MEURTRE DU PRINCE D'ORANGE
La pensée de se débarrasser du prince d'Orange par un meurtre fut suggérée dès le lendemain de la Saint- Barthélémy au duc d'Albe. Le duc de Guise venait de lui faire porter par son Albanais Nicolo la tête de Coligny assassiné; pourquoi ne pas se délivrer également de l'autre adversaire? Le Nicolo s'offre pour cette besogne ' ; mais le roi Philippe n'aura-t-il pas des scrupules? On le sonde. Âlbornoz, le secrétaire borgne, écrit mystérieusement à Çayas, le secrétaire d'État, qui aimait les présents : «< Celui qui a apporté la tête de l'amiral a proposé d'en détacher une autre. » — « Que signifie? met Philippe en marge, à qui a-t-on porté la tête de l'amiral? Quelle est l'autre tête, celle qu'on offre? C'est probablement celle d'Orange : certes, si on osait lui donner de l'acier, ce serait le meilleur remède *. » Çayas, joyeux de cette note royale, répond à Albornoz : « Votre projet rendra grand service au roi; si nous réussissons, nous donnerons une allégresse particulière et du contentement à Sa Majesté. »
* Mem. real Acad, de historia, t. VII, p. 383, et Correspondance de Guillaume, t. VI, février 1573.' 2 Lettre du 17 juillet 1573.
Chez Philippe II, Tidée, à peine acceptée , devint dominante. Dëjà c'est de l'impatience : Çayas doit répéter que le « roi souhaite sincèrement le succès, qu'il se réjouirait bien davantage si les deux frères^ étaient enlevés à la fois de la surface de la terré. Eh bien ! à l'œuvre ! »
Mais le zèle n'est pas le même aux Pays-Bas, surtout après le départ du duc d'Albe; voici les objections qui commencent : « Tuer le prince d'Orange, écrit Requesens', c'est aisé à dire; mais je ne trouve pas d'homme à qui confier une telle entreprise. » — « Quelqu'un de ceux qui ont été exceptés du pardon général le ferait peut-être pour obtenir sa grâce » ; c'est la note de la main royale : Philippe II reste avec cette pensée obstinée; il en poursuit sans relâche l'exécution, il envoie de l'argent au premier intrigant qui promet d'empoisonner le prince d'Orange, à un Écossais, à l'abbé dé Sainte-Gertrude de Louvain. « Peut-être, conseille enfin le cardinal de Granvelle dès son arrivée à Madrid', on pourrait promettre une prime de trente ou quarante mille écus à qui le tuerait ou le livrerait vif; la peur seule , car il est pusillanime , le ferait sans doute mourir, ou bien quelque scélérat tentera le coup pour la prime. » — « Cette idée de prime me
1 Lettre du 21 octobre 1573 ; le comte Ludovic vivait encore.
^ Lettre du 27 février 1574 à Çayas. Tous ces documents sont réunis par M. Gachard dans le tome VI de la Correspondance de Guillaume •
3 Correspondance de Philippe II y t. I, Préface, p. 181. La lettre est du 13 novembre 1579.
semble excellente » , met le roi , et il envoie Tordre à Alexandre Farnèse de publier un ban contre Orange * .
Gomme Requesens, Farnèse tente de décliner toute complicité dans l'acte; il adresse des objections, il soulève des difficultés , il gagne du temps. Certaines personnes estiment, écrit-il*, qu'il « pourra sembler une bassesse et indécence à un prince si grand que, aïant contre lui commencé la guerre et employé telles forces, maintenant il viendroit à un autre remède » . Mots précieux. Ils prouvent que les formules de l'honneur sont fixes : on ne doit pas , comme le prétendent certains de nos contemporains qui , dans un immoral esprit de parti, veulent justifier les vieux crimes, tenir compte des préjugés, des systèmes et des époques, pour apprécier une infraction aux lois éternelles et immuables de la conscience.
Les ordres de Philippe II deviennent pressants ^ ; le texte du ban, retenu depuis dix mois^ entre les mains de Farnèse, doit être publié. « Jamais je n'ai approuvé ce ban ou placard » , déclare Farnèse*^, et il tient à ne pas cacher son sentiment; en transmettant la honteuse affiche, il dit, dans une lettre commune à tous les gouverneurs : « Comme le Roy, par deux réitérées lettres
1 Le 30 novembre 1579.
^ Correspondance de Guillaume, t. VI, du 28 janvier 1580. 3 Les 1«<^ et 18 mai 1580.
^ La publication n*a lieu que fin août 1580.
^ Lettre du 4 avril 1581 : « A mi nunca me parecio bien el placarto y bando. »
siennes, nous a mande expresse'ment de faire incontinent publier la proscription et ban ci-joint, nous ne pouvons laisser , pour obéir au commandement de Sa Majesté, de vous l'envoyer. »
Cette pièce, qui soulevait le dégoût du grand Farnèse, promettait vingt-cinq mille écus d'or à Thomme qui tuerait le prince d'Orange, et « l'anoblissons pour sa valeur » , continuait l'affiche , et s'il se fait aider par « aultres personnes, les anoblissons également » .
« — Si les Espagnols tiennent ces gens-là pour nobles, réplique Orange, et si c'est là le chemin de l'honneur en Castille, on voit bien qu'ils ont pour aïeux des Juifs et des Maures : ils ont hérité cette vertu de. leurs ancêtres qui ont vendu Jésus. »
Guillaume d'Orange , s'il se faisait le courtisan des passions du vulgaire , a du moins le mérite de n'avoir jamais songé à faire assassiner un adversaire. Sa réponse , rédigée par le Français Villiers ' , est d'une langue correcte et nerveuse. Elle montre le prince livré aux couteaux pour avoir pris la défense de sa patrie ; elle rappelle la fière devise de sa maison : « Ce qui sera par vous résolu pour le bien et conservation de vous , vos femmes et vos enfants , je le maintiendrai, »
La résistance d'Alexandre Farnèse oblige le cardinal Granvelle à prendre lui-même des mesures pour exécuter le projet de Philippe II ; il charge del Rio ,
1 Ce manifeste a été publié plusieurs fois. Voir l'édition de Leyde et la réimpression de Dcmont, Corps dtplomatique*