ESSAI D*ADMINISTRATION RÉGULIÈRE
Ce compromis ne donnait satisfaction à personne : ni aux soldats espagnols, qui devaient traverser l'Eu* rope centrale sans recevoir leur solde ; ni au conseil des états, qui n'avait pas le pouvoir de tenir ses enga* gements; ni au prince d'Orange, qui voyait menacer son influence; ni à don Juan, dont les projets sur l'Angleterre étaient indéfiniment ajournés.
^ Correspondance de Philippe II, t. V, p. 169, don Juan au roi, da 31 janvier 1577 : « Manso aunquè colerico. » 2 Le 17 février 1577.
' Art. % du traité.
Lés soldats espagnols s'étaient accoutumés depuis dix ans à vivre dans l'abondance ; ils avaient épousé des Flamandes, ils étaient entourés d'enfants*. Plusieurs étaient couverts de blessures, d'autres cassés de vieillesse; tous étaient effrayés de cette longue marche, mais tellement surpris de se voir abandonnés par le roi en pays ennemi , qu'ils devinrent subitement assez dociles pour qu'Escovedo, envoyé par don Juan au milieu d'eux à Anvers, saisit l'occasion de faire étrangler paisiblement Yelecto * et les plus compromis dans l'insurrection d'Alost. Les bourgeois d'Anvers les regardèrent défiler dans leurs rues ^ et virent emporter « parmi le bagage de la garnison * » leurs propres meubles pillés six mois auparavant. Ce n'étaient plus ces fiers régiments du duc d'Albe dont on courait voir les corselets damasquinés et les femmes richement parées; c'était une cohue de vingt mille bannis, infirmes, enfants, avec mille charrettes et dix mille chevaux de bât ; « on aurait cru voir le peuple d'Israël à sa sortie d'Egypte ® » ; les chefs se querellaient pour exercer le commandement supérieur : Sancho de Avila avait pour lui la faveur des soldats , mais Julian ^Romero était le plus ancien; Francisco de Valdès avait
1 Cabrera, t. II, p. 373.
* Correspondance de Philippe II, t. V, p. 257. » Ibid.y p. 255, le 20 mars 1577.
^ D'AuBiGKÉ, les Histoires y t. II, p. 325.
^ Correspondance de Philippe II, Roda à Çayas, 28 mars 1577 : M Paresce ser un retrato de la salida de Israël de Egîpto. »
commandé en chef au siège de Liège ; Alonzo de Vargas, Mondragon, Verdugo, tous mettaient leur point d'honneur à ne pas être placés sous les ordres d'un autre général. Il fallut remettre le commandement au comte de Mansfeld, un étranger, pour calmer leurs susceptibilités*. L'argent de la solde arriérée donna plus de tourment encore à don Juan; faute de solde, les Espagnols qui avaient consenti à se retirer jusqu'à Maestricht refusaient de continuer leur marche. Escovedo leur annonça que le roi venait de faire vendre son argenterie à Gènes et les décida à accepter les traites ^. Ils partirent; après bien des fatigues, ils arrivèrent à Las Langas , dans les montagnes de Ligurie, sans trouver ni les vivres ni l'argent qu'on leur promettait ^ ; les désertions et les attaques à main armée recommencèrent; Gênes craignit même un coup de main et se fit défendre par une garnison de Corses. Enfin, le 26 juillet, après quatre mois de marche, ils reçoivent tout à coup du vice-roi de Milan * l'ordre de retourner en Flandre.
Les états des Pays-Bas, c'est-à-dire les incapables qui les représentaient sous le nom de conseil des états, étaient pendant ce temps fort embarrassés de leur jictoire diplomatique sur don Juan. Quand un pouvoir est issu d'une révolution, il se défend malaisé-*
1 Cabrera, t. I«% p. 373.
2 Cabrera. — C'est don Juan de Idiaquez qui fit Topération.
3 lbid.y t. II, p.' 381.
* Ibid.y p. 408. Ce yice-roi était le marquis de Ayamonie.
ment contre le politique qui sert la passion la plus violente. Le prince d'Orange se révoltait contre une solution qui allait détruire sa prépondérance; il Bt refuser la paix par les états de Hollande et de Zélande et prit appui sur le fanatisme religieux. « Le diable s'y met! s'écrie don Juan, il porte partout l'incendie ' . » Non pas qu'il y ait à se faire illusion sur l'autorité réelle du protestantisme : a La cause de nostre relligion, avoue un des plus ardents calvinistes, est merveilleusement haïe et suspectée de tous ; ils ayment mieux se perdre sans nous que se sauver avec nous^. » D'un autre côté, la paix donnait satisfaction à bien des esprits, la paix avec le départ des Espagnols, avec les garanties pour l'avenir et la certitude de n'être plus enlevé sur les routes. « On a pris les armes, disaient les sages ^ , contre ceux qui vouloient mettre la patrie en plus grande subjection sans que lors y ait été question de religion prétendue réformée... Le faict de la religion n'est qu'une accession de la première querelle^ des états, et semble estrange que ledit accessoire est de plus grand moment que le principal. »
Si don Juan avait étudié le pays qu'il avait à gouverner, au lieu de rêver aux moyens de devenir le souverain d'un autre, il aurait pu profiter de cette impa-
* Correspondance de Philippe II, t. V, p. 249.
2 Recueil de Groen van Prinsterer, t. VI, p. 118, lettre de Sainteàldegonde.
3 Jbid,y p. 664, lettre d*un membre des états.
tience qu'éprouvaient des provinces entières contre l'outrecuidance des réformés. Déjà )es états d'Artois témoignaient leur opposition à l'influence des sectaires par le refus de « l'ayde capitale et moyens généraux' » qui devaient payer les mercenaires. Dès ce moment, un politique éclairé aurait trouvé un appui dans l'Artois, le Hainaut et les villes catholiques. Orange craignait assez cette complication pour se décider à faire appel dans les pays catholiques aux passions populaires contre la bourgeoisie et à exploiter cet instinct de toutes les démocraties qui préfèrent un homme à une assemblée parlementaire.
Mais don Juan ne découvre pas que la lutte a changé de caractère; bientôt va arriver l'homme de génie qui trouvera la solution. En l'attendant, don Juan a une égale horreur pour les réformés et pour ceux qui demandent la tolérance religieuse , pour les seigneurs qui exigent des droits politiques et pour la populace qui rêve le pillage. Il est tellement éperdu dans ce jeu des partis qu'il imagine de se réconcilier avec le prince d'Orange, il reste quelque temps le jouet des sectaires, il s'écrie : « Je roule, je saute comme une balle au jeu de paume , et l'un me prend , et l'autre me relance'. » Il se plaint que les états conservent leurs auxiliaires allemands et anglais contre les
* Correspondance de Philippe II, t. V, p. 753. ^ Ibid.y t. V, p. 248 : « Yo ando entre ellos como pelota en el juego que uno me toma, otro me déjà. ■
conventions jurées. — Ne gardez-vous pas vous-même Ëscovedo malgré Tarticle qui exclut les Espagnols ! lui répond Orange ' , qui , à cette mauvaise foi , ajoute la bravade de persécuter ouvertement les catholiques en Hollande et en Zélande, et d'exercer une telle pression sur la populace de Bruxelles * que le gouverneur choisi par le peuple est forcé de se faire protéger par des hallebardiers. Bien plus, dans un banquet offert à don Juan par le corps, de ville, les quatre-vingts mousquetaires de la garde sont désarmés par la canaille, frappés, sans que les magistrats puissent ou osent les protéger'. A Anvers, mêmes désordres, mêmes avanies pour don Juan * ; les bourgeois chassent les Wallons et les Allemands de leur ville, et s'administrent en république indépendante. A Malines, un complot est tramé pour enlever don Juan et le conduire captif en Hollande ^
.Toutefois, c'est contre les modérés plus que contre les sectaires du prince d'Orange que semblent irrités don Juan et Ëscovedo : « Les bons comme les mauvais demandent la liberté de conscience, dit don Juan^;
* Correspondance de Philippe Ily t. V, p. 810.
2 Recueil de Groen van Prinsterer, t. VI, p. 104-112.
3 Ibid,, et Cabrera, t. II, p* 379.
* Mémoires anonymes, t. I"", p. 300. Voir aussi sir W. Stirling , Àntwerp delivered, in 1577, a passage from the history of ihe troubles in the Netherland.
^ Herrera, t. II, p. 140.
* Correspondance de Philippe 11^ t. V, p. 35, lettre au roi, du 26 mai 1577.
ils se laissent persuader que cette liberté est exigée par les intérêts et les con\enances, qu'elle favorise la banque et le commerce. Gomme d'ailleurs ils n'ont en pensée que leur profit, ils ne cherchent que ce qui peut le leur procurer, sans songer ni à Dieu ni au roi. » Escovedo reprend de son côté ' : « Je vois que les prélats sont aveugles, que les gens d'Église ne songent qu'à boire et à vivre en toute licence; les seigneurs n'ont d'affection que pour leurs abbayes ; les artisans ne coiuiaissent d'autre Dieu ni d'autre Madone que leur industrie. Ils ont si peu de scrupules qu'ils ne s'informent guère de savoir si on est hérétique; ils marient leurs enfants sans s'en préoccuper, en s'inquiétant uniquement de la dot. C'est le dernier degré de la perversité qui se puisse atteindre, car ils montrent de la sorte les uns et les autres qu'ils ne tiennent à rien qu'à la richesse. » Peut-être la meilleure mesure à prendre serait de se débarrasser du prince d'Orange et de Ghampagney;
« dépécher le prince d'Orange » , ce mot revient souvent sous la plume de don Juan, a II faut l'achever » , répond de Madrid le ministre Antonio Ferez*. —
« Oui ; mais s'il est bon d'y penser , il faut recourir à des artifices consommés et à un homme qui se charge de la chose ^ ; or, le danger est si grand, que je n'ai pu trouver cet homme en le cherchant toujours. »
' Correspondance de Philippe II, t. V, p. 377 . ^ Jbid.y p. 297 : « Acabar a Oranxe. • 3 Ibid., p. 375.
Ces préoccupations ne détournent pas don Juan de ses projets sur l'Angleterre ; son frère lui a écrit froidement « qu'il souhaiterait que les choses prissent une tournure qui permît d'entreprendre l'aflaire d'Angleterre ' M . Quant à épouser Elisabeth , disait Philippe , ce que je vous en dirai, « c'est qu'on pourrait arriver par là à rendre un tel service à Notre-Seigneur et gagner un tel honneur et une telle gloire en soumettant le royaume à la religion catholique, qu'il ne faut rien négliger » . Verbiage trompeur ; chaque allusion de don Juan à ce trône d'Angleterre,. chaque démarche irrite la jalouse susceptibilité du souverain : déjà des pièges sont tendus, des con6dences sont provoquées pour compromettre le jeune ambitieux et bien constater qu'il songe non pas à pacifier les Flandres, mais à s'acquérir une couronne. Don Juan cependant, avec une confiance présomptueuse et une maniaque obstination, ne cesse de réveiller les inquiétudes du roi par son insistance sur ce sujet : « Je subordonnerai toujours, dit-il ' , mes avantages au service du roi ; ni le trône d'Angleterre ni tous les royaumes du monde ne me changeront, mais voilà que j'ai plus de trente ans , la vie est courte , je peux bien me laisser tenter par la pensée de songer à mes propres affaires. Dieu me fait la grâce de regarder comme telles celles du roi, et si je me suis occupé encore du projet sur l'Angleterre, c'est
* Correspondance de Philippe II, t. V, p. 283. ^Ibid.,^. 361.
principalement parce que nul autre ne serait aussi utile au service du roi que celui de soumettre ce royaume a l'obéissance de l'Église. » D'ailleurs, la meilleure manière de réduire les Pays-Bas « est de conquérir l'Angleterre et la Zélande ; tout va de mal en pis, tout se perd , sans ce remède ' ». Et il ne s'agit pas seulement de l'Angleterre; Philippe II vient d'être malade de la goutte durant tout le mois dç mars ^ ; le secrétaire Vargas vient de mourir et n'est pas remplacé ', peut-être don Juan peut revenir à Madrid et gouverner la monarchie espagnole comme premier ministre de son frère épuisé *. Et au milieu de ces chimères, il ne sait seulement dominer son conseil des états. « Voilà des gens qui prétendent qu'en tout et pour tout le gouverneur soit gouverné ^! » Chacun se joue de lui ; » il faudrait ôter la vie a quelques-uns comme Ghampagney et Lalaing, et ce ne serait sans doute pas impossible, mais ils se sentent tous coupables, ils croiraient qu'on va reprendre le régime du duc d'Albe. Le marquis d'Havre m'a proposé d'aller tuer Ghampagney j je lui ai assuré que sa tête ne risquait rien et que je la couvrirais d'un cercle d'or s'il le faisait. Mais il n'a de cœur que pour le dire ^, »
* Doc. ined,, t. L., p. 366, Escovedo au roi, 2 jain 1577.
* Correspondance de Philippe II, t. V, p. 293. » Ibid,, p. 296.
* Ibîd., p. 375. « Ibid,, p. 363.
* Ibid., p. 369. Ghampagney était frère du cardinal de GrauTelle, mais
Chaque jour fait conuaitre des difficultés nouvelles , il n'y a plus pour don Juan que « lassitude et mort ' » ; il se dit « désespéré et comme fou » , il parle de se 'retirer dans un ermitage ', il demande son rappel, puis se roidit contre la mystérieuse impassibilité du roi et les insolences des Flamands; il s'imagine que Philippe ne saura tolérer, s'il est suffisamment instruit, que son autorité soit tournée en dérision. Il envoie à Madrid, pour expliquer le coup d'Etat qu'il prépare, son fidèle Escovedo, le confident placé près de lui par le roi lui-même. Escovedo va faire comprendre la situation, obtenir des renforts, assurer l'avenir : il part pour Madrid le 10 juillet 1577; don Juan et lui ne doivent plus se revoir. Dans quelques mois leur destinée sera achevée.