III
huit ans d'exil, et à trente mille ducats d'amende ^.
Cette condamnation est peu sévère, mais elle n'est que provisoire. Le roi espère qu'après cet arrêt Ferez rendra les papiers cachés et qu'il pourra alors être poursuivi de nouveau sans danger. Et en réaUté il traduit une troisième fois, pour le même fait, le même accusé devant le même juge. Fray Diego de Ghaves disait à Ferez : « Rendez les lettres du roi, vous serez libre » ; et aux juges : « Brûlez les papiers où se trouve le nom du roi *. »
Non que le confesseur ou le roi ressentissent le moindre scrupule sur le droit qu'ils avaient eu de faire poignarder secrètement Escovedo, mais ils préféraient laisser ignorer ce procédé de gouvernement; ils tenaient surtout à pouvoir condamner Ferez pour meurtre, ce qui devenait impossible si les ordres de FhiUppe étaient produits. En apprenant cette nouvelle poursuite, Ferez, qui était toujours détenu dans sa maison, sauta par une fenêtre dans l'église Saint-Just, dont le droit d'asile était garanti par les excommunications les plus redoutables. Mais les droits de l'Église n'étaient rien en face des colères de Fhilippe. Le confesseur autorisa la violation de l'asile, des alcades enfoncèrent à coups de pieu les portes de Saint-Just
' Perez, p. 49.
^ Doc. ined,, t. XIII, p. 388 : « Quemaronse diferentes consultas... creo tuvo orden del Rey o de palabra o por fray Diego de Ghaves sa oonfesor. a
et saisirent Ferez, malgré les clameurs de l'inquisiteur général ; ils le conduisirent dans un cachot. En même temps, Juana Coello fut jetée avec ses enfants dans la prison publique, au milieu des malfaiteurs, et menacée d'y être retenue sans autre nourriture que du pain, jusqu'au moment où elle livrerait les papiers cachés par son mari ^. Elle se soumit à ce supplice et refusa d'indiquer où les ordres de meurtre donnés par le roi étaient déposés. Elle sut les soustraire, même après avoir reçu de son mari l'autorisation de le^, remettre, et elle restitua seulement les documents moins importants. Dès qu'elle fut mise en liberté, elle courut dans la chapelle du couvent de Santo Domingo el Real au moment où Fray Diego de Chaves montait à l'autel pour dire la messe : elle le saisit par le surplis, « se tourna vers Dieu qui était présent sur l'autel, et qui entend toujours; elle l'appela comme témoin, comme juge, et elle lui demanda justice contre le confesseur qui l'avait trahie par ses feintes promesses * ». Sa fille Gregoria se rendit chez le juge Rodrigo Vasquez, poussant devant elle les jeunes enfants. « Vous nous trompez sans cesse, lui dit-elle *, vous nous buvez le sang;
t Son fils aîné Gonzalo, né en 1568, devait être mort. Maria Gregoria, sa fille, née en 1569, était près d'elle; on n a pas d'indication sur son sort, non plus que sur les autres enfants : Antonio, né en 1571 ; Fernando, en 1573; Léonor, en 1574. Une dernière fille, Luisa, épousa sous le règne suivant D. Francisco Bracamonte Davila.
* Pebbz, p. 91.
3 « Os la traygo aqui toda esta sangre. Acabe, acabe nos ya : B nos
aquy. »
je TOUS ramène ici, tout ce sang; me voici avec les autres enfants, achevez, achevez-nous donc! »
Par instants, le roi semble hésiter; il fait encore porter de bonnes paroles par le confesseur : « Ayez surtout bien soin que l'on n'entende pas que le meur* tre a été commis par mon ordre. » Ces revirements étonnent le juge Rodrigo Yasquez : « Parfois, dit-il, le roi m'ouvre la main, parfois il me la ferme. Je n^ comprends rien '. » « Je n'y entends rien, disait également l'inquisiteur général Quiroga ', ou je suis insensé, ou l'affaire est insensée. Si le roi a donné l'ordre à Perez de tuer Escovedo, et il le confesse, quel compte lui demande-t-il ? Que veut-on? »
Le roi avoue au juge qu'il a donné l'ordre, il sait que Perez en possède le texte *, mais il veut faire dire que le coup a été commis à l'instigation de la princesse d'Eboli, et il se décide à employer le procédé qui obtenait de tous les accusés les déclarations souhaitées : il envoie des instructions pour qu'Antonio Perez soit soumis à la torture.
Cet épicurien élégant et nerveux, épuisé par onze années d'inquiétudes et de séquestration, fiit débarrassé de ses fers, déshabillé, suspendu par les bras à la
poulie. Ou commença par lui donner un tour de
^ Perez, p. 63.
^ Cité par M. Mighet : « Senor, o yo soy loco, o este negocio t9 loco. Si el rey le mando a Antonio Perez que hiziesse matar a Eseovedo, y el lo confiessa, que quenta le pide, jii que cosas? »
3 Doc. ined., t. XV, p. 424.
corde ; il poussa de grands cris, puis se calma ; il subit alors un second tour de corde, ensuite un troisième. Ses gémissements ne cessèrent plus après le quatiième ; il criait : « Tuez-moi sur-le-champ, achevez-moi ! » Après le huitième tour de corde, il se déclara prêt à parler. On l'étendit sur un matelas, il répéta son récit, reproduisit de mémoire les termes du billet par lequel le roi ordonnait d'en finir avec Escovedo, fut laissé en paix.
Alors il exagéra ses souffrances, se prétendit prêt à rendre le souffle et obtint que sa femme fût reçue près de lui dans sa prison. Il n'était pas si maltraité cependant par le supplice qu'il ne pût, le mercredi saint 20 avril 1590, prendre les vêtements de sa femme, sortir à neuf heures du soir, monter sur un cheval qu'elle lui avait préparé, et faire trente lieues d'une seule traite pour se placer sous la sauvegarde des fueros d'Aragon * .
ce — Philippe, réjouis-toi, dit le lendemain matin Oncle Martin, le fou du roi, tout le monde est dans la joie : Ferez est évadé, réjouis-toi! » Ce fut en effet une véritable allégresse dans toute l'Espagne quaad on apprit l'intervention des juges de l' Aragon, tant la disproportion de la lutte avait ramené l'intérêt vers l'homme qui osait tenir tête au maître redouté.
Le roi, exaspéré de voir sa victime lui glisser des
^ Doc, ined.y t. XII. — Antonio Perez, p. 85. L'Aragonais Gil de Mesa accompagnait le fugitif.
mains, se complut à faire retombçr sa fureur sur deux femmes. Juana Goello, qui était restée dans le cachot à la place de son mari, fut reconduite avec ses enfants dans la prison publique dès le jeudi saint ^ ; elle y resta. Plusieurs de ses enfants moururent, les autres disparurent dans la misère ^.
La princesse d'Eboli, oubliée depuis plusieurs années, fut punie également de la fuite de Ferez : le roi fit garnir ses fenêtres d'une double grille qui empêchait de les ouvrir, u Nous sommes dans l'obscurité, l'air nous manque, nous étouffons » , écrivait-elle '. Elle renvoya, en la voyant dépérir, celle de ses filles qui avait tenu à partager sa captivité ; elle versa des larmes dans cette chambre « mortelle, obscure, lugubre » , ce sont ses mots ; elle succomba lentement ; deux de ses servantes moururent d'abord; le geôlier attendri adressait au roi des récits de cette déchirante agonie : il rappelait le manque d'air, les pleurs dans l'obscurité, la fièvre; Philippe ne mit aucune note en marge. Peut-être aurait-il entr'ouvert la fenêtre si la femme s'était humiliée ; mais les larmes de l'EboU restèrent silencieuses; ni les souffrances, ni la fièvre ne la firent fléchir. Elle écrivit à son fils ^ : « Moi, mendier de la justice, cela, non ! » Après avoir résisté dix-huit mois
1 Perez, p. 86.
' Quelques-uns reçurent des secours de Philippe III , après la mort de Philippe IL
' Pièces publiées par D« Gaspar Muro, p. 558. * Pièce publiée par D. Gaspar Muro, p. 265.
à cette torture qui s'ajoutait aux onze années précédentes de séquestration, elle mourut, âgée de cinquantedeux ans ^.
A voir ce froid acharnement contre une femme qui ëtoufFe, on serait tenté de repren(ïre la conjecture d'une passion dédaignée qui se venge. Antonio Ferez n'a pas osé formuler nettement cette accusation dans ses écrits, mais il l'a semée dans ses récits à l'étranger. « Nous apprismes de lui, dit d'Aubigné *, que le roi d'Espagne et lui estant devenus rivaux en l'amour d'une dame, la matière s'échaufiEEi, et le roi usa des avantages de la grandeur. » Mais Ferez jouait son rôlje en se présentant chez les ennemis de l'Espagne comme la victime d'aventures romanesques. On peut au contraire expliquer la cruauté de Fhilippe par le désir de mortifier l'homme qui lui échappait , dans les deux femmes aimées de lui, l'épouse hérotque et la princesse coupable. Sa victime le bravait : de là le châtiment raffiné sur ce qui restait d'elle. FhiUppe a été peu à peu, durant ces douze années, amené à l'exaspération par la lutte, par les aveux qui lui furent arrachés, par la fière résistance de deux femmes qui ne pliaient pas.
1 Le 2 février 1592.
2 Les Histoires, t. III, p. 430 de Tédit. de 1626