LE ROI SEBASTIEN
Les familles régnantes d'Espagne et de Portugal d*ëtaient de tout temps unies par des mariages : le jeune roi Sébastien était fils de la reine Juana, sœur de Philippe II ; il était petit-fils , comme Tinfant don Carlos, de la reine Catherine, sœur de Charles-Quint ' ; ainsi que ce don Carlos, il était maladif, irascible, agité; il avait une invincible horreur des femmes *. On parlait si publiquement de cette dernière infirmité qui lui rendait la chasteté aisée ', que Philippe II lui
^ La première femme de Philippe II , Maria de Portugal, mère de Tinfant don Carlos, était fille de la reine Catherine, et sœur du père du roi Sébastien.
' Le même trait s'obserre chez d'autres princes de la famille, l'empereur Rodolphe et Tarchiduc Albert.
* Cabrbra, t. II, p. 345 : « Fue tenido por su castidad en que muriô.
envoya son médecin le docteur Almazan pour tenter une guërison impossible. Les religieux tliéatins qui gouvernaient ce jeune prince cherchaient à réfréner ses instincts violents, à Tempècher de s'épuiser dans les fatigues de la chasse ou de s'aventurer sur une barque pendant les tempêtes ; mais ils s'occupaient sur* tout des intérêts de leur Ordre. « Ce sont, écrivait un Français à Catherine de Médici \ deux dangereux ipocriteSy plus convoiteux de vengeance que de religion. Un d'iceux est confesseur et l'autre pédagogue du jeune roi et du conseil d'Estat. »
Sébastien avait les cheveux rouges, les yeux bleus; sa démence fiit bientôt caractérisée par l'idée fixe d'une croisade. Plein de haine contre toutes les joies et de mépris pour toutes les tendresses, le pauvre enfant se crut prédestiné à la conquête de l'Afrique. En 1577, au moment où, par la mort de son aïeule la reine Catherine, il pouvait s'abandonner sans contrôle à ses fantaisies, il vit arriver près de lui Abd-el- Mohammed, frère du souverain du Maroc Abd-el- Melek, et prétendant au trône '. Il se flatta que le
por inbabil para la generacion... su inhabilidad para la generacion de que tanto se recelaba y bablaba no vulgarmente. »
^ Ms. Bibl. nat. français i0755S, f. 599. Forqueyauls à la reine mère. Cabrera (t. II, p. 342) les croit « padres de la Gompania de Jesu, liamados apostoles en Portugal » . Les tbéatins étaient un ordre important en Portugal; Toncle du roi, le cardinal Henri, en faisait partie. Peut-être étaient-ils agrégés h. la Compagnie de Jésus.
^ Il lui était amené par m D. Pedro de Acuna, caballero Portuguès, su esclavo » .
paitid'Abd-el-MohainmedfiiTimseraitsesprojetSy et il proposa à Philippe II d'entreprendre ayec lui la conversion du Maroc par les armes.
Le roi d'Espagne trcoYait trop d'avantages à laisser en repos les querelles avec les mosnlmans, pour ne pas lutter contre ce caprice de son neveu. Dans l'espoir de le ramener à la raison, il lui envoya le Portugais don Ghristoval de Mora.
Mora était arrivé à Madrid comme page de la reine Juana, sœur de Philippe II; il s'était élevé dans la faveur du roi par toutes les ressources de l'art du courtisan; ainsi qu'autrefois son- compatriote Buy Gomez, il allait, comme lui, parvenir, bien qu'étranger, de simple page aux plus hautes dignités du royaume. Il comprit dès sa première conversation avec le roi Sébastien qne toute exhortation serait inutile dans l'état mental où il l'observa, et il sut habilement éluder un échec, en ramenant avec lui le jeune roi près de Philippe II. Les deux princes se rencontrèrent au monastère de Guadalupe '. u L'allégresse des populations était si bruyante qu'on aurait cru qu'elles devinaient que Sébastien venait comme apporter son royaume entre les mains de son onde *. » Philippe s'avança au-devant du roi de Portugal, descendit Me carrosse à son approche, le fit monter par la portière qu'on avait laissée ouverte, puis, faisant le tour du
* GàBREBA.
carrosse, entra* lui-même par l'autre portière '. La reine Anne avait envoyé « des présents de tentures de cuir, de gants, de linge blanc, et d'autres effets rares et recherchés » .
Mais les conseils se heurtèrent contre le froid entêtement de la démence. Vainement le vice-roi de Valence, Vespasien de Gonzague *, offrit de faire révolter les Maures d'Afrique contre la domination turque, et de rendre ainsi la croisade inutile ; vainement encore, après le retour à Lisbonne, l'ambassadeur espagnol D. Juan de Silva renouvela les instances de Philippe contre une expédition si inconsidérée ', l'infortuné Sébastian ne sut que pousser avec une plus fiévreuse impatience ses préparatifs contre le Maroc. Si la noblesse portugaise se laissa séduire par la gloire d'une entreprise chevaleresque, les paysans se cachèrent pour éviter les agents de recrutement, et lorsqu'ils étaient emmenés, « se laissaient traîner en poussant mille soupirs et en tournant les regards vers leurs familles abandonnées ^ » . Les appréhensions sinistres et les mu!rmures ne se dissimulaient pas ^. Le clergé refusa de donner le tiers de ses revenus que voulait exiger le roi, et obtint de verser seulement une somme
1 Cabrera : « Por el lado donde se apeo, y dando la yuelta entro por el otro estribo. »
« Ibid,, t. II, p. 396. .
* Doc, inéd.y t. XXXIX, p. 465et8uiv. ; p. 533. Lettre de Philippe II âi Sébastien du 18 mars 1578.
^ Cabrera, t. II, p. 467.
^ Ârias Montano à Çayas, S8 février 1578. Ms. coll. privée.
de cent cinquante mille ducats pour les frais de la Croisade ^ ; les juifs furent mis à plus forte contribution, et ici surgit un conflit curieux avec l'Espagne '.
LesjuifSy chassés d'Espagne par Ferdinand le Catholique, avaient afflué en Portugal, où ils avaient été forcés en 1497 de se convertir au christianisme : ils étaient depuis cette époque, eux et leurs descendants, tenus à part du restç de la population sous le nom de nouveaux chrétiens, et soumis aux plus cruelles avanies : la moindre infraction à des règlements vexatoires entraînait la confiscation des biens. Ils avaient racheté ce droit de confiscation par un tribut annuel, et ils offrirent de porter, à l'occasion de la guerre de Maroc, ce tribut à deux cent vingt-cinq mille ducats. L'administration portugaise, qui ne voulait pas voir diminuer ce troupeau si profitable, chercha à comprendre dans la répartition de ce tribut tous les Espagnols établis en Portugal, sans excepter ceux de familles nobles qui ^ disaient vieux chrétiens. C'était le dés-
> Cabrera, t. II, p. 394. — Nardist, V Union du royaume de Portugal, p. 26. Ce livre est une traduction en français, imprimée à Arras en 1600, de l'ouvrage italien de FrancKi Conestaggi. Ce Conestaggi s'est lui-même à peu près borné à traduire l'espagnol de Herrera. Voir encore une relation inédite. Ms. Bibl. nat. fonds espagnol 188. (Pour les manuscrits de notre fonds espagnol, je renvoie aux numéros du catalogue nouveau qu'a rédigé M. Morel-Fatio.)
^ Lettre d'Arias Montano à Çayas, citée plus baut. Gomme ce document est inédit, comme il fait connaître d'importants détails sur la situation du Portugal à cette époque, et comme il est un exemple du style administratif mis à la mode par les commis de Philippe, on le publie tout entier à la fin du volume.
honneur pour quarante-cinq familles espagnoles : nulle tache n'était plus infamante que le sang juif ou maure et le nom de nouveau chrétien. Mais Philippe n'osa intervenir en leur faveur. La somme fut consignée. Les préparatifs furent précipités par l'impatience puérile de Sébastien, et la flotte conquérante mit à la voile le 15 juin 1578.