‹ Histoire de Philippe IIChapitre 19 sur 59 · III · texte numérisé non relu

III

bre chaque jour, que la corde me va, je crois, manquer '. »

La corde ii*était pas épargnée davantage avec les prisonniers portugais : les chefs, comme Meneses ou Azevedo, étaient décapités *; les autres étaient étranglés.

Philippe II, tranquille à Badajoz, apprit que sa ville de Lisbonne venait de se soumettre, et se persuada qu'elle n'avait pas été pillée *; le roi Antonio et le comte de Vimioso étaient accueillis pendant ce temps à Santarem ^. Derrière eux s'avançait Sancho de Avila.

qui dévastait le pays. — « Je viens d'arriver à Oporto, écrit Sancho de Avila au duc d'Albe ^, tout a été saccage ; je pense que nous n'avons pas laissé une croix d'or ni un calice dans toute la région ; nos soldats sont très-insolents, et je dois avouer à Votre Excellence que j'en ai fait pendre et assommer ® un grand nombre, plus que dans ma vie tout entière. « « — Recouvrer ces objets et les restituer aux églises » , met Philippe en marge ; puis il achève la lecture de cette lettre que le duc d'Albe venait de lui communiquer :

^ Doc, ined,, t. XXXII, p. 285.

^ Ibid., p. 370, et Herrera, t. II, p. 255.

3 Doc. ined,, t. XXV 11, p. 370. Le roi au duc de Medina-Sidonia : « Sin sangre ni saco. »

^ Manifeste, p*. 42. Ce document est intitulé : Explanatio vert ac legitimi juris quo serenissimus Lusitaniœ rex Antonius enititur ad bellum,., Lugd. Batay., Plantin, 1585.

^ Doc. îned., t. XXXI, p. 296. Lettre du 24 octobre 1580.

6 « Descalabrar. »

A... J'ai pris dans Oporto, continuait Sancho de Avila, parmi les rebelles quantité d'Italiens et d'Anglais ; cela fait trop de gens à étrangler, et si le marquis de Santa- Cruz en a besoin pour ses galères, je préférerais les lui envoyer... » a — Point, écrit la plume de Philippe II ; les galères ne sont pas un châtiment sufBsant. »

Devant cet ordre, Sancho de Avila, le vétéran des massacres de Flandre, le bourreau d'Anvers, recule d'horreur; il désobéit, il écrit * : — Que faire des captifs? j'ai les prisons pleines. — « Le roi veut, est-il mis en marge, que l'on fasse ce que la justice exige; il ordonne à Sancho de Avila d'exécuter ce qui doit être exécuté; le retard ne peut procurer aucun avantage, et on a déjà dit au duc que les sujets de Sa Majesté doivent tous être mis à mort, aussi bien les Portugais que les ItaUens; quant aux étrangers, on peut les envoyer ramer. »

Le plus inquiétant de ces prétendus sujets portugais n'était point dans les prisons de San<^ho de Avila : le roi Antonio avait fui à pied, s'était caché dans les roseaux avec de l'eau jusqu'à la poitrine durant un jour entier ^ ; il avait erré sept mois de cabane en cabane, dans le pays entre Duero et Minho, sachant que vingt-

* Doc, inéd.y t. XXXI, p. 303. Lettre du 30 octobre : « Las carceles llenas... Manda S. M. que se haga lo que de justicia se deba hacer, ordene a Sancho de Avila que lo ejecute, pues ningun bien se puede seguir de la dilacion , y ya se aviso al duque que de los vasallos de S. M. se hiciesse justicia , tanto de los de acâ como de los de Italia, y que los demas podrian ir al remo. »

* Manifeste, ^, A9.

f«6 HISTOIRE DE PHILIPPE II. — 1577-1582.

cinq mille ducats étaient promis à qui le livrerait mort ou vivant. Les soins d'une femme énergique, Béatrix Gonzalez, lui procurèrent enfin son passage sur un navire qui le conduisit à Calais ^ On se vengea sur Béatrix : elle fut condamnée à mort ^.

Cette évasion irrita Philippe II : il ne cacha point son dépit à son armée. « — Qu'exige-t-on de nous? écrivait un des chefs militaires *; croit-on que nous tenions le Prétendant dans notre manche? Il avait plu« de mues qu'une paonne, et il allait sautant d'un village à un autre ; tous les critiques voudraient être généraux avet; une armée enchantée, invisible et nourrie d'air pur. »

Ce maître, qui savait si mal mériter Tamour du soldat et exiger la discipline, se tenait à Badajoz durant cette année 1580 qui avait été signalée par les astrologues comme une époque maudite, « et en effet, les femmes vagabondes et prostituées couraient le pays en si grand nombre que c'était pitié de les voir et de l'entendre conter. On les fouetta, on les marqua. Puis vint une épidémie de catarrhe, et dans notre monastère de l'Escurial il n'y eut pas un de nos frères qui ne dût garder le lit; quatre moururent, et parmi eux le premier peintre en miniatures de TEspagne, Fray Andres de Léon,

* Manifeste y p. 51.

^ Carias de Madrid y 26 juino 1582 : « Ya avian sentenciado la muger que ayudo a embarcar a D. Antonio. »

^ Doc, ined,y t. XXXI, p. 228. Prîor Don Hernando au secrétaire Ça y as.

et à Badajoz le roi fîit pris aussi de catarrhe \ » Philippe se crut même assez gravement atteint pour juger nécessaire de dicter son testament; sa prompte guérison fut attribuée à l'audace de Vallès, « grand médecin, qui le ramena à la vie par une tentative téméraire, terrible d'après l'avis des autres médecins : il osa le purger pendant la conjonction de la lune ^ » . Mais durant cette courte crise, sa femme, la reine Anne, apprit que le testament ne lui confiait pas la régence. Quelles furent les scènes secrètes entre l'Allemande convoiteuse et l'époux ombrageux, nul ne l'a dit. On connait seulement les éclats de Ja colère de Philippe contre l'imprudent Antonio dePadilla' qui avait divulgué à la reine le secret du testament; le pauvre Padilla ne put, pas plus qu'autrefois le cardinal Espinosa, résister aux reproches du roi : il mourut de désespoir en quelques heures. Presque aussitôt l'Allemande, probablement aussi maltraitée que lui, s'éteignit ^; elle avait trente et un ans ^. Elle laissait au roi trois enfants, dont deux moururent rapidement comme les précé-

* Doc. ined,, t. VII, p. 335. Fray Juan de Geronimo, Memorias, La même maladie sévissait en même temps à Rome et à Paris : elle atteignit Henri III et le duc de Guise. C'était une « forme de reume ou catarrhe qu'on appela la coqueluche » . (L'Estoile , Journaly éd. Jouaust, t. I, p. 361. Juin 1580.)

^ Cabrera : c Gran medico Vallès y le saco a la vida con experiencia peligrosa y terrible al parecer de sus companeros, purgandole en conjuncion de luna. »

3 Président des ordres.

4 Le 2t) octobre 1580.

^ Cette mort prématurée aussitôt après la guérison du roi fut regardée

dents \ et son frère l'archiduc Albert, qui était adopté comnie un fils par Philippe II et qui venait de recevoir le chapeau de cardinal *. « — Il faut espérer, dit le roi en enterrant sa quatrième femme*, qu'elle pourra jouir de la divine présence; nous devons nous soumettre en tout à la volonté de Dieu. »

Mais quand Tannée maudite fut achevée, quand les derniers défenseurs du roi Antonio eurent disparu, Philippe ne put plus tarder à se faire voir. Depuis plusieurs mois le duc d' Albe écrivait * : a Tout est achevé ici, grâce à Dieu ; Sa Majesté peut entrer dans ce royaume avec autant de sécurité qu'à Madrid. » Toutefois, Philippe s'avança lentement; il recueillit les serments de fidélité dans le couvent de Thomar ^, ne se hasarda à faire son entrée dans la ville de Lisbonne qu'à

comme miraculeuse, « et -il se dit que la reine avait supplié Notre- Seigneur de la retirer de cette vie à la place du roi son mari (Fray Juan DE Gbronimo, Memorias),,, et Dieu écouta sa prière, car le roi guérit et la reine tomba malade n. (Florez, Reynas caioficas, t. II, p. 908.)

1 Don Fernando, né le 4 décembre 1571, meurt le 18 octobre 1578. D. Carlos-Lorencio, né le 12 août 1573, meurt le 9 juillet 1575. D. Diego el Félix, né le 12 juillet 1575, meurt le 21 novembre 1582. D. Felipe, né le 13 avril 1578, devient le roi Philippe .111, meurt

en 1621.

Dona M aria j née le 14 février 1580, meurt le 4 août 1583.

2 Le 26 mai 1577. Doc. ined,, t. VII, p. 189.

'^ Doc, ined,, t. XXVIL Le roi au duc de Medina-Sidonia , 7 novembre 1 580.

^ Lettre du duc d*Albe à D. Diego de Sandoval, du i^^ septembre 1580, copiée par M. Rodriguez Villa, et communiquée à M. Morel-Fatio : « Lo de aqui es acabado, gracias a Dios, y S. M. puede entrar en este reyno con tanta quietud como por Madrid. »

» Avril 1581.

la fin de juin ', et encore il continua à se montrer peu, «pour estre naturellement et de coustume tant rétiré*» , ce qui ne contribua en rien à fortifier son parti. Il ne chercha pas davantage à arrêter la persécution ni à rétablir la discipline. Seulement, c'est contre les femmes que les rigueurs commencent à être dirigées : il apprend qu'on vient d'arrêter une fille du roi Antonio, et la femme d'un des chefs portugais, Don Diego Botelho : « — Traîner ces femmes-là à Lisbonne, après leur avoir été tout ce qu'elles possèdent * » , voilà son ordre; puis il les envoie comme pénitentes sous la main «de religieuses castillanes; la mère du comte deVimioso et sept de ses filles sont simplement enfermées dans une tour en Gastille ; la veuve du brave Meneses est dépouillée de ses biens et laissée à la charité publique. Pour découvrir le roi Antonio qu'on croit toujours caché entre Duero et Minho, en fouille les couvents de femmes *y on arrête les magistrats. Le duc d'Albe n'est retenu par le roi dans son zèle que lorsqu'il s'attaque à des étrangers : il s'était plu un jour ^ à faire prendre trois Français qui arrivaient de Madrid et à les sou<mettre^ ainsi que le Portugais chez qui ils étaient descendus à Lisbonne et le patron de la barque sur

ï Doc. ined.y t. XL, p. 407. C'est le 29 juin 1581.

^ Granvelle à la duchesse de Parme, 29 féyrier 1581. Recueil de Groen van Paiksterer^ t. VII, p. 568.

' Doc. ined,y t. XXXI, p. 314. Voir aussi Cartas de Madrid, lettre du 18 septembre 1581.

^ Doc, ined,y t. XXXIV, p. 168. Le duc d*Albe au roi.

^ Jbid,, p. 256. Le duc d*Albe au roi, 17 avril 1581.

laquelle ils allaient s embarquer, à la torture sans aucun motif: « — Je crains bien, écrit le roi, d'avoir à entendre d'interminables plaintes de ce que l'on a donné des tours de corde à des Français, surjtout si Saint-Gouard, qui est à Madrid, vient à le savoir. Il faut- leur distribuer quelque chose et leur procurer un navire pour qu'ils s'en aillent sans crier et sans repasser par Madrid * . »

Mais Saint-Gouard ne manquait pas d'autres griefs ; il écrivit à Henri III : « Bien en a pris à quelques François de s'estre saulvés à bonne heure : un navire françois avec soixante ou quatre-vingts hommes fust combattu et prins par les galères ; il ne resta que sept hommes en vie qui feurent sur l'heure mesme pendus dans lesdites galères ^. » Aussi il se transporta à Lisbonne dès que Philippe s'y fut installé, et adressa des récits surJes épisodes de cette conquête que l'on voulait faire croire pacifique : « — Ils ont coupé la teste à un avocat quiayoitsoustenu le droit de don Antoine... Don Antoine doit bien prendre garde d'infinis Portugois qui le doivent aller trouver, pratiqués pour le faire mourir, comme il y a aussi certains Castillans de la mesme menée '. » Mais cet observateur ne tarda pas à devenir importun, et comme à la même époque les

1 Le roi est assez inquiet pour renouveler cette recommandation (p. 260).

2 Ms. Bibl. nat. 16108, f« 36, du 3 juin 1581.

* Ibid., fo 75. Voir aussi f° 32 : « DegoUaron a un letrado. v Pierre Dor, consul de France à Lisbonue, fut aussi maltraité.

relations se troublaient avec la France, Saint-Gouard fîit invité assez brutalement à quitter Lisbonne et à ne plus s'écarter de Madrid ' .

Cependant les violences officielles ne frappaient qu'un nombre limité de victimes. Les plus cruelles souffrances furent infligées par la licence des soldats : dans le village de Conto de Mayorca, « cinquante cavaliers avec leurs femmes et leurs valets se sont emparés des habitants et les accablent d'avanies, eux, leurs femmes et leurs filles » ; c'est Philippe lui-même qui se plaint à Sancho de Avila*; et le fait est général. Ailleurs, ce sont cent cavaliers « qui, avec ce qu'ils traînent derrière eux, sont plus de trois cents personnes; ils se font nourrir et servir par les habitants, ils prennent le linge et les meubles, ils font mille injures et vexations; ils font asseoir les femmes et les filles avec les prostituées qui les accompagnent et se livrent au milieu d'elles à quantités d'actions déshonnêtes sous les yeux de leurs hôtes * » . Plus de vingt villages en cinq mois, pendant la présence du roi, sont ravagés par ces orgies *. Les Castillans appelaient les Portugais « des sauvages » et les traitaient en sauvages ^ ; Sancho

1 Ms. Bibl. nat. 16108, fo 127, du 23 juillet 1582.

2 Doc. ined.,u XXXI, p. 390, du 9 avril 1581 . ' Ibid,y p. 371, du 29 mars.

* Ibid,, de mars à juillet 1581, p. 389, 393, 398, 406, 407, 425, 462. Il sera intéressant de connaître Topinion personnelle du roi. M. Gachard a fait copier à Simancas la correspondance de Philippe II ^yec les infantes pendant la campa{;ne de Portugal ; il la fera probablement imprimer.

^ Ms. Bibl. nat. français 16108, f» 3^

de Avila lui-même séquestra une dame qui n'avait aucun lien avec les rebelles, dona Juana de Castro, afin de se faire donner une rançon ; puis lorsqu'il reçoit du roi l'ordre de la mettre en liberté, il plaisante sur cet incident, affirme qu'il voulait épouser la dame et qu'elle aurait tort d'être mécontente '. « — On peut l'excuser, dit le duc d'Albe', ce pauvre Sancho de Avila ne peut voir un torchon avec une toque sans avoir envie de se marier. »

Au milieu de ce libertinage d'une armée déchaînée sur un pays éperdu, les champs restent sans culture, les soins hygiéniques sont oubliés, la peste se propage sans obstacle. « Le mal fait de rapides progrès; beaucoup de soldats meurent chaque jour, écrit Sancho de Avila', et j'ai plus de chagrin à en voir mourir deux de la peste que vingt dans un combat... Oporto se dépeuple; la peste, la misère, le manque de police et dé médecins et de remèdes rendent la situation ti esgrave *. » « — La peste passe avant en Lisbonne » , écrit Saint-Guard ^.

La faim fait autant de victimes que la peste ®. « — Quant à moi, dit Sancho de Avila '', en voyant de telles calamités, je me suis décidé à faire pénitence :

1 Doc, ined.y t. XXXI, p. 371, du 29 mars 1581.

^Jbid.,t. XXXI V, p. 168.

3 A Çayas, le 18 avril 1581, t. XXXI, p. 405, et à Delgado, p. 408.

^ A Delgado, p. 412, du 26 avril 1581.

» A Villeroy, Ms. Bibl. nat. français 16107.

' A Çayas, Doc, ined,, t. XXXI, p. 414.

'J Ibid., p. 415, du 29 avril 1581.

comme la plus sévère de toutes les pénitences est, à mon avis, d'être marié, surtout, quand on est vieux, d'être marié à une toute jeune fille, je viens de prendre cette détermination. » Il se maria, en effet, et mourut peu de temps après d'un coup de pied de cheval.

La plus grande partie de ces maux doit s'attribuer à la négligence du roi, qui ne savait pas pourvoir aux besoins de ses troupes : sans pain et sans vivres, le soldat était forcé de dérober sa nourriture et de prendre des habitudes de brigandage. Au milieu de tels désordres se compléta l'annexion du Portugal, la seule entreprise du règne qui ait réussi. L'éclat du succès ne doit point éblouir. L'Espagne avait perdu ses fameux régiments et ses ministres : elle n'avait plus que des commis. Les vieux hommes de guerre, Santa-Gruz et Albe, jetaient des regards inquiets sur ce qui restait derrière eux des traditions du grand empereur. Albe succomba le premier : « Il vient d'être souffrant à Lisbonne, écrit le cardinal Granvelle, qui voyait du même œil l'écroulement inévitable ' ; il était épuisé par une fièvre lente, mais il s'est mis à sucer du lait au sein d'une femme, et il va un peu mieux, n Ni le sang qu'il avait versé, ni le lait qu'il suçait ne pouvaient lui ren-

1 Doc» ined,y t. XXXV, p. 354. Granvelle a Gristoval de Salazar, 10 décembre 1582 : « Ëstaba indispuesto en Lisboa, y muy flaco por haberle sobrevenido camaras y calentura lenta, pero como mamaba una muger, se ballaba algo mejor. » Le lait de femme était ordonné dans certains cas; d*£mery, le surintendant des finances de Mazarin, se nourrit longtemps de lait de femme. (Guy Patin, Correspondance , t. I, p. 521.)

dre la jeunesse; il s'éteignit trois uns ' après le roi^cardinal qui lui avait donné l'exemple de solliciter des seins non destinés aux vieillards ^. On ignorait son âge : il avouait soixante-dix-sept ans ; « aultres pensent qu'il estoit plus vieil ^ » . Quand on ouvrit le cercueil, une quarantaine d'années plus tard; on trouva le cadavre intact, avec son visage fier, sa barbe blanche, » l'autorité du personnage supérieur ^ » .

La disparition de cette autorité laissait un vide dans l'armée espagnole ; Philippe II n'en eut aucune idée : « — Sans doute, dit-il ^, ce fut une grande perte; mais comme c'est l'œuvre de Dieu, il n'y a rien de plus à dire que de lui rendre grâces de tout. »

Ce fatalisme était bien utile en ce moment à son cœur de père, car les jeunes enfants de la reine Anne mouraient les uns après les autres ; seul le fréje ® prince Philippe échappait à la petite vérole et aux tortures de l'étiquette, enfant à l'esprit docile, lent et modeste, pénible image de la décrépitude universelle.

Dans cet affaissement fut précipité le Portugal : trop de fléaux l'avaient accablé en trois ans ; ils l'avaient

1 Le 12 décembre 1582.

^ Pèrë Anselme, Histoire généalogique,

3 Granvelle au prieur de fiellefontaine. Correspondance de Phi' lippe II y t. I, Préface.

^ Doc, ined,y t. XXXV, p. 363 ; « La composicion del rostro, la gravedad de las canas , la autoridad de persona superior no habia perdido. n

^ Ibid.y p. 357. Le roi au duc de Médina- Sidobia : « Como son obras de Dios, no bay que decir mas de darle gracias por todo.

« Ibid,, p. 354, du 10 décembre 1582.

épuise au point de lui interdire pour longtemps tout effort. C'est vers les possessions d'outre-mer que vont se porter les dernières tentatives de résistance. Dans la naère patrie, le clergé conserve seul le sentiment national. Il laisse courir le bruit que le roi Sébastien n'est pas mort, qu'une pénitence de sept ans lui a été imposée, et qu'il reparaîtra bientôt, purifié et vainqueur ^ Ainsi naissent les légendes ; le salut pouvait naître : déjà la crédulité populaire fouillait les ermitages, rêvait de susciter un vengeur parmi les pénitents mystérieux. Deux ou trois ermites ainsi transfigurés en rois par le mythe furent prudemment envoyés aux galères; l'évéque deLa Guarda, qui avait voulu les soustraire à ce supplice, fut étranglé*. Un médecin, le licencié Mendez Pacheco, fut mis à ramer sur une galère, pour s'être laissé conduire par dona Francisca Lalva ' dans la Sierra del Garnero, entre Oporto et Gimaraéns, près d'un jeune blessé dont le visage était couvert d'un masque de taffetas noir, et pour l'avoir soigné secrètement.

Philippe crut étouffer ces rumeurs en faisant célébrer les obsèques du roi Sébastien : il envoya * à Ceuta D. Alonso de Leyva et le duc de Medina-Sidonia, qui reçurent des Marocains le cadavre supposé de Sébastien, et qui le rapportèrent à Belem, où Philippe II le fit déposer solennellement en sa présence au milieu

1 Herreiu, t. II, p. 447.

* Ibid., p. 448.

^ Elle était femme de D. Gristobal de Tabora. Cabrera, t. III, p. 184.

* Cartas de Madrid, 13 août 1582.

des autres cercueils de la famille royale de Portugal ' . Mais un autre subterfuge fut plus efficace. Les Pères de la Société de Jésus surent persuader à un des imposleurs condamnés d'avouer sa fraude '. Ils découragèrent et frappèrent de ridicule par ce coup adroit le patriotisme portugais, et surtout ils captèrent les bonnes grâces du roi, et obtinrent la permission de présenter à TEscurial « des princes japonais qui promettaient de répandre la foi catholique dans cet empire éloigné ^ » •*

1 Cartas de Madrid, 20 décembre 1582.

^ Herrera : « Por consejo de los Padres de la Gompania y va diciendo que no era don Sébastian. »

3 Ibid., t. II, p. 451.

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