‹ Histoire de Philippe IIChapitre 34 sur 59 · III · texte numérisé non relu

III

qui doit la vie au prince d'Orange et qui s'occupe des confiscations en Portugal, de se lier à Lisbonne avec les matelots hollandais, « de les traiter familièrement à la flamande , en profitant de sa connaissance de leur langue , de les enrôler pour livrer le prince vivant au roi y ou pour le traiter de telle façon qu'il ne puisse plusfaire de mal ^ » . Cependant c'est à dés Espagnols qu'est due la première tentative.

Il y avait à Anvers un Biscayen qui se voyait à la veille d'une banqueroute, Gaspard Anastro : il avait un commis , Juan Jauréguy , dont l'esprit était troublé par l'exaltation religieuse; il le détermine à tuer le prince y puis se retire prudemment afin de n'être pas compromis et de toucher seul la prime si le coup réussit. Trois jours après le départ d'Aôastro, le vendredi 16 mars 1582, Juan Jauréguy se confesse au dominicain Timmerman , reçoit la communion de ses mains, attend le dimanche suivant GuillauVne d'Orange à la porte de la salle où il déjeune, lui tire un coup de pistolet. L'arme éclate, fracasse le poignet de l'assassin; la balle traverse la joue du prince, brise une dent; la bourre met le feu aux cheveux. Le Jauréguy est immédiatement égorgé; sur son corps on trouve des amulettes , des scapulaires , des papiers chargés de prières bizarres : « Je me recommande à l'ange Gabriel afin qu'il me protège près de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de son fils très-précieux... » On met à mort, après

^ Recueil de Groe5 vak Prinsterbr, t. VII, p. 569.

leurs aveux, le dominicain et le caissier d'Anastro qui avaient connu le projet , mais le prinûe reste plus d'un mois eh danger. Ses habitudes d'intempérance amenaient des rechutes ' ; Thémorrhagie ne put être arrêtée que par le médecin piémontais de François de Valois , Léonard Botal, qui fit tenir jour et nuit un doigt sur la plaie par des aides qui se succédaient sans interruption. Le bruit de la mort se répandit dans le Hainaut et en Espagne : « — Je ne saurais exprimer à Votre Majesté, écrit Farnèse qui a fini par se familiariser avec cette idée, le contentement que je ressens d'avoir vu infliger à ce personnage le châtiment qu'il méritait; on ne saurait assez louer, assez vanter la décision et l'incroyable audace du jeune homme qui a accompli une action si héroïque*... avec des intentions si salutaires, sous l'inspiration de Notre-Seigneur *. » — Granvelle n'a qu'un regret : « C'est dommage que luy et aulcuns aultres de sa suytte ne soient morts il y a dix-huit ou vingt ans ; l'on n'y eust, à mon advis, rien perdu ^. »

On ne songe pas, quand on calcule ces coups, à toutes les victimes que l'on atteint : les angoisses de cette crise épuisèrent la princesse d'Orange , Charlotte de Bourbon ; quand elle vit son mari guéri de sa bles«-

^ Correspondance de Guillaume^ t. VI, p. 66.

* Ibid., Préface, p. 69. '

^ Doc. ined,, t. VII, p. 353 : « Inspirado de Nuestro SeSor, con este sano intento. » ,

* Correspondance de Guillaume, t. VI, p. 106. Graùvelle au cardinal de la Baulne.

sure, elle mourut ^ Elle sentait , dans sa tendresse tremblante , que de nouveaux dangers se préparaient. Tous les hallucinés et tous les scélérats étaient convoqués par les placards de Philippe II : c'est Ordono qui part d'Espagne avec six cents pièces d'or données par le roi*; c'est Francisco de Praxedes qui fait valoir un titre sérieux pour être investi d'une semblable mission : il a servi quelque temps sur les galères * : « — Nous sommes, dit-il, une centaine de déserteurs espagnols qui nous sommes enrôlés dans les armées d'Orange; nous offrons de le tuer dans une émeute militaire, pourvu qu'on nous promette le pardon absolu de tout ce que nous avons fait jusqu'à ce jour; nous ne demandons pas d'argent, ce n'est point la cupidité qui nous pousse, mais la conscience ; nous voulons regagner notre honneur et rentrer au milieu des hommes d'honneur^. » Les gens prêts à tous les crimes ne manquent point dans les Pays-Bas : un Livonien , soupçonné de vouloir assassiner un Allemand, avoue qu'il a déjà tué deux marchands, son frère et un prêtre*^; Farnèse envoie presque chaque jour autour de Guillaume

^ Née en 1557, morte en 1582. C'est la troisième femme de Guillaume; elle laissa six filles.

* Correspondance de Guillaume^ t. VI, p. 79.

^ Ms. Arch. nat., R. 1561, pièce 104. Tassis à Farnèse : • Ha servide al(;un tiempo en las galeras. »

^ Ibid, : « £1 perdon suficiente de todo lo hecho kasta aqui, sin tratar de interes pues esse no les ^mueve sino su consciençia y querer Yolver por su bonra como hombres honrados. m Cet homme avait épousé une Française de Chaumont en Bassigny.

® Comm, roy, d^histoire de Belgique, U XI, p. 13.

d'Orange de ces hommes de main, par des routes difFérentes, sans qu'ils se connaissent entre eux, des Français , des Lorrains , des Anglais , des Écossais , des Flamands; il devient indifférent à leurs offres, les accepte au hasard, sans espoir, sans attention^. Parmi tant dç gens, c'est un aliéné qui réussit.

Balthazar Gérard était né à Vuillafans près de Dôle* ; il avait toujours été bizarre et avait déclaré , dès l'âge de douze ans, qu'il était prédestiné à tuer le prince d'Orange. Dans cette idée fixe, il grandit, il s'exalta durant quinze ans^. Les difficultés pour un paysan comtois d'arriver en Flandre, de s'introduire près du prince, ne firent qu'exaspérer sa passion ; il semblait si peu maître de ses facultés , qu'il fut considéré par Farnèse comme un fou, quand il vint lui communiquer ses projets "*. Le plan était absurde et compliqué : le paysan avait moulé en cire le sceau du comte de Mansfeld; il croyait être accueilli avec joie par Guillaume, quand il lui présenterait cette empreinte , et comptait le tuer en la livrant. « Allez , enfant , serez immortalisé » , lui dit le conseiller d'Assonleville ^ ; le cordelier Géry « lui donna sa bénédiction, lui promettant de

1 Correspondance de Guillaume , t. VI, p. 167 : « Le encamine a ello, si bien por différente camino del que habian ydo ya otros antes del, sin conoscerse ni saber los unos de los otros, que eran todos Franceses, Loreneses, Ingleses, y Escozeses, y del païs. »

2 En 1557.

3 Correspondance de Guillaume , t. VI, p. 200.

4 Ibid., le 21 mars 1584.

^ Ibid., p. 141.

prier Dieu pour luy » . Voilà Gërard qui se met en route pour Delft.

Guillaume d'Orange ne le reçut qu'après plusieurs jours, ne l'écouta point, le chargea de porter une lettre à Château-Thierry, où se trouvait François de Valois. Déjà troublé par des insomnies, déjà excité à outrance par ceux qui lui avaient promis « qu'il seroit mis au nombre des martyrs » , Gérard apprend en France la mort de François de Valois; la surprise ajoute au désordre de ses facultés , il repart à la hâte , rentre à Delft, achète deux pistolets, met deux balles dans l'un, trois dans l'autre , entre au couvent de Sainte- Agathe qu'habite le prince , le voit qui descend quelques marches sous une voûte, lui décharge un pistolet en pleine poitrine et s'enfîiit. Dans la rue, il entend qu'on le poursuit , glisse sur un tas de fumier , se relève , gravit le rempart pour sauter dans le fojssé. Là il est pris'. Alors, dans ces premières heures de prison, il retrouve subitement assez de sang-froid pour rédiger en quelques pages un récit de sa vie avec une lucidité curieuse. Il explique son « invétérée délibération », il se souvient du second pistolet et s'excuse de ne s'en être pas servi :

^ Les moindres circonstances sont connues par les documents suivants : la relation officielle, p. 126 à 144 du tome VI de la Correspondance de Guillaume; le manuscrit de Frère Jean Ballin, ibid,, p. 144 à 157; le chapitre de Renon de France, ibid.y p. 157 à 163; la confession de Gérard , ibid. , p. 163 à 169, et la lettre de Aerssens, ibid. , p. 186 à 194. Voir aussi : Les cruels et horribles torments de Bakhazar Gérard^ Bourguignon ^ vray martyr,. 1584, chez Jean du ■Carroy, imprimeur au Mont Saint-Hilaire.

« Je n*ay eu la commodité de donner le second coup, dont j'ai grand regret et déplaisir. » ir ignorait alors <jue le prince avait une des balles dans le cœur et était tombé mort ^ Mais Gérard n'est pas laissé longtemps à ses souvenirs. On le tire de son cachot , on le livre pendant trois jours aux bourreaux les plus ingénieux, et Ton découvre alors avec stupeur que nulle douleur n'agit sur lui : ses nerfs sont d'une insensibilité complète... (c Ils le battirent cinq fois de verges à outrance et fort cruellement, et adoubant son corps tout de miel , ils firent venir un bouc pour le lescl^er avec sa langue fort scabreuse et aspre, à ce qu'en leschant le miel , il emportast de sa langue la peau et la chair tout ensemble... du depuis après avoir esté par diverses fois rigoureusement torturé par la question, le mettant dans un van, les pieds liés et garrottés avec les mains, en forme de boule, ils ne cessèrent de le tourmenter pour l'empescher de dormir les jours et nuits ensuivantes, inventant tous les genres de tourments et questions dont ils se purent adviser ; comme il estoit pendant, en l'air à la question, ils luy lièrent au grand orteil du pied un poids de cent cinquante livres... luy mettant de longues aiguilles entre les ongles et la chair des doigts; il ne faisoit aucun cri ni signe de douleur, ne se mouvant

^ Une des halles avait traversé le cœur, Tautre était dans le cœur. Ce fait rend peu vraisemblables les paroles édifiantes que les écrivains protestants prêtent au prince en ce moment.

autrement '••• Je n'ay tu de ma vie une plus grande résolution dliomme, ni constance : il n'a oncques dit : Ay myl mais en tous tourments il s'est tenu sans dire mot, disant des oraisons bien bas, selon que l'on pouYôit remarquer au remuement de sa bouche*. »

Quand les tourmenteurs furent épuisés ^, on s'occupa de l'exécution. Gérard, qui avait eu les pieds écrasés dans les opérations précédentes, put néanmoins s'avancer en marchant jusqu'au poteau, sans témoigner de douleur ; on le vit même sourire quand un des aides se blessa en préparant les outils qui allaient être utilisés. Le premier de ces instruments fut un gaufrier qui fut rougi au feu et servit ensuite à dévorer la main droite. £n détachant son moignon fumant, Gérard leva le bras avec une sprte de fierté calme. Ensuite on étendit son corps sur un banc , on détacha un à un les muscles et les os ; « lorsqu'on lui arrachoit la chair de dessus ses membres avec des tenailles ardentes, il ne fit jamais aucun cri et ne poussa pas le moindre soupir, ce qui fit croire aux HoUandois qu'il étoit possédé du diable , et aux Espagnols qu'il étoit assisté de Dieu ^ » . Les témoins de toutes les nations qui assistaient à ces scènes sont unanimes dans leur étonne-

* Relation de Jean Ballin.

2 Relation de Aerssens,

^ Ils reçurent chacun 55 livres, somme excessive pour ce genre de travail à cette époque.

* Du MiURiER, Mémoires y p. 150.

ment « devant ce visage impassible et ce courage inébranlable * » .

Aujourd'hui, on comprend clairement que Balthazar Gérard était dans une des crises du délire qui le travaillait depuis quinze ans; ces phénomènes d'aberration nerveuse sont bien connus*. Aussi l'on peut dire que le véritable coupable, ce n'est pas l'halluciné mystique qui, dans un long accès d'extase, lâche ^ le coup de pistolet. C'est Philippe. Et Philippe ne peut se prévaloir des consultations de ses casuistes : pour séducteurs que soient les sophismes destinés à la tromper , la volonté n'en est que plus flétrie quand elle en vient à violenter la Providence : le pauvre meurtrier n'est plus qu'un instrument, on pourrsût dire une victime,

Alexandre Farnèse sut au bout de quinze jours seulement que son adversaire était bien mort ; il trouva que Gérard « laissait de lui et de son acte si héroïque la mémoire pour exemple au monde ' » ; et Granvelle s'écria : « François de Valois et Guillaume d'Orange

* Relation italienne desMs. de Rerlin. Extrait donné par M. Gachard dans le Bull. Comm. roy, hist,, année 1873, p. 62.

^ Ces troubles de Tinnervation qui se remarquaient cbez les possédés (Maliens maleficorurriy p. 166), les convulsionnaires et les magnétisés, et qui ont été retrouvés chez les derviches tourneurs et hurleurs, les aïssaouas et lès fakirs, sont parfaitement classés et définis par la science. Voir Galmeil, De la folie, description des grandes épidémies de délire; Landouzt, De t hystérie; et les observations sur la catalepsie hystérique faites à la Salpètrière par MM. Gharcot, Bourne- Tille, Richer.

3 Correspondance de Guillaume , t. VI, p. 125.

sont bien où ils sont ^, et si la reine mère mourait aussi, la perte serait mince*. » Mais Philippe, qui n'avait pas remis à Anastro la récompense promise ' , tarda longtemps à verser le prix convenu entre les mains des héritiers de Gérard. Au bout de cinq ans, les soUiciteurs avaient dépensé six mille écus , chèrement empruntés, sans avoir reçu autre chose que des lettres de noblesse^ et « un Ecu parti en contre-bande d'argent et de gueules au lion de l'un et de l'autre, armé et lampassé de sable, tenant en sa patte la foudre de Jupiter, de gueules élancé d'azur » .

Guillaume d'Orange est mort comme Goligny. Us ont tous deux été constamment malheureux dans leurs entreprises miUtaires, mais Goligny s'est avoué calviniste dès que sa conscience a cru tenir la vérité. Guil- V laume d'Orange a longuement simulé un attachement trompeur pour la foi cathoUque; il a eu des complaisances pour toutes les sectes , des faiblesses pour tous les fanatiques ; il a écarté par une politique trop habile les hommes qui auraient pu servir sans lui à Tafiranchissement de son pays. Goligny, sincère dans sa foi, plein d'amour pour son Dieu, a su néanmoins préférer la patrie ; il s'est retiré avec horreur de la guerre civile, il a risqué sa religion et sacrifié sa vie pour ne pas con-

^ Correspondance de Guillaume, t. VI, p. 126.

2/6irf.,p. 199.

» Ihid., p. 110.

4 Ibid., p. 226. Elles sont du 4 mars 1589

tinuer à déchirer la France. Il ne connaissait ni les intrigues de Tambition , ni les convoitises de la terre, ni l'abattement dans les revers ; il savait dire au milieu des crises les plus cruelles : « — Si est-ce que Dieu est très-doux ! »

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