CONSTITUTION DE LA LIGUE
Henri III, isolé entre les intrigues des siens sur le Portugal ou les Pays-Bas, et les gages qui séduisaient ses grands officiers et jusqu'aux musiciens de ses bals ^,
^ Jules Gautier, Marie Stuarty t. II, p. 329 et suivantes.
^ Le 24 janvier 1584.
^ Ms. Arch. nat., R. 1563, pièce 7 du 10 avril 1584. Tassis au roi.
^ Ibid.y R. 1564, pièce 116.
tombait dans de telles indécisions , qu'un magistrat ^ qualifiait sa triste politique par ces mots : « Tout branle dans le manche; la crainte de MM. de Guise les tient à la gorge et les secoue si fort, que la parole du jour n'ctôsure celle du lendemain : tant y a que le roy se pourra asseoir par terre, le cul entre deux selles. »
La mort de François de Valois laissait au moins Cambrai à la France ; mais pendant que l'Espagnol se réjouissait de se voir débarrassé du prince qui l'avait tenu dans l'inquiétude, et qui pouvait soutenir encore les rebelles de Flandre *, pendant que Villeroy, le ministre intelligent, disait^ : « I^ous donnerons le meilleur ordre que nous pourrons à Gambray et à toute la frontière » ; le duc de Guise organisait ses partisans dans toute la France en une ligue, sous l'inspiration de la démocratie parisienne.
Les véritables créateurs de la Ligue, ceux qui recueillirent les adhésions durant les cinq derniers mois de l'année 1584 et tramèrent le réseau des affiliations, sont de ces brouillons sans métier comme on en trouve à l'origine de toutes les sociétés secrètes : on peut citer Charles Hotman, receveur de l'évêché de Paris ^; Jean
^ Collection Benjamin Fillon, pièce 891. Lettie de Barnabe Brisson du 17 juin 1584.
2 Ms. Arch. nat., K. 1563, pièce 13 du 10 mai 1584 : « Enfermedad es que todavia nos exime de alguna çoçobra, porque si estuviera bueno, .muy de créer era que procurara de alentar los rebeldes de Flandes. »
3 Villeroy à Matignon, du 21 juillet 1584, p. 122.
* Frère du jurisconsulte François Hotman qui a écrit le Franco- ■ Gallia,
Leclerc, maître d'armes des recrues du régiment de Lorraine; Crucé, avocat. Ces meneurs devinrent euxmêmes des instruments entre les mains de Méneville, cet intrigant que le duc de Guise avait envoyé Tannée précédente près du roi d'Ecosse. Méneville travaillait pour Philippe II : le premier acte des ligueurs, quand ils se constituèrent officiellement au milieu de tous les Guise, dans le château de Joinville ', fut de se place sous le protectorat de l'Espagne.
Toutefois les Parisiens pensèrent pouvoir achever seuls, dès les premiers mois, la révolution qui devait donner la couronne à Henri de Guise. La plupart s'étaient affiliés 9 la Ligue parce qu'elle leur semblait « une belle occasion où il y avoit moyen de gagner une bonne somme de deniers pour se mettre à son aise, avec la faveur de plusieurs grands seigneurs ^» ; ils s'étaient soumis à un conseil de seize délégués choisis par les curés de Saint-Séverin et de Saint-Benoit, à raison d'un par chaque quartier de la commune '. Ce conseil fit
^ Les 51 décembre 1584; 16 janvier et 31 mars 1585. Voir Dumont, Corps diplomatique, t. V, p. 411.
^Nicolas PouLLàiN, Mémoires, M. de Lézeau, qui écrivait sous Louis XIV avec des documents de famille, remarque k ce propos (Ms. Hf2 BibL Sainte-Geneviève, Considérations sur la religion catholique) H que ce sont les peaples qui ont formé la Ligue, et qu'en eux résidoit la matière et substance d'icelle, et que les princes lorrains n'en étoient que les accessoires » •
^ Ms. Bibl. Sainte-Geneviève, Hf 2, notes de Lézeau. Les seize délégués ainsi choisis étaient : La Bruière, parfumeur; Crucé; Leclercq; Loucliart, commissaire; de *la Morlière, notaire; Senault, commis; Deburt, commissaire; Drouart, avocat; Alveguin; Emonot, procureur; Jabliet, notaire; Messier; Passas; Oudineau; Le Tellier, Taïeul de Lou-
acheter en secret des armes pour « six mille éciis » , et recruta une milice communale ; il a pratiqua tous les mariniers et garçons de rivière, tous mauvais garçons; tous les bouchers etchaircutiers, qui font plus de quinze cents hommes ; tous les marchands et courtiers de chevaux, qui font plus de six cents ^ » . Les dénonciations d'un des complices, et les hésitations du duc de Guise devant de tels alliés, firent ajourner les premiers projets de sédition ; « cependant une infinité de menu peuple qui avoit envie de mener les mains et de piller, murmuroit fort » .
Henri III connaissait le danger. Il dut se dire ce qu'écrivait alors Villeroy : « Je suis de ceux qui ont résolu de crever plutost que de faire une lascheté *. »» Il chercha à détacher Philippe II de la Ligue., en lui offrant à son tour son alliance contre l'Angleterre. Puisque le duc de Guise oublie les droits de Marie Stuarti n'est-ce pas au roi de France de les soutenir? La France et l'Espagne envahiront TAngleterre, elles la soumettront avec l'Ecosse à la foi catholique *. Peutêtre Henri III crut avoir déçu Philippe II par cette bizarre proposition, ou peut-être fut-il dupe lui-même de sa fraude. II se décida brusquement à entrer sous la
vois ; Morin , procureur. Voir au tome IV , chapitre I , les adjonctions ultérieures de membres nouveaux.
1 Nicolas PouLLAiN, Mémoires, p. 322.
2 Villeroy à Matignon, 3 avril 1585, p. 130.
3 Mendoza à Philippe II, lettres des 5 et 7 juin 1585 : « Y poniendo la corona a la de Escocia. »
tutelle des ligueurs, et à proscrire l'exercice du culte réformé *.
« — Encore ne perdrois-je courage, disait Villeroy*,' si je pensois que ce coup d'étrivières nous pust ouvrir les yeux ! »
Le gage de cette fausse réconciliation fut une guerre contre Henri de Navarre : elle servait les intérêts de Philippe II, qui à ce moment même unissait ses efforts à ceux du duc de Guise, près du pape Sixte-Quint, pour faire excommunier les princes de Bourbon. Henri de Navarre sera écarté de France comme don Antonio l'a été de Portugal : Philippe II est l'héritier légitime de Henri III par les droits de sa femme Elisabeth de Valois. Ceux qui refuseront de le reconnaître pour leur souverain seront des séditieux et des hérétiques : n'y en a-t-il point qui parlent d'une sorte de loi pour exclure les femmes de la succession au trône ? On nomme cela loi 5a/i'^t/e. Bernardino de Mendoza,qui depuis son expulsion de Londres avait réussi à supplanter Tassis dans l'ambassade de Paris *, ne sait trop ce que signifient ces mots; il consulte des légistes, il se noie dans l'érudition ^. Mais on n'a que faire de cette science : Henri de Navarre est solennellement exclu par la bulle Bru-
1 DuMONT, Corps diplomatique y t. V, p. 453. Traité de Nemours du 7 juillet 1585.
3 Yilleroy à Matignon, 4 juillet 1585, p. 133.
^ Baguenault de Pughesse, la Politique de Philippe II dans les affaires de France»
^ Ms. Arch. nat., K. 1563, pièce 54, d avril 1585. C'est le mois du changement des ambassadeurs.
tum fulmen ' ; d'ailleurs Guise est acquis : le roi d'Espagne reçoit de lui un remerciment des sommes « que nous a données, dit-il *, la main généreuse de Votre Majesté ; aussi ne voudrais-je point oublier de baiser très-humblement Ses mains pour ce secours et pour les faveurs qui m'ont lié si étroitement à Elle » . Il répète tout ce qu'il apprend à Mendoza , a ne désirant rien tant, dit-il encore *, que de me rendre digne de pouvoir exécuter les commandements » du roi d'Espagne.
Philippe peut dédaigner maintenant l'alliance que lui offrait Henri III contre Elizabeth; il craint seulement que le duc de Guise s'y attarde encore : « — Ouvrez-lui les yeux, écrit-il à Mendoza *, pour qu'il comprenne le danger. Ils doivent en finir tout d'abord avec les hérétiques de France, parce qu'il faut dépécher ceux qui sont proches avant ceux qui sont éloignés; probablement on ne propose l'entreprise d'Angleterre que pour avoir un prétexte de laisser en paix les héré-
1 Septembre 1585. Philippe II avait auparavant tenté de corrompre Henri de Navarre comme Henri de Guise; d*Aubigné parle de cette bizarre négociation; Henri de Navarre y a fait allusion lui-même quand il fut roi de France : « On ne me fera pas croire, dit-il à un ambassadeur vénitien, que le roi d'Espagne n*est pas capable de favoriser les hérétiques quand.il y trouve avantage. Le feu Roi Catholique m'a fait des offres considérables quand j'étais chef des hérétiques , afin de me pousser à la guerre contre Henri III. » ReL vén.y Angelo Badoer; Alberi, t. I, p. 152.
^ Ms. Arch. nat., K. 1563, pièce 119, septembre 1585 : « Que havemos recibido de su libéral mano que no quiero olvidar de humilissimamente besar a V. M. por el sus manos. »
• Ibid., K. 1564, pièce 37 du 29 janvier 1586.
^ Philippe II à Mendoza, 17 août 1585 : « Porque mas importa a todos acabar los de cerca que los de lejos... »
tiques de France. Guise ne doit pas s'y tromper. » Loin d'être tenté d'oublier sa haine contre Henri de Navarre, le duc de Guise imagine de le combattre par un curieux stratagème : il propose d'armer contre lui sa propre femme Marguerite de Valois ' . Il demande des subsides pour elle : « On doit secourir la princesse de Béarn ; je vous supplie qu'elle puisse toucher les cinquante mille écus. . . Il la faut secourir tout en diligence, afin qu'elle, que nous avons établie comme obstacle aux desseins de son mari, ne soit abandonnée de ses gens. » Marguerite, qui avait tous les travers d'un esprit remuant et d'une femme sevrée de tendresse, entrait à •ce moment dans une période de sa vie qu'elle a jugée dnutile à faire connaître ^. Ses aventures permettent de voir que de ses anciennes qualités il ne lui restait plus guère que son grand talent d'écrivain. A Tinstigation du duc de Guise, elle se prononça pour la Ligue, et s'empara d'Agen. Confiant Agen aux mains de madame de Duras, elle courut la campagne, escalada la ville de Tonneins, puis tomba dans une embuscade d'où elle n'échappa qu'en sautant sur la croupe du cheval de Lignerac, son favori. Lignerac l'enleva jusqu'en Auvergne en une seule nuit ; mais il ne tarda point à avoir aussi ses griefs contre la dame : « — J'appfends, écrit £ernardino de Mendoza ^ , que la reine mère a été
^ Ms. Arch. nat., R. 1563, pièce 119.
^ Ses mémoires s'arrêtent à 1582.
^ Ms. Arch. nat., R. 1564, pièce 124 du 19 juillet 1586 : « Entiendo
désolée de la nouvelle que M. de Lignerac a poignardé le fils d'un apothicaire si près du lit de la princesse Marguerite, que ce lit a été couvert de sang; et ce qu'il y a de plus triste, c'est que la jalousie •en est, dit-on, la cause. » Marguerite se déroba à Lignerac, se fit prendre par la garnison d'Usson, qui la garda captive, d'après les ordres de Henri III. Elle menaça de se laisser mourir de faim ', mais préféra séduire le gouverneur d'Usson, qui remit en son pouvoir sa garnison et sa ville ^.
Henri III perdait tout prestige dans des aventures non moins mesquines ; tantôt il recommençait ses tentatives d'alliance luthérienne, en renvoyant Schonberg près des princes allemands : « — Ce que Schonberg fera, je le saurai et vous en advertiray » , écrivait Guise
i]ue la Reyna madré se lamentava del aver muerto a punaladas M. de Lenerac en el mismo aposento de la Princesa de Bearne a un hijo de un boticario tan cerca de su cama que se manejo con la sangre, y dezirse ser por zelos, que era lo peor. »
^ La lettre qu'elle écrivit alors à M. de Lansac pour être montrée à sa mère est d*un grand style. Ms. Arch. nat., K. 1564, pièce 6 : u Puisque la cruauté de mon malheur et de ceulx à qui je ne rendis jamais que service est si grande que 9 non contents des indignités que depuis tant d'années ils me font pâtir, ils veulent poursuivre ma vie jusques à la fin, je désire au moins avant ma mort avoir ce contentement que la Royne ma mère sache que j'ay eu assez de courage pour ne tomber, vous protestant que je ne mangeray jamais. Et les premières nouvelles qu'elle recevra de moy sera ma mort. Soubs son asseurance et commandement je m*estois sauvée chez elle, et au lieu de bon traictement que je me promettois, je n*ay trouvé que honteuse ruyne. Patience. Elle m*a mise a\i monde, elle m*en veut oster. Si sçay-je bien que je suis entre les mains de Dieu, rien ne m*adviendra contre sa volonté, j*ay ma fiance en luy et recevrai tout de sa main, a
^Marguerite resta maîtresse d'Usson jusqu'en 1605, année de son retour à Paris*
à Mendoza ' ; mais Schonber{]; fut arrêté par les cavaliers d'Alexandre Farnèse : « — Quel âne de se laisser prendre ! » fit Henri III *; tantôt il essayait d'arrêter à son tour les agents espagnols qui lui subornaient ses sujets : mais son autorité était tellement méconnue, que le duc de Mercœur ^, dès qu'il eut reçu l'ordre de faire saisir Moreo qui se cachait sous le nom de don Juan de Heredia, s'empressa de faire connaître cette commission à la duchesse de Montpensier pour qu'elle avertît son frère le duc de Guise ainsi que Moreo. La politique française croyait se ménager des chances en s'attachant à toutes les intrigues : presque chaque mois étaient accueillis de nouveaux délégués hollandais *y qui présentaient des suppliques et repartaient avec des cadeaux de chaînes d'or ^ ; ou bien des envoyés d'Angleterre qui apportaient parfois l'ordre de la Jarretière ^y et parfois la réclamation des sommes prêtées autrefois par Elizabeth à François de Valois ''. Catherine
* De Croze, t. I, p. 401.
^ Ms. Arch. nat., R. 1563, pièce 67, mai 1585 : « Nueva que el Rey ha 9enddo mucho diziendo al oylla : — Aquél asno se aura dexado tomar. »
3 Ibid,y K. 1563, pièce 126 : « ...Cuyo verdadero nombre era el cavallero Moreo, y a su esped Pedro de Amendux, y el lo significo a su hermana de Mucio para que melo advertiese. »
^ Busbecque à l'empereur Rodolphe, 25 janvier 1585, t. III, p. 296.
B Ms. Arch. nat., R. 1563, pièces 23 et 48.
^ Busbecque à l'empereur Rodolphe, t. III, p. 302. Mission de lord Derby.
'^ Mission de Horacio Pallavicini, Ms. Arch. nat., R. 1563, pièce 116. Henri III était requis, comme héritier de son frère François, de restituer trois cent mille écfus « que avia emprestado » • Pallavicini était un M mercader Ginoves hereje » .
de Médici, en même temps, oubliait ses échecs et ses griefs pour feindre une tardive tendresse envers les filles de Philippe II : elle profitait de ce que la plus jeune, mariée au duc de Savoie ^, venait de donner naissance à un fils, pour écrire à toutes deux ^ : « — Ma petite-fille, je ne saurois assez vous exprimer ma joie de ce que j'ai eu cet heur et contentement avant mourir, voir un fils sorty d'une fille dont j'ay tant aimé la mère. . . La longueur du temps qu'il y a que je n'ai eu de vos nouvelles me met en poyne. »