EFFORTS DU ROI ANTONIO A L'ÉTRANGER
De tout le Portugal, le roi Antonio ne possédait plus que les îles Açores et les bijoux royaux ; il envoya son fidèle comte de Yimioso pour solliciter l'alliance de la France, et il se transporta avec sa cassette en Angleterre, afin d'intéresser Elizabeth à sa cause. Un diamant fut d'abord remis en gage à Leicester ' ; mais bientôt tous les bijoux passèrent aux mains d'Elizabeth, qui laissa durant plusieurs mois Antonio dans l'incertitude, puis permit qu'une souscription fût ouverte dans la cité pour équiper une flotte de secours. Sur la liste s'inscrivirent avec Francis Drake , Hawkins , Frobisher et quelques marchands^ les comtes de Leicester, d'Oxford, de Pembroke, de Warwick. Mais la reine refusa de prêter ses navires et retarda l'armement de ceux des souscripteurs^. Aussi Antonio découragé partit pour la France, où on lui annonçait des dispositions plus bienveillantes'.
1 Ms. Arch. nat. K. 1560, p. 8. Taâsis à Philippe II, du 31 janvier 1582.
2 Ms. Arch. nat. R. 1560, p. 7. Tassis à Philippe II, du 25 janvier 1582 : « For agora no le puede ayudar con nada. »
3 Manifeste f p. 57. Il arriva en France en janvier 1582. Strozzi à Matignon, 23 janvier 1582. Ms. Bibl. nat. français 3291, f^ 169.
Le comte de Vimioso ' , son agent en France , parlait malaisément notre langue , car ses lettres à des Français sont en italien; mais il était jeune, brave, voué à une cause désespérée; c'était assez pour lui attirer la sympathie de Lansac*, de d'Aubigné, de Brissac, de tous les Gascons qu'il courtisait avec tact; il plut surtout à la belle peine de Navarre, Marguerite de Valois, qui le trouvait « recommandable en toutes sortes de galanteries et pour l'amour* » . On le mena près de la reine mère, on parla de se faire céder le Brésil, on se montra les larges quadruples que l'Espagne faisait frapper avec l'or d'Amérique'', on flatta lès prétentions de Catherine à des droits sur la couronne de Portugal. Les mignons de cour , les aventuriers et les politiques étaient d'accord pour demander une entreprise d'outremer. Catherine de Médici se laissa si bien convaincre des avantages d'une expédition lointaine, qu'elle fit donner le commandement à son homme de guerre
* On rappelait le connétable de Portugal, ou le connétable Francisque de Vimiose; il scellait hardiment ses lettres aux armes de Portugal, bien qu'il fût petit-fîls de la juive Béatrix Pereire et d*un évèque d'Evora qui était lui-même bâtard d'un prince de Portugal.
2 Ms. collection privée. Vimioso à M. de Lansac, du 8 avril 1581 : « Spero che arrivarano a terminî che io libertando el mio regno, e recuperando l'honore perso de i miei sotto il patronimo de V. S. ill... a madama bascio le mani... »
^ D'Aubigné, les Histoires, t. II, p. 411.
* ToRSAY, Vie et mort de Philippe Strozzi, p. 443 de la réimpression par CiMBER ET Danjou, Archives curieuses de P histoire de France , U IX de la 1" série.
HISTOIRE DE PHILIPPE lï. — 1579-1584. 143
favori, son cousin Philippe Strozzi '. Henri III, qui laissait attaquer Philippe II par son frère en Flandre, par sa mère dans les possessions portugaises , feignait d'ignorer qu'une flotte et une année s'assemblaient; il écrivait toutefois à Strozzi pour hâter son départ ^, et il permettait à ses ministres de presser les préparatifs en son nom : « — Le roi est très-marri du retardement de M. Strozzi; je vous prie y pourvoir selon l'intention de Leurs Majestés » , écrit Villeroy au maréchal de Matignon *. Le retard était causé non par la mauvaise volonté , « mais par plusieurs considérations que vous ne sçaurez qu'assez tost, et principalement par fente d'argent * » .
La marine française était oubliée depuis la mort de François P'; il fallait noliser des navires corsaires à la Rochelle , à Saint-Malo , à Dieppe. On les rassemble secrètement à Belle-Isle, on s'exalte par l'espoir d'aventures merveilleuses sous des constellations inconnues; la seule inquiétude était que les protestants ne profitassent de cette absence d'une partie des forces militaires pour recommencer un soulèvement : cette crainte retar-
^ Né en 1541, amené en France, en 1547, par sa mère Landomina de Médici.
2 Ms. Bibl. nat. français 3291, f» 169. Strozzi à Matignon, 23 janvier 1582 : m J*ay eu une dépesche de S. M. laquelle me presse fort de partir. »
3 Le 25 avril 1582. Ces lettres ont été publiées à Montélimart en 1749 par un descendant du maréchal. Ce recueil est rare et important, mais les dates de quelques lettres ont été inexactement imprimées.
^ Ibid,, 21 septembre 15B1.
dait la décision, et Ton pouvait dire qu'en empêchant la rupture , les protestants rendaient à Philippe II les mêmes services que les plus dévoués de ses agents en France , ainsi que l'écrit Villeroy * : « — Je vous puis dire qu'il n'y a jésuite en ce royaume qui favorise plus les affaires du roi d'Espagne que les protestants. »
Mais Villeroy lui-même connaissait moins bien l'état des armements et le nombre des navires que Philippe II ; les espions adressaient de tous les points de la France des renseignements à Tassis, l'ambassadeur espagnol à Paris : tantôt ce sont des religieux franciscains *, tantôt c'est le fils même de Lansac', qui font connaître les préparatifs. L'agent le plus précieux est un banqueroutier espagnol, Miguel Vaez, qui s'est attaché à Antonio et s'est fait nommer par lui son intendant général et son commissaire de la guerre * ; avec une extraprdinaire science de perfidie , ce Vaez fait avorter les projets, désorganise les services, raconte les pensées les
i 11 avril 1582.
2 Ms. Arch. nat. K. 1560, pièces 19, 21, 22.
^ Jbid,, pièce 18. C*est Tassis qui l'écrit, mais le jeune Lansac s*en Tante lui-même plus tard en demandant des secours en argent à Philippe II. « C*est moi qui ai révélé, dit-il (en 1591, Ms. Anh. nat. R. 1580, pièce 42), le concert qui fut faict à Libourne entre le feu duc d*Alençon, Henri de Bourbon, don Anthoine, auquel pour luy assista don Francisque de Portugal... et aiant donné aux ministres de V. M. et particulièrement à feu Garcia d'Arcia, gouverneur de Fontarabie, les bons, vrais et certains advis de tout ce qu'il étoit expédient que V. M. sceut pour lui donner et à la vertu de la nation espagnole la victoire sur Tarmée conduite par Philippe Strozzi. »
^ Ms. Arch. nat. K. 1561, p. 5 : « Proveedor gênerai de las armadas de mar y tierra, y comisarîo de guerra. »
plus intimes d'Antonio et de ses alliés. Il demande comme unique récompense la faveur de pouvoir ensuite rentrer en Espagne , sans être incarcéré ni molesté par ses créanciers. Et il n'est pas le seul parmi les confidents d'Antonio qui soit livré à l'Espagne : le Portugais Antonio de Escovar s'est attaché à la personne du prétendant pour indiquer les forces dont il dispose. Il reçoit pour ce métier des sommes d'argent * •
Tassis était donc bien sûr de ne point être démenti quand, au mois de mars ^, il vint trouver Henri III pour se plaindre des secours militaires accordés au prétendant. « — Je ne sais ce que c'est, fit le roi de France, parlez à ma mère : parler à elle ou à moi, c'est tout un. — Et il me congédia , raconte Tassis, avec beaucoup de courtoisie et de bonne grâce. Je me rendis près de la reine mère : — Je ne comprends point ce que vous voulez dire, fit-elle; vous avez dû reconnaître le grand désir que nous avons de conserver la paix avec le roi d'Espagne ; je prétends sans doute avoir des droits sur le Portugal, mais ce n'est nullement un motif de rupture. Nos instructions interdisent formellement de tou-
1 Voir Ms. Aroh. nat. R. 1573, p. 5E0. Le payement d'une somme d^ trois cent soixante-cinq écus d'or à Antonio de Escovar, le 20 novembre 1582. Cet homme est évidemment celui qui est désigné sous le nom de Samson dans la correspondance de Tassis; Vaez porte le surnom d*Aurelio, le duc de Guise celui d* Hercules y en attendant qu'il figure sons celui de Mueio dans les lettres de Bernardino de Mendoça. Nous n'avons pu conjecturer qui est Eneasy mais Philippe II ne le savait pas davantage, car il écrit un jour au-dessous de ce sobriquet (R. 1561, p. 127) : « No se me acuerda quien es este. »
3 Ms. Arch. nat. R. 1560, p. 15, Tassis à Philippe II, du 6 mars 1582.
cher à rien de ce qui appartient au roi Philippe; nous ne réclamons que ce qui est à nous , et nous sommes disposés à accueillir un arbitrage. » Ce qui n'est pas douteux, écrit Tassis dès le lendemain *, c'est que leur flotte est prête, elle va mettre à la voile pour les Açores ; « ces îles leur semblent avantageuses pour faire des courses sur les Indes, bouleverser, ou au moins rendre difficile le trafic commercial » .
Cependant Antonio, qui est arrivé à la cour, ne laisse pas ignorer que Philippe, irrité de Téchec de l'escadre qu'il avait envoyée contre les Açores*, prépare une flotte puissante pour soumettre ces derniers rebelles, et la place sous le commandement du redoutable Santa Cruz^. — Rien à craindre, répondent les Français *> car on a interdit le transport des blés en Portugal et en Espagne , de sorte que « si nous sommes bien obéis et servis, les Espagnols n'auront moyen de remettre sus l'armée qu'ils commencent à préparer pour la primeur » .
Cet épisode de l'expédition de Strozzi aux Açores,
^ Ms. Ârcb. nat. R. 1560, p. 18, du 5 mars 1582 : « Por parecerles puesto propio para yr haciendo progressos en Indias y desbaratar o almenos diffîcultar notablemente el trafico y las nayegaciones. «
^ Dès 1581, Pedro de Valdez avait voulu soumettre les îles à TËspagne, il avait été repoussé et avait perdu sept cents hommes. L'échec était dû surtout à sa mésintelligence avec D. Lope de Figueroa, qui commandait les troupes de terre. Valdez fut enfermé dans la citadelle de Lisbonne le lendemain de son retour. (^Cartas de Madrid copiées et communiquées par M. Morel-Fatio, des 8 août et 25 septembre 1581.)
^ Manifeste imprimé chez Plantin, p. 58.
^ Villeroy à Matignon, 22 septembre 1581.
qui passe à peu près inaperçu dans notre histoire, permet de bien saisir la cause des échecs subis constamment par les Valois malgré leurs qualités politiques» Avec de trop vastes conceptions, ils n'employaient que des moyens trop mesquins : Catherine principalement croit que le monde se mène par des accidents ; elle est dupe des apparences, elle ne comprend ni la solidité des préparatifs, ni la fermeté dans les projets. Elle croit qu'en embarquant trois mille Gascons sur quelques corsaires normands , elle ébranlera l'Espagne au bout du monde. Avec la même légèreté, Charles IX envoyait Genlis sous Mons au milieu des armées du duc d'AIbe. Quand on se livre avec cette insouciance aux caprices de la fortune, la honte se gagne.
Enfin, au milieu de juin ' , la flotte de cinquante-cinq voiles commandée par Sainte-Soulaine part de Belle- Ile avec « trente-sept enseignes de gens de pieds françois » et quatre cents volontaires sous les ordres de Philippe Strozzi et de Brissac. Le roi Antonio et le comte de Vimioso sont à bord : le traître Miguel Vaez y est également.
^ Le 16 juin 1582, d'après le Manifeste de Plantin et la plarjuette de Torsay. Strozzi écrit le même jour à Matignon une lettre datée de « Tamiral le Saint' Jean" Baptiste,., La présente sera pour vous donner advis de mon partement qui sera ce soir... IVf . de Brissac a une fort belle troupe. » Ms. Bibl. nat. français 3291, f^ 174. Cette date de départ, 16 juin, fut aussitôt connue de tout le monde à Madrid. (Cartas de Madrid, du 10 juillet 1582.)