‹ Histoire de Philippe IIChapitre 18 sur 59 · CAMPAGNE DU DUC D*ALBE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DU DUC D*ALBE

Le choix du duc d'Albe « est plus tost chose forcée et ne pouvant moins que volontaire et agréable » , dit Saint-Gouard en montrant comment Philippe , qui a

1 31 janvier 1580.

3 Ms. Bibl. nat. français 16107, f» 15, du 7féYrier 1580. Saint-Gouard à Villeroy.

' Doc, ined., t. XXVII, p. 263. Le roi au duc de Medîna-Sidonîa , du 19 février : « Que haya gloria. »

^ On a vu, Histoire de Philippe II, t. II, p. 405 et suivantes , comment le duc d'Albe avait été relégué à Uzeda pour avoir consenti au mariage de son fils, D. Fadrique, avec D. Maria de Toledo, bien qu'il y eût promesse de mariage faite à D. Magdalena de Guzman. La Guzman ne tarda pas à se consoler en épousant, le 4 octobre 1581 (^Cartas de Madrid y 30 octobre 1581, pièces copiées et communiquées par M. Morel-Fatio), le marquis del Valle : « El dia de San Francisco , se casaron y velaron el marques del Valle y D. Magdalena de Guzman en Toledo , con gran contento , con que se ha acabado la persecucion de D. Fadrique. » Mais elle fut peu considérée; la duchesse de Rio Seco refusa de lui donner un titre de courtoisie , et « la tratô de merced n. (Jbid»y 8 janvier 1582.) Quant à D. Fadrique, il eut, après sa mise en liberté, un fils, au grand désespoir de son frère, le connétable de Navarre {ihid,, S5 octobre 1582) ; mais l'enfant mourut jeune.

repoussé tous les hommes doués des dons de commandement, est néanmoins contraint d'appeler à cette heure de crise les vieux disciples de Charles-Quint , le cardinal Granvelle et le duc d'Albe,

En arrivant au milieu des soldats, le duc d'Albe retrouve pour- mestre de camp général son ancien lieutenant, Sancho de Avila, celui qui, après son départ de Bruxelles, a livré Anvers aux soldats mutinés; il demande qu'on lui rende également son secrétaire Albornoz, frappé dans sa disgrâce, mais dont il déclare que le concours lui est indispensable'. Il doit maintenir la discipline dans une armée de trente-deux mille fantassins, avec leurs femmes et leurs valets, avec l'artillerie et les pionniers*, et sans compter la cavalerie et le cortège du roi. Mais le roi se tient prudemment à Badajoz'; il dirige de là les vivres , farines , biscuits, orges, fromageSi lards, vers le camp, et des espions dans le Portugal^.

Les meilleurs espions étaient les régents laissés par le roi Henri : ils simulaient des armements pour donner

1 Doc, ined.y t. XXXII, p. 20. Albornos rentra de la sorte en faveur, car il reçut du roi, l'année suivante, un bénéfice de quatre cents ducats. (Cartas de Madrid, 8 janvier 1582.)

* Doc. ined,y t. XXXII, p. 13. — La correspondance de Mora est publiée : Doc. ined,, t. VI, p. 27 à 661 ; celle du duc de Medina^^idonia, t. XXVII; celle de Sancho de Avila, t. XXXI; celle du duc d'Albe, t. XXXII à XXXIV; celle de Silva, t. XXXIX à XLI. Une copie de la correspondance de Mora est à la Bibliothèque de Metz. (^Comm, roy. hist, Bel{rique, année 1869, p. 145.)

' lbid,y t. V'il. Philippe arrive le 21 mai 1580 à Badajoz.

^ Ibid,, t. XXVII : « Que desde luego se vayan ganando hombres que puedan servir de espias. »

satisfaction au peuple \ et ils semaient le désordre pour ne pas laisser organiser une résistance. Un seul homme montra de l'énergie, Emmanuel Elmada, évéque de la Guarda : il déclara que don Antonio était le fils légitime de l'infant don Luis * et l'unique héritier du trône ; il convoqua dans une vallée aux portes de Santarem trente mille paysans , il apparut au milieu d'eux avec le prétendant don Antonio et avec le comte de Yimioso qui descendait aussi des rois de Portugal. En voyant ces brillants cavaliers qui faisaient appel à leur cœur, qui parlaient de la patrie, les gens des villages et la populace de Santarem s'imaginèrent qu'ils sauraient se défendre : le cordonnier Barracho proclama roi don Antonio; Fenthousiasme s'exprima par des cris', mais les religieux seuls poussèrent l'amour de leur pays jusqu^à prendre les armes*.

Aussi le nouveau roi n'était accompagné que d'un très-petit nombre de partisans quand il fit son entrée à Lisbonne, où il fut accueilli par l'archevêque et par Juan Tello de Meneses. Il recruta là quelques milliers d'hommes « parmi les nègres et la plus vile canaïUe;

' Cabrera, t. II, p. 578, et Manifeste de Don Antonio^ publié par Plantîn, p. 34. Ces régents étaient Juan de Masquerenas, Francisco de Sa, Lopez de Souza, achetés tous trois par TEspagne* Les deux autres, Juan Tello de Meneses et Tarchevêque de Lisbonne, étaient favorables à Don Antonio.

^ Antonio avoue dans son Manifeste (p. 9) qu'il ignorait : « quod clandestinum intercesseral conjugium quodque ejus rei adliuc exstarent testes aliquot tide digni... » Il était né en 1531.

' Le 15 juin 1580.

* Cabrera, t. II, p. 607.

ils avaient pour capitaines des religieux qui portaient la croix de la main gauche et leurs armes de la droite ' « .

Le Portugal, épuisé par son désastre et par les défections, tombait. Le duc de Bragance se livrait à Philippe II pour un collier de la Toison d'or. Plusieurs gouverneurs de villes hésitaient à reconnaître pour roi le fils de la Pelicana que Philippe II avait déclaré « rebelle et banni avec ceux qui le suivent » . Le souverain légitime était Philippe ; ceux qui lui résistaient se rendaient criminels de lèse-majesté^. Aussi les esprits pacifique&y ceux qui veulent Tordre sous un pouvoir fort , appelèrent l'armée du duc d'Albe, acclamèrent son avantgarde, « et vous ne sauriez vous imaginer, écrit Albornos ^, la quantité de personnes qui accourent de tous les villages pour demander des grâcejs, ou la confirmation de leurs charges, ou autres privilèges » .

Le mouvement populaire de Santarem avait servi de prétexte à l'invasion , et Philippe poussait son armée avec une activité contraire à ses habitudes : « — J'ai reçu avis hier, dit-il au duc de Medina-Sidonia *, de l'occupation par le duc d'Albe de la ville de Montemor-el-Nuevo qui est une des plus grandes du Portugal; elle venait d'être abandonnée par ceux qui voulaient la défendre : l'armée s'avance sans perte de

ï Cabrera, t. Il, p. 611.

* Doc. ined,, t. VII, Fray Jdaw de Geronimo, Mémoires.

3 Ibid,, t. XXXII, p. 200. Albornos à Çayas, du 5 juiUet 1580.

^ Ibid., t. XXVII, lettre du 8 juillet 1580.

temps ; la flotte doit se hâter également, car la rapidité peut seule assurer de bons résultats. »

' Dès le 16 juillet» le duc d'Albe est devant Setuval ; il lance à l'assaut une colonne de Portugais rachetés chez les Maures par Philippe '; on franchit les murs, on entre presque sans résistance. « — J'aurais voulu, dit Albe ^, sauver au moins deux quartiers du pillage, mai& j'ai bien vu que je souhaitais chose impossible, et que c'eût été faire une grave injustice aux soldats. » Dès que la première mèche d'arquebuse a été allumiée, le sang du vieux maître des Flandres s'est mis à battre avec fièvre; qu'on ne lui parle pas de gagner par la douceur les nouveaux sujets, et de les attacher à son roi, il ne voit en eux que des rebelles à châtier; il fait venir Del Rio, celui qui savait si bien jeter dans la rue les bourgeois flamands après avoir saisi tout ce qu'ils possédaient; il lui donne le Portugal à exploiter. Quant aux prisonniers, il ne les épargne guère; à mesure qu'un gentilhomme est pris : « — Je pense demain lui couper la tête » , (ait-il '.

Devant cet ouragan, au milieu de cette terreur, le^ braves, Meneses, Yimiosb, avec leurs moines et leurs nègres, ne peuvent que sauver l'honneur national. Le roi Antonio, qui reste sans audace et sans prestige, espère que le Pape défendra ses droits. Le Pape en

i Doe. ined., t. XXXI, lettre du 16 juillet 1580, et t. XL, p. 340. > IbiJ,, t. XXXII, p. 277, au roi, du 18 juillet 1580. s Ibid., t, XXXII, p. 344, du l«r août 1580 : m Pienso manana cortarle la cabeaa. •

effet est tenté de se porter arbitre entre les deux princes chrétiens : il vient d'envoyer le cardinal Biario en Espagne, et il Ta chargé, pour séduire Philippe II, d'un trésor inestimable, la moitié du corps d'un des enfants innocents qu'Hérode a mis à mort ' . Philippe accepte l'innocent, entoure de fêtes et de cérémonies pieuses le cardinal Riario *, le retient près de lui pendant que le ïnarquis de Santa-Gruz amène la flotte à Setuval, prend à bord l'armée du duc d'Albe, met à la voile pour Lisbonne.

À Lisbonne, le peuple était nerveux, secoué par des prédications ardentes et par de fausses nouvelles. Tout à coup il apprend le siège de Setuval : « plusieurs religieux coururent la ville à cheval, les armes nues au poing, animant le peuple à s'embarquer; les femmes estordissoient l'air, les églises estoient pleines de gémissements » ^; on s'élance dans les barques, sans ordre, sans chef, sans armes, sans vivres ; la chaleur est écrasante ; on apprend dans ce tumulte que Setuval est prise, que Santa-Gruz approche; on se rejette à terre. Dans la nuit entrent en ville les milices des villages voisins que viennent de mettre en déroute les arquebusiers espagnols débarqués sur la rive du Tage. Le roi Antonio, étourdi par les clameurs, consent à diriger une sortie en masse contre l'armée du duc d'Albe, que

1 Cabrera, t. II, p. 594.

2NARDIN, p. 282.

3 Nardik, p. 272.

ilî HISTOIRE DE PHILIPPE II, — 1577-1852.

Santa-Cruz dépose méthodiquement à terre; mais avant de s'être éloigné de trois lieues, il s'aperçoit que ceux qui le suivent sont u moins nombreux et en pire ordre qu'il ne pensoit » ; ils demandent à dîner, l'obligent à les ramener en ville. Le lendemain, « le tailleur, le cordonnier, tous les artisans et les villageois qui se vantoient de pouvoir seuls vaincre tout le monde, ne sortoient volontiers de leurs maisons ' ; ils auroient voulu combattre plus tost avec les paroles » . Gepen-^ dant Antonio réussit à placer sept à huit mille hommes sur le pont d'AIcantara pour défendre le ravin qui sépare Lisbonne de l'armée envahissante. Le duc d'Albe envoie Prospero Golonna u commencer la fête » , en attaquant de front le pont avec ses arquebusiers italiens ^, pendant que Sancho de Avila mène les Espagnols par les crêtes pour prendre en flanc les défenseurs du pont et que Santa-Cruz canonne les maisons de Lisbonne. Antonio est blessé au front '^ ses hommes se dissipent, Prospero Golonna franchit le pont.

A cette vue, le conseil de ville de Lisbonne offre de capituler sous condition d'un pardon général et de la confirmation des privilèges municipaux : « — Il n'y a pas d'autre manière de traiter, répond Albe ^, que de vous réduire à l'obéissance envers le roi Philippe,.

^ NiRDiN, p. 294.

« Doc. ined., t. XXXII, p. 455. Albe au roi, 25 août 1580, 3 Manifeste, p. 40.

^ Doc. ined., t. XXXll.

votre roi et maître naturel, et de vous soumettre à ce qu'il lui plaira faire de vous. » Les bourgeois s'empressent d'envoyer les clefs de la ville, pendant que le roi Antonio, tout sanglant, leur crie : « — Juifs, c'est vous qui m'avez poussé, et voilà que vous me trahissez ^ M II saute dans une barque avec le comte de Vimioso et se retire à Santarem.

Les vainqueurs se répandent dans les faubourgs, ils pillent ; ils s'emparent des navires chargés de marchandises, ils ajoutent aux cargaisons les meubles enlevés dans les maisons; mais le duc d'Albe réussit à préserver en partie l'intérieur ' de la ville. Il commence a s'inquiéter de l'indiscipline qu'amènent ces abus. Voilà plusieurs jours que les villages sont saccagés et détruits sans qu'il reste un objet à enlever * . « — Les excès qui se commettent ici^ écrit Albe ^, dépassent tout ce que j'aurais jamais imaginé ; j'aurais cru que des gens de guerre n'arriveraient pas à un tel degré de brigandage. Il n'y a colonel, mestre de camp, capitaine, officier quelconque qui fasse son devoir; il n'y en a pas un qui ne mérite d'être cassé de son grade. J'ai pendu quantité de soldats, j'en ai envoyé cinquante aux galères, j'ai destitué huit capitaines, je devrais révoquer aussi tous les autres. .. J'ai tant fait pendre de maraudeurs, j'en fais pendre si grand nom-

' « Judios, Tosotros me pusiestes en esto y ahora me desemparais. *» 2 Doc, ined. , t. XXXII, p. 353. Pedro Bermudez à Delgado, 2 août 1880. ' Ibid.y p. 368. Le duc d'Albe au roi.

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