PREMIÈRE PÉRIODE DU PROCÈS D ANTONIO PEREZ
Sans ayertir Perez, Philippe fit commencer une instmction secrète par les soins de Rodrigo Vaquez de Ârce, ennemi personnel de l'accusé ^. C'était un homme froid et méchant, avec un ton mielleux; on le surnommait « de Fail dans de la confiture» . Les dépositions lui furent apportées ou par servilité ou par besoin d'argent; dans la foule des Talets, des pages infâmes, des meurtriers à gages que Ton interrogea, il n'est pas possible d'accueilUr un témoignage; la concordance et la précision des accusations sur des fsâts qui sont évidemment faux rendent suspectes toutes les pièces du procès. Perez est couvert contre ces attaques par la fidèle passion de la princesse d'Eboli ; au-dessus de tout se dresse la constance généreuse de sa femme, la noble Juana Goello. Juana sut faire enlever les lettres du roi et les documents qui montraient le rôle de Philippe dans la mort d'Escovedo; elle les réserva pour les produire au procès.
* • Jucz recasado », dît de lui Perez. (Doc. ined., t. XII, p. 17.) Ce Yasquez n'était, da reste, point parent de Mateo. L'utile Pazos Tenait d'être richement récompensé, en 1584, par le titre d'archevêque de Gordoue. Mais il mourut an bout de quelques mois, le 17 ndvembre 1586.
Toutefois on peut accepter à la charge de Ferez qu'il dépensait de quinze à vingt mille ducats par an, et qu'il subvenait à ce luxe en se faisant remettre de l'argent par des solliciteurs *. Qu'il fût en outre vaniteux et vantard, on le voit assez par ses écrits. Antonio Ferez a laissé plusieurs séries de documents imprimés et manuscrits ^ dans lesquels il se targue de faire connaître des secrets romanesques : « — » Le terrible accident arrivé à Philippe peu de temps après la mort de son père ; les détails sur le poignard mystérieux ; qui le donna, qui le reçut; la discrétion étrange que garda Fhilippe sur ce drame ; — pourquoi don Juan d'Autriche fut destiné aux armes et non à l'Église... » ; secrets qu'il n'a jamais divulgués et qui n'ont jamais existé. Mais il était doué d'une indomptable énergie et d'une certaine élégance d'artiste : Philippe, avec sa préférence pour les hommes médiocres, devait avoir horreur de ces qualités qui distinguaient Ferez de la tourbe des commis. Aussi, à mesure que les dépositions lui sont transmises, il s'irrite davantage; il s'enferme avec son confesseur, Fray Diego de Chaves, qu'il vient d'élever
^ DépositioDS de Rodrigo de Castro, Pedro de Valasco, D. Juau Goitan, D. Fernando Solis, Luis de Obéra.
^ On a d* Antonio Perez trois séries de documents imprimés en 1631 et en IGSÏ, sous le titre : las Obras y relaciones ; ce sont : Relaciones; Mémorial del hecho de su causa; Cartas, Le manuscrit de la Haye est un recueil de pièces originales copiées par lui. Dans ses Cartas, il annonce trois autres séries d'ouvrages qu'il n*a jamais écrits : Commentarios o Paralipomenos ; XII Memoriales; XII Consejos de Estado.
à la dignité de conseiller d'Etat ' : « — Au moment de prendre une décision, met-il en note sur un des rapports de Rodrigo Vasquez *, je me confesserai, je recevrai la communion, je me recommanderai à Dieu pour qu'il m'éclaire et me mette dansla bonne voie. » C'était sa coutume en matière d'Etat; elle était logique. Philippe, en sa qualité de délégué de Dieu, devait se consulter avec son confesseur pour apprécier la portée de son mandat. Fray Diego de Chaves disait de la sorte son mot dans toutes les crises, l'arrestation de l'infant don Carlos comme le meurtre d'Escovedo ; il donnait des consultations sur les bulles du Pape qu'on pouvait négliger, et dressait des dénonciations contre les comptables infidèles; il plaçait des titres de rente et contrôlait la fabrication des monnaies. Brouillon, astucieux, étroit, il avait la portée d'esprit dont ne s'effrayait pas le roi.
Au bout de deux ans, Philippe se décide à prononcer lui-même une condamnation contre Antonio Perez; mais, par une bizarre inconséquence, plus il tient à le frapper, plus il s'acharne sur la princesse d'Eboli. Il ne veut pas les punir tous deux à la fois, « parce que, dit-il *, ce serait faire renaître les murmures et les
1 En 1584.
^ AppeDdice 30 publié par D. Gaspar Muro : « Tambien en este tiempo me confesaré y comulgaré y encomendaré à Dios para que me alumbre y encamîne. »
^ Lettre du roi à Vasquez : « Se daria ocasion a que se volviese à la murmuracion y platicas pasadas, y que lo que mucbo conviene para todo, es ir di«stramente apartendo el uno del otro, porque asi se excu-
propos du moment de l'arrestation , et il convient par-dessus tout d'arriver à les séparer avec dextérité ; c'est ce qui se pourra obtenir en réglant d'abord le sort de la princesse » . Il resserre donc la prison de )a malheureuse , il annonce avec une onction ironique qu'il confirme légalement la déchéance de ses droits, déjà prononcée : « — Vous êtes absorbée par des préoccupations et des inquiétudes si nombreuses et si variées, que j'ai résolu de vous dispenser dé la tutèle de vos enfants '. » Puis, contre l'homme qu'il est décidé à châtier, il nomme des juges qui devront le condamner après avoir fait durer le procès assez de temps pour que la princesse soit oubliée de tout le monde dans sa séquestration de Pastrana.
Les juges savent prolonger trois années cette seconde phase du procès, a Ne leur montrez pas les ordres de votre roi, dit Fray Diego de Ghaves à Perez *, ne vous défendez pas, la condamnation ne sera pas de deux paires de gants. » Cette condamnation est enfin connue : les juges la prononcent cinq ans et demi après l'arrestation '. Perez est condamné à deux ans de prison dans une forteresse, suivis de
sen inconvenientcs, lo cual se podira hacer comenzando por lo que toca a la princesa. »
* MuRO, p. 200. Lettre du roi du 8 novembre 1582 : « Ocupada con tan tas y tan diversas ocupaciones y negocios... exoneraros de la tutoria. 9
2 Perez, Relaciones : « No se descargase ni defendiese con papelcs de mano de su Rey... en dos pares de guantes. •
3 Le 23 janvier 1585.