III
beaucoup plus à craindre : elle se rattachait à un roi de Portugal mort depuis plusieurs siècles, par une aïeule dont la naissance aurait été légitime , « chose assez rare en Portugal ' ; » mais on pouvait espérer que, sur un titre aussi douteux, elle ne compromettrait point la paix entre la France et l'Espagne. Une autre naissance également contestée donnait plus d'inquiétude à Philippe.
L'infant don Luis, frère du cardinal ', avait légitimé en mourant un fils qu'il avait eu d'une juive convertie, Yolande Gomez, dite la Pelicana. Mais l'acte qui légitimait don Antonio, ce fils de don Luis, avait été tenu secret et paraissait n'avoir été dressé que pour permettre l'entrée dans l'ordre de Malte. Don Antonio, qui était prieur de la riche commanderie de Grato, venait d'être fait prisonnier à la bataille d' Alcazar-Kébir ; il s'était fait passer, en montrant aux Maures sa croix blanche, pour un pauvre homme d'Église, s'était racheté
1 D'AuBiGsiÉ, t. II, p. 318.
^ La généalogie est assez clairement résumée Ms. Arch. nat.
Emmanuel le Grand, roi de Portugal, a pour enfants :
Michel Luis, Henri, Duarte, qui a deux filles : Isabelle, femme
I duc cardinal, | | de Charles-Quiot
Jean III, de Beja roi de Catherine, Marie, | |
roi de | Portugal. épouse épouse Philippe II. Juana,
Portugal Antonio, du duc de d'Alexandre mère de
) prétendant. Bna^ance. . Farnèse. SisASTiBN.
Bmmanuel- Jean, époux de Juana, sœur de Philippe II
SiSASTIEN,
roi de Portugal.
à un prix modique , et venait de rentrer en Portugal,
où il cherchait à se faire déclarer héritier par son oncle
le cardinal Henri. Mais il commit la faute de ne passe
présenter en prince royal, de garder sa croix blanche
et son prieuré, « ne croyant pas qu'il falloit devestir
le prestre pour vestir le roi * ». Il manquait d'ailleurs
d'énergie, et se regardait déjà comme dépossédé, avant
d'avoir commencé la lutte : — Le roi de Gastille est
sûr de régnef sur les Portugais, « tous sont gaignés
à cette fin » , écrit-il à notre ambassadeur Saint-Gouard,
dès qu'il sort des mains dés Maures ^ ; le roi musulman
a rendu u au roi de Gastille son ambassadeur et dix
ou douze gentilshommes; de nouveau il luy a fait
présent du duc de Barcelos » , fils de la duchesse de
Bragance; je suis prêt à me retirer en France, si le roi
Henri HI veut accepter mes services.
Aussi à ce bâtard pusillanime, le cardinal semblait préférer la duchesse de Bragance, fille de son autre frère l'infant don Duarte*. — Elle est juive, objectait Philippe*, qui d'ailleurs avait eu soin de mettre la main sur le fils de cette rivale , le duc de Barcelos , au moment où ce jeune homme lui était délivré à Gibraltar
1 D*ACBI0NÉ.
^ Ms. Bibl. nat., fonds espagnol, n^ 183, (^ 74. D. Antonio h Saint-Gouard, du 25 novembre 1579 : « Je suis en ceste ville de Cascays hors de tant de peynes et de si longues pérégrinations. » Cette lettre fait ainsi connaître la durée de la captivité de D. Antonio.
3 Hbrrera, t. II, p. 210.
* Gabbera, t. II, p. 511,
par les Marocains ^ Un autre obstacle aux prétentions des Bragance était l'incapacité du duc , qui était « sans courtoisie , sans valeur et sans autorité * » . Aussi la duchesse, inquiète de voir son mari peu estimé et son fils gardé comme otage, feignait d'écouter Mora qui lui conseillait de céder ses droits au roi d'Espagne et offrait de marier sa fille, restée libre, au cardinal, qui avait cinquante-trois ans de plus que cette petite-nièce ^.
Ce vieux cardinal, avec sa tète branlante ^, songeait à se faire relever de ses vœux par le Saint-Père et à fonder une nouvelle dynastie, — On serait capable de lui donner une femme déjà enceinte ^, s'écria Philippe avec terreur, et il organisa d'énergiques démarches à Rome pour arrêter la bulle qui autoriserait un mariage ®. En même temps, il fit répandre des mémoires qui démontraient ses droits héréditaires sur le Portugal, « et chacun d'écrire que ce fut merveille, et les traités furent traduits en latin pour être mieux compris de toutes les nations "^ » .
Les théologiens ne furent point avares de leurs consultations : le précieux Fray Diego de Ghaves les inspirait avec son zèle accoutumé ^ ; il fut secondé par un
1 Nardin, p. 185.
2 Gabbera : « Su descortezia, poco yalor y sastancia. « '^Ibid.,t. II, p. 501.
-* Ibid.
^ Ibid., p, 518 : • Fuese prenada. »
6 Ibid., p. 511.
•ï Ibid., p. 486.
* Nardih, p. 187.
HISTOIRE DE PHILIPPE II. — 1577-158Î. lOi
autre confident des œuvres secrètes, le sinistre Fray Hernando del Gastillo, ce religieux « grave et docte * » qui avait recueilli la confession de Montigny dans le cachot, pendant que l'étrangleur attendait la fin de ses homélies. Son éloquence fut appliquée à éveiller les scrupules du cardinal-roi , pour rempêcher de profiter de la bulle qui autoriserait son mariage, si Ton ne parvenait à l'intercepter. Les instances de Fray Hernando del Castillo étaient renouvelées avec importunité, même en public ^ ; elles devinrent insupportables au vieillard; elles ne cessèrent qu'à l'arrivée en Espagne d'un nonce du Pape.
L'intervention pontificale était aussi odieuse à Philippe que la personne du prélat envoyé de Rome * : le nonce Sega était celui qui avait porté à Bruxelles près de don Juan d'Autriche les ducats et les indulgences destinés à la chimérique expédition d'Angleterre. — « De quoi se mêle Sa Sainteté? écrivaient les théologiens de Philippe II *; la question est temporelle et ne lui fournit aucun prétexte d'en connaître légalement* Le roi, comme roi de Castille, tient de droit divin l'autorité naturelle pour exa^)iner et définir juri-
1 Cabrera, t. Il, p. 512.
2 Ibid,, p. 518.
3 Herrera, t. Il, p. 210.
^ Doc, inéd»y t. VII, p. 277. La consultation est insérée dans les Mémoires de Fray Juan de Geronimo : « ...No hay ocasion para que Su Santidad ahora conozca judicialmente desta causa... no se puede llamar sino juez verdadero que se adjudica el reino cbmo seîior supremo, *
102 HISTOIRE DE PHILIPPE II. — i^*T7 1588.
diquement les pouvoirs qui lui appartiennent. Et qu'on ne vienne pas dire qu'il est partie en la cause et ne saurait être juge à la fois, car peut-il y avoir un juge plus parfait que celui qui s'adjuge le royaume comme maitre suprême? »
Quant aux droits de la nation portugaise , le clergé de Philippe II daignait s'en occuper, mais pour n'en pas tenir plus de compte que de ceux du Pape : « Le Portugal, disait-il , a aliéné ses droits au profit du premier souverain qu'il a choisi , et de ses successeurs. » Ce pauvre peuple était dans le deuil depuis la fatale croisade ; chacun attendait ceux qui avaient disparu ; on ne savait ni qui était mort ni qui était captif; les femmes consultaient des sorcières, pour apprendre si elles étaient veuves ^ L'opinion prédominante était une haine nationale contre les Espagnols. Ces préjugés entre les peuples étaient vivaces à cette époque, mais ils n'étaient nulle part aussi invétérés qu'entre Portugais et Espagnols. « — Le peuple de ce pays, écrit notre ambassadeur Saint-Gouard * , est si portugois qu'ils se donneroient plus tost à un Turc que de se soumettre à des Castillans » ; et Brantôme ', qui parlait le pur castillan , fat mal reçu à Lisbonne par une servante qui le crut Espagnol : « — Mal apprise, lui dit la mattresse , n'avez-vous point honte d'appeler Castil-
> Doc. inéd.y t. XL, p. 149, Mora à Philippe II : « Se vuelven a interrogar hechiceras. m
^ Ms« BibL nat. français 16107, du 31 janvier 1580; ^
' Rodomontades espagnoles, p. 41.
lan un homme d'honneur comme ce François ? » Les femmes aimaient à s'imaginer que ]e roi Sebastien n'était pas mort et qu'il reparaîtrait quelque jour ' ; elles se faisaient raconter que dans la nuit qui avait suivi la bataille, était arrivé à Ârcilla un homme qui avait fait ouvrir la porte en criant qu'il était le roi ; il était parti le lendemain , caché dans un navire. — Bon y disaient les Espagnols , il a fait croire qu'il était le roi pour obtenir d'être introduit dans la place, et il s*est caché pour n'être point puni de sa fraude*. — Point, répondait-on, c'était notre roi; il fait pénitence dans un monastère pour apaiser le courroux de Dieu qui vient de nous châtier si cruellement.
Espérer un prince du mariage futur du cardinal, nul ne l'osait : on savait qu'il avait employé inutilement, pour obtenir de la vigueur, « le breuvage de la Licorne et la pierre bézoard , mais cela ne réussit pas avec tout le monde * » . Philippe était instruit de la caducité précoce du prince dont il guettait la succession. « — Il est vieux et cassé, écrivait Mora*; il entend avec difficulté , il est plein d'attachement pour les Pères de la Compagnie de Jésus. »
Le clergé portugais avait dans ses sentiments patriotiques autant d'ardeur que le peuple : il se voyait avec
* Doc. ined,y t. XL. Mora au roi : « Mucbas son de opinion que el rey no es muerto. »
^ Cabrera, t. II, p. 485.
3 Herrera, t. II, p. 160.
^ Doc. ined.y t. XL, p. 141.
horreur prêt à tomber dans la condition de l'Église espagnole qu'il voyait asservie aux intrigues des théologiens de cour et d'une Inquisition docile au maître. Les Jésuites seuls s'étaient voués aux intérêts de Philippe II, et circonvenaient le vieux cardinal pour qu'il le reconnût comme son héritier.
Dans ce monde irritable et inquiet travaillait avec une merveilleuse dextérité don Christoval de Mora : tantôt il se faisait remettre par Philippe des lettres signées en blanc qu'il adressait aux survivants de la noblesse après les avoir remplies selon l'humeur de chacun; tantôt il séduisait un évêque en l'alarmant sur l'agitation du bas clergé; un jour il obtient du roi Henri un ordre d'exil contre le prétendant don Antonio ; puis il se prévaut d'un voyage du duc d'Ossuna qui vient d'arriver, avec des gens de loi , pour faire écouter les arguments du roi d'Espagne '•
Mais « les gens de loi ne valent pas les soldats pour gagner un royaume » , Philippe le sait. Il se fait donner par ses secrétaires des « avis sur la forme qu'il convient d'observer pour s'emparer du Portugal , dans le cas où l'on devrait recourir à la force * » . Ses religieux lui ont déclaré « qu'employer les armes
' Doc. ined,, t. XL, p. 251.
3 Ms. BibL nat. français 16106, f« 61, du 28 mai 1579 : « Dar nos paresceres sobre la forma que se ha de tener para apoderarse de Portugal en caso que se ubiese de venir a las armas. » Le même recueil comprend des mémoires sur les droits de Philippe II et sur ses négociations en Portugal, f°* 114 et 119 à 121.
dans cette occasion, ce sera simplement défendre un royaume qui lui appartient, et châtier avec justicç des rebelles * » . Aussi il charge le duc de Medina- Sidonia de lui rassembler une armée et des provisions en Andalousie *; il retient dans la rade de Gibraltar le marquis de Santa-Cruz avec trente-neuf galères; il se fait rendre compte de l'état des garnisons, des fortifications et des vivres dans les places de la frontière; il fait venir des régiments d'Italie, il se tient prêt à jeter trente mille soldats dans le Portugal le jour où il apprendra la mort du cardinal Henri.
Plus un ducat n'est envoyé aux Pays-Bas ; toutes les ressources de la monarchie sont affectées ou à l'armée nouvelle ou aux dons artistement distribués par Mora. A peine le roi Henri s'est-il décidé à remettre aux cortès le soin de désigner son successeur^, qu'aussitôt Mora fait élire par Lisbonne les députés « de son choix * » ; ses manœuvres électorales ne réussissent pas également dans toutes les villes, mais il gagne à Philippe trois des cinq régents que le roi-cardinal a chargés de recueillir le gouvernement à Theure où il s'éteindra. Cette heure est guettée, elle approche. On veut fêter
1 Doc. îned.y t. YII : « El usar S. M. de lai armas en esta ocasion sera defensa natural del reino que le pertencsce , y justo castigo de los reheldes. »
2 Doc. ined.y t. XXVII, p. 210 et suiv.
* Cabrera, t. II, p. 571 : « Hizo elegir en Lisboa los procuradores a su modo. »
l'anniversaire de la naissance du moribond ', on entoure son lit, et ce même jour où s'ouvrait sa soixanteneuvième année, « le roi Henri meurt à onze heures, avec l'éclipsé* ». « — Que Dieu l'ait en sa gloire! » s^écrie Philippe*, qui s'empresse de faire sortir le duc d'Albe de son exil d'Uzeda et de l'envoyer dans l'Estramadure pour prendre le commandement de l'armée d'occupation^.