GUERRE CIVILE AUX PAYS-BAS
A l'heure où les intérêts de l'Espagne dans les Pays- Bas étaient enfin compris avec lucidité et servis avec décision, leurs adversaires semblaient au contraire prêts à se dissoudre dans l'anarchie. Les députés des États ne s'occupent chacun que des avantages de sa province «avecq le détriment des autres » , s'écrie le prince d'Orange ' ; ils oublient qu'ils sont assemblés «pour pourvoir à la chose publique « ; leur incapacité nous fera « choir en la fosse n . Chaque ville a la prétention de régler l'emploi des deniers publics dans ses murs et de disposer souverainement de ses milices : « Chascune province a
* Correspondance de Guillaume d'Orange, t. ÏV, p. 188 à 194, novembre 1579.
son conseil, et presque chascune ville, chascun païs ses forces et son argent. Il est vray qu'on a ordonné un conseil, mais qui n'a aucune puissance. Comment y aura-t-il règle pour la discipline militaire, pour les finances, pour la justice * ? >»
C'est, comme toujours, le malheureux paysan qui souffre des fautes commises par les tribuns communaux; « les soldats, pour avoir moïen de boire, rançonnent leur hoste et pillent le païsan, et le larcin qu'ils font, le vivandier le prend en paiement de son vin, et le va vendre aux villes prochaines^», larcin misérable dans un pays depuis si longtemps livré au pillage; ce sont « aulcuns meubles, bestial, cloches^ métal ou bardes » que les vivandiers ramassent sur leurs charettes *. Mais c'est assez pour désorganiser lés armées : — Je suis venu, dit notre brave La Noue, « conduire des gens de guerre pour combattre, et non des larrons pour piller^... Quel courage et volonté pensez-vous que j'aye à voyr continuellement parmi nous ung haras de p , les chemins
couverts d'yvrongnes? Espérez-vous délivrance par si mauvais instruments? Ce seront plutost fléaux à vostre peuple duquel j'ai compassion, tant du mal
* Correspondance de Guillaume d^Orange, t. IV, p 366 à 368,.
2 Correspondance de La Noue, publiée par M. Kervyn de Volkaers* beke, p. 85, du 23 mai 1579.
3 Ibid»^ p. 152. Jacques Rossel au magistrat d'Ypres.
* Recueil de Groen van PRiNSTEREn, t. VI, p. 603.
qu'il reçoyl de Tennemi que de celui que nous lui faisons '. » »
Le prince d'Orange n'est pas moins de'couragé : « Nous consultons longuement et sommes aussi négligents à exécuter comme nous sommes diligents à délibérer*... Je ne vois pas comment je puisse plus soustenirun tel faix par tels mqyens*. » Dans cette démocratie, le suspect, c'est maintenant le chef militaire : La Noue est chassé de Gand par Tintrigant Jean d'Hembyze, « et il m'a cuidé faire couper la gorge par le peuple * » ; Bruges lui refuse ses canons pour un siège, malgré les ordres des États : « S'il y en a quelqu'un qui promet prendre avec les ongles les places, qu'il y aille » , fait La Noue ', en demandant au moins pour ses soldats « pain et bière ® » .
Mais c'est pour les prisonniers qu'est surtout cruelle cette populace désœuvrée des villes ; « les prisonniers prient qu'on les mette en très-dure prison, fers aux pieds, plutost que d'aller à Gand "^ » • Durant les deux années employées par Farnèse ® à acheter les meneurs populaires, à prendre Maestricht, à consolider son pouvoir
1 Recueil de Rbrvyn de Volkaersbeke, p. 89. La Noue aux Etats.
2 Correspondance de Guillaume , t. IV, p. 196 à 207, du 9 janvier 1580.
3 Jbid,, p. 188 à 194, de novembre 1579.
* Correspondance de La Noue,]y, 121. Au magistrat d'Vpres, 25 juilet 1579.
^ Recueil de Groen van Prinsterer, t. VI, p 608. ® Correspondance de La Noue^ p. 66.
'^ Ibid., p. 189. La Noue aux États de Flandre, 26 avril 1580. « En 1579 et 1580.
dans le Brabant, les coups de main offraient des chances diverses, et les Espagnols perdaient quelquefois les villes qu'ils venaient de regagner : ainsi le comte d'Egmont qui les commandait dans Ninove, se laissa, surprendre, et, « contre la promesse qu'on lui avoit faite et la paroUe donnée, fut mené à Gand où il subit infinité d'indignités ^ » • Du moins sa femme fut laissée libre et put échapper aux outrages des gens de Gand ; mais ce fut une faveur, car on commençait à arrêter les femmes, et La Noue était forcé de négocier avec un chef catholique pour faire remettre en liberté « toutes les femmes de Courtray et que d'icy en avant il ne se prenpe aucune femme. Me semble que les femmes doivent estre exemptes de rançon *. »
Mais La Noue à son tour est fait prisonnier ' ; il est un remarquable exemple du désarroi moral dans une époque de guerres religieuses : La Noue , le plus chevaleresque, le plus respecté des hommes de guerre, La Noue dont la loyauté était reconnue par tous les partis , était venu commander les troupes des États, sans se souvenir que, six ans auparavant, il avait signé dans la capitulation de Mons l'engagement de ne plus porter les armes contre l'Espagne , comme si la lutte
1 Ma. Bibl. nat. français 5165, f» 249. C'était le 5 avril 1580; il resta détenu cinq ans dans le Prinzenhof.
* Correspondance de La Noue, p. 178, du 5 avril 1580. Il est vrai que les Im^^nenots avaient commencé en rançonnant madame de Glajon et madame de Nivelles.
3 Pris, le 10 mai 1580, par le marquis de Roubaix, dans une marche sur Lille.
pour la foi dispensait de toute bonne foi et comme si le devoir était subordonné aux passions religieuses; ^n servant ce qu'il croyait l'honneur de Dieu, La Noue oubliait sa vieille honnêteté. D'après les lois de la guerre, il devait être mis à mort. Farnèse , qui craignait peutêtre des représailles sur les prisonniers de son partie ou qui avait de la répugnance à faire périr un brave soldat, gagna du temps en écrivant à Philippe II : « Il a mérité d'être puni, mais je préfère attendre un ordre formel^. » Toutefois, il est malaisé de croire qu'en réponse , Philippe II lui ait fait « suggérer sous main que , pour donner une suffisante caution de ne porter jamais les armes contre l'Espagne, il falloit qu'il se laissât crever les yeux ». Ce raffinement n'était guère dans les habitudes de Philippe; néanmoins, on affirme que « sept ou huit lettres de La Noue à sa femme rendent la chose indubitable ^ » . « — Or , Dieu soit loué de tout! » fit La Noue, qui resta cinq ans dans un -cachot*, pendant que sa femme vendait tous ses biens pour se procurer la rançon ^ .
1 Notamment Egmont et Ghampagney.
^ Lettre du 26 juin 1580, mais c'est Strada qui a vu seul cette lettre.
3 MoYSE Amiraclt, la Vie de François de La Noue, Leyde, 1661, p. 280 à 298. Amirault est certainement de bonne foi, et a tu les lettres, mais peut-être il les a mal comprises, ou peut-être La Noue lui-même s'est mépris sur les suggestions qui lui étaient adressées. M. Kei'vyn de Volkaersbeke (p. 30) accepte le fait comme prouvé.
* Correspondance de La Noue, p. 192. La Noue au colonel de Villeneuve. ^
^ La première femme de La Noue était Marguerite de Téligny, sœur du gendre de Goligny ; la seconde, Marie de Luzé, qu'il épousa en 1572,
Au milieu des exploits isolés et des combats peu décisifs, la peste enlevait ceux qu'épargnaient les autres fléaux; Louvain fut à peu près dépeuplée en 1580*; à Tournay, les consuls, « voyant la contagion de peste augmenter de jour en jour dans la ville » , ordonnèrent à ceux « qui auroient des fientes » de ne pas les laisser plus de deux jours dans la rue *.
Du milieu de leurs calamités , les patriotes flamands tournèrent les yeux vers la France : ils invoquèrent François de Valois. Déjà les États de Hainaut, avant de se soumettre à l'Espagne , avaient cru voir dans ce jeune prince « le remède à nos douleurs * ». Le prince d'Orange, qui avait détourné sa première tentative d'intervention*, ne put empêcher les députés des provinces, assemblés à la Haye, de proclamer le Français*. L'archiduc Mathias, « se voyant comme abandonné parce que les Estats cognoissoient son insufisance^ » , se retira honteusement, non sans se faire allouer comme indemnité les revenus de l'évéché d'Utrecht^
avait déjà eu trois maris : La Vallée, Rumigny et Mouy. Voici le résumé de la campagne de La Noue : 19 juillet 1579, prise de Bruges; 28 octobre 1579, prise de Menin; 15 novembre 1579, cdmbat de Wervick; retour en France; 30 mars 1580, prise de NiAove; 10 mai 1580, déroute de Lille.
1 Cabrera, t. II, p. 509.
2 Bulletin de la Commission royale d'histoire, t. XI, p. 443.
* CoiTespondance de Guillaume , t. IV, p. 47.
* Jbid.y p. 67.
« 26 juillet 1581.
® Le Petit, Chronique de Hollande, t. II, p. 397.
•ï ibid., octobre 1581.
Philippe II y au moment où ses adversaires comprenaient la nécessité de rétablir Tunité du commandement, eut la bizarre inspiration d'amoindrir au contraire le pouvoir d'Alexandre Farnèse et de partager le gouvernement des Pays-Bas entre lui et sa mère, Marguerite de Parme.
La vieille régente se mit en route sans prévenir son mari ni son fils, apparut subitement à Luxembourg' aVec les instructions du roi. Son fils évita de la voir durant plusieurs semaines * , offrit de se retirer , fit comprendre que ses soldats refuseraient de servir sous un autre général, obtint enfin de sa mère la renonciation aux droits dont elle venait d'être investie. Mais Philippe prétendit la maintenir malgré elle , naultipUa les lettres durant plusieurs mois' en s'obstinant dans sa combinaison. Marguerite, qui n'avait sans doute pas amené avec elle son ancien confident Armenteros ^, eut le bon sens de fortifier par son influence l'autorité de son fils : elle le réconcilia avec le duc d'Arschot*, elle lui procura un excellent lieutenant, Francisco de Verdugo, son ancien page®, qui fiit chargé de défendre
' 23 juin 1580.
^ Ils se rencontrent en août seulement, à Namur. Correspondance de Marguerite, t. I^i", Préface, p. 40.
3 Jusqu'en décembre 1581.
^ Recueil de Groen tan Prinsterer, t. VIII, p. 54. Granveile à Fonck : « Je ne sais ce que fait le sage Armenteros, je dis sage parce qu'il retourna en Italie chargé d'argent. »
S Cabrera, t. II, p. 625.
^ Les Mémoires de Verdugo, dont M. Gachard a donné des extraits dans son tome I ,i^ . 225, des Manuscrits de la Bibliothèque nationale.
la province de Groningue. Enfin elle se retira, après avoir dissipé pour le instant la défiance de Philippe contre son fils.
Ce singulier épisode, dans un instant si critique, dévoile un des traits les plus remarquables de la politique de Philippe II : dès qu'un homme s'élève par' son génie ou par des services signalés , il faut lui susciter des rivaux, déchirer ses plans, le maintenir dans la terreur ou l'abaisser dans la servilité. Pour conserver la confiance du roi, on doit être incapable d'être utile : la gloire rend suspect; nul repos en dehors de la médiocrité.