CONTRE ELIZABETH
Philippe II n'avait jamais renoncé au dessein de ressaisir l'autorité en Angleterre. Il comprenait les avantages de la restauration du catholicisme chez les Anglais ; il voulait aussi détruire toute chance de secours qu'espéraient d'Elizabeth les protestants hollandais.' Mais s'il cédait peu au sentiment chevaleresque de se faire le champion de Marie Stuart, il savait que l'image de la veuve persécutée ne serait pas sans effet sur l'imagination du duc de Guise. Les malheurs et les droits de Marie Stuart furent donc savamment exploités pour entraîner les Guise dans une lutte contre l'Angleterre.
Les relations de la maison de Guise avec l'Espagne avaient été nouées depuis plusieurs années par le car-
dÎDal de Lorraine : mais elles pouvaient s^excuser jusqu'alors sous le prétexte de soutenir la cause catholique en France; Henri, duc de Guise, entreprit de les faire servir à ses intérêts privés, soit que l'espoir du trône eût déjà pris naissance dans sa pensée, soit que les dettes qui l'obéraient rendissent nécessaires des subventions en argent. A l'heure où commence la série de ses trahisons, on doit rappeler qu'elles ne se peuvent justifier par ce paradoxe que le sentiment du patriotisme n'aurait pas encore été développé, car on disait, un siècle auparavant, du chevalier Bayard ^ : « Oncques ne voulut servir que son prince sous lequel il n'avoit pas de grands biens, et on luy en a présenté beaucoup plus d'ailleurs. Mais toujours disoit qu'il mourroit pour soutenir le bien public de ses pays. »
Le duc de Guise, dès la fin de 1581, figure avec le sobriquet de Hercules dans la correspondance des Espagnols, comme un agent secret ^; il donne des
^ Loyal Serviteur y p. 427, éd. Soc. hist. France.
^ Ms. Arch. nat., cartons K. 1560 et 1561. Ce qui a trompé sur répoque de ces premières relations, c'est qa*on s^est accoutumé à ne voir le duc de Guise que sous le sobriquet de Mucio, Or ce surnom n* apparaît qu'au commencement de 1584 (en ayril, je crois, carton K. 1563, pièce 7); jusqu'à cette époque, Henri de Guise se nomme Hercules dans les correspondances espagnoles. Ce qui a fait changer le chiffre, c'est probablement un accident dans le genre de celui de Miguel Vaez. Quant à l'attribution du nom Hercules , elle n'est pas douteuse; voir notamment R; 1561, pièces 18, 53, 60, 76, 90, et surtout R. 1573, pièce 14. Enfin R. 1571, pièce 78, dit, page 1, que Guise a envoyé Méneville en Ecosse, et page 3, que Guise a envoyé Méneville eu Ecosse. Ce qui suit complète la preuve.
informatioDS politiques, il demande de l'argent, il obtient enfin en septembre 1582 un ordre de Philippe II pour toucher dix mille écus ^ : « — Et outre ce qui précède, met le roi en signant la lettre chiffrée, TOUS pourrez encore dire à Hercules de bien prendre garde que dans les affaires de la religion, on doit ayoir aussi peu de confiance dans Henri III que dans Heiiri de Navarre. »
L'embauchement d'un affîdé si considérable n'avait pas été confié à l'ambassadeur Tassis ; il paraît avoir nécessité l'envoi d'un agent spécial, don Juan Moreo.
Moreo, oublié aujourd'hui, était &meux parmi les Espagnols de son temps, pour cette conquête du duc de Guise. « Cet humble chevalier de Malte, disaientils ^, a été le premier moteur des guerres furieuses qui ont embrasé la France durant tant d'années; empressé à répandre l'argent du roi, consommé dans l'art d'acheter les volontés, il sut gagner le duc de Guise, et le rendre Espagnol de cœur. » Il saura acquérir de même, au moment opportun, pour une pension de vingt-cinq mille écus par mois ^ , les complaisances du duc de Lorraine; il vient s'établir en France comme le confident préféré de î^hilippe 11^ et le dispensateur de ses subsides.
^ Ms. Arch. nat., R. 1573, p. 14 : « Demas de lo dicho arriba podreis decir a Hercules... se pue de tener tan poca seguridad del primero que alli se dice como del segundo. Yo el Rey. m
^ CoLOMA, éd. Bivadeneyra, p. 33.
^ En 1588. Lepage, Lettres et instructions de Charles Illy p. 28.
HISTOIRE DE PHILIPPE II. ^ 1582-1588. 22a
Mais ce n'est point aussitôt après le premier payement que l'on fait sentir au duc de Guise la main du maître : si on lui demande des révélations sur les projets de la France, c'est encore « en le suppliant d'avoir la bonté d'avertir , comme un prince catholique, dans l'intérêt de la chrétienté... * » On craint qu'il soit tenté de reculer dans la voie où on le pousse * y on entretient ses bonnes intentions par des cadeaux de chevaux ^ ; enfin on lui promet de le seconder dans l'invasion en Angleterre , pour laquelle il se croit prêt.
— Il me faut pour renverser Ëiizabeth, déclare Henri de Guise ^, cent mille écus et l'appui efficace du Saint-Père. — J'accepte les offres d'Hercules, répond Philippe II ^ ; «j'ai écrit à Sa Sainteté pour lui demander de procurer un prompt secours en argent, et je fournirai aussi des fonds... Mais j'aimerais recevoir des détails plus précis sur les forces dont il dispose, sur les intelligences qu'il a en Angleterre, sur les moyens qu'il compte employer : car, bien que je ne mette nullement en question la prudence et la capacité avec lesquelles il a dû tout prévoir, je serais cependant satisfait de connaître ses plans. En outre, il doit insister de
^ Ms. Arch. nat., K. 1561, pièce 18, du 13 janvier 1583. Tassis au roi : M Suplicandole que en fàvor de la christîandad , como principe catolico, fuese servido advertirme. »
^ Jbid,f pièce 36, du 25 février 1583. Tassis au roi.
3 Ibid,, pièce 53.
^ Ibid., pièce 60, du 4 mai 1583.
^ Ibid,, pièce 76, du 6 juin 1583. Philippe à Tassis.
son côte pour obtenir des fonds du Saint-Siège ^ » La vérité est que les ressources du duc de Guise reposent surtout dans son imagination. Il a envoyé Méneville, un de ses gentilshommeSy près du roi d'Ecosse Jacques VI * : — Je verrais volontiers, répond ce prince ', le duc de Guise entreprendre la délivrance de ma mère la reine Marie Stuart; je suis du reste très-satisfait de Méneville, » qui. a si bien vanté mes vertus et les rares qualités dont Dieu a daigné me combler ». — « Voilà qui est bon à avouer de soi-même * », met Philippe en marge. Mais ce n'était pas un motif pour croire que Jacques VI fournirait trois mille Écossais à l'armée d'invasion; les dix-sept mille Anglais qui devaient s'y joindre ^ étaient encore bien moins assurés. Hercules les compte comme s'ils l'attendaient déjà sur les côtes d'Angleterre : il s'embarquera à Dunkerque, où doit le rejoindre Bernardino deMendoza, qui croit connaître exacte-
^ tt ...Holgaria de entender mas en particular las fuerças y correspondencias, y modo coa que 1o pieosa executar, porque aunque no tengo duda que el con su prudencia y ex.perîencia lo terna todo bien traçado, todavia me dara contento entender lo mas por menudo. »
^ Ms. Arch. nat., K. 1561, pièce 78.
^ Ibid.y pièce 97,
^ «... Ha tanto celebrado mis virtudes y raras qualidades que ba sido Dios servido darme. — Bien las confiesa de si. «
^ Le détail de ces forces supposées est donné dans là lettre au Pape, K. 1561, pièce 99; les trois comtes de Westmoreland, de ï^orthumberland ' et de Gumberland (c'est absurde) doivent amener cinq mille hommes; le baron Yarton, deux mille; le baron de Crez (?) et réyêque de Durham fourniront le reste.
ment TAngleterre, et qui amènera des pilotes. La flotte abordera à Plymouth *; il suffit que Philippe II envoie « plus de quatre mille soldats, ou même moins *, à cause de la bonne disposition des Anglais, et de la facilite, de la nécessité surtout d'entreprendre l'opération cette année même, sans nouveau retard, sans hésitation ». Encore faut-il qu'on ait de l'argent pour acheter cinq mille arquebuses et entretenir dix naille hommes durant plusieurs mois ; aussi le Pape n'a à s'inquiéter d'autre chose que de fournir des deniers : « que Sa Sainteté daigne y mettre un peu de largesse et donner en une fois une somme qui soit en rapport avec l'immensité de l'entreprise » .
« — Avec tout cela, dit Philippe ^, ils ne me semblent pas avoir encore apporté beaucoup de prévoyance dans leurs affaires » ; et inquiet, avec son excès de prudence, de cet excès de légèreté, il retarde le départ. Hercules frémit sous la main qui le retient, mais il cache son impatience' : — C'est le Saint-Père et non vous. Sire, qu'il accuse des pertes de temps, écrit Tassis * ; « il se montre en tout rempli d'attache-
' Je crois, du moins, que c'est Plymoutli; le texte difr^que ce port « se llama en Ingles the pileos fonder m.
^ Ms. Arch. nat., K. 1561, pièce 90 du 23 juillet 1583. Tassis au roi : « Mas de 4,000 soldados y aun menos... y esto por la grande disposicion que ay en los Ingleses para este negocio... »
^ Ms. Arch. nat., K. 1561, pièce 101 du 23 août 1583, note marginale du roi : « Segun esta instrucion no parece que tienen aun las cosas tan prevenidas. »
* Ibid.y pièce 116 , novembre 1583. Tassis au roi : « Se muestra en