‹ Histoire de Philippe IIChapitre 32 sur 59 · ÉCHECS ET MORT DE FRANÇOIS DE VALOIS · texte numérisé non relu

ÉCHECS ET MORT DE FRANÇOIS DE VALOIS

François de Valois ëtait toujours le souverain nominal du Brabant; il frappait la monnaie à son effigie ', mais il ëtait de plus en plus mal à l'aise au milieu des chef populaires. « — Il est désolé, écrit de Londres Bernardino de Mendoza *, de se sentir entre les mains de rebelles, qui imputent tous les désordres aux Français, et qui exdtent la méfiance en rappelant la Saint-Barthélémy. » La Saint-Barthélémy a ruiné pour tout le reste du siècle notre influence à l'étranger : « le peuple crioit aux massacreurs des noces de Paris ^ » et se refusait à toute organisation au point de décourager le prince de Ghimay lui-même, qui, « sans plus se vouloir mesler oi estre parmy telles gens » , se donna avec la ville de Bruges à Alexandre Farnèse *.

pagne : « El fin con que selo hi/ieron dezir fue para hazer que este rey rompriese con V. M. y huvîese por sospechosos y difidîentes todos aquellos Principes y etras personas de que trato... por ser bien intencîonados. »

' On a réuni plusieurs séries de ces pièces à l'Exposition de Bruxelles de 4880.

'• Ms. Arch. nat., R. 1560, pièce 31, du 1»^ avril 1582 : •• Esta descontentissimo de yerse en poder de los rebeldes los quales acriminan a los franceses qualquiera. desorden se haga. »

3 D'AuBiGRÉ, les Histoiresy t. II, p. 473.

^ Bulletin de la Commission royale (V histoire ^ t. XI, p. 141.

Les courtisansda LouTre, qui avaient suivi le Fils de France dans son expédition, perdaient aussi patience. Saint-Luc, un des mignons de Henri III, s'emporta jusqu'à frapper un Hollandais sous les yeux de François et du prince d'Orange : « — Un homme de la plus grande naissance du monde, s'écria Orange ', ne se serait pas impunément porté à cet excès en présence de l'empereur Gbarles-Quint. — Vous avez beau jeu à vanter Charles-Quint, répliqua Saint-Luc, maintenant qu'il est mort, mais ne doutez que s'il vivait, il ne tarderait guère à vous faire trancher la tête ! » D'ailleurs, aucun concours pour la guerre, les bandes françaises tiennent seules la campagne; « beaucoup de paroles et point d'actes ^, les Flamands promettent quantité de subsides, et ne donnent jamais rien ». Les avanies deviennent intolérables; le patient prince d'Orange, quand son tour arrivera de les subir, sera forcé de se cacher dans sa ville de Delft '. François de Valois n'a le choix qu'entre le rôle honteux du lourd Mathias, ou le coup d'État de don Juan d'Autriche.

Il organise les préparatifs d'un coup d'État avec assez d'art pour les cacher aux regards soupçonneux des sectaires; il veut occuper, en un seul jour, par des

1 Busbecque à Tempereur, 18 décembre 1582, t. III, p. 134.

2 Ms. Arch. liât., K. 1561, pièce 18, du 13 janvier 1583. Tassis à Philippe II : « Aquello consiste mas en muclias palabras que dan los rebeldes que en obras , y que si bien prométen de contribuyr y dar mucho que no Ilegan a assegurar compHmiento... »

^ Le 22 juillet 1583; Orange n'avait pu obtenir justice contre les outrages de la populace d'Anvers.

garnisons françaises les principales villes de son duché. Il fallait^ pour réussir, discipliner par le prestige de la valeur personnelle ces gentilshommes hardis, robustes, indociles : on allait bientôt trouver, parmi ces volontaires avides de plaire à des femmes qui n'estimaient que les braves, un escadron capable d'enlever une ville en pétardant les portes ou d'arrêter sur place une armée entière ; mais le panache blanc qui devait rallier cette cavalerie invincible ne flottait pas sur le front du chétif François de Valois. Sans leur prince, quelques Français s'arrêtent sous la porte d'Anvers ', l'encombrent, cherchent querelle aux bourgeois de la garde, sont soutenus subitement par quatre cornettes de cavalerie et dixsept enseignes de gens de pied^, se ruent dans la ville, enfoncent les volets des boutiques, se dispersent selon les fortunes du pillage. Aussitôt le tocsin sonne, les bourgeois tendent les chaînes à travers leurs rues et s'avancent en bon ordre, « si résolument à l'encontre des François, que quasi en un quart d'heure les ont repoussés, tuant et massacrant beaucoup ' » . La panique saisit les Français, qui se précipitent tous à la fois vers la porte par laquelle ils se sont introduits et s'y étouffent pendant que les balles d'arquebuse pleuvent sur cette masse vivante ; les derniers venus enjambent les cadavres sous la voûte , tombent frappés à leur tour ;

1 Le 17 janvier 1583.

* Le Petit, Chronique de Hollande, t. II, p. 460. ^ Ms. Arch. nat., R. 1561, pièce 16, relation faite le lendemain. Voir aussi dans le même carton les pièces 14 et 15.

« la porte fut estouppée par corps morts et de la hauteur de deux hommes estant debout l'un sur Taulre, de sorte que personne ne pouvoit plus entrer ni sortir » . Plusieurs sautent dans le fossé; on leur tire « sur le dos; les compagnies des bourgeois tiroient si horriblement qu'il sembloit estre une grelle ' » . On compta quinze cents cadavres ' abattus en une ou deux heures ; les bourgeois recueillirent à peu près le même nombre de prisonniers qui espéraient faire accepter une rançon, mais « il en mourut bonne quantité es prisons de froid, pauvreté et misère, et de la puanteur les uns des autres, estant les prisons si pleines qu'à peine s'y pouvoit-on remuer ^ » .

Enfermé dans son camp à quelques lieues de la ville, François de Valois ne put qu'être témoin de cette exécution; il se hâta d'écrire au prince d'Orange pour obtenir son intervention en faveur des prisonniers : u — Vous sçavez mieux que nul autre, lui dit-il *, les justes raisons que Ton m'a assez données de m'offenser par tant de mépris. Qu'il ne soit fait aucun tort aux miens parce que d'aultres en pastiroient. » — Mais, répondit Orange ^ à des Pruneaux, l'agent de Henri III qui lui reprochait de n'avoir pas protégé les prison-

^ Ms. Arch. nat., K. 1561, pièce 16.

* D*Adbicné, t. II, p. 476.

* Le Petit, t. II, p. 464.

^ Correspondance de Guillaume, t. V, p» 79, du 17 janvier 1583, le jour même de Téchec.

« Ibid,, p. 12J, du 22 février 1583.

niers, « ils sont sans comparaison mieux traités qu'ils ne nous eussent traités selon le bruit commun, si Dieu ne leur auroit rompu leurs entreprises » . Cette cauteleuse neutralité eut sa récompense : Orange devint enfin comte de Zélande et lieutenant général des Provinces- Unies. « — Rien ne prouve mieux le génie et l'adresse de ce prince ; dans ce temps où s'affaiblissent les plus puissants de l'Europe, il accroît ses forces, il grandit '.» Les soldats de François de Valois avaient été repoussés Je même jour de toutes les villes importantes, sauf Dunkerque. Réduit à Dunkerque et à Gambray, (c mocqué en France, en mespris aux Espagnols, en horreur aux Estats ^ » , le jeune prince se cachait à Dunkerque ^ en continuant ses négociations avec le prince d'Orange pour la liberté de Fervacques et des prisonniers survivants ^; cette insistance humble, mais honorable, acheva de l'amoindrir : « Il s'est mal conduit, disait un ministre français ^, en la résolution et exécution de l'entreprise; il ne s'est pas mieux conduit depuis en ce qu'il a fait et traité avec les Estats. » Pour

1 Busbecque à Tempereur, t. III, p. 189.

2 D*AUBI6KÉ.

3 Un pédant du pays fit les ve» suivants sur Téchec d*Anvers :

Flebile fecisti facinus ; felixque fuisses

Foedifragos fagiens, foedigraphosque fugans.

Flere £acis Flandres, faustum, fera Francia, foedus

Frangendo fugiens, fas fugiendo facis.

FIos fueras florum, fcx fies, Francia, faecis,

Fcdifragum Francum fama fuisse feret.

Festivum faciès feritate Francic finem

Flandrorum frustra funera fœda facis.

^ Busbecque à Tempereur, t. IIÏ, p. 183, du 1«' juin 1583. ^ Villeroy à Matignon, p. 59, du 27 février 1583.

lui éviter rhumiliation de la fuite, son frère lui fit porter * par l'évêque de Vannes Tordre de rentrer en France. Il quitta la ville de Dunkerque le 18 juin.

L'évêque de Vannes portait aussi à Alexandre Farnèse, au nom de Henri III, le désaveu officiel de l'entreprise d'Anvers. Mais François de Valois n'avait pas attendu cette démarche pour commencer lui-même de singulières négociations avec l'Espagne. Dès le mois d'avril, trois mois après la catastrophe d'Anvers, tandis qu'il feignait de se réconcilier avec les États par la médiation du prince d'Orange, il offrait de renoncer en faveur du roi d'Espagne à ses droits si compromis sur les Provinces- Unies pour le prix de trois cent mille écus d'or et la cession en toute souveraineté des villes de Dunkerque, Calais et Berg-Saint-Vinox avec leurs territoires ^. Son secrétaire italien, Julio Rici, avait des entrevues secrètes avec Farnèse à Bruxelles et avec Tassis à Paris. — Ne pourrait-on pas acheter ce Julio Rici? demande Philippe *. — Ne vous inquiétez pas de ce prince, répondit Tassis ^, il est fatigué des Pays- Bas, il se laissera aisément tenter par l'honneur de délivrer Marie Stuart; on sera débarrassé de ses pré-

< Ms. Bibl. nat. français 3396, f> S6.

^ Ms. Arch. nat., K. 1562, pièce 56, avril 1583. Farnèse à Tassis.

^ Ibid,y pièce 63 : « Si pudiesse salir con ganar a Julio Rici. * La pièce 56 du carton est la lettre de Parme à Tassis ; la pièce 57, celle de Tassis au roi, et la pièce 63, celle du roi à Tassis. Je ne sais si ce fait était très-connu.

^ Ms. Arch. nat., K. 1562, pièce 72 : « ...Favorecer a una yiuda tan trabajada. .. n

tentions si on lui promet de le seconder dans des tentatives en faveur « d'une noble veuve cruellement persécutée » .

Non-seulement, en effet, François feignit d'être séduit par ce projet; mais Catherine elle-même appela l'ambassadeur Tassis, répandit devant lui ses larmes faciles, s'écria : « La vieillesse m'accable, au premier jour je vais mourir quand on y pensera le moins ; je ne souhaite rien tant que de voir aplanir les différends qui séparent le roi d'Espagne et mes fils... » C'était le moment même où elle faisait partir de Dieppe le commandeur de Chaste avec une escadre pour disputer les Açores à Philippe II! « ...Il n'est plus jeune non plus, le roi d'Espagne, il n'est pas moins exposé à la mort ' ; contractons une union indissoluble pour délivrer Marie Stuart et rendre l'Angleterre à la religion ! »

Si Elizabeth a connu ces manœuvres du fiancé qu'elle croyait si épris et si fidèle, elle a dû éprouver un redoublement de haine contre la rivale que chaque prince continuait à lui préférer et que l'âge semblait épargner seule. Mais elle a dû être instruite surtout des projets plus sérieux que PhiUppe étudiait contre elle avec le duc de Guise. Les pourparlers de François furent rompus par les succès de Farnèse. « Ne négligez point les

1 Ms. Arch. nat., K. 1562, pièce 72 : « Que la crecia la vejez la

ual algun dia se podria acabar quando menos se pensasse, ténia gran

desseo de que se allanassen las différencias que andavan entre V. M.

ella y su hijo... que por otra parte tampûco era moço V. M. y per la

misma rason no menos subjecto de acabarse... v

a04 HISTOIRE DE PHILIPPE IL/— 1578-1584.

envois de fonds , écrivait Farnèse ' ; sans argent, point de succès. » Puis il dissipait les derniers détachements français', assiégeait Dunkerque * qui n'était plus défendue que par six cents hommes ^ et dont les bourgeois étaient décidés à se rendre^, enfin prenait avec Dunkerque-Nieuport ^.

* Les Étals confédérés n'étaient plus en mesure de se défendre depuis le départ des Français ; ils envoyèrent près de Henri III des délégués éplorés, et firent des « offres si avantageuses qu'on a peine à le croire '' » ; éconduits^ avec courtoisie, les délégués revinrent au ^out de trois mois, munis des « pouvoirs les plus amples pour faire de nouvelles offres * » . Mais à côté du parti qui demandait l'intervention française^ s'agitait celui des gens qui « escrivirent au duc Jean- Casimir, le priant leur vouloir renvoyer Hembyze et Darthenius pour mieux touiller les cartes ^ » • Hembyze rentra aussitôt à Gand , y devint l'idole du peuple,

' Ms. Arch. nat., R. 1561, pièce 8S. Farnèse à Idiaquez, autograpbe, 4 juillet 1583 : « ..«Siempre en lo de las provisiones de dinero pues sin el es imposible salir con lo que se querria. »

3 Ibid,, p. 87, du 14 juillet, et Correspondance de Basbecque, t. III, p. 193.

^ Ibid,, pièce 95, du S août. Tassis à Philippe II.

^ « Ce n*est guère m , met Philippe en marge de la lettre : No , son muchos.

^ « Son burgeses muy puestos en concertarse. » Ms. Arch. nat., K. 1561, pièce 95, et Bdsbecqub, p. 202, du 10 août 1583.

^ Ms. Arch. nat., R. 1561, pièce 95, du 2 août.

7 Correspondance de Busbecque, t. III, p. 278, du 18 août 1583.

^ I5id»y p. 293, du 15 décembre.

^ Le Petit, Chronique de Hollande y t. II, p. 478. L'expression touiller signifie encore en langue belge méler^ brouiller.

s'entoura d'une garde de hallebardiers et « fit jeter en prison tous ceux qui estoient d'avis de se réconcilier plutost avec le duc d'Anjou » , ce qui ne l'empêchait pas de s'offrir secrètement en vente à Alexandre Farnèse, voulant « que l'honneur de cette réconcihation ne feust déféré qu'à lui seul » . Le marché fut conclu, Alost fut tout d'abord livrée à Farnèse par le tribun populaire comme gage du marché; l'autre tribun de Gand, Ryhove, entreprit également de vendre Dendermonde.

Farnèse savait manier les chefs de la démocratie comme ceux des bandes militaires ; son jeu fut bientôt favorisé par une chance inattendue. On apprit tout à coup que François de Valois venait de mourir à trentequatre ans^ Les détails de sa maladie ne permettent pas de soupçonner que Philippe se soit débarrassé par le poison de ce compétiteur. Un écuyer du prince, La Fougère, a noté les symptômes * des derniers jours, les médecins de la cour ont dressé un procès-verbal d'autopsie ' ; la maladie est nettement caractérisée, le doute n'est pas possible. On peut décharger sans hésitation Philippe II de cette mort \ c'est utile à remarquer en l'instant où s'accomplit un crime analogue préparé par lui depuis plusieurs années.

^ Le 11 juin 1584, et non le 10 juin, comme on Tindique habituellement.

2 Ms. Bibl. nat. français 3902, f» 283.

3 Ibid,y fo 289. La maladie est une pneumonie double suppurée.

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