ce siècle, pouvait paraître juste > quand on contemplait les bataillons épais couverts d'armes resplendissantes, qui marchaient aux ordres du comte. « Les bannières des chevaliers flottaient au gré des vents; leurs casques et leurs cuirasses, frappés par les rayons du soleil , redoublaient l'éclat éblouissant de sa lumière. Le terrible hennissement des chevaux porte, par les oreilles, l'effroi dans le cœur des plus vaillans hommes; sous leurs pieds ils broient la terre poudreuse , et les airs sont obscurcis des flots de poussière qu'ils soulèvent. À peine les rênes suffisent-elles pour les empêcher d'emporter au loin leurs cavaliers par une course vagabonde. Le farouche comte s'anime à la guerre , et déchirant déjà de sa gueule de

i Guillaume-le-Breton , Chant a' , p. 48.

l48 ATTAQUE DE C0RB1E.

lion ses ennemis avec fureur, il brûle de se mesurer avec le jeune roi encore absent. * »

Les chevaliers du comte de Flandres se dirigèrent d'abord sur Corbie. La première enceinte fut enlevée de vive force, sans que les chevaliers opposassent aucune résistance; « car le poète Nason nous enseigne qu'il faut toujours se retirer devant le premier mouvement de la foreur. » Mais la Somme qui séparait les deux enceintes rendit impuissans tous les efforts des Flamands. Les ponts avaient été rompus par des citoyens précautionneux, qui causaient volontiers ce dommage à leur propre cité pour en éviter de plus grands, « Ainsi le castor se châtre de ses propres ongles , aimant mieux perdre une partie que le tout , et instruit, par un instinct delà nature, que le chasseur ne le recherche pas pour son corps, mais pour cette portion en laquelle il sait que réside une vertu curative t# »

La longue résistance des habitans donna le

i Philipeidos, Chant i", p. 45. — 2 Philipeidos, Chant 2«, p. 46. Le poète se rend i ci l'interprète de quelques opinions superstitieuse» du moyen âge, sur les vertus curatives attachées à certains animaux.

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