‹ Histoire de Philippe IIChapitre 25 sur 59 · TORSAY · texte numérisé non relu

TORSAY

2 Doc. ined.y t. VII, p. 336.

3 Herrbra, t. II, p. 342. Voir aussi la lettre déjà citée de D. Lope de Figueroa, Ms. Bibl. nat. fonds espagnol, 466 : « A me parescido cruel dad y pesado en el aima y a toda la gente de guerra. »

— C'est pour être agréable au roi de* France', — répondit Santa Gruz, sans doute par souvenir des lettres de Charles IX au duc d'Albe qui avait demandé le massacre des soldats de Genlis. Il est certain que les prisonniers ne purent montrer aucune commission , ni ff aucun ordre du roy de France qui les autorisât dans cette expédition ' » ; ils furent donc condamnés, « sçavoir est les plus gentilshommes à avoir les testes tranchées, c'est-à-dire à estre égozillés, et ceulx qui n'estoient point gentilhommes à estre pendus , c'est-à-dire à estre attachés à deux pieds de terre pour estre étranglés, hormis quelques pilotes et ceux qui ne passoient pas dix-sept ans, ce qu'on jugeoit au défaut de barbe ' » • L'exécution se fit le l^** août, de sang-froid, cinq jours après la bataille.

Des fêtes au Louvre et de fausses nouvelles étourdirent Henri III sur ce désastre : « On fait courir le bruit que le sieur de Sainte-Soulaine avoit rallié le reste de nos vaisseaux , avoit taillé en pièces tous les Espagnols et pris ou mis à fond vingt-quatre de leurs navires^. » Mais les étrangers qui savaient la vérité, tt ne manquoient de considérer que le roy d'Espagne deust avoir conceu en son asme un cruel dédain contre

1 Nardin, p. 436.

2 Busbecque à ]'einpereur Bodolphe, 15 août 1582, édition de l'abbé de Foix, t. III, p. 104.

' ToRSAT. Santa Cruz décrit de même le supplice : « Se aborquen en entenas de las naos. » (Doc, ined,, t. VII, p. 336.)

^ Villeroy à Matignon, 2 septembre 1582.

les François^ » . Quant à Saint-Gouard , sa situation à Madrid devint humiliante quand arrivèrent les récitsdela victoire de Santa Gruz sur notre flotte et notre infanterie, a n'estant à supporter les fanfaronnades et insolences que disent ces gens icy depuis que court cette nouvelle, et me semble que Jésus n'est assuré en Paradis, et qu'il y est en danger qu'ils Taillent prendre pour le crucifier aultre fois. Quant au sac do Paris, ils le tiennent aussi assuré que celui qu'ils ont faict donner à Lisbonne^. »

Tassis était plus modeste à Paris , il avouait que les Français n'avaient perdu que trois navires, et que leur défaite était due à la retraite précipitée de la plus grande partie de la flotte '. Mais il racontait aussi le désespoir de Catherine ; sa fureur , dit-il , son désir de vengeance éclatent tous les jours * ; toutefois Henri III résiste à sa mère et n'éprouve pas le besoin d'une revanche *.

Mais la leçon n'était pas encore suffisante pour les Valois : avec le même aveuglement ils renvoyèrent aux Açores une seconde expédition aussi faible que la première , et vouée fatalement au même sort. — Rien de

> Nardin, p. 436.

s Ms. Bibl. nat. français 16108 , f^ 132. Saint-Gouard à la reine mère. Saint-Gouard , qui fut créé peu de temps après marquis de Pisani (près Saintes), est le père de la marquise de Bambouillet, l'incomparable Arthénice, et le grand-père de Julie la grande Précieuse.

3 Ms. arch. nat. R. 1560, p. 82. Tassis au roi, 18 août 1582 : < No se perdio sino el navio de Strozi y otros dos... fue causa de la desorden no querer pelear 45 navios. •

^ Ibid., R. 1560, p. 85, du 29 août.

^ Ibid., R. 1561, p. 18 : « Va contradiziendo a la madré por mas que ella le apriete. »

dangereux, écrivait Tassis ', ce ne sont que douze cents hommes.

Ce renfort cependant aurait peut-être été suffisant si Antonio était resté à Tercère avec les trente-sept navires qui s'étaient ralliés après la défaite * ; mais Miguel Vaez se vante de l'avoir déterminé à disséminer peu à peu ces navires, ainsi que ceux qui arrivaient d'Angleterre, à les renvoyer en Europe *, à abandonner ses îles fidèles pour reprendre son rôle de solliciteur à Paris.

L'île de Tercère resta administrée par le clergé sous l'autorité nominale d'Emmanuel de Silva. Vers cette île, au printemps voguèrent presque simultanément, comme l'année précédente, deuxflottes : celle des Français, sous les ordres du commandeur de Chaste ^, comprenait douze cents Français et quatre cents Anglais ^ ; celle de Philippe II était commandée par le marquis de Santa Cruz, et formée de cent cinq galères, galions, galéasses , brigantins et pataches , qui portaient douze mille hommes^.

Les Français ne se présentaient pas cette fois en simples aventuriers, ils étaient munis d'une commission royale. Mais cette commission était presque aussi

^ Ms. arcb. R. 1561, lettre du 21 ayril 1583.

2 Manifeste y p. 61.

3 Ms. arch. nat. K. 1561, p. 5 : « Fuy desparciendo poco a poco estas fuerzas en persuadir al seiior D. Antonio que les dévia dexar yr. »

^ û^ouverneur de Dieppe et cousin du duc de Joyeuse. ^ La présence des Anglais est indiquée par notre nouvel agent à Madrid, M. de Longlée, Ms. Bibl. nat. français 16108, f» 166. ^ Gabbera, t. III, p. 15.

déshonorante pour Henri II [ que ses désaveux; elle recommandait à Chaste : « Si il rencontre les navires des flottes venant des Indes ou autres , il mettra peine de s'en saisir et enverra à Leurs Majestés l'or et l'argent et autres denrées de prix qu'il en tirera ^ »

Lorsque Chaste débarqua à la Tercère, le 1 1 juin 1 583, les femmes le couvrirent de fleurs ^ ; mais un mois après, les soldats portugais se sauvèrent à la vue des Espagnols ^ et abandonnèrent sur le rivage cinquante Français avec le capitaine Bourguignon , qui se firent tuer. Les habitants de la ville virent alors descendre à terre les compagnies espagnoles « desquelles l'ordonnance estoit si belle qu'on les voyoit mettre en bataille dès qu'elles prenoient terre * » . Chaste voulut vainement les attaquer, il perdit dès ce premier jour presque tous ses capitaines français, il se vit interdire par les Portugais l'entrée des forts , il dut se retirer dans la montagne.

Les forts refusés aux Français se rendirent aussitôt

aux Espagnols, qui occupèrent la capitale de l'île :

« — J'accorde à mes soldats trois jours de pillage, écrit

le terrible marquis *, je fais le procès aux rebelles ; quant

^ Ms. Bibl. nat. français 16121, d9 1. Instructions à Chaste, du 6 mai 1583.

^ Le rapport officie] de Charte se trouve Ms. Bibl. nat. Dupuy , t. GXVI, et a été publié par Melchisédecb Theverot, Relations de divers voyages curieux y t. II, 4* partie, Paris, 1696.

3 Ibid., le 23 juillet.

*> Ibid.

^ Ms. Bibl. nat. fonds espagnol 466 , f^ 35. Lettre de Santa-Cruz à

aux Français, ils auront aussi leur compte » puisqu'ils ont tenu à revenir maigre le châtiment que vous savez, de Tannée passée. »

Le commandeur de Chaste, isolé dans la montagne, privé d'eau ', communique à Santa Cruz ses ordres de service signés du roi de France. A la vue de cette pièce, « les mestres de camp et le§ principaux officiers de Tarmée me firent les plus vives instances , écrit avec dépit Santa Cruz *, pour leur obtenir une capitulation et les barques nécessaires à leur retour en France. J'ai dû céder : heureusement j'en avais déjà fait pendre quelques-uns^. » Sa férocité a dû trouver des consolations dans le récit des misères subies par ces prisonniers : on les entassa sur trois barques de Biscaye, avec des provisions insuffisantes ; la traversée dura du 14 août au 4 octobre ; « cela fut cause que la plus grande partie mourut de faim et de soif ou de flux de sang sur mer » . Quand les survivants débarquèrent à Hendaye, ils furent envoyés à pied à travers les Pyrénées et les Landes, et succombèrent presque tous sur les chemins.

don Rodrigo de Castro, cardinal-archevêque de Séville : « Procediendo contra 2os rebeldes y lo mismo sera de los Franceses que aviendoles hecho el castigo que el ano pasado V. S. J. sabe, han querido volyer. »

1 Nardin, p. 460 à 475; Cabrera, t. III, p. 18.

^ Ms. Bibl. nat. fonds espagnol, 466 : « Y visto esto los maestros de campo y toda la gente principal del exercito me pidieron con mucha instancia les hiciese gracia de las vidas dandoles embarcacion para Francla. w Les numéros de renvoi au fonds espagnol sont ceux du remarquable catalogue de M. Morel-Fatio.

3 Ibid.y fo 36. Chaste cite parmi ceux qui intercédèrent en sa faveur, D. Pedro de Padilla et D. Agostino Inigp.

Cette nouvelle victoire sur les Français exalta davantage l'orgueil castillan : Santa Cruz fut accueilli en triomphateur lorsqu'il rentra à Madrid : « — Tous les seigneurs de cette cour, écrit le résident français ' , tous les grands d'Espagne et d'Italie, avec ce qu'il y a de "gens d'honneur, de capa y espada, comme ils disent, sont sortis au devant de lui comme si c'eust esté le restaurateur de la monarchie. » Ce n'était pas le moment de demander la grâce des commerçants français qui étaient détenus dans les prisons de l'Inquisition ou sur les galères royales , au contraire, « — Il y avoit quinze ou vingt François prisonniers à Lisbonne, l'on me mande que ces jours passés ils en ont pendu sept. C'est un cruel traitement que celui que l'on fait par toutes ces costes et au dedans de ce royaume aux François , pire qu'à des Turcs. »

Catherine ne tarda point à comprendre pourquoi chacune des escadres qu'elle expédiait était régulièrement suivie par le marquis de Santa Cruz avec des forces accablantes; dans une lettre de Tassis qu'elle intercepta, elle eut l'explication du rôle joué par Miguel Vaez ^, elle fit arrêter cet espion, et avec lui un certain don Luis de Cardona; on les soumit à la tor-

1 M8. Bibl. nat. français 16109, f« 13, du 23 janvier 1584. Longlée à Henri III; Longlée remplaçait Saint-Gouard depuis septembre 1583. (Voir 16108, f» 139.)

2 Ms. Arch. nat. R. 1561 , p. 127. Tassis au roi : « Ando tan temeroso de que semepierda algun despacho que pueda danar notablemente, como hize el que descifraron de que resulto la perdida de Miguel Vaez. »

ture. Don Luis de Gardona déclara qu'il avait reçu dé Philippe II trois cents écus pour tuer Antonio *; il fiit secrètement étranglé dans sa prison*. Vaez garda le silence, le bourreau s'acharna sur lui et lui imprima jusqu'à quatorze tours de corde. — C'est celui que nous appelions Aurelio, dit Tassis ; on me l'a rendu, je l'envoie tout estropié en Espagne.

Les Anglais se chargèrent de nous montrer comment on devait attaquer la puissance maritime de l'Espagne sans engager une guerre générale. Quant à Catherine, elle fut u extresmement déplaisante et marrie ' » , mais assez avisée pour comprendre sur quels points il était facile de combattre l'Espagne sans s'exposer à des désastres. « — Les Pays-Bas , écrivait l'ambassadeur de l'Empereur*, vont être le théâtre sur lequel les François exerceront leur vengeance. » C'est en Flandre en effet que la querelle va prendre toute son ampleur ; déjà Catherine « a délibéré prendre en sa protection la place de Cambray, pour gage de ses prétentions en Portugal » .

1 Ms. Arcli.' nat. R. 1561, pièce 109. Tassis à Idiaquez.

^ Ibid,, pièee 105. Tassis au roi.

3 Yilleroy à Matignon, Correspondance, p. 202.

* Busbecque à rEraperéur, t. III, p. 104.

i60 HISTOIRE DE PHILIPPE II. — 1579-1584.

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