MÉNESTRELS. ' I&S
fêtes annoncées, avaient aussi attire à la cour du roi toutes les joyeuses bandes de troubadours, trouvères, ménestrels et jongleurs; quoique les vieux moines et les barons dévots, eussent arraché au roi , il y avait déjà bien deux années , qu'il ne donnerait plus robes , pelisses et bijoux aux jongleurs et ménestrels, cependant , aux approches des pompes et des fêtes , ils accouraient tous à la cour de Philippe , qui les recevait gaiement et en joyeux baron.
Quand la guerre, en effet, avait suspendu ses fureurs, et que l'hiver appelait les châtelains autour de leur immense foyer, le ménestrel venait embellir des soirées trop longues. Là , en pré* sence d'un nombreux baronnage de dames et de demoiselles, ilfablait les romans d'aventures. Tantôt il racontait les prouesses de Guillaume au court nez, d'Aimeride Nanteuil, d'Ogier le Danois, de Regnaud de Montauban , qui conquist V Àrdènois ; de Gauvain le bon chevalier* neveu du roi Arthus. Tantôt il faisait entendre les rauques accens de la vielle , de la gigue et du psaltérion; souvent il joignait aux agrément
i Chroniq. de S. -Denis, an. 11S1.
ï$4 MÉNESTRELS ET JONGLEURS.
de la voix une facilité extrême pour les tour» d'adresse , et il excitait les éclats de rire-de l'assemblée par de grosses plaisanteries. « Dame» et chevaliers , qiiel tour voulez- vous du jongleur ? car je suis le bon seigpeur des chats, je fais des gants pour les chiens, des coiffes pour les chèvres, et de bons^haubertspour les lièvres*
Et ganz à chiens , coifes à chièvres, .
Et sait faire haubert pour les licvjes ».
Le ménestrel était , en général , à la tête d'une troupe ou ménestrandie qui le suivait dans ses courses vagabondes; on y distinguait les trouvères ou fabliers , qui composaient le& romans et les fabliaux ; les conteurs , qui les débitaient; le chanteur ou ménétrier, qui devant la noble assemblée accompagnait sa voix du son des instrument dé musique ; enfin les jongleurs, sorte de joueurs de gobelets , « qui ne s'occupaient qu'à milte singeries .et grimaces, » Quand une de ces ménestrandies arrivait dans un château, ce n'était partout que fêtés et plaisirs. On se réunissait de vingt lieues à la ronde. Après le festin , où les vas-
t Fabliau des deux œénétrieu. Legrand^d'Auwà. T. i, p. 269.
MÉNESTftAlfDiE. l85
sattx étaient invites , les ménétriers commençaient leurs chants , et les jongleurs leurs tours. On les gardait quelquefois toute une semaine , au milieu dé la joie et des gaies chansons. Lorsque l'instant du départ était arrivé , le baron et les dames les accablaient de présens, et les payaient comme ils le désiraient '.
Au matin quant il fut grant jor, Furent payés H jongleor , Li un orent biaux palefrois , Betes robes et biaùx agrois (bijoux).
Les mœurs de ces bandes joyeuses se ressentaient de leur gaie profession. « A Sens, vivait jadis un méhétrier , le meilleur humain de la terre, et qui, pour un trésor, n'eût pas voulu avoir querelle avec un. enfant ; mais homme san* conduite, et déraiigé s'il en fut jamais. Il passait sa vie au jeu ou à la ta* verne, à ipoins qu'il ne fut dans des lieux encore pires. Gagnai t41 quelque argent, vite il le portait là. Navait-il rien, il laissait son violon chez te juif en gage. Adssi, toujours déguenillé, toujours sans le sou , souvent même nu pieds
i Lay de Laval, par Marie de France. M5S. da roi, 7987.
l86' MGBUM DES MÉNÉTRIERS.
ou sans chemise , par la bise ou la pluie , il tous eût fait compassion ; malgré cela, gai, content, la tête en tout temps couronnée d'un chape!
de roses, il chantait sans cesse, et ne demandait à Dieu qu'une seule chose, de mettre toute la semaine en dimanches \ »
Ces troupes de ménestrels et de jongleurs donnaient des représentations scéniques pour égayer les dames et les barons, « On y voyait différons mystères qui montraient Adam et Eve , les trois rois , le meurtre des innocent , notre Seigneur riant avec sa mère et mangeant des pommes > les apôtres disant avec lui leurs patenôtres, la décolation de saint Jean-Baptiste, Hérode et Caïphe en mitres, Pilate lavant ses mains;, un paradis dans lequel se pressaient quatre-vingt-dix anges , un enfer noir et puant où tombaient les réprouvés aussitôt saisis par cent diables \ » A ces pièces grave» venaient se joindre des entremets ou intermèdes propres à égayer le sérieux de la pièce sainte. Ces intermèdes étaient remplis par des ribauds qui dansaient et chantaient en
i Fabliau de St.-Pierre et du jongleor. Legrand-d' Aussi. T. n . p. a6. — a Même collection , T. i.