‹ Histoire de Philippe IIChapitre 15 sur 59 · CAMPAGNE DU MAROC · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DU MAROC

Sébastien avait réuni environ vingt mille soldats, Portugais, Italiens, Allemands;^ avec les valets. «Nous sommes peu nombreux, écrivait l'ambassadeur espagnol Silva qui les accompagnait ' , conscrits mal commandés et mal disciplinés. »

On s'arrête à Gadiz, on s'arrête à Arcilla sur la côte d'Afrique, on perd un mois *. L'empereur Abdel-Melek profite de ces retards pour assembler son armée à Salé : il appelle de préférence autour de lui les anciens Maures d'Andalousie qui avaient émigré à la fin de la révolte et étaient accoutumés à combattre contre les chrétiens ' ; il leur recommande de réserver

1 Doc. ined,, t. XL, p. 83. Silva à Philippe II, 27 juillet 1578.

2 Gabaera, t. II, p. 468.

^ Nardin, p. 48.

tous les efforts contre les Portugais et les Italiens; « quant à leurs Allemands, disait-il ', ne vous en occupez point, ce n'est rien » .

L'intérêt des croisés était de débarquer à Arache, et non à Arcilla , ou au moins de longer la côte en se rendant de Arcilla à Arache , de manière à ne pas se séparer de leur flotte et de ses provisions. Mais Sébastien déclara « qu'il voulait vaincre avec péril * », et (( à tous les advis crioit au poltron ^ » . Il s'enfonça dans les terres. Si du moins il avait su marcher avec activité, il aurait peut-être donné de l'audace aux partisans de son protégé Abd-el-Mohammed , et déterminé une révolution de sérail; mais le 29 juillet^, six semaines après le départ, il n'est encore qu'à six milles d' Arcilla. Le lendemain, il fait distribuer à chaque homme cinq jours de vivres ; on commence par en consommer deux au campement d'Almenara , on franchit, le cinquième jour, la rivière Mucazen, et l'on campe au

1 Herrera, t. II, p. 196 : « Desbacia la fama del valor de los Alemanes y persuadialos a no temellos. »

^ Cabrera. : « Su desinio era de vencer con peligro. h

3 D'AuBiONÉ, les Histoires.

^ Voici le calendrier de cette campagne :

Mardi 29 juillet 1578, campement des Moulins.

Mercredi 30 juillet 4578, campement d*Almenara.

Jeudi 31 juillet 1578, même campement.

Vendredi i^^ août 1578, campement de Truxena.

Samedi 2 août 1578, campement du pont; Abd-el-Melek est déjà a Alcazar-Rebir.

Dimanche 3 août 1578^ on franchit la rivière et on campe au delà du pont.

Lundi 4 août 1578, bataille d*A1cazar-Rebir.

delà du pont, en présence de l'armée musulmane , dans la plaine d'Alcazar-Kebir.

Là , les provisions sont épuisées. Retourner en un jour au pas de course pour en demander à la flotte, à travers la cavalerie marocaine , c'est une déroute inévitable. Combattre, il le faut, et vaincre le jour même. On sait cependant que l'empereur ennemi est mourant, que d'une heure à l'autre la maladie va l'emporter; son armée se débandera, l'allié des Portugais Abd-el-Mohammed sera acclamé. Qui mourra le premier, le ^Portugais de faim, ou l'empereur de maladie? Sébastien ne rêve que bataille ; il range sa cavalerie en pelotons de six hommes, la passe en revue, s'arrête devant un peloton de cinq cavaliers... — C'est vrai, Sire, nous ne sommes que cinq, lui dit le plus vieux, don Gomez Freire de Andrade; je n'ai que quatre fils, ce sont eux, nous voici !

L'empereur Abd-el-Melek est hésitant. S'il se retire lentement devant les chrétiens, il va les voir tomber devant lui, domptés par la faim; oui; mais s'il meurt auparavant, son armée va se livrer au rival haï qu'amènent les Portugais ; ses forces s'épuisent ; la victoire est proche, la mort l'est aussi. Il choisit la bataille. Il s'enveloppe dans un burnous de tissu d'or, « cest • esclat corrigeant sa pasleur * » ; il se fait soutenir sur son cheval par deux cavaliers. Il voit la première charge des gentilshommes portugais culbuter son avant-garde,

1 D'AuBiGRÉ, t. II, p. 393.

il tire son alfange , pousse un cri et retombe mort sur le pommeau de sa selle.

Mais en ce moment les Allemands prennent la fiiite sans combattre ^ ; les Portugais et les Italiens sont cernésy pris, tues; le roi Sebastien tombe sans qu'on puisse retrouver son cadavre. Le prétendant Abd-el-Mohammed est noyé en traversant la rivière Mucazen gonflée par la marée. Trois souverains meurent ainsi dans la même bataille. L'armée chrétienne disparaît. tout entière. '

Quelqtkes centaines de fugitifs arrivés à Arcilla donnent avis du désastre à la flotte. Dans cette catastrophe, le Portugal perdait toute sa virilité ; en quelques minutes venaient de disparaître ceux qui avaient du patriotisme, de la vertu militaire. Le pays demeura énervé pour plus de cinquante ans. Remarquable exemple de ce que peut la démence d'un seul homme pour le malheur d'un pays. Le poëte des gloires nationales, le vieux Gamoëns, sur son lit d'hôpital, entendit le récit de la bataille d'Alcazar-Rebir, pleura, détourna la tête, rendit l'àme.

^ GiBRBRA, t. II, p. 479.

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