FRANÇOIS DE VALOIS DUC SOUVERAIN DE BRABANT
Si Philippe II comprit mal le changement que la scission du Hainaut avait introduit dans la politique, les Français ne semblent pas avoir mieux mesuré la portée de cette révolution. L'intervention d'un Valois était logique quand il pouvait être soutenu par des catholiques de langage français , reliés à la France par une chaîne de places fortes; mais depuis la réconcilia-
avaient été publiés en 1610 et réimprimés dans la Coleccion de libres espanoles curiosos, t. II; certains passages supprimés^ sont indiqués d'après le manuscrit par M. Morel Fatio dans son catalogue des manuscrits espagnols de Paris.
tion des Flamands avec l'Espagne, le Valois ne pouvait plus qu'être relégué au milieu de protestants qui parlaient la langue thioise, loin de ses renforts, sans communication avec la France.
François de Valois débuta néanmoins par un coup heureux. Il se présenta subitement devant Cambrai, qu'assiégeait Farnèse ', se fit introduire dans la ville, la délivra, s'y établit en maître. Il en confia le gouvernement à un aventurier qui semblait plutôt apte à être chef de brigands, Balagny., fils de l'évêque de Valence et de l'abbesse de Goyon * ; puis il jugea la saison trop avancée pour commencer une campagne , et passa en Angleterre, où il espérait obtenir la main d'Elizabeth*. Les historiens comme les romanciers ont toujours été sévères pour le dernier fils de Catherine de Médici; ils ne tiennent nul compte à cet enfant mal élevé, malingre et scrofuleux*, de s'être toujours porté vers le parti des modérés en écartant de lui les gens qui préféraient leurs passions du moment aux destinées de la France. Il n'a rien fait qui froissât le sentiment national. Quelques-uns de ses familiers, et surtout sa
1 Ms. Bibl. nat. français 3902, f° 238; c'était le 17 août 1581. ^11 reparaîtra souvent dans la suite du récit. M. Tamizey de Laroque, Notice sur Jean de tontine y p. 75, établit, d'après les registres de Tordre de Malte de la Bibl. de T Arsenal, que Balagny, fils d*Anne Martin, abbesse de Goyon près Valence, fut légitimé : je comprends mal ce que signifie ici le mot Jégitimé.
^ Il s'embarque le 30 octobre 1581. Voir Négociations dans le Levant, t. IV, p. 02.
^ Il avait une carie du rocher. Voir Ms. Bibl. nat. français 3902, fo 289.
sœur Marguerite, ne parlent de lui qu'avec tendresse. En se prêtant aux chances d'une alliance anglaise contre Philippe II, il entrait réellement dans les intérêts véritables de son pays.
Son fidèle Cimier, si bien accueilli une première fois par Elizabeth, était retourné à Londres depuis plusieurs mois et avait repris son poste de favori de la reine. La singulière fortune de ce .Français, qui savait deviner et flatter les travers de la vaniteuse princesse , excitait l'envie des courtisans, mais surtout l'inquiétude jalouse de Leicester : la cour se partagea entre les deux rivaux ; mais Leicester. tout en possédant la faction la plus forte, ne pouvait accuser Jean de Cimier que de faire donner secrètement à Elizabeth des philtres magiques pour la séduire, tandis que Cimier eut l'art de découvrir et \a cruauté de révéler le mariage secret de Leicester avec la veuve du comte d'Essex. L'effet fut effrayant. Elizabeth fut saisie d'une crise nerveuse, se roula sur ses tapis, frappant celles qui l'approchaient, refusant la nourriture, ne sortant de sa frénésie que pour faire enfermer Leicester dans un des forts de Greenwich. Puis elle fit grâce subitement; Leicester organisa un si grand nombre de tentatives de meurtre contre Jean de Cimier, que la reine dut faire déclarer à son de trompe qu'elle tenait le Français sous sa protection spéciale , faveur qui n'empêcha point de tirer un coup d'arquebuse sur Cimier dans le bateau même où il se trouvait avec la reine. « Cimier est reçu près-
que tous les jours par la souveraine, écrivait Tambassadeur espagnol'; il la fit danser l'autre soir, et la reine le favorisa tant que de faire ce dont il la suppliait. »
Par une étrange ironie, ce Cimier, qui avait su captiver la plus capricieuse des femmes, n'est guère connu de ses contemporains que par ses disgrâces conjugales, en sorte que son nom aurait à peu près disparu de l'histoire sans les affronts qu'il a reçus. Durant le premier voyage d'Angleterre et la première expédition de Flandre , il avait confié à son frère , « chevalier de Malte, beau jeune gentilhomme » , sa première femme, ft fille du sieur Dangeau » , dans son château de Cimier; mais ayant appris « que pendant les quatorze mois qui estoient passés depuis qu'il n!avoit vu sa femme, elle estoit grosse dudict chevalier » , il envoya des soldats qui tuèrent son frère « à l'entrée de la porte du chasteau que lui-mesme leur estoit venu ouvrir^ » ; la jeune femme ne fut pas tuée par les meurtriers, mais mourut au bout de quelques semaines. Jean de Cimier épousa aussitôt une fille d'honneur de la reine Catherine, déjà fameuse par ses galanteries. Louise de L'Hospital-Vitri venait d'avoir une fille à la suite d'une intrigue avec le
^ Quelles faveurs furent ainsi accordées, selon l'ambassadeur espagnol, c'est à interpréter d*après le texte même de sa dépêche : Doc, ined., t. LI, p. 211. Bernardino de Mendoza à Curiel,23 février 1579 : « M. de Simier se vé los mas dias con esta Serenîsima, à quien saco à danzar la otra noche en un sarao, y la reina le favovecio tanto como hacer lo que le suplicaba. »
' Lestoile, édition Jouaust, p. 258, juillet 1578.
poëte Desportes , ce bel esprit qui se prêtait à tous les métiers pour avoir de bonnes abbayes et une grasse existence, quand elle devint madame de Cimier '.
La reine Elizabeth ne témoigna pas moins de tendresse pour François de Valois que pour Cimier, quand le prince français vint entreprendre à son tour le siège Ci du château de la Beauté parfaite » , au milieu des tournois, des banquets et des allégories galantes. François passa quatre mois à Londres « en plaisirs et soûlas * » ; Elizabeth feignait de se considérer comme sa fiancée et de se croire liée à lui ; elle avait signé et le contrat de mariage et la convention officielle des formes de la célébration ^ ; mais elle était, dès le premier jour, décidée à ne pas plus l'épouser que so*n frère Henri III : sa popularité ne souffrait en rien de ces ruses féminines, qu'elle
1 Tallemant des Beaux, éd. M ontmerqué, t. I , p. 29 et 94 : « Elle estoit galante, agréable et spirituelle. Desportes lui fit une fille comme elle estoit chez la Royne; on dit qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint- Victor, et que le soir elle se trouva au bal du Louvre , où mesme elle dansa, et on ne s'en aperçut que par une perte de sang. » C'est en souvenir de cet accident qu'elle disait « que les femmes pouvoient crier, mais que les filles n'osoient faire un pauvre hélas! >• Madame de Cimier eut pour amants M. de la Rochefoucauld, tué en 1590, l'amiral de Villars, qui « en estoit si fou qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, il se mit à baiser un bracelet de cheveux de madame de Cimier », et d'autres qui firent dire d'elle :
Le cœur de ces amants qai ont bonne escarcelle, Vous les connaissez bien, madame de Cimier; C'est elle galamment qui fera l'Isabelle.
Elle a publié un volume de vers et est morte en 1608. Mais il ne m'a pas été possible de savoir ce qu'était devenu son mari après son retour de Londres, ni de trouver la date de sa mort.
2 Le Petit, Chronique de Hollande, t. II, p. 439. ^ DuMONT, Corps diplomatt<jiue, t. V, p. 406.
IftO HISTOIRE DE PHILIPPE II. — 1578-1584.
mettait au service de la diplomatie. Les Anglais ne laissaient pas que d'être glorieux de ces échecs successife des brillants princes de Valois près de leur souveraine : on sait par quelles flatteries Shakespeare a formule cet instinct national'. La reine toutefois, au sein «des méditations virginales » de ses quarante-huit ans, n'était peut-être pas aussi indifférente que Shakespeare l'en vantait aux attentions du jeune Valois. Quand elle reconduisit ce fiancé jusqu'au navire qui l'emportait pour toujours, — « la séparation fut lugubre entre la reine et le prince ; elle est triste de le laisser partir, lui triste de se retirer ; elle évite les lieux où elle l'a connu : ils lui rappellent le souvenir de celui dont elle s'est détachée avec tant de dédhirement * » .
Malgré la tendresse romanesque dont la reine faisait parade, François comprit promptement que ce mariage n'était qu'une comédie : il rêva avec sa mère à un projet beaucoup plus séduisant : « le dessein secret de parvenir au mariage d'une fille d'Es-
* Shakespeare, Midsummer night*s Dreain :
Gupid ail armed, a certain aim he took At a fair Vestal, throned by the West, And loos'd bis love-sbaft smartly from bis bow As it sbonld pierce a handred tbousand hearts : But I might see youno; cupid's fiery sbaft Quench'd in the chaste beams of the wat'ry nioon And the Impérial vot'ress passed on In maiden méditation, fancy-free.
2 Talbot to Slirewsbury : « The departure was mournfull betwixt His Ilighn^s and monsiir; she lothe to let him gowe, and he as lothe to départ... because the places shall not glve cause of remembrance to hir of him with whom she so unwyllinglie parted, » (Lodge, t. II, p. 258.)
pagne par le moyen des affaires desdits Pays-Bas ' » .
Les Infantes étaient ses nièces ; il pouvait en épouser une avec dispense du Pape et recevoir en dot ces provinces flamandes qu'il arracherait ainsi aux misères de la guerre. Catherine ne craignit pas d'en iSaire la proposition à l'ambassadeur espagnol : «^ — Mon fils, lui dit-elle *, ne s'est pas du tout marié en Angleterre. Mon cœur tressaille à la pensée de voir près de moi une des Infantes. »
Au-dessus de ces intrigues des deux reines , le génie de Farnèse et le génie d'Orange dirigeaient la politique dans un autre sens. En débarquant, à son retour d'Angleterre ^, François de Valois fut acclamé ainsi que naguère l'archiduc Mathias; il trouva aussi, quand il fit « sa magnifique entrée en sa très-renommée ville d'Anvers *, le char de l'Union sur lequel estoit assise une belle fille richement parée ^ » , et il eut le crédit de faire restituer les églises d'Anvers au culte catholique ®. Le prince de Chimay, « jeune et aveugle et par trop
* La Huguerye, Mémoires, t. Il, p. 156.
^ Ms. Arch. nat. K. 1560, pièce 15. Tassis à Philippe II, du 6 mars 1582 : « Âsegurando que se salia el aima d^ver una de las serenisimas Infantas por aca, diziendo que su hijo no se avia casado en Inglaterra. »
» Le 1er février 1582.
^ La joyeuse et magnifique entrée de monseigneur François, fils de France.,, Anvers, Chr. Plantin, in-fol. avec 21 planches, 1582.
^ Le Petit, Chronique de Hollande.
® Ms. Arch. nat. K. 1560, pièce 18, du 7 mars 1582, Tassis au roi. Sur cette partie de la campagne, voir aussi Mémoires de Nevers, t. I, p. 544 à 569; Gastelnau, Mémoires, éd. 1731, t. I, p. 674 et suiv.; Ms. Bibl. nat. français, 3280, 3284, 3287, 3288 et 9009 à 9019.
aimant sa femme » , comme il l'avoue ' , se rallia au nouveau duc de Brabant. Mais les États prétendirent, dès les premières semaines , traiter en prince fainéant le souverain qu'ils venaient d'appeler : chaque province continua à diriger ses troupes suivant les intérêts du moment et à ne pas verser les contributions dans le trésor commun ; l'impôt fédéral de trois sous par tonne de bière ne put être centralisé * ; François se plaignit d'être traité « de telle façon comme si l'on se moquoit de luy * » .
« — Je ne pense pas que son règne dans les Pays- Bas soit de longue durée, écrivait un ambassadeur de l'empereur *; il n'y aura que le prince d'Orange qui gagnera dans tous ces démêlés; il paraît qu'il prend
des mesures pour s'assurer de la Hollande et de la Zélande. »
Entre Farnèse qui occupait solidement l'Artois et le Hainaut, et le prince d'Orange qui se renfermait dans la Zélande, François était réduit à disputer le Brabant aux Espagnols en se débattant contre les députés des
1 Bulletin de la Commission royale (Vhistoire de Belgique y t. XI, p. 141.
2 Correspondance de Guillaume, t. V, p. 259, manifeste en langue . thioise, du 1«^ mars 1582.
8 Ibid., p. 69.
^ Busbecque à Tempereur RodolpKe , éd. de l'abbé de Foy , Paris, 1748, t. III, p. 100, du 12 juin 1582. Cet ambassadeur se nommait Auger Gislen , baron de Busbecque , et était né à Gomines (Flandre) en 155^; il fut ambassadeur de l'empereur en Tm*quie, puis à Paris, et mourut à Saint-Germain en Laye en 1592. C'est lui qui a introduit le lilas en France.
États ' , qui ne tardèrent pas à rompre tout commerce avec lui. « Si je faisois comme eux, dit-il*, ce que je peux plus légitimement estant ce que je suis, tout iroit encore plus mal. » Mais il sut, sans oublier sa dignité de Fils de France, conserver une tenue correcte auprès des députés et les tenir au courant des démarches que tentait Farnèse pour amener une suspension des hostilités*. Cette loyauté n'est pas ce que demandent les assemblées démocratiques : elles aiment mieux se laisser subjuguer par l'adulateur des passions populaires qui se fait croire nécessaire en liant ses intérêts aux préjugés de rheure présente. Le prince d'Orange comprenait ce jeu; il se mêlait au peuple, il était familier et caressant, « allant par les villes ; s'il entendoit du bruit dans une maison et qu'il vît qu'un mary et une femme se disputassent , il y entroit et les exhortoit à la concorde avec une douceur incroyable. L'accord fait, le maître du logis lui demandoit s'il ne vouloit point tàter de leur bière; le prince disoit qu'ouy ;la bière venue, le bourgeois, selon la mode du païs, buvoit le premier à sa santé dans un vaisseau qu'ils appellent une canne et qui d'ordinaire étoit de terre bleue, puis, essuyant l'écume de la bière avec la paume de la main, présentoit la canne au prince, qui lui faisoit raison^. » Il dirigea l'opposition des États contre Valois, tout en le
' Recueil de Groen van Prinsterer, t. VII, p. 290.
* Correspondance de Guillaumey t. V, p. 171.
8 Ibid., p. 192 à 195.
* Du Mauribr, Mémoires, p. 149. ^