EXPÉDITIONS DES AÇORES
L'archipel des Açores est forme de sept îles groupées au milieu du grand Océan ; celle de Saint-Michel , où était Tévêché, était seule occupée par l'Espagne; celle de Tercère, qui a Angra pour capitale, avait maintenu les cinq petites tles ' sous le pavillon portugais : les religieux Franciscains de Tercère laissaient croire que le roi Sébastien était réfugié dans leur monastère. Les Pères Jésuites, contre le vœu unanime du clergé, avaient prêché la soumission à Philippe II; mais ils avaient été sauvés avec peine des mains de la populace; on les avait murés dans leur couvent*, et ils recevaient de la nourriture par les fenêtres deux fois par semaine^.
L'escadre française aborda un mois après son départ à Saint-Michel*, jeta à terre quinze cents hommes qui repoussèrent une sortie de la garnison espagnole, et assiégèrent le fort ^ . Au bout de six jours apparaît à l'horizon la
^ Ces îles sont Sainte-Marie, le Fayal, le Pico, le Gorvo, Fiorî. Les deux dernières portent aussi les noms de San-Jorge et la Graciosa. ^ NiRDiiT, p. 358.
3 Ibid,, p. 390.
X ^ Le 16 juillet 1582. D'Aubigné, t. II, p. 466. ^ ToRSàT. La capitale de i'ile Saint-Michel est Punta Delgada.
flotte de Santa Gruz, si fatalement dédaignée jusqu'alors.
Les Âçores , comme le remarquait Tassis , étaient la clef du nouveau monde ; là se ralliaient les navires qui faisaient voile vers l'Amérique ou qui revenaient avec les riches cargaisons; les avaries se réparaient , les équipages se rafraîchissaient ; on embarquait de l'eau , des légumes ' ; la possession des Açores rendait maître des galions. Ces rochers, qui devenaient un des points les plus importants du globe, furent défendus avec énergie par l'Espagne*.
Philippe II, qui était si exactement instruit des préparatifs d'attaque, avait réuni dans ses ports de Lisbonne et de Gadiz soixante-six gros navires de guerre, soixante et un petits, avec une armée de douze mille hommes '. Santa Cruz, qui commandait en chef, n'était pas homme à s'accommoder de la lenteur des bureaux ; il partit brusquement avec la flotte de Lisbonne , la première prête, et rangea en bataille devant la principale baie de Saint-Michel, le dimanche 22 juillet, quarante navires qui portaient plus de sept mille soldats'.
La flotte française était à peu près égale en nombre,
1 Ce fait important se troaye ainsi rappelé dans les Carias de Madrid qii*a copiées M* Morel-Fatio : « Necessaria para la navegaoion de Oriente para tomar en ella refrescos, en sevar y remediar navios que en la larga navigacion vienen cascados, y para hazer agaa hasta llegar a Espana. n (Lettre da 12 décembre 1581.) Ces mêmes nécessités attirent encore des paquebots aux Açores. Voir une jolie description de Payai dans Mark Twain, ihe Innocents abroad,
^ Ou ))lu3 exactement, 11,873 hommes. Voir Ms. Bibl. nat. fonds italien 416, f» 165.
3 Ibid, Exactement 31 gros navires, 7 petits, 2 galions et 7,3M soldats.
mais ses canons n'avaient pas de portée, et ses chefs étaient en désaccord ' .
Aucun des adversaires n'était pressé de commencer la bataille : Santa Gruz attendait sa seconde flotte de Gadiz qui devait doubler son efFectif; Strozzi espérait d'une heure à l'autre voir apparaître les Anglais. On resta en présence du dimanche 22 au mercredi 25. Mais cette inaction troublait les courages dans les deux escadres'. Le mercredi, les Allemands à la solde de l'Espagne forcent le§ équipages des deux navires où ils sont embarqués à prendre le large ; ils s'enfuient à Lisbonne, où ils sont hués'. Mais de notre côté le roi Antonio prend peur également, il disparaît avec plusieurs navires en glissant la nuit le long de la côte^.
Strozzi perd patience à se voir cerné par un ennemi immobile : le galant comte de Yimioso , qui est las de traîner à l'étranger sa misère, lui montre, le jeudi 26,
^ On connaissait ces faits en Espagne. Cartas de Madrid y 10 juillet 1582 : « No puede darar mucho por ser tantas cabezas y poca substancia. »
2 Nous avons deux relations de la bataille : celle que rédigea Santa Gruz le soir même, et qu*il fit porter au roi par son cousin D. Ponce de Léon ; elle a été reçue par Philippe II le 24 août 1582 ; la copie est Ms. Bibl. nat. fonds italien 416, f9* 155 et suivants; celle de D. Lope de Figueroa, maistre de camp général de rinfanterié; elle est Ms. Bibl. nat. fonds espagnol 466, Î9 30.
^ Rappert de Santa Gruz : « Faltaron dos que llevavan Alemanes. » Les détails de Tarrivée des fugitifs à Lisbonne se trouvent dans les Cartas de Madrid.
* « Don Antonio aparto la noche an tes que se pelease. » Déclaration de Yimioso au moment de mourir, devant Fray Francisco Maldonado, Ms. Bibl. nat. fonds espagnol 466, f» 33, et fonds Dupuy, t. XV, f> 43, du 27 juillet 1582.
le galion San Mateo qui est isolé en avant de la flotte espagnole. Strozzi fond avec son Saint''Jean''B(iptiste sur le téméraire; il est suivi par les navires de M. de Brissac et du Normand Borda ' . Mais sur le San Mateo sont les vétérans de D. Lope de Figueroa, avec leur général et leur veedor D. Pedro de Tassis; ils se défendent, ils sont bientôt, secourus par le vaisseau de D. Miguel de Oquendo, qui verse à leur bord plusieurs
compagnies de mousquetaires. Puiè surviennent S^nta
Cruz sur le San Martin, D. Gristoval de Eraso et la Galarca, barque de Biscaye. Un autre bâtiment de Biscaye survient avec la compagnie de D. Miguel de Cardona. Le combat dura cinq heures* : le vaisseau de Brissac, canonné par plusieurs navires espagnols, attaqué à l'abordage , put se dégager des grappins et s'enfuir en faisant eau de toutes parts*. Cette retraite honorable sera injustement reprochée à Brissac. — Il n'est bon , dira Henri III, ni sur terre, ni sur mer. Les vrais fuyards furent Sainte-Soulaine et Fumée, qui s'échappèrent avec la plus grande partie de la flotte*, en abandonnant les trois navires les plus engagés. Beaumont, le commandant du Sainte Jean ^ Baptiste , tomba mort;
* Correspondance de Villeroy, p. 202.
' Ms. Bibl. nat. fonds espagnol 466, f^ 30. Lettre de don Lope de Figueroa, maestro de campo gênerai, a. Mateo Vasquez; de San Miguel, 3 agosto 1582 : « Los Frauceses pelearon como cavalleros. «
' Ibid, .* « La de Brissac empeo a desaferarsene y se fue medio hondida. » Ce témoignage à peu près inconnu d'un ennemi réhabilite complètement Brissac.
* Ms. Bibl. nat. français 16108, f» 125.
Vimioso fut renversé, couvert de blessures, et succomba le lendemain; Strozzi, qui s'était élancé sur le navire de l'amiral espagnol, fut percé de coups, et jeté tout sanglant aux pieds du marquis de Santa Cruz, ff sur le pont de cordes de son galion ; quelqu'un lui fourra par dessous ledit pont de cordes son espée dans le petit ventre , luy estant ce qui luy restoit de vie ; le marquis, dédaignant de le regarder, se tourna de l'autre costé après avoir fait signe qu'on le jetast à la mer, ce qui fîit aussitost exécuté^ » . Les Espagnols perdirent cinq cent cinquante-quatre tués et eurent autant de blessés ; douze cents Français avaient été tués durant le combat. t« — J'avais pris sur ces épaves quatre-vingts gentilshommes et trois cent treize soldats ou matelots, écrit Santa Cruz*, et pour que leur crime si énorme ne restât pas sans châtiment, j'ai ordonné au licencié Martin de Aranda, auditeur général de cette flotte fortunée, de faire décapiter publiquement lesdits gentilshommes et étrangler lesdits soldats et matelots, car il convient ainsi au service de Dieu, du roi notre maître, et du roi de France. » Les capitaines espagnols furent froissés de voir un homme de mer ^ détruire des prisonniers de guerre, soldats comme eux, qui venaient de succomber dans un combat loyal.