‹ Histoire de Philippe IIChapitre 38 sur 59 · DERNIÈRES ANNÉES DE HENRI DE GUISE · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNÉES DE HENRI DE GUISE

Philippe II, plus ferme en ses desseins, poursuivait résolument sa politique en Ecosse, en Angleterre et en France. Il se faisait envoyer par les comtes de Huntley, de Hamilton , de Morton et de Westmoreland des lettres en latin, qui invoquait humblement son intervention'; il faisait passer au mois d'avril 1586 une somme de quatre mille écus à Marie Stuart^, et obtenait d'elle , dès le mois suivant ^ , la cession de tous

1 Voir le chapitre suivant.

^ Lettres de. Catherine à l*infante Gatalina, R. 1561, 3; à l'infante Isabelle, R. 1564, 4; à Philippe II, R. 1564, 72, du 9 avril 1586.

3 Ms. Arch. nat., R. 1564, pièces 90, 91, 92, 138.

4 Ibid., pièce 76 du 28 avril 1586.

^ Ibid., pièce 93 du 20 mai. Voir aussi Labanof, t. VI, p. 309 et suivantes.

ses droits sur toutes lès couronnes de la Grande^^Bretag[ne , a en cas , disait l'infortunée reine , que mon fils ne se réduise avant ma mort à la religion catholique » . Mais Marie Stuart ëtait condamnée le 25 octobre de la même année, tenue quatre mois par le caprice de sa rivale entre la vie et la mort, exécutée le 18 février 1587. Le Français Méneville, au nom du duc de Guise', et l'Écossais Robert Bruce ^ se concertaient pour préparer une insurrection catholique; mais, dit Alexandre Farnèse, le roi d'Ecosse « est tellement contaminé par la secte et faction des Anglais », et la saison est si avancée, qu'on ne peut songer à une invasion. Loin de s'unir aux projets de vengeance que proposait Philippe n, le fils de Marie Stuart accueillait le poète du Bartas, que lui avait envoyé Henri de Navarre, le faisait chevalier , le comblait de dons et semblait disposé à épouser Catherine de Bourbon, sœur de Henri de Navarre'. Aussi Bernardino de Mendoza estimait que le parti le plus convenable était d'attendre le résultat des tentatives de meurtre préparées contre Ëiizabeth^. En France, la guerre civile continue, et la seule crainte du duc de Guise est « qu'il ne se fasse quelque union moyennant laquelle venant à une paix générale

1 Ms. Arcli. nat., R. 1565, pièce 109.

^ Ibid,y pièce 99 du 6 novembre 1587. Farnèse à Mendoza : « £1 rey esta tan contaminado de la secta y faccion Inglesa. »

3 LoDGE, t. II, p. 352 : « Gevin him a chain veyiog a thousand crounes and two thousand crounes. » Il est encore question de ce mariage écossais le 16 juin 1589 (ibid., p. 404).

-* Teulet, t. V, lettre du 13 août 1586.

que je sçais que l'on désire sur toutes choses, on ne fasse fondre le tout sur les bras de Yostre Majesté catholique ^ * • Il cherche à inquiéter Mendoza sur les chances de cette réconciliation , se vante que son frère le duc de Mayenne ne tient aucun compte des instructions de Henri III , « de quoy tous pouvez advertir » Philippe II ; mais surtout, il suppUe qu'on se hâte de lui « envoyer le secours d'argent. . . Vous voyez combien nous importe d'estre secourus promptement des moyens. Vous baysant bien humblement les mains. »

L'année 1587 vit la France foulée par cinq grandes armées : celle du duc de Joyeuse , qui s'avançait vers la Guyenne pour écraser celle de Henri' de Navarre; celle du duc de Guise, qui coupait le chemin à celle qui se dirigeait d'Allemagne pour secourir les protestants du midi ; et celle de Henri III. Le duc de Guise dispersa les Allemands dans les combats de Vimory et d' Auneau ^ ; mais Henri de Navarre chargea à la tète de sa cavalerie huguenote l'armée de Joyeuse , et la détruisit en deux heures*.

C'était plus qu'une bataille gagnée. C'était plus qu'un homme de guerre qui se révélait. On voyait surgir le brave qu'attendaient tous ces gentilshommes prompts à faire parade de leur valeur dans des duels et des escarmouches. La France possédait les éléments

1 De CnozE, t. II, p. 362, 364, 371.

^ Bataille de Vimory, 26 octobre 1587; bataille d* Auneau, 24 novembre 1587.

' Bataille de Goutras, 20 octobre 1587.

propres a former l'engin de guerre le plus parfait qu'on ait encore tu dans son histoire , une cavalerie invincible ; il lui manquait l'homme qui saurait réunir en lui les qualités de tous , qui fût aussi téméraire que le plus insouciant de ces raffinés d'honneur , assez spirituel pour caresser les susceptibilités, et doué de talents politiques qui lui permissent de concentrer ces forces gaspillées. Henri de Navarre apparaissait à Contras comme le chef attendu. Il pouvait écouter sans colère les prédicants crasseux qui lui reprochaient de n'avoir point poursuivi sa victoire par l'enlèvement de quelque bourgade. Bon pour eux de comprendre ainsi cette journée. Lui savait que désormais ce serait un honneur de combattre à ses côtés, et qu'il pourrait demander à sa cavalerie d'arrêter une armée entière. Le duc de Guise négligea ce Gascon pour s'attaquer à Henri III lui-même. Son ambition le poussait autant que les conseils de l'Espagne : « — Ce qui est le plus important aujourd'hui, écrivait Mendoza à Philippe II ' , c*est que Guise a sauté le fossé ; il est engagé. » Il attend (les régiments qu'a promis Alexandre Farnèse, il songe à ne pas les faire entrer en France sous les enseignes rouges de l'Espagne , et il propose pour eux la bannière jaune de Lorraine *. Il sait que Balagny , chargé de garder Cambrai pour la France, reconnaît son auto-

^Ms. Arch. nat., K. 1566, pièce 147 du 9 juin 1587 : a Lo que mas importa ya que Mucio ha saltado el fosso y se halla empenado con V. M. 1»

^ Ibid,y K. 1565, pièce 42. Mendoza au roi, 2 septembre 1587.

t42 HISTOIRE DE PUILTPPE II. — 1582-1588.

rite, et craint d'être attaqué par Farnèse; il le protège près de l'Espagne, «n'ayant, dit-il*, rien traicté.avec luy sans le su de vous et de tous les ministres de Sn Majesté Catholique, et me servant de ses forces, je désirerois pour le moins estre adverty afin que je ne sois embarqué contre mon honneur et ma réputation « .

Ce souci de son honneur en défendant un complice était superflu : Balagny touchait des gagnes de l'Espagae, comme le duc de Guise * ; il ne courait alors aucun risque.

Mayenne , le frère du duc de Guise , était également engagé ; il portait dans la correspondance le sobriquet de Jacoho de Arbelays^ et livrait à Mendoza tous les renseignements qu'il pouvait se procurer. Il semble toutefois n'avoir pas été très-bien rémunéré de ses services occultes j car il dut envoyer un de ses secrétaires à Philippe II, « avec un grand discours pour montrer qu'il avait été le premier à commencer les pratiques de la Ligue » , qu'il avait supporté d'énormes frais en soutenant le parti en Bourgogne , Auvergne et Provence, et qu'une subvention lui était nécessaire*.

Mais les Espagnols faisaient peu de cas de Mayenne,

^ Ms.. Arch. nat., R. 1565, pièce 102. Guise à Mendoza, 10 do« vembre 1587.

^ II en a reçu les années suivantes, mais on pense qu'il les toucliait déjà depuis un an : la somme de quatre mille écus payée par Mendoza « à certaine personne que connaît D. Juan de Idiaquez », en 1586 (R. 1564, pièce 116), paraît devoir être attribuée à Balagny.

^ La clef de ce nom est donnée par Philippe II lui-même en marge d'une lettre de Mendoza (R. 1570, pièce 31); une note de chaacellerie résume sous ce nom une lettre de Mayenne (R. 1570, pièce 109).

* Ms. Arch. nat., R. 1567, pièce 79 du 14 avril 1588.

qui venait de se déconsidérer par le meurtre du colonel Sacremore ' ; cet épisode est ainsi raconté par son frère le duc de Guise à leur sœur la duchesse de Montpensier * :

« Hier s'en allant mon frère de son logis , Sacremore luy pria de lui donner audience , et estant seul dans sa garderobbe avec luy, il luy fist une longue harangue des services qu'il luy avoit faicts, desquels il luy demandoit une grâce que toutefois il recognoissoit telle qu'il nesçauroit l'avoir méritée, mais qu'il acourseroit sa vie pour le payement. Mon frère pensoit que ce fust pour la capitainerie d'une des places que le roi luy avoit baillées , et estoit en volonté de Fen gratifier : mais après beaucoup de commandements d'en parler librement, il fut si impudent de lui demander sa bellefillè ^ ; mion frère s'esmut incontinent et lui dit : — Nous

^ Charles de Birague, dit Sacremore, fils du chancelier Birague, commandait, en 1583, les hommes d*armes de la compagnie du duc de Savoie, au service de Henri III ; en 1585, il est signalé comme chef de toute la cavalerie italienne (D*AuBiGi!tÉ , t. II, p. 450). Son régiment donna le premier assaut à la ville de Monségur en 1586 (i6tW., t. III,

^ Ms. Arch. nat., K. 1565, pièce 135 du 15 décembre 1587.

^ Mayenne avait quatre belles-filles : sa femme, Henriette de Savoie, fille de Honorât de Savoie, marquis de Villars, amiral de France, épousa en premières noces, en 1560, Melchior des Prez, seigneur de Montpezat, et eut huit enfants; elle épousa en 1576 le duc de Mayenne, dont elle eut quatre enfants. Sur les huit du premier mariage, elle avait quatre filles. Laquelle fut séduite par Sacremore? Ce n*est pas, comme le dit Lestoile (30 décembre 1587), Tainée, Madeleine, car elle était mariée depuis 1583 au comte de Suse. Des trois autres, Gabrielle épousa le troisième fils du maréchal de Tavanes, Jean de S aulx, vicomte de Lugny ; Éléonore se maria au comte de Garces, sénéchal de

nous cognoissoDSy ne m'en ouvrez jamais la bouche, *et sortez de céans! et ouvre la porte, s*efi allant en sa chambre. Sacremore le attrapa moitié sorty et luy dist : — Je ne le puis plus, elle m*a promis! et luy vouloit monstrer sa promesse. Mon frère, oultré, se retourna et luy donna un coup d'épée au travers du corps. Ceux de la chambre y coururent qui lui en redonnèi:ent deux ou trois, ayant mis la main en ung poignard. Voilà la fin de la tragédie qui est trouvée juste de tout le monde , et mon frère très obligé à en avoir iaict ainsy, lequel toutefois avec tant d*ofFense, ne se peut garder d'y avoir regret pour l'amour qu'il luy avoit porté. »

Mais cet empressement à excuser son frère ^ n'empêchait pas Henri de Guise de veiller à ce que les subsides de l'Espagne ne vinssent pas s'égarer en plusieurs mains : « — Le duc de Guise m'a demandé, dit Mendoza ', de ne pas dire exactement au duc de Mayenne son frère, même s'il m'interrogeait, la somme ordinaire de laquelle Votre Majesté daigne l'assister. Aussi je ne

Provence; Marguerite fat abbesse de Saintes. On pourrait soupçonner Gabrielle , car son mariage fut tardif : elle n'eut un fils qu'en 1617. On ne sait si un enfant naquit de Tintrigue avec Sacremore.

^ Voir encore sur Mayenne la lettre pleine de fourberie et de bassesse qu'il écrit à Henri III après le rapt de mademoiselle de Gaumont, K. 1564., pièce 9.

* Ms. Arch. nat., R. 1567, 79, du 14 avril 1588 : « No digo al nno lo que me pide que le calle al otro, y Mucio me pidio que no dixesse a Jacobo si bien me lo preguntase puntualmente la suma ordinaria con que y. M. les assistia. — Es muy bien asy todo esto y que no sepan les unos de los otros. n

dis pas à l'un ce qu'il me demande de taire à l'autre. — Voilà qui va bien, met le roi en marge ; ils ne doivent rien savoir les uns sur les autres. »

Le premier châtiment de ces trahisons est d'attirer le mépris de l'ennemi qui les subventionne. En traitant Guise sous son sobriquet de Mucio, en le voyant si régulièrement écrire qu'il lui baise les mains avec humilité, et qu'il le « supplie mander en diligence pour faire tenir prêts les escus, afin que ne trouvions défaut en nos nécessités ' » , Mendoza ne s'inquiétait guère des intérêts de son subalterne : « — J'emploie, disaitil *, tous les moyens pour empêcher la réconciliation de Guise et du roi. Il faut entretenir la guerre civile en Picardie, même si c'est contre les intérêts de Guise. »

Philippe II ne pouvait cependant celer au duc de Guise le vaste projet qui le préoccupait à ce moment. D'immenses armements s'accumulaient dans les arsenaux de l'Espagne. C'est contre l'Angleterre, disaient les protestants. — L'Espagnol pense à de bien autres choses qu'à l'Angleterre, répliquaient quelques hommes graves ^. « — Je suis en peine de Moreo, écrivait Guise à Mendoza "*, estant très-important que je le voie

' De Croze, t. II, p. 282.

2 Ibid., p. 324.

3 Lettres de Bongars, p. 115. Bongars à Camerarius, mai 1588 : «.Scribunt tamea viri prudentes Hispanum alio quam in Angliam cogitare. »

*' Ms. Arch. nat., K. 1567, pièce 61 du 31 mars 1588.

t46 HISTOIRE DÉ PHILIPPE II. — 1582-1588.

OU VOUS pour beaucoup d'importantes occasions desquelles je ne me veux fier que en l'un de vous deux. » Guise offrait même d'envoyer dans les Pays-Bas son fils avec quelques cavaliers pour servir près d'Alexandre Farnèse quand Tarm^e s'embarquera sur la flotte qui se prépare pour elle en Espagne. « — Je ne sais si ce ne serait pas trop se découvrir » , met en note Philippe, qui n'aime pas les excès de zèle ' et qui veut conserver Guise comme espion, sans le compromettre inutilement. Moreo revient ^, « lequel, écrit Guise ^ î'ay esté infiniment ayse de veoir après une si longue attente ». Il a fait connaître les ordres de Philippe II : la Ligue en est informée, a — Je me trouvai un jour près de Saint-Paul où se tenoit le conseil, raconté un dénonciateur ^, et là un d'entre eux fit une ouverture pour la ville de Boulogne qu'ils disoient leur estre fort nécessaire pour faire aborder et descendre l'armée qu'ils attendoient d'Espagne. » — Boulogne, disait le peuple, a été vendue par Henri III aux Anglais qui lui ont envoyé « plusieurs vaisseaux pleins d'or et d'argent » ; et la crédulité des Parisiens se nourrissait des

^ Ms. Arch. nat.« K. 1567, pièce 55 du 15 mars 1588 : « ...Quiere embiar a Flandes a su hijo con 50 hombres al momento que sepa que el duque de Parma'esta presto para embarcarse. — No se si séria descubrirse mucho. »

2 Du 19 au 30 avril 1588.

^ Ms. Arcb. nat., K. 1567, pièce 83.

^ Nicolas PouLLAiN. Voir aussi sur cette affaire de Boulogne le pampblet publié à Paris cbez Michel Jourin, Trahison découverte de Henri de Valois sur la rendition de la ville de Boulogne a Jezabel.

récits (le cette « g[rande trahison » , sans remarquer que les véritables traîtres étaient ceux qui avaient failli> livrer Boulogne à Philippe II.

Henri III » au milieu de tels dangers, ne cherchait qu'à « rouler au jour la journée * » ; il subissait avec patience les avanies; on croirait « que le roi endure toutes les nazardes et opprobres du monde sans s'en revancher ; j'aimerois mieux, écrit Villeroy *, mourir aujourd'hui que demain si ce jeu devoit continuer » « Guise ne semblait pas beaucoup plus fier : harcelé par ses complices de la populace parisienne, il devait encore satisfaire, subrr les exigences de Mendoza : — Je lui ai dit, annonce celui-ci ', de me procurer les instructions remises aux diplomates français ; il me les a données au bout de quelques jours. Il prend des mesures pour lier les mains au roi et Tempécher de secourir même en paroles la reiue d'Angleterre; mais j'ai jugé à propos de retarder son coup d'État jusqu'au moment où la flotte espagnole mettra à la voile. Tout est prêt, et le roi de France va recevoir une forte leçon.

Cette leçon était l'émeute de Paris. Les journées des Barricades * ne donnèrent cependant pas satisfaction à Mendoza : « — L'abcès n'a pas crevé comme je <;royais ; toutefois ils sont hors d'état de porter le moin-

' D*AUBIGKÉ.

* Villeroy à Matignon, p. 192, du 14 juin.

» De Croze, t. II, p. 328, 330, 333.

^ Du 9 au 13 mai 1588.

dre secours à T Angleterre. » Le duc de Guise reste aux prises avec les impatiences de la démocratie. Moins de huit jours après avoir fait fuir le roi à Chartres, il écrit déjà à Mendoza pour demander un secours en argent ' ; un secours en argent et des lansquenets, il renouvelle la supplication ', puis il se tourne vers Farnèse les mains tendues : « — Mucîus devient importun, écrit dédaigneusement Farnèse ', il geint, il m'étale sa misère. » Mendoza est aussi inexorable. Il sait que les ligueurs de Paris ont de l'argent * et qu'ils craignent de voir enlever leurs fonds par Guise ; il leur promet de garder le secret et de les soutenir dans tous leurs besoins. Ainsi on se cache les uns des autres. Lorsque Guise simule une réconciliation avec Henri III, c'est encore pour le tromper : il se vante d'empêcher le réveil patriotique des Français qui demandent à reconquérir le marquisat de Saluées enlevé en pleine paix par le duc de Savoie. Le danger d'un concert de toutes les factions contre l'ennemi national n'était nullement chimérique, c'est Guise lui-même qui l'affirme * : « — Les États se sont émus avec beaucoup d'ardeur, et peu s'en est fallu que la résolution n'ayt esté arrestée d'une commune voix, de quitter tout

1 Ms. Arch. nat., K. 1568, pièce 50 du Si mai.

* Ibid,y pièce 54.

^ Cité par Motley, the United Neterland, t. I,p. 306 : « Declarandome lasdmas y miserias. »

* De Croze, t. II, p 368.

6 Ibid,, p. 377.

dutre dessein de guerre en France, arrester la paix, avec les hérétiques, et assembler toutes sortes de forces pour aller directement contre M. de Savoie. et conserver l'honneur de la France. »

Rassembler tous les partis pour conserver Thonneur de la France, c'était ime tentation que Guise ne fut pas seul à combattre : « Le prévôt des marchands de Paris ^ s'est admirablement comporté en cette occasion ; il a suivi mes conseils, écrit Mendoza ; il a montré que le duc de Savoie serait secouru par le roi. d'Espagne et qu'une guerre avec l'Espagne serait désastreuse pour la cause catholique ; il a entraîné à son opinion le tiers état et le clergé; mais la noblesse est frémissante. » L'Espagne put empêcher ainsi un oubli des haines, semblable à celui qui avait permis, après la première guerre civile, de reprendre le Havre aux Anglais. Guise a soin de faire connaître les efforts par lesquels il réussit à conjurer cette calamité ^.

Il a aussi ses projets gigantesques : ses rêves sont si audacieux, qu'il n'ose les formuler par lettre ; il les raconte à Moreo, il prie Philippe II de permettre à Moreo de venir en Espagne pour lui répéter ce qui ne peut pas être écrit ^. Il se voit courtisé de ses ennemis

' Mendoza à Philippe II. Ibid, Ce prévôt était le maître des comptes, L<( Chapelle-Marteau.

^ Ms. Arch. nat., R. 1568, pièces 134 et 140. C'était en décembre 1588, quinze jours avant sa mort. On peut dire que la dernière pensée du duc de Guise a été d'empêcher la défense du sol français.

3 J^irf, K. 1567, pièce 102.

t50 HISTOIRE DE PHILIPPE II. — 1582-1588.

les plus orgueilleux : le hautain duc d'Épernon offre ^ de lui livrer Metz et Boulogne s'il consent à l'accepter pour son ami, à le maintenir dans Ângouléme et la Saintonge, à garder la Provence pour son frère La Valette. Henri III connaît ces menées secrètes, il voit le danger. Il élude son sort par un meurtre.

Ce dénoùment avait été prévu par Mendoza dès les premiers jours de Tarrivée du duc de Guise à Biois. tt — Une attaque ouverte contre lui n'est pas à redouter, disait-il *, car il est trop bien accompagné : le vrai péril est dans le cabinet du roi, où l'on n'est admis que seul et où l'on peut être assailli par une dizaine d'hommes. Toutefois je ne crois pas aisé de préparer un guet-apens sans que je sois prévenu en temps utile. La jeune reine Louise ', d'ailleurs, informerait ellemême le duc de Guise de ces projets : elle est bonne catholique. » •

Plus prudent que le duc de Guise, Mendoza se tient à Saint-Diez, près de Blois, et évite le cabinet du roi. Le 23 décembre, il fait porter à Guise deux lettres d'Alexandre Farnèse. Le courrier en entrant dans la ville apprend le coup d'État : dix-sept des quarantecinq Gascons de Henri II se tenaient à la porte du cabinet; ils ont tué le duc de Guise. Larchant, le capitaine

^ Ma. Arch. nat., R. 1567, pièce 171 du 6 novembre 1588.

^ De Groze, t. II, p. 355, du 9 août 1588.

3 Louise de Vaudemont- Lorraine était née en 1553 ; elle époiis» Henri III en 1575, et mourut en 1600. On voit pourquoi Henri lU prit de telles précautions pour cacher son dessein à sa femme.

des gardes^ a arrêté le cardinal de Guise ^ Mendoza a vu assez souvent déchirer dans les tortures les complices de ses conspirations en Angleterre, pour être peu ému en apprenant le sort de ces nouvelles victimes. L'argent de son mattre a été perdu inutilement, c'est un malheur; quant au duc de Guise, « il se figurait avec naïveté que montrer de la peur, ce serait souiller ses bonnes intentions ; de sorte qu'au bout du compte, il a été se faire tuer. Reste le d'Âumale, garçon de peu d'expérience. La situation est grave si Mayenne et La Chastre se laissent prendre ^ . »

^ Ms. Arch, nat., R. 1567, pièce 185. Belation envoyée à Philippe II, du 25 décembre 1588.

^ Ibid. ypièces 190 et 191 : « Mucio avia tomado tan a pechos parecer que manchava su buena intencion con nostrar miedo dei Rey que el puDto desto le vino a matar... moço de poca experiencia. »

Page 1