‹ Histoire de Philippe IIChapitre 21 sur 59 · III · texte numérisé non relu

III

irlandais, et il avait envoyé huit cents Italiens sous la conduite de D. Bastian de San Josepo pour soulever l'Irlande contre la domination anglaise. Les pauvres gens se virent abandonnés par les Irlandais et assiégés dans leur fort de Down Enoyr par le comte Grey ' ; ils capitulèrent. Grey était un protestant ivre de la Bible et plein d'horreur contre les papistes; il fit mettre nus ses prisonniers, puis il les fit égorger jusqu'au dernier. « — Le Dieu des armées, criait-il, nous a livré nos ennemis *. »

En Ecosse, Philippe se montrait plus prudent, et essayait d'organiser une croisade qu'auraient dirigée le général des Jésuites et le grand maître de Malte *. — Défiez- vous des Jésuites, écrivait Marie Stuart ^, qui était mise au courant de ces projets ; « leur expérience en matière d*État ne répond au zèle qu'ils ont à la religion ; et pour ce il est très-néCessaire de les bien avertir et admonester souvent de la façon qu'ils auront à se déporter, car les bonnes gens y peuvent beaucoup choper par faute de bon conseil ; il y va de ma vie » .

^ Le 7 novembre 1580. C'était dans le havre de Smerwick, comté de Rerry. Lodge, Illustrations, t. II, p. 243.

^ « The Lord of hosts had delivered the enemy to us. »

3 Làbanoff, t. VII, p. 152 et suiv. Lettres des 31 octobre et 8 novembre 1580.

^ MiGNET, Marie Stuart, t. II, appendice L.

ELIZABETH; lîT SES CONSEILLERS.

Ces dangereuslBS intrigues n'étaient en rien ignorées des hommes d'État de TA-ngleterre ; ils compï'enaient qu'ils ne sauraient lés déjouer qu'en , attaquant aussi leur ennenai dans ses possessions :. « — Nous avons tout h craindre de cette facile occupation du Portugal, disait l'un d'eux * ; ne cessons de rappeler à la reine les périls qui la menacent, soyons importuns, c'est notre foi qui est menacée. » « — Il est bien triste, ajoutait un autre ^, que notre reine et le roi de France n'aient pas secouru le roi Antonio, car pendant ces deux derniers mois, le moindre renfort aurait produit de grands résultais. »

La reine Elizabeth d'Angleterre est une des grandes figures de l'histoire : peu de souverains ont exercé une influence aussi profonde sur leur temps. Aimée jusqu'à l'adoration par les Anglais de toutes les classes, durant un demi-siècle, elle a su comprendre et servir les instincts, les passions, les intérêts de son peuple, dominer les grands hommes, étonner les étrangers ^.

> Fiatton to Waisingham, 26 april 1580, publié par Wright, Queen Elizabeth and her timeSy t. II, p. 107.

^ Rogers to Wilson, 1 october 1580, thid., p. 116.

^ Cet étonnement et une sorte d*admiration sans bienveillance se

Elle est apparue au moment où le génie anglais s'épanouissait dans toute sa vigueur ; elle a semblé s*unir à tous les actes des hommes héroïques qui surgissaient autour d'elle et fonder la grandeur de la nation. Dans ce rôle elle combinait des qualités absolument contraires : tandis qu'elle possédait tous les dons du commandement et poussait jusqu'aux excès de la jalousie les susceptibilités de son prestige, elle sentait, elle subissait avec une souplesse prodigieuse les aspirations de son pays. Aussi l'on serait injuste envers le peuple anglais si l'on attribuait à la reine les merveilles du règne : le mérite extraordinaire des Anglais est d'avoir grandi entre les mains d'une femme malade, de lui avoir imposé leurs hommes de génie et d'avoir réparé ses fautes, à travers les vices et les défaillances de la souveraine.

Car Elizabeth, comme Philippe II, était une victime du vertige de la toute-puissance. Son âme s'était pervertie, ses passions étaient secouées par des violences morbides, et ses nerfs par des surexcitations malsaines \

Elle poussait jusqu'à la manie le travers d'avarice

font remarquer dans Ja correspondance de Michel de Castelnau et de La Mothe Fénelon.

' Les traits sont empruntés à : Nichons Progress; Scrinia Ceciliana; Melvil; Sidney Papers; The princely pleasures of Kenilworth ; Strype; Lodges Illustrations; Haringstons Nuquœ antiquœy et au curieux voyage de Hentzner. Ils se retrouvent dans les ouvrages modernes de miss Agnès Strickland, de miss Lucy Aikin et de Wright. M. Froude, le puritain, les évite»

dont elle avait hérité de son aïeul Henri VII : les villes qu'elle traversait devaient lui donner des bourses pleines d'or, et elle acceptait même dix livres des simples villages ; les seigneurs lui offraient des parures ou des chemises ornées de broderies de soie noire qui dessinaient les seins; elle avait deux mille robes et quatre-vingts perruques; elle interrompait les affaires d'État pour demander des robes, et quand un ministre voulait lui communiquer une nouvelle grave, il devait avoir l'art de débuter par exemple ainsi : « Votre Majesté devrait chercher un tailleur qui saurait dessiner une toilette en combinant les modes de France et celles d'Italie, un artiste comme celui qui sert la reine mère de France. » Si un ambassadeur se présente : « — Votre reine, lui demande-t-elle , est-elle aussi belle que moi? Elle est plus grande, c'est un défaut; ma taille est préférable. Vous me verrez danser; je crois danser mieux qu'elle; ma main est plus belle que la sienne, regardez. » A un pauvre envoyé hollandais qui feint d'être en extase devant sa beauté, « supérieure à celle de toutes les princesses de la terre » , elle se hâte de faire donner une chaîne d'or. Elle avait alors soixante-six ans, mais Tâge aggravait ses travers : quand un chapelain lui parle dans un sermon de la mort qui approche, elle le fait chasser. Elle veut être adorée comme un prince d'Orient; ses ministres ne lui parlent qu'à genoux ', à genoux on la sert dans ses

1 Excepté Gecil quand il devint âgé.

repas ; si elle traverse une galerie, chacun doit se prosterner devant ses pieds. Ce n'est pas des hommes seulement qu'elle exige les hommages, chaque femme doit avouer aussi le pouvoir de ses charmes; celles qu'elle veut honorer sont admises à la faveur de lui baiser les seins ' ; les femmes qui lui appartiennent ne doivent pas faire d'infidélité à son culte, et deviennent criminelles si elles songent à se marier. « — Ton père, ditelle à une de ses filles d'honneur, m'a confié ses pouvoirs pour autoriser ton mariage avec ce gentilhomme. » « — Oh ! fait la fille, je suis bien heureuse !» « -^ Tu l'es vraiment, car je garde ces pouvoirs et ne m'en dessaisirai jamais, et ne te laisserai point marier ; maintenant, va à ton ouvi^age. » Mais cette divinité s'oublie quelquefois, dans de3 accès de fureur; elle jure par la mort- Dieq,,elle se roulera terre, elle crache a la figure; certaines die ^es femmes passent leur vie k subir ses coups : lady Sorope a endure beaucoup des mains de Sa Majesté » ; la belle Bridges, qui a paru attirer les regards du obmte d'Essex, est souffletée jusqu'à épuisement; Elizabeth ne frappait pas, comme Catherine de Médici, par la passion un peu voluptueuse de faire sentir sa domination à une créature, mais par simples accès de brutalité; à une fille elle brise un doigt, à une autre elle perce la main d'un couteau. Elle goûtait, malgré

* Lettre de Rowland Wyte : «< Kîssed tlie queen's band and lier Iireast. » Elle avait alors soixante-quatre ans. Ses seins étaient nus dans les audiences publiques. Motley, The unitçd Netherland, 1. 1, p. 318.

son éducation lettrée, les combats de chiens et d'gurs, les jeux de mots grossiers. A un drame de Shakespeare elle préférait Tallégorie d'une Vénus qui venait s'humi»lier devant sa beauté, ou des scènes de batailles où Ton simulait des bras coupés et du sang répandu. Enfin, elle aimait, comme Philippe II, « servir Dieu par de confortables exemples » , en brûlant les papistes « notoires * » , non sans les avoir soumis à « quelque procédé de torture ^ » , ou les anabaptistes ; elle punissait même la simple « incorrection dans la foi * », ce qui ne Tempéchait pas de recueillir les avis de l'astrologue Dee, de prendre des décisions pendant les jours qu'il désignait comme propices, de le visiter dans sa maison de Mortlake, et de lui conférer des bénéfices ecclésiastiques.

De ce règne cependant date l'influence de l'Angleterre sur la civilisation : deux hommes, Burleigh et Walsingham, ont su réunir la vigueur dans les desseins et la souplesse dans les allures qui permettaient de ramener la reine des accès de sa névrose dans la rigi-

* LoDGE, Illustrations, t. If, p. 187.

2 Sthype, Life of Whitgift, p. 83. On doit toutefois reconnaître que les catholiques mis à mort ont été condamnés sous le prétexte qu'ils étaient des adversaires politiques. C'est un grand point, remarque à ce sujet Buckie {History j)f civilisation , t. If, p. 48, de l'édition de Leipzig), que le fanatique soit obligé de faire l'hypocrite : « A most important point indeed was gained when the bi^jot became a hypocrite. »

^ LoDGE : « fiadness of belief. » Elle avait pour les bains la même répugnance que Philippe II : « The queen beinge perswadcd by her physitions, did enter intoabatheon sondayelast. n (Lodge, Illustrations, t. II, p. 233, Bawdewyn to Shrewsbury.)

dite de leur politique. En outre, le peuple anglais se trouvait alors dans une de ces périodes où les talents ne demandent qu'à éclore ; Ëlizabeth les rencontrait au hasard de ses caprices : favorise-t-elle un courtisan pour son élégance, elle découvre un homme de génie, Walter Baleigh ; distingue-t-elle un beau danseur , il devient légiste solide, Christopher Hatton.

Mais ce fut sur un être sans valeur qu'Elizabeth porta toutes ses complaisances : Robert Dudley, comte de Leicester, a été soupçonné d'un si grand nombre de crimes, que l'invraisemblance de telles horreurs doit faire supposer de l'exagération. Du moins on peut dire que toute personne qui l'a gêné est morte à propos, et que son incapacité a éclaté dans tous ses commandements; mais sa reine Ta toujours défendu avec une fidélité superstitieuse. Tous deux étaient nés le même jour, sous le même horoscope ; ils dépendaient également de la constellation de la couronne d'Ariadne. Robert Dudley était le troisième fils de ce Northumberland qui avait cru régner sous le nom de Jane Grey sa belle-fille, et avait été mis à mort par la reine Mary ' ; il avait échappé à la disgrâce de sa famille par la protection de Philippe II, qui régnait alors à Londres; il s'était présenté à la cour, il s'était marié. Puis, dès l'avènement d'Elizabeth, il se vit l'objet d'une telle

1 Le fils aîné, John Dudiey, était le mari de Jane Grey; le second, ^mbrose Dudley, earl of Warwick, ne sut pas défendre le Havre contre Charles IX, et se tint ensuite loin de la cour.

faveur, qu'il rêva de devenir le mari de la reine, fit conduire sa femme, Amy Robsart, dans un château solitaire, la tint séquestrée sous la garde de deux confidents ', sans prétexte, enfin raconta après quelques mois que sa femme avait fait une chute dans un escalier, qu'il était veuf '. « — La mort de cette femme le déshonore » , dit hardiment lord Burleigh à la reine '; mais cette mort n'amoindrit ni sa faveur ni son audace : il attendit douze ans le caprice qui pouvait lui faire partager la couronne, se lassa, s'éprit de la femme de lord Sheffield ; à ce moment mourut subitement lord Sheffield : la veuve s'unit par un mariage secret au comte de Leicester. Quelques années plus tard ^, elle fut prise, après un breuvage, de souffrances au milieu desquelles elle perdit les cheveux et les ongles ; elle ne succomba point, mais le comte d'Essex mourut dans les mêmes accidents, et sa veuve épousa Leicester. L'autre épouse, lady Sheffield, ne put faire constater la légalité de son mariage qu'après la mort de Leicester.

Voilà sous quels maîtres les politiques anglais ont fondé la grandeur de leur pays, et les marins anglais ont acquis la domination de l'Océan.

1 A Cumnor-House, dans le Berksbîre, les noms de sir Richard Yarney et de Antony Forster sont rendus fameux par l'admirable roman de Kenilworth,

2 En 1560.

3 « He is infamed by the death of bis wife. » ^ Septembre 1576.

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