PREMIÈRE CAMPAGNE DE DRAKE
Pendant que Philippe II livrait à la dévastation le Portugal et les Pays-Bas, avec des troupes sans solde et des commis sans autorité, la France et l'Angleterre auraient pu s'unir pour combattre sa politique envahissante. Mais leur opposition se borna à des tentatives isolées ou désavouées, à des coups mal portés, à des oscillations sans audace.
La faiblesse du colosse venait cependant d'être prouvée par un hardi marin, sir Francis Drake, qui partit de Plymouth sur son vaisseau le Golden hind, en 1579, enleva un navire portugais sous les îles du Cap-Vert et vint passer l'hiver à Bahin de San Julien.
Il fit décapiter son second, qui avait soulevé contre lui une partie de l'équipage ; livra bataille à des indigènes grands de trois coudées, disait-on ; franchit le détroit de Magellan ; fondit sur Lima, où il se fit livrer les vaisseaux et les barres d'argent '. Il rançonna de même les possessions espagnoles du Pérou, du Chili et des Moluques, et"enleva à un gouverneur de province, don Francisco de Zarate, une jeune négresse qui ne le quitta plus. Les prises qu'il ramena en Angleterre furent évaluées à un million de ducats..
L'Angleterre possédait une génération de hardis marins comme Francis Drake, Hawkins, Martin Frobisher, qui croyaient aux merveilles d'un Orient gorgé de richesses et étendu de l'Inde à la Havane ; ils vantaient un Gathay romanesque, les villes légendaires de Quinsay et de Cipango, et surtout les caraques larges et mal armées qui apportaient à Cadiz des barres d'or et des pierreries. Ils rachetaient la cupidité du corsaire par le dévouement du savant : Frobisher, qui rêvait de découvrir au nord de l'Amérique ce que Magellan avait trouvé au sud, un passage vers le Japon, s'était aventuré dans la baie d'Hudson, au delà du Labrador, avec une simple barque de vingt-cinq tonnes, avait affronté les banquises flottantes, les brumes polaires, et hiverné au milieu des glaces.
Contré ces hommes énergiques, l'Espagne ne pouvait protéger ses colonies : le commis Eraso se doutait
^ Cabrera, t. II, p. 565. — Herrera, t. II, p. S30.
bien qu'il n'était pas facile de passer du Rio de la Plata au Chili ' ; mais il attendait les rapports du viceroi du Pérou, D. Francisco de Toledo *. « On n'a qu'à construire des forts qui commandent le détroit de Magellan, écrivait le vice-roi, on occupera ainsi les deux Océans. » « — Si cela est vrai, s'écriait le duc d'Albe quelques mois avant sa mort *, chaque heure qui s'écoule sans qu'on commence les forts est une perte de temps désastreuse. » Mais Philippe hésite devant des dépenses dans des régions inconnues *. Pendant ce temps son ambassadeur à Londres, D. Bernardine de Mendoza, reproche à la reine Ëlizabeth d'avoir été dîner à bord du Goldenhind avec Drake, dans la rade de Plymouth, et demande la restitution du butin rapporté d'Amérique ^, — Ce trésor, répond la reine, je le garde pour moi ; il me couvrira du dommage causé par des rébellions qu'a fomentées en Irlande le Roi Catholique.
Philippe II, en effet, pouvait malaisément se plaindre de ces prises rapportées en pleine paix, car lui-jnéme cherchait à mettre la main sur les possessions d'Elizabeth. Il s'était laissé séduire par quelques aventuriers
1 Doc. ined,f t. LI, p. 270.
2 Cabrera, t. II, p. 566. — Herrera, t. II, p. 232. — Carias de Madridy 8 août 1581. Ce vice-roi rentra aussitôt « avec beaucoup d'or et peu de santé, car voilà deux ans qu'il ne quitte son lit, et il apporte 1,800,000 ducats *. (18 septembre 1581.)
3 Doc, ined.y t. XXXIV, p. 77. Le duc d'Albe au roi, du 4 mars 1581. ^ Ibid,, p. 240. L'ordre n*est donné que six semaines plus tard.
^ Herrera, t. II, p. 232.